Site personnel de Pierre Macherey
Table
I
. QUELQUES CONCEPTS ÉLÉMENTAIRES
5. Jugement positif et jugement négatif
Thaumantis
regia : Les visions du Château des Pyrénées
7. Improvisation, structure et nécessité
9. Image et concept : Beau langage et langage vrai
13. Explication et interprétation
1. Lénine, critique de Tolstoï
2. L’analyse littéraire, tombeau des structures
1. Jules Verne ou le récit en défaut
I. Le problème posé par l’oeuvre
A. Le point de départ : le projet idéologique
B. La réalisation de ce projet :
sa
figuration et la symbolique de cette figuration
C. Le thème révélateur. L’Ile, figure
pour une fable ou fable pour une figure :
1. Le thème comme instrument idéologique
Annexe : L’ancêtre thématique :
Robinson Crusoé
3. « Les paysans » de Balzac ; un texte disparate
I
QUELQUES CONCEPTS ÉLÉMENTAIRES
Qu’est-ce que la critique
littéraire ? La question n’est simple qu’en apparence. Si on répond :
critiquer, c’est chercher à savoir ce qu’est une oeuvre littéraire, on donne à
l’activité critique un domaine de recherche, mais non à proprement parler un
objet. D’autre part, on emploie un peu vite sans doute le terme de savoir :
il faudra alors se demander quels sont le sens et l’usage du mot critique, qui
semble s’être imposé depuis le xviie
siècle pour désigner, à l’exclusion de tout autre, l’étude des oeuvres
littéraires ; l’expression « histoire littéraire », avancée à un
certain moment, n’a pas réussi à le remplacer : il a fallu bien vite
distinguer l’histoire littéraire de la critique littéraire, donc maintenir ce
terme contre l’autre. Or le terme de critique est ambigu : tantôt il implique
le refus, par une dénonciation, jugement négatif ; tantôt il désigne (et c’est
son sens fondamental) la connaissance positive des limites, c’est-à-dire l’étude
des conditions de possibilités d’une activité. On passe aisément d’un sens à l’autre :
ils sont comme les aspects inverses d’une même opération, solidaires dans leur
incompatibilité même : une discipline qui recevra le nom de « critique »
le devra peut-être à cette ambiguïté, qui parvient à nommer la présence d’une
double attitude. La disparité entre jugement négatif (la critique comme
condamnation) et connaissance positive (disons provisoirement : la
critique comme explication) suscite en effet une division entre deux positions
non plus seulement inverses, mais effectivement distinctes : la critique
comme appréciation (l’école du goût), et la critique comme savoir (la « science
de la production littéraire »). Activité normative, activité spéculative :
énonçant tantôt les règles, tantôt les lois. D’un côté une science, de l’autre
un art[1].
L’une ou l’autre ? Ou les
deux à la fois ? Et quels seraient alors le
domaine où s’exerce cet art, l’objet travaillé par cette science ?
Dire : la critique littéraire
est l’étude des oeuvres littéraires, c’est lui donner un domaine, non un objet ;
c’est donc la considérer dès l’abord comme un art, et non comme une forme de
savoir. La raison de cette tentation se comprend très bien : le domaine où
s’exerce une technique est nécessairement donné empiriquement, ou doit être
tenu pour tel. Il est donc facile d’en faire un commencement, de le prendre
pour point de départ : toute activité raisonnée a naturellement tendance à
se présenter à nous au début comme un art. Dans la pratique
théorique, comme le montre l’histoire des sciences l’objet ne vient pas d’abord,
mais après coup. Il n’y a pas de données immédiates de la connaissance :
sinon celle-ci, très générale et très vague, nécessairement insuffisante, qu’elle
a la réalité pour l’horizon. C’est bien de cette réalité que finalement, à la
limite, elle nous parle : mais la limite justement n’est pas tracée à l’avance ;
elle doit être ajoutée, surimposée au domaine de la réalité, pour que puisse, à
l’intérieur de cette limite, s’inscrire un savoir. Ainsi, dire d’une science qu’elle
a un domaine réel et aussi qu’elle a un objet, sont deux propositions
différentes. La science part du réel : c’est dire qu’elle
s’en éloigne. De quelle distance ? Par quel chemin ? Tout le
problème de l’institution d’une forme de connaissance est ainsi posé.
Cela signifie qu’une connaissance
rigoureuse doit par principe se garder de toute forme d’empirisme :
ce sur quoi porte directement la recherche rationnelle n’existe pas déjà mais
est produit par elle. L’objet n’est pas déposé devant le regard qui l’inspecte ;
savoir ce n’est pas voir, suivre les lignes très générales d’une telle disposition,
suivant laquelle
l’objet s’offrirait, dans un partage de lui-même, comme un fruit éclaté,
ajustant dans un même geste l’exhibition et le recel. Connaître ce n’est pas
écouter une telle parole préexistante, qui serait fable, et la traduire :
c’est inventer une nouvelle parole, donner la parole à ce qui par essence
garde le silence, non qu’il soit empêché de rien dire, mais bien plutôt parce
qu’il est le gardien du silence.
Connaître, ce n’est donc pas
retrouver ou reconstituer un sens latent : oublié ou caché. C’est
constituer un savoir neuf ; c’est-à-dire un savoir qui ajoute
à la réalité d’où il part et dont il parle quelque chose d’autre.
Souvenons-nous que l’idée de cercle n’est pas elle-même circulaire : ce n’est
pas parce qu’il y a le cercle qu’il y a l’idée du cercle. Et retenons que l’apparition
du savoir institue une distance, un certain écart :
en limitant par cet
écart le domaine initial, elle en fait un espace mesurable, l’objet d’un
savoir.
