Bertrand Ogilvie

 

 

Fernand Deligny (1913-1996). Né à Lille, mort à Monoblet dans les Cévennes. Auteur d’un ensemble d’œuvres qui, sous des formes diverses (romans, recueils de maximes, films, récits d’expérience et de tentatives, essais théoriques) traitent de l’imbrication conflictuelle des territoires de la marginalité ou de l’exclusion (délinquance, folie) et de l’espace institutionnel. « Instituteur », « éducateur », mais débordant de tous côtés les fonctions qu’on voulait lui attribuer ou lui confier, il finit par créer un espace complètement original qui lui permit de s’attaquer aux frontières mêmes du langage, donnant à voir, à l’époque même du tournant linguistique de la psychanalyse, et par-delà l’acmé des expériences historiques d’exterminations de masse, ce qui sous les mots et à l’écart des institutions se jouait de l’humain. Se questo e un uomo.

 

 

L’autisme sans frontières

(article paru dans la revue Le passant ordinaire, n°37, novembre-décembre 2001)

 

Dans le manuscrit d’une de ses œuvres non publiées, L’Arachnéen, Fernand Deligny fait une curieuse remarque. Pour qu’un autiste vive, dit-il en substance, il faut un espace infini. Comprendre cette affirmation suppose qu’on s’entende sur quelques termes. L’autiste, la vie, l’espace, l’infini. Deligny ne donne pas à ces mots un sens ordinaire. L’autisme n’est pas une maladie, mais une dimension de la vie humaine ; toutes les manières d’organiser la vie de ceux que la société considère comme des inutiles ne sont pas acceptables ; l’espace n’est pas dans ce contexte une réalité comptable, ou géométrique ; l’infini, enfin, n’est pas non plus une quantité mais une possibilité.

Soit l’autiste conçu par l’institution comme celui qui « n’a pas lieu d’être », puisque rebelle à toute institutionnalisation qui constitue l’humain et lui assigne son lieu. Au cœur des débats de l’époque entre l’inné et l’acquis, Deligny prend acte de l’absence de nature, caractéristique de l’humain, qui laisse le champ libre à son institution infinie, à commencer par celle du langage. Mais ce n’est pas pour renoncer d’autant à l’idée d’une « nature humaine ». Par rapport aux thématiques contemporaines, elles-mêmes opposées, de Sartre, de Lacan ou de Heidegger, la discussion qu’il engage s’appuie à la fois sur l’éthologie, les perspectives ethnologiques ouvertes par Levi-Strauss et par Clastres et surtout sur l’observation des enfants autistes dont il est entouré. Pour mieux dire encore, il ne s’agit pas tant d’une observation que d’une mise en œuvre d’un travail d’écriture suscité par la situation matérielle qu’il a lui-même initiée et qui tend à court-circuiter et à repousser les frontières habituelles, matérielles et langagières dans lesquels sont normalement cantonnés, pensés et nommés ceux que l’existence sociale ordinaire exclue. Le postulat de cette écriture, assimilable clairement pour lui à une décision politique, et non éthique, est que dans cette nudité, cet abandon du regard filtrant, cette suspension de tout jugement qui est en même temps recherche d’une certaine jubilation d’être immédiate, l’humain se laisse voir. Non pas une humanité originaire, idéal à retrouver ou à restaurer, mais une humanité perdue en ce sens que l’humain n’advient d’abord qu’en se perdant, et plus encore en se perdant dans cette perte. C’est l’oubli, la négation de cette perte qui est pour Deligny mortifère, non la perte elle-même. Ecrire devient alors le moyen de donner existence à un « vivre autrement » qui demeure sans doute le murmure incompris des versions normalisées de la vie humaine et qui n’est plus perceptible que sous la forme limite de l’effraction, de la violence, de l’insupportable et du repoussant.

  La découverte de Deligny tient tout entière dans cet interstice à la limite du situable : l’humain n’a pas de nature, dans la mesure où, constitué ordinairement en sujet, on l’attend au détour de son « faire », de sa « praxis » qui le constitue tout entier dans l’après-coup ; mais cela ne peut occulter pour autant cette part de « nature humaine », a-subjective, repérable à son « agir » infinitif, non conjugué. L’autiste n’est pas seulement celui qui ne parle pas, il n’est pas un « celui qui », ni un « il », et par là, débarrassé des attentes qui accompagnent inévitablement ce statut imposé, il n’est plus non plus celui à qui manquerait quelque chose. L’être, à l’infinitif, qui émane de tout (son) comportement apparaît au contraire comme plénitude délivrée de l’embarrassante et violente sollicitude qui veut le contraindre à se rendre où il n’a pas à être, au sein de ces territoires prédéfinis qui ne le concerne pas, lui l’être sans limites et sans frontières.