Il faut bien comprendre que cet
écart est irréductible : c’est justement le propre de la tentation
empiriste de ramener toute activité raisonnée à la forme générale d’une technique,
et de considérer qu’à mesure que le savoir avance, entre l’objet vrai (support
de vérité, puisque c’est sa vérité qu’on veut exhiber) et la connaissance qu’on
en prend, la distance peu à peu s’amenuise. Savoir alors, c’est déployer,
décrire ; c’est traduire : absorber l’inconnu dans le donné ou
inversement. C’est réduire à un point (l’apparition du vrai) le champ de la
connaissance. Et le vrai savoir, ponctuel, est aussi instantané : il dure
le temps d’un vrai coup d’oeil jeté sur les choses. L’entreprise
du savoir est en tant que telle provisoire : elle finira bien par s’abolir,
par se résorber dans une réalité qu’elle laisse inchangée, après l’avoir
seulement interprétée. Dans une telle perspective, où le savoir est réduit à n’être
qu’un art, et même, comme nous le verrons, art de lire, il se trouve avoir
aussi perdu son histoire : son passé, son avenir, et son présent. Asservi
à une fonction technique d’universalité, il a été comme dissipé.
Si nous voulons laisser au savoir
sa valeur, lui conserver une certaine consistance, nous devons donc cesser de
le considérer comme un artifice provisoire, un chemin, un intermédiaire, qui
nous rapprocherait de la vérité, ou de la réalité, pour nous mettre
effectivement en contact avec elle. Autrement dit, il faut lui restituer toute
son autonomie (cela ne veut pas dire : son indépendance), sa dimension
propre : il faut lui reconnaître le pouvoir de produire du nouveau, donc
de transformer effectivement la réalité telle qu’elle lui est donnée. Il
faut le considérer non comme un instrument, mais comme un travail : ce qui
suppose au moins l’existence de trois termes effectivement distincts, matière,
moyen et produit. Pour parler comme Bachelard, il faut reconnaître la
discursivité caractéristique du vrai savoir.
On dira donc : ou bien la
critique littéraire est un art, et alors elle est complètement déterminée par l’existence
préalable d’un domaine (les oeuvres littéraires), qu’elle cherchera à
rejoindre, pour en trouver la vérité, et finalement se confondre avec lui,
puisqu’elle n’aura plus par elle-même aucune raison d’exister. Ou bien elle est
une certaine forme de savoir : elle a alors un objet, qui n’est pas sa
donnée mais son produit : à cet objet elle applique un certain effort de
transformation : elle ne se contente pas de l’imiter, d’en produire un
double ; entre le savoir et son objet, elle maintient donc une distance,
une séparation. Si le savoir s’exprime dans un discours, et s’applique à un
discours, ce discours doit être par nature différent de l’objet qu’il a
suscité pour pouvoir en parler. Si le discours scientifique est rigoureux c’est
parce que l’objet auquel, par sa propre décision, il s’applique, se définit
par un autre type de rigueur et de cohérence.
Cette distance, l’écart suffisant
pour que s’y installe une discursivité vraie, est essentielle, et caractérise
définitivement les rapports entre l’œuvre et sa critique : ce qu’on pourra
dire de l’oeuvre en connaissance de cause
ne se confondra
jamais avec ce qu’elle dit d’elle-même, parce que les deux discours ainsi
superposés ne sont pas de même nature. Ni dans leur forme ni dans leur contenu
ils ne peuvent être identifiés : ainsi, entre le critique et l’écrivain,
une différence irréductible doit être posée au départ ; elle n’est
pas ce qui distingue deux points de vue sur un même objet, mais l’exclusion qui
sépare l’une de l’autre deux formes de discours. Ces discours n’ont rien de
commun : l’oeuvre telle qu’elle est écrite par son auteur n’est pas
exactement l’oeuvre telle qu’elle est expliquée par le critique. Disons
provisoirement que, par l’utilisation d’un langage neuf, le critique fait
éclater en l’œuvre une différence, fait apparaître qu’elle est autre
qu’elle n’est.
Pour caractériser l’entreprise critique,
il ne suffit pas de la décrire empiriquement : il faut justifier
rationnellement son activité, et montrer qu’elle sait, à l’occasion et à sa
manière, prendre une forme déductive. On dira alors qu’elle inaugure un type
spécifique de déduction : appliquant à l’objet suscité une méthode qui
lui convient. Mais il est évident que la méthode, pas plus que l’objet, n’est
donnée au départ ; ils se déterminent l’un l’autre conjointement : la
méthode est nécessaire pour construire l’objet ; mais la juridiction de la
méthode est elle-même subordonnée à l’existence de l’objet.
La question est donc la suivante :
seule la détermination de son objet et de sa méthode permet de caractériser la
forme de rationalité propre à une activité. Mais cette détermination dépend
elle-même de l’exercice, donc de la connaissance de cette forme de rationalité.
Comment sortir du cercle ?
On dira encore que l’objet et la
méthode permettent d’identifier une forme de connaissance après coup, en tant
qu’elle est une doctrine. C’est-à-dire en tant qu’elle présente un savoir
cohérent : mais non en tant qu’elle est une activité de recherche ; c’est-à-dire
en tant qu’elle est encore à élaborer. Objet et méthode définissent bien le
savoir une fois qu’il est produit, mais ne montrent pas, au moins ne montrent
pas directement, comment il a été produit, quelles sont les lois de sa
production, autrement dit : quelles sont les conditions effectives de
sa possibilité.
Or, pour identifier une forme de
connaissance, plutôt qu’à la quantité de savoir qu’effectivement elle nous
apporte, il importe de s’intéresser aux conditions qui ont rendu possible l’apparition
de ce savoir : au lieu de considérer cette connaissance comme une
doctrine, c’est-à-dire comme un système de réponses, on cherchera à formuler la
question qui la fonde, qui donne sens à ses réponses. Si les réponses sont
toujours explicites, ou au moins tendent à l’être, la question qui les supporte
reste le plus souvent ignorée : dissimulée par ces réponses,
elle est à leur profit vite oubliée. Faire la théorie d’une forme de
connaissance, cela consiste d’abord à exhiber la question autour de laquelle
elle est bâtie, et qui l’entoure d’ailleurs si bien qu’elle finit par la
cacher. Avant donc de s’engager dans un dénombrement des doctrines critiques,
il faut déceler la question à laquelle elles sont censées répondre : il
faudra donc au préalable formuler en de justes termes, remplir, la
question : « Qu’est-ce que la critique littéraire ? ». La
remplir, car, ainsi dite, elle n’est qu’une question vide, une fausse question,
une question empirique.
Mais il n’est pas si facile de
revenir à une telle question initiale : non seulement parce
que toute la séquence des réponses nous en éloigne, mais surtout parce que
cette question n’est pas unique. Il y a non pas une, mais plusieurs questions.
Une activité spéculative n’est pas unifiée, ponctuelle, groupée autour d’un
problème, comme pourrait le faire croire l’image qu’en donne, par projection,
une doctrine particulière : elle est éparse, déployée tout au long d’une
histoire (non pas spéculative mais réelle), qui est l’histoire des
questions. L’état actuel d’une question (prenons cette expression dans son
vrai sens), dans la mesure où il ne peut être tenu pour un état inerte,
définitif (ce qui dissiperait son actualité en la forme vague d’une éternité),
apparaît comme réellement partagé entre plusieurs questions. Ainsi : il n’y
a pas de question définitive, et il n’y en a probablement jamais eu une seule à
la fois.
Rapporter une histoire à la question
qui l’anime, qui lui donne sens et nécessité, ce n’est donc pas la réduire à n’être
que le déploiement linéaire d’une question donnée, le développement
progressif d’un état initial. La question qui fonde une histoire n’est ni
simple ni donnée : elle est constituée de plusieurs termes agencés
de façon à produire un problème, nécessairement complexe, et ne pouvant donc s’abolir
en une réponse. Dans un texte essentiel (Essais de linguistique structurale,
p. 36), Jackobson a montré que « synchronique n’est
pas égal à statique » : la question qui donne corps à une histoire
(et rien n’interdit d’appeler « structure » cette question) n’implique
pas seulement la possibilité du changement ; elle est faite de cette
possibilité, à laquelle elle donne sa réelle inscription. Inscrire ne doit
naturellement pas être confondu avec écrire, au sens, traditionnel et très
pauvre, d’enregistrement qu’on donne souvent à ce mot ; la question, ou
la structure, n’est pas la matérialisation ultérieure, l’incarnation tardive d’un
sens déjà existant : elle est sa réelle condition de possibilité. De ce
que la question soit ou non posée, résulte que l’histoire aura ou non lieu. De
la façon dont la question est posée résulte le déroulement de l’histoire. La
question, pour réunir des termes simultanés, n’est pas l’indice d’une
instantanéité, ou le signe d’une continuité linéaire. A partir de la question
ainsi instituée, une histoire réelle, non pervertie par le biais d’une
anticipation mythique, peut être décrite. Ceci a été démontré en particulier à
propos de l’histoire des sciences : rien, dans le principe, n’interdit
que ce soit vrai de l’histoire de la critique littéraire.
Cependant il faut s’entendre sur
le sens des termes : condition d’une part, et complexité d’autre part. Quand
on propose de mesurer une histoire en la rapportant à la condition d’une
question initiale, il ne faut pas entendre cette initiation au
sens d’un début ou d’un commencement. L’opposition avant-après,
début-suite, est ici manifestement insuffisante :
la question n’est pas donnée avant l’histoire, dans la mesure où elle est
elle-même constituée historiquement ; son institution accompagne celle de
l’histoire, à un niveau différent. La condition n’est pas la cause
empirique d’un processus, le précédant comme elle le ferait d’un effet :
elle est le principe sans lequel ce processus ne saurait être connu. Connaître
les conditions d’un processus : voilà le véritable programme d’une
investigation théorique. On comprend de cette façon que l’idée du changement et
celle d’une simultanéité (des termes de la question) ne soient pas
incompatibles, mais s’accompagnent au contraire nécessairement.
La « condition » est
donc un objet théorique : il ne faut pas croire qu’elle soit pour autant
de nature purement spéculative. En particulier, sa complexité est
réelle : elle n’est pas agencée suivant ces principes de division idéale,
dont la contradiction hégélienne donne à la fois l’image la meilleure et
une parfaite caricature. Dire que la question critique est non pas simple mais
complexe ne veut pas dire qu’elle contient un conflit interne dont la
résolution (par aggravation puis déformation) produirait, par développement
interne, une histoire. Le principe théorique qui nous permet de faire la
théorie de l’histoire réelle, d’en formuler le texte, n’est, comme on vient de
le voir ni avant l’histoire ni après elle. Pas plus qu’il n’est contenu en elle
il ne la contient : il en est séparé (sinon indépendant), et se tient à un
tout autre niveau. L’expérience, dans ce domaine éclairante, nous montre assez
qu’une histoire peut se faire sans sa théorie. L’interprétation hégélienne du
processus historique tend justement à confondre histoire et théorie : et,
sous couleur de théoriser l’expérience (en faisant d’elle une manifestation de
l’idée), paradoxalement elle empirise la théorie.
En résumé : l’histoire des
doctrines critiques ne deviendra pour nous intelligible qu’au moment où nous
aurons déterminé la question complexe qui est sa condition.
L’oeuvre de l’écrivain ne s’énonce
pas dans les termes d’un savoir : ce point sera développé par la suite.
Mais l’acte de l’écrivain peut bien, par ailleurs, être l’objet d’un certain
savoir : au moins les deux questions peuvent être dissociées. Alors, s’il
est vrai que le discours critique fait advenir par rapport au discours de l’écrivain
l’exigence nouvelle d’une rationalité, il faudra donner à la critique un statut
propre, en particulier renoncer à la maintenir dans les limites de la
littérature.
Ceci suppose que la critique
littéraire, ne se contentant plus de décrire le produit achevé, le préparant
ainsi à être transmis, c’est-à-dire consommé, déplace son intérêt, et se
propose comme objet (à expliquer, et non plus seulement à décrire) l’élaboration
de ce produit. Par rapport à toutes les tendances effectivement réalisées de la
critique littéraire, ceci suppose une conversion radicale, par la constitution
d’une question critique nouvelle : quelles sont les lois de la production
littéraire ? On voit quel prix il faudra payer pour réintroduire la
critique dans la sphère de rationalité : il faudra lui donner un
nouvel objet. Si
la critique ne procède pas à cet échange, ne rompt pas définitivement avec son
passé, elle se condamne à n’être qu’une forme plus ou moins élaborée du goût
public : c’est-à-dire à n’être qu’un art. Une connaissance rationnelle se
propose, comme on sait, d’établir des lois (universelles et nécessaires, dans
les limites que définissent les conditions de leur formulation). Un art,
connaissance non plus théorique mais pratique et empirique à la fois (c’est la
loi des règles qu’elles ordonnent toujours l’usage d’une réalité donnée
empiriquement),
formule des règles générales, qui n’ont qu’une valeur approchée, moyenne (ce
que traduit très clairement l’expression usuelle : « en règle
générale »), et ne mettent en évidence, malgré leur valeur contraignante,
aucune vraie nécessité. L’exception confirme la règle mais détruit la loi.
En règle générale, les critiques, qui se sont jusqu’ici définis comme des
techniciens du goût, ne se trompent jamais : mais, dans la mesure
justement où ils cherchent à fixer cette réalité moyenne qu’est le goût, en
fait ils se trompent toujours, et ne sauraient faire autrement, parce que leur
travail, qui ne produit pas un savoir au sens strict du mot, échappe au
contrôle de la rationalité. La règle supporte une activité à la fois normative
et approximative (c’est la même chose) : on pourrait dire aussi
contradictoire, dans la mesure où elle est incapable de se justifier elle-même,
et ainsi doit recevoir d’ailleurs ses normes, qu’elle est incapable de
constituer. A tous les sens du mot, l’art critique se distingue par son attitude
empruntée : il se contente finalement d’appliquer des principes
extérieurs dont il ne peut donner la raison. On comprend alors très bien que la
critique, lorsque elle fonde son activité sur des règles, traite son objet, la « littérature »,
comme un produit de consommation : elle prépare, « dirige »,
oriente, l’usage de ce qu’elle considère comme une réalité donnée, toute
faite, empiriquement proposée à son regard ; et elle résout le problème de
son apparition, de sa constitution, une fois pour toutes, en l’attribuant au fait
nécessairement mystérieux d’une création, nouvel asile de l’ignorance.
Ce n’est pas un hasard si l’art
critique propose uniquement des règles de consommation : une connaissance
rigoureuse devra au contraire élaborer d’abord des lois de production. On
peut donc prendre comme hypothèse au départ : lire et écrire ne sont pas deux
opérations équivalentes ou réversibles : il faut éviter de les prendre l’une
pour l’autre.
Dans les pages qui précèdent, a
été identifiée une difficulté fondamentale de la méthode critique
traditionnelle : sa tendance à glisser sur la pente d’une illusion
naturelle, qui est l’illusion empirique. Celle-ci traite l’oeuvre, objet de l’entreprise
critique, comme une donnée de fait, immédiatement découpée, et s’offrant
spontanément au regard qui l’inspecte. Ainsi, par l’intermédiaire de l’opération
critique, l’oeuvre n’aurait qu’à être reçue, décrite, assimilée. Le jugement
critique, entièrement placé dans la dépendance de son objet, n’aurait qu’à le
reproduire, l’imiter, c’est-à-dire le suivre dans ses lignes nécessairement
évidentes, pour faciliter le seul déplacement que l’oeuvre puisse
accomplir : celui qui la fait consommer, c’est-à-dire qui la fait passer
du livre, qui la retenait provisoirement dans ses liens, jusque dans la
conscience plus ou moins claire, attentive et avertie de ses lecteurs possibles ;
alors le modèle de cette communication est donné par le regard critique.
Cependant, cette illusion n’est
pas la seule. Il est temps d’en étudier une autre, en apparence très
différente, et même opposée, qui est l’illusion normative.
5. Jugement positif et jugement
négatif.
L’activité critique, entendue en
son sens le plus large, semble impliquer une modification de son objet :
critiquer, si ce n’est effectivement et activement changer, c’est évoquer la
possibilité d’un changement, et, à l’occasion, le provoquer. Au fond de l’attitude
critique, il y a, sous-entendue mais déterminante, cette affirmation : « il
pourrait ou devrait en être autrement ». Ainsi la critique a-t-elle à la
fois un aspect positif et un aspect négatif : elle détruit ce qui est, par
référence à une norme idéale, et construit, en substituant à une réalité
initiale sa version « corrigée », « révisée », « conforme ».
Que cette élaboration soit le plus souvent idéale, se limitant comme elle le
fait ordinairement à l’énoncé d’un voeu, ne change rien à l’affaire : ce n’est
pas seulement le possible qui est préféré au réel, mais le réel lui-même qui
est représenté comme la forme possible, et manquée, ou fidèle au contraire, d’une
norme donnée en même temps que lui. On dira, généralement, qu’il n’y a
de critique qu’à partir de la volonté que s’effectue un changement.
Ainsi la critique n’est jamais
absolument satisfaite de ce qui lui est donné : elle risquerait même de s’abolir
dans la satisfaction, s’il ne lui restait, pour faire entendre sa voix, cette
possibilité de redoubler l’oeuvre d’un point de vue différent, dans le langage
quasi conforme et déjà décalé de l’éloge. La critique semble donc, par sa
nature même, rompre dès le départ avec l’illusion empirique : elle prétend,
à la place du donné indiquer une possibilité autre. A la limite, une certaine
critique, appliquée aux oeuvres, se proposera modestement de les traduire :
même dans ce cas, où elle prétend, par sa fidélité et sa réserve, imposer un
minimum de transformation, elle cherche à mettre à la place de ce qui lui est
proposé autre chose ; la transformation critique prend
alors la forme d’une transposition. Comme on le verra par la suite, cette
opération suppose cependant la permanence et l’autonomie d’un lieu, en
lequel s’opère la substitution : on tombe alors dans une série de
métaphores spatiales, et on parle d’un espace de l’oeuvre, et même d’un espace
de la littérature.
La critique, telle au moins qu’elle
se présente spontanément commence donc toujours par la dénégation : son
geste élémentaire est celui d’un refus. Pourtant elle prétend par ailleurs
apporter une connaissance : le droit qu’elle applique doit être reconnu
pour être déterminant. Elle veut dire le vrai en même temps qu’elle dénonce le
faux ; et ainsi elle énonce un savoir, même si ce savoir obéit à des
règles originales, même si par exemple il est un savoir subjectif, ce qui est
une contradiction dans les termes : la critique définissant son point de
vue par le fait que pour elle il n’y a pas là contradiction. Ainsi la critique
se propose-t-elle non seulement d’écarter et de dissiper ce qui ne tient pas
devant son regard et ne saurait lui résister : elle veut construire et
produire. Elle aimerait être constituante : jusque dans son regret à l’occasion
exprimé de ne pas l’être, elle institue le fantôme d’une telle production.
Alors son entreprise prend la forme positive d’une évaluation, ou d’une
révélation : manifestant ce qui en l’oeuvre constitue une puissance d’affirmation,
restituant l’œuvre à une autre présence, qui est celle de sa vérité, elle
montre qu’elle a sur elle d’une certaine façon pouvoir, que, dans l’intervalle
suscité par son geste initial de refus et d’écart, elle peut faire apparaître
un objet inédit, peut-être d’une autre nature, mais que sans elle nous n’aurions
jamais possédé.
Refusant à l’œuvre telle qu’elle
est un caractère définitif, et mettant au contraire l’accent sur ses altérations,
le jugement critique affirme en elle la présence de l’autre, sous les
espèces de la norme qui permet de la juger. L’oeuvre est donc bien soumise au
principe d’une légalité : mais cette légalité ne lui appartient pas en
propre, et la dépossède au contraire de son autonomie, puisqu’elle met en
évidence son insuffisance à elle-même. Jusque dans sa prétention à
construire, à juger positivement, la critique normative affirme son pouvoir de
destruction.
La légalité dont elle parle est
une légalité extérieure, elle intervient après coup, et s’applique à un
objet déjà donné qu’elle n’a pas contribué à produire. La légalité esthétique a
un statut juridique et non théorique : tout au plus elle contrôle l’activité
de l’écrivain en la restreignant par des règles. Impuissante à la considérer
dans ses limites réelles, c’est-à-dire à la constituer, elle ne peut qu’exercer
sur elle l’action corrosive de son ressentiment. En ce sens toute critique se
résume en un jugement de valeur porté sur les marges du livre : « Pourrait
mieux faire ». Et, sachant ce mieux si elle ne l’effectue guère, elle
traverse du regard l’oeuvre réelle pour voir au-delà son double de rêve. Qu’une
telle légalité ait une signification purement réactive ne fait aucun doute :
elle n’a d’autre valeur que celle d’une défense, et n’affirme cette hypothétique
distance entre le fait (l’oeuvre) et la loi (la norme) que pour pouvoir y
prendre et garder place. Le coup ainsi porté à l’empirisme n’est pas de ceux
dont il ne peut se relever : la critique qui goûte (sans poser de
questions), et la critique qui juge (sans s’encombrer de scrupules) sont essentiellement
apparentées. Le consommateur innocent et le juge sévère sont finalement les
partenaires d’une même action.
Entre eux une seule vraie
différence, et elle apparaîtra clairement plus tard : l’empiriste en
critique se veut complice de l’écrivain, car il croit que l’oeuvre n’est faite
que de cette exigence de complicité, alors que le magistrat se voudrait aussi
son maître, voyant mieux cette même chose que l’auteur ne sait
pas voir, et la disant s’il néglige de l’écrire, c’est-à-dire d’en faire une
oeuvre, pressé comme il l’est d’aller immédiatement, sans se soumettre
aux délais d’une réelle production, à l’essentiel.
Cette fin de l’oeuvre, qui lui est
assignée par les règles de la légalité esthétique, à force d’être évoquée,
finit par être réalisée, et incarnée : elle acquiert un statut autonome
qui permettra d’en parler pour elle-même, à moins que, par respect, on la
désigne sans la nommer. Cette fin c’est le modèle, à partir
duquel se détermine la conformité.
L’illusion normative voudrait que
l’œuvre soit autre qu’elle n’est : ceci suppose que l’œuvre n’a de réalité
et de consistance que par son rapport à un modèle auquel elle peut sans cesse
être confrontée, et qui fut la condition de son élaboration. L’oeuvre suppose
un modèle : ainsi elle peut être corrigée ; elle peut être
effectivement modifiée, ou faire l’objet d’un procès. L’oeuvre ne dépend donc
du jugement que dans la mesure où elle renvoie à un modèle indépendant, qui
à la limite pourrait être connu directement, sans que soit besoin du détour par
la mise en oeuvre. La critique, par son jugement ne fait que rectifier le
travail de l’écrivain, et ainsi elle le prolonge, et s’installe dans l’intimité
du texte, à laquelle elle participe profondément. On voit combien l’illusion normative
s’apparente directement à l’illusion empiriste. Le droit à la critique est
fondé sur la juridiction du modèle, et déterminé par les règles qui
définissent l’accès au modèle. L’oeuvre parfaite, achevée, est donc celle qui
est parvenue à résorber sa propre critique : elle s’est critiquée jusqu’au
bout, jusqu’au modèle. Prise entre le modèle et la critique, l’oeuvre en tant
que telle finit par s’abolir, au moment où est réalisée leur jonction.
Par hypothèse, l’oeuvre est précédée :
le déroulement de son texte est pour une part essentielle fictif. L’oeuvre
n’avance que pour retrouver la donnée initiale du modèle : quel que soit
le mode d’accès choisi, il sera toujours possible d’en imaginer un autre,
étant entendu que le meilleur chemin est toujours le plus court. Toutes les
lectures, tous les détours sont donc possibles. La lecture la plus directe est
la lecture critique, qui est nécessairement une lecture anticipée, puisque plus
rapide qu’une autre, plus rapide que le récit
lui-même, elle retourne au modèle. On dira que cette lecture n’existe
que par la volonté de percevoir immédiatement le contenu du récit, par la
tentative de l’appréhender indépendamment de la médiation du récit lui-même.
Le récit apparaît dans sa lettre inessentiel, parce qu’il est là finalement
pour cacher un secret en la révélation duquel il s’accomplit et s’annule.
La littérature policière reste la
meilleure allégorie pour un tel avènement qui est aussi une disparition :
elle est tout entière construite autour de la possibilité de cette lecture
prophétique, au terme de laquelle s’achève le récit, au moment où il est
fini et a perdu sa raison d’être. Dans un tel récit, dont le sens manifeste est
la recherche d’une vérité, on trouve la tentation nécessaire d’un court circuit
qui permettrait d’aller directement à la solution de l’énigme. C’est à cette
tentation que cède le lecteur qui « commence par la fin » : c’est
le propre de l’illusion normative qu’elle prend la fin pour un commencement. C’est
bien elle que Spinoza définit dans l’appendice au livre I de l’Ethique par
la confusion des effets et des causes. De façon analogue, le critique commence
par le modèle : comme si le récit énigmatique ne donnait pas la
solution en même temps que le problème, les deux à la fois, sans qu’il soit
possible de les dissocier. D’ailleurs la distinction d’un avant et d’un après
n’est qu’un des éléments de la constitution du récit ; elle ne permet pas
de porter sur lui un jugement d’ensemble.
Si le but de la lecture était d’accéder
à la vérité, et même à une vérité symboliquement déposée dans les dernières
pages, le critère du bon récit serait son honnêteté. Le problème, correctement
et franchement posé, pourrait être naturellement résolu, sans artifice, par les
moyens donnés au départ : rien ne serait, sinon provisoirement caché, et
ainsi la vérité pourrait apparaître indépendamment du récit. Le récit vrai, et
sincère, serait celui qui, abolissant graduellement ses propres contours,
construirait lui-même sa propre inutilité : présentant le déroulement de
sa ligne comme un détour qui pourrait être évité. Hors des délais exigés par l’accomplissement
de l’oeuvre, apparaît dans l’éclair d’un vrai coup d’oeil, l’objet qui
restait jusque-là dissimulé en les plis du récit.
C’est par un moyen analogue qu’une
certaine critique parvient à confronter l’oeuvre à sa vérité. Vérité
corrosive, tellement substantielle qu’en sa présence l’oeuvre finit par
disparaître, inessentielle de n’être qu’une apparence. Le récit n’est plus qu’un
guide, un moyen d’accès : il accompagne l’avènement du contenu, le
retarde parfois, mais ne le constitue pas effectivement.
Toute une littérature, « mystérieuse »,
est comme l’illustration d’une telle doctrine : des héroïnes d’Anna
Radcliffe à Sherlock Holmès, on retrouve, sous une forme
dégradée peut-être, mais d’une inégalable clarté, cette méditation romancée
sur le détour par l’apparence, qui sert de doctrine à une
certaine forme de jugement critique, qui s’apparente au jugement moral. Au
moment où l’énigme est dénouée, éclate le sens réel qui donnait leur efficacité
illusoire aux épisodes intermédiaires. Par les ruses d’un récit s’accomplit une
aventure dilatoire. Mais une telle littérature est évidemment à double sens :
si elle dénonce en l’oeuvre l’écart qui la sépare vainement d’un vrai sens,
elle la montre aussi au travail, construisant ce long chemin qui l’écarte de sa
fin autant au moins qu’il l’en rapproche. L’envers de l’oeuvre, c’est peut-être
ce modèle en lequel elle avoue sa nullité. Mais c’est aussi vraisemblablement
ce rien qui, à l’intérieur d’elle-même la multiplie et la compose, la
conduisant sur les voies de plus d’un sens.
Pour résumer provisoirement tout
ce qui précède :
La critique prétend traiter l’oeuvre
comme un produit de consommation : ainsi elle tombe aussitôt dans l’illusion
empirique (qui est la première en droit), puisqu’elle se demande seulement
comment recevoir un objet donné. Cependant cette illusion ne vient pas
seule : elle se double aussitôt d’une illusion normative. La critique se
propose alors de modifier l’oeuvre pour pouvoir mieux l’absorber. Elle
ne la traite plus alors exactement comme une donnée dans la mesure où elle la
refuse dans sa réalité de fait, pour n’y voir que la manifestation provisoire d’une
intention encore à effectuer.
Cependant, cette deuxième illusion
n’est qu’une variété de la précédente : l’illusion normative, c’est l’illusion
empirique déplacée, située en un autre lieu. En effet elle transpose
seulement les caractéristiques empiriques de l’oeuvre en les attribuant à un
modèle, donnée ultime et indépendante, présente en même temps que l’oeuvre qui,
sans cet accompagnement, serait sans consistance, et proprement illisible, ne
pourrait être l’objet d’aucun jugement. L’illusion normative, qui n’implique la
variation de son objet qu’à l’intérieur de limites fixées une fois pour toutes,
est la sublimation de l’illusion empirique : son double idéal et « amélioré ».
Mais elle suppose finalement les mêmes principes.
On aura plus tard à parler d’un
troisième type d’illusion, apparenté aux premiers, qui est
l’illusion interprétative.
L’illusion normative dégage, comme
on vient de le voir, une problématique de la fin et du commencement : le
modèle étant ce vers quoi l’oeuvre tend pose la question de son terme. Cet
accomplissement s’opère dans une clôture réelle ou idéale. Menant à ce qui n’est
pas elle, l’oeuvre, malgré son apparente fermeture, est peut-être déchirée,
béante : long corridor qui mène à la Chambre, introduction pure. Ainsi
elle n’est peut-être pas, comme elle en a l’air, fixée tout au long de sa ligne
manifeste ; mais animée au contraire d’un mouvement qui l’entraîne, la
dirige vers ailleurs : elle n’est pas arrêtée, mais parcourue. Arrachant l’oeuvre
à elle-même, à son repos, l’illusion normative a au moins le mérite de
lui rendre une mobilité : ainsi pour la première fois est
identifié, sinon en l’oeuvre elle-même, mais dans son rapport à sa vérité, le
pouvoir qu’elle a de bouger. L’illusion normative n’est donc pas absolument
stérile : elle ne nous apprend rien, au sens strict du mot ; au moins
nous montre-t-elle du nouveau.
L’oeuvre n’est pas ce qu’elle
apparaît : même si cette proposition n’a pas une valeur théorique (elle
repose sur la distinction idéologique de la réalité et de l’apparence), elle
mérite d’être réfléchie. D’autant plus que cette proposition qui a été jusqu’ici
exhibée à partir du déroulement du discours critique, doit en fait être
entendue aussi sur un tout autre plan : elle ne caractérise pas seulement
ce jugement extérieur à l’oeuvre, qui la trahit dans la mesure où il sert à la
condamner. On peut la trouver également dans le discours de l’écrivain, à l’oeuvre,
l’édifiant réellement en même temps qu’elle contribue à le modifier. L’idée
peut donc être dégagée de son contexte idéologique : et recevoir ainsi une
autre valeur (même si ce n’est pas celle d’un savoir : comme cela a déjà
été dit, on ne cherchera pas dans l’œuvre les éléments d’un savoir
sur l’oeuvre), un autre sens.
Cependant, avant même d’avancer
des exemples, on doit faire au projet qui vient d’être proposé l’objection
suivante : les oeuvres construites à partir de ce principe sont peut-être
de fausses oeuvres, des oeuvres critiques qui se posent, sous le déguisement
d’un discours, la question de la nature de ce discours ; critiques
camouflés, juges masqués fréquentant les bas-fonds pour les mieux connaître et
les mieux détruire. En effet, lorsque E. Poe dans un texte célèbre, la Genèse d’un
Poème[2],
dit que dans l’oeuvre le commencement est à la fin, manifestement, ce n’est plus le
poète qui parle mais le commentateur : et ainsi son entreprise risque d’être
par lui-même déviée, détournée de son sens. Jugeant ce qu’elle ne fait pas, et
ne faisant que pour juger : à la manière de Valéry, qui doit son succès à ce
qu’il a introduit la futilité à la fois dans la poésie et la critique.
Cependant le texte de Poe mérite d’être étudié : on verra que la
proposition en question y a un sens entièrement poétique,
et non critique.
Elle pourra ainsi servir d’indice, mais non de raison, pour la mise en question
de l’oeuvre. Cette interprétation sera confirmée au moment où on retrouvera le
même thème, sous une forme à peine différente, dans une oeuvre qui réfléchit
aussi peu sur elle-même que l’est celle d’Anne Radcliffe.
Mais une objection capitale
demeure : les thèmes dégagés immédiatement de textes littéraires
ne sauraient
avoir d’emblée une valeur conceptuelle. En tant que tels, l’envers et l’endroit,
pourront légitimement être tenus pour des images
indicatives, et
rien de plus. Il faudra se souvenir que ces « idées » sont
contaminées par l’illusion normative, de laquelle elles auront été
artificiellement séparées. Dans l’énumération de concepts à laquelle on
procède, elles constituent donc une parenthèse, qu’il conviendra de ne pas
prendre trop au sérieux.
« Un de ses
axiomes favoris était encore celui-ci : « Tout, dans un poème comme
dans un roman, dans un sonnet comme dans une nouvelle, doit concourir au
dénouement. Un bon auteur a déjà sa dernière ligne en
vue quand il écrit la première. » Grâce à cette admirable méthode, le compositeur
peut commencer son oeuvre par la fin, et travailler quand il lui plaît, à
n’importe quelle partie. Les amateurs du délire seront peut être révoltés par
ces cyniques maximes ; mais chacun en peut prendre ce qu’il
voudra. Il sera toujours utile de leur montrer quels bénéfices l’art peut tirer
de la délibération, et de faire voir aux gens du monde quel labeur exige cet
objet de luxe qu’on nomme Poésie. »
(Baudelaire : préambule
à sa traduction du texte de Poe.)
Le mécanisme de la fabrication
poétique tel qu’il est exposé par Poe apparaît bien comme le
reflet porté par l’illusion normative sur le travail de l’écrivain :
ramassée tout entière en son point final, l’oeuvre dans son ensemble n’est par
rapport à ce terme qu’une préparation et une approximation. A la fois
organisée et réduite : disant l’essentiel par l’accumulation des
apparences. Le juge implacable est devenu un coupable « cynique »
comme le dit très bien Baudelaire ; et il plaide la préméditation : « Dans
la composition tout entière, il ne doit pas se glisser un seul mot qui ne soit
une intention, qui ne tende directement ou indirectement, à parfaire le
dessein prémédité. » (Baudelaire : Sur E. Poe, op.
cité. p. 1069).
Le poète exhibe les moyens de son travail, et révèle leur nature intermédiaire
en les subordonnant à une fin, qui est aussi l’aboutissement réel du récit.
Ainsi engendrée à partir d’un secret de fabrication, l’œuvre n’est pas du tout
telle qu’elle se montre : trompeuse, elle se présente à l’envers de son
sens véritable. Par cet aveu, l’auteur nous ramène à cette réalité initiale qui
est la vérité de toutes ses manifestations ultérieures. Entendre cette vérité,
c’est, au contraire du facile lecteur qui s’est placé dans la suite de l’oeuvre
et n’en bouge pas, la précéder et lui ouvrir la voie : c’est ne pas se
laisser prendre au jeu de l’oeuvre, mais participer à la construction
systématique de sa fiction.
Baudelaire le dit bien : le
poète est un compositeur. L’oeuvre est essentiellement composée et composite :
son texte est constitué d’éléments distincts, placés bout à bout seulement en
apparence. Ainsi l’accent est mis sur la diversité de la lettre :
le texte ne dit pas
une chose, mais nécessairement plusieurs à la fois. Il est donc composé d’éléments
d’autant plus différents qu’ils sont instantanés. De cette multiplicité, Poe
donne une explication psychologique : « par une nécessité psychique,
toutes les excitations intenses sont de courte durée ». Il est permis de
penser que cette explication a seulement une valeur de couverture ; mais
par son moyen, est avancée l’idée très importante d’un développement inégal
du texte, particulièrement évident sur les longs poèmes, qui cessent d’être
un poème pour devenir une succession de poèmes distincts : « c’est
pourquoi la moitié au moins du Paradis Perdu n’est que pure prose, n’est
qu’une série d’excitations poétiques parsemées inévitablement de dépressions
correspondantes, tout l’ouvrage étant privé, à cause de son excessive longueur,
de cet élément artistique si singulièrement important : totalité ou unité
d’effet. » Dans la pensée de Poe, ce décalage est un défaut ; de sa
considération, il dégage une loi nécessaire : le texte doit être court pour
que soit préservée son unité. Mais l’idée pourra être développée en un tout
autre sens : comme on le verra, ce décalage est constitutif de la lettre
de tout texte.
D’après Poe, l’élaboration est une
fabrication. A l’énoncé d’une telle prétention, on peut faire deux remarques
préliminaires : d’abord ce mythe de la genèse affirme l’idée très
importante d’une séparation entre lecture (au sens ordinaire du mot) et
écriture. Lire avec seulement les yeux d’un lecteur, c’est, dit Poe, rester
aveugle aux conditions qui déterminent le sens de l’oeuvre, pour n’en voir que
les seuls effets (à tous les sens du mot). Connaître réellement le travail de l’écrivain,
c’est dégager d’abord ces conditions et, à partir d’elles, suivre le mouvement
qu’elles produisent. Lecture et écriture sont des activités antagonistes :
leur confusion suppose une profonde méconnaissance de la nature profonde
de l’oeuvre.
D’autre part, la thèse avancée par
Poe n’a pas une valeur, ni non plus un statut, théorique : comme tout
mythe elle a une signification essentiellement polémique. Baudelaire, encore
une fois l’a bien compris, lui qui dans la répartition de ses traductions de
Poe en a fait une « Oeuvre Grotesque et Sérieuse ». Le but premier du
récit (car c’en est un, et non une analyse théorique) est de mettre en
déroute les illusions spontanéistes de la création : illusions trop
ordinaires, auxquelles il était urgent d’opposer une représentation fantastique
du travail de l’écrivain. Une simple lecture de l’oeuvre montre seulement
le décor superficiel de l’entreprise : mais « derrière la scène »
se joue une action inattendue, extraordinaire et dirigée, qui est la genèse.
A l’abandon du lecteur s’oppose le pouvoir de décision de l’auteur, qui,
dirigé par une logique absolue, procède à des choix raisonnés. « Mon
dessein est de montrer qu’aucun point de la composition ne peut être attribué
au hasard ou à l’intuition, et que l’ouvrage a marché, pas à pas, vers sa
solution, avec la précision et la rigueur logique d’un problème de
mathématiques. » Le problème de mathématiques est l’image fantastique de l’oeuvre :
il a une solution comme elle a une fin. Mais la solution de l’oeuvre est aussi
le principe de sa disparition : ainsi l’oeuvre n’a d’autre consistance que
celle qui lui est donnée par la question qu’elle doit résoudre.
Si l’idée ainsi avancée a une incontestable valeur critique, il faut bien voir
pourtant qu’elle est l’illusion ou l’image d’un savoir, c’est-à-dire un non-savoir. En effet, une fois dégagée la
satire d’une erreur courante, le texte de Poe, à proprement parler ne nous
apprend rien : dans ses prétentions positives il ne fait que reproduire le
mécanisme de l’illusion qu’il dénonce par ailleurs. Lecture et écriture
procèdent à l’inverse l’une de l’autre : il faut se méfier des trop
faciles renversements (voir L. Althusser : Pour Marx). Renverser,
ce n’est rien d’autre que transposer, affirmer une même chose en lui donnant
une forme différente, qui la rend plus acceptable : Poe restitue à l’oeuvre
son double diabolique (si diable c’est bien : « Deus inversus »), mais laisse l’un et l’autre, l’envers et
l’endroit, dans un rapport d’analogie d’autant plus trompeur qu’il est cette
fois définitif. En quelque sens qu’on parcoure son envers ou son endroit, l’oeuvre
reste identique à elle-même : construite, donc stable et continue. Qu’elle
soit activement élaborée, ou simplement suivie, elle nous présente le même type
d’unité, de liaison, qui peut être envisagé également en deux sens différents
(pour varier la métaphore spatiale : en avant et en arrière). Molles
apparences ou rigoureuse déduction : ce sont les deux versions, ou les
deux versants d’une même réalité. La fin est ce qui lie l’oeuvre à elle-même
dans ses deux aspects : rapporter l’oeuvre aux conditions de sa
nécessité, c’est alors la voir dans sa profonde unité. Envers et endroit
n’auront été distingués que provisoirement, pour que puisse être exhibé le
principe de liaison du discours.
Proposée ensuite, la déduction des
parties du poème « Le Corbeau », qui les rapporte toutes à une
intention finale et centrale à la fois, a une signification évidemment
parodique : Baudelaire l’avait signalé, en remarquant dans ce texte une « légère
impertinence ». « Poe fut toujours grand, non seulement dans ses
conceptions nobles, mais aussi comme farceur » : grotesque et
sérieux, non l’un à part de l’autre, mais les deux à la fois. Prendre cette
déduction tout à fait au sérieux, c’est ne pas voir qu’elle est effectivement
impossible : que l’auteur ne peut déduire d’une intention, si initiale
soit-elle, les moyens de la mettre en oeuvre (comme ce sera longuement montré
par la suite). C’est ne