On dira : cette perspective est révoltante, excluant tout progrès et toute guérison. Deligny est très clair sur cette question. Premièrement, vivre hors la contrainte, la violence instituante (ce qui ne veut pas dire hors l’attention extrême à tous les signes donnés d’une articulation d’un autre type à une vie commune, bien au contraire) n’a jamais fait de mal à personne. Deuxièmement, de tout enfant présentant un trouble comportemental évoluant vers une relative normalisation, on doit dire, après coup, qu’il n’était tout simplement pas autiste. Troisièmement, refuser à l’autiste le droit de ne pas évoluer vers la normalisation, c’est très clairement faire apparaître qu’à travers lui c’est elle-même que l’institution veut guérir de son incapacité à le supporter. Deligny a radicalement tenté de délivrer l’autiste du statut de symptôme victimisé d’une société affligée d’une tendance à l’absolutisation et à la sur valorisation fantasmatique d’elle-même.

Tant qu’ “il” est, en effet, tant qu’il n’est traité que comme sujet défaillant, en attente indéfinie d’une amélioration, l’autiste ne peut être perçu que comme fauteur de trouble dans les activités d’un entourage qui vit dramatiquement son agitation négative et inquiétante. Or, pour n’avoir en effet aucun lieu, aucun espace, aucun territoire ni aucunes frontières articulables à du commun, il n’en est pas moins la trace positive, éclatante et aveuglante, a contrario, de l’exhaustive institutionnalité de l’humain, donc de son historicité qui frappe toutes ses formes de vie et ses systèmes de valeur de cette touche d’incertitude et de contestable qui ouvre la porte aux révolutions. Le « naturel » inassignable prouve et conteste d’un même mouvement, d’une même présence, l’universelle assignation qui s’en trouve momentanément et localement congédiée. Deligny, qui n’a jamais mis les pieds hors de l’hexagone, savait mieux que tout autre combien les frontières entre les territoires ne sont que la partie visible d’une réalité plus essentielle et plus déterminante : les frontières intérieures aux territoires, qui séparent (c’est-à-dire articulent, répartissent, hiérarchisent) les individus les uns par rapport aux autres, hommes/femmes, adultes/enfants, dominants/dominés…, et les frontières intérieures aux individus eux-mêmes : lignes de forces, axes d’interdits, vecteurs de comportements, les « habitudes », structuration des sens, du regard et de l’ouïe, du toucher et du goût, de l’odorat dont Freud souligna plusieurs fois l’importance dans la lente configuration de la « culture » et du rapport entre les sexes. L’autiste est sans frontières : par sa seule présence et sans un mot, il « dit » la muabilité et la contestabilité de toute frontière et donc de toute institution.

C’est en ce sens que l’œuvre de Deligny est avant tout politique. Car si elles affleurent à tous moments dans ses écrits et dans ses films, les préoccupations spéculatives de Deligny ne sont jamais que les surgeons de ses tentatives pratiques. Ce dont il s’agit c’est d’habiter un territoire et des lieux en compagnie de ces humains qui n’ont cure de faire (bonne) compagnie : l’objectif est avant tout de les tirer d’affaire, de ces affaires (à faire) qui ne veulent pas non plus d’eux.

Or l’autiste vit comme une violence insurmontable toute adresse, toute question, toute intention à son égard, même formulées avec « les meilleures intentions du monde », celle de l’aide, de la thérapie, de la pédagogie, de l’instruction, de l’éducation. Toute demande le ramène à l’impossible de son insertion, son handicap n’est pas de la main droite ou du pied gauche mais de l’être entier qui n’a rien à faire des réseaux d’intentions et de projets qui nous font vivre, nous autres, tant bien que mal. Et parfois bien mal, par où nous devinons alors que c’est la part d’autiste qui sommeille en nous qui nous laisse perplexes devant tout ce qu’on attend de nous et dont nous ne percevons plus clairement le sens, l’intérêt, l’urgence.  Plutôt se laisser happer par l’eau qui coule, le bruit du vent dans les branches, la place des choses qui sont comme les repères immuables et rassurants d’un monde silencieux, les trajets, les traces et les seuils de déplacements accomplis pour rien, rien d’autre que de s’éprouver soi-même, en toute quiétude dans le balancement de son propre corps qui ne demande rien d’autre, lui, que de vivre.

L’autiste n’est pas l’autre de l’humain, il en est le bord extrême qui excède toute institution et qui en produit de l’extérieur et de l’intérieur à la fois la critique silencieuse.

On l’a dit : une frontière ne sépare pas tant qu’elle réunit, articule et parfois détruit. Frontières du corps, de la maison, de la famille, du village, de la nation… À chaque fois lieu de conflits d’affrontements, de négociations et de compromis, infimes ou spectaculaires. L’autiste (aussi celui qui est en nous) ne connaît pas les frontières, il vit dans un espace qui est le prolongement de lui-même et qui ne connaît ni ne rencontre d’autre. C’est pourquoi mettre fin à la violence qui l’agresse, et dont il s’agresse en retour, suppose de créer un lieu qui ne s’occupe pas de lui mais dans lequel il puisse entrelacer ses trajets propres. Pas d’hôpital, évidemment, ni même d’architecture quelle qu’elle soit qui ait une « fonction » autre que d’assurer les coordonnées minimales de la vie : s’abriter, se nourrir, se déplacer. Les aires de séjours de Deligny ressemblaient plus à des campements d’indiens qu’à des bâtiments agréés par la DDASS. Ce qui ne favorisait pas leur habilitation officielle.

Mais surtout, cet espace ambigu, ritualisé à l’extrême pour ceux qui en étaient les garants et qui assuraient les gestes immuables de la reproduction de la vie, mais ouvert sur tous les possibles pour ceux qui les habitaient à leur manière d’autistes, libre donc de toute sollicitation intempestive venant de l’intérieur, n’était pensable que lui-même entouré d’une zone franche potentiellement illimitée, tenant à distance toutes les exigences extérieures de la vie sociale, de l’Autre dans son insatiable curiosité. Zone tampon, protectrice à l’égard de tout projet d’information, de contrôle, d’éducation, de travail utile. Paradoxe : un travail infini qui aboutit à un éloge absolu de la paresse. Triomphe de l’oisiveté, d’un agir incessant de ne rien faire.

L’habiter contemporain, ce système d’habitudes qui révèle dans toute sa nudité l’articulation de toutes les fonctions et se concrétise dans l’urbanisme des grands ensembles et de leurs corollaires, les HLM horizontaux des zones pavillonnaires et des campagnes résidentielles indéfiniment étirées, n’est pas, comme on le dit bêtement, « inhumain ». Il est au contraire humain à l’extrême, vérité sans fard de l’institutionnel. Mais il y a plusieurs versions possibles de l’humain, certaines dont quelques-uns peuvent ne pas vouloir, pour des raisons bien articulées théoriquement, mais aussi dont d’autres meurent tout simplement sans prononcer un mot. On dit « autistes ». Il s’agit plutôt d’une guerre entre les humains à propos de la configuration et la définition du vivable.

C’est dans la relative infinité des Cévennes, ces étendues à pertes de vue, où le regard se perd, comme on dit parce qu’il n’y a rien à voir, alors que peut-être il s’y retrouve, que Deligny avait tenté sa chance, après quelques autres qui avaient cru aussi dans ces « déserts » abriter leur « résistance » de Protestants.

Que reste-t-il de cette œuvre, aujourd’hui impossible faute de comprendre à nouveau qu’il n’y a pas d’habiter qui tienne s’il n’y a pas d’inhabité (encore une fois ce n’est pas seulement une question de quantité) où puissent se déployer des expériences imprévisibles et inédites ? Des livres pour la plupart épuisés, des films difficiles à voir, Ce gamin-là, Le moindre geste. Un ultime lieu dans les Cévennes où vit encore Janmari, celui qui a littéralement fait écrire, pour lui, Deligny, dans les dernières années de sa vie. Quelques centaines de cartes tracées sur papier-calque, chronique inédite des lignes d’erre de ces enfants-là, tracées jour après jour, relevé minutieux de leurs déplacements répétitifs ne nous donnant aucune information sur eux-mêmes mais nous renvoyant à l’ensemble innombrable des réalités que nous ne savons pas voir, nous qui ne tenons compte que de ce qui peut se dire et de ceux qui savent dire, et bien dire. Pascal l’écrit dans les Pensées : « Tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d’être ». Et la tâche de la pensée, s’il en est une, est bien celle-là : ne pas se contenter de ses objets familiers et recevables.

Personnage inclassable, créateur de réseaux conçus comme des filets qui empêchaient les jeunes et moins jeunes qu’on lui confiait de tomber encore plus bas dans la délinquance ou l’autodestruction, Deligny n’a cessé de repousser les limites institutionnelles qui temporairement abritaient ses tentatives. Proche d’Henri Wallon, du Parti Communiste mais aussi de Jean Oury et de la Clinique de La Borde, il a mené toute sa vie une étrange entreprise rigoureusement personnelle qui ne pouvait se confondre avec aucune de celles qu’il côtoyait. Entreprise d’écriture, de réalisation de films et d’invention de lieux dans lesquels, au cours des trente dernières années de sa vie, certains « enfants », devenant au fil des jours des « adultes », ont pu « vivre » alors que la qualification d’autistes qui leur était attachée les vouait à l’une de ces existences dont on dit couramment que ce n’est justement « pas une vie ».

Ce faisant, il est sans doute l’un de ceux qui ont le plus profondément bouleversé les frontières des catégories et des territoires que les sociétés de contrôles réservent au vivant humain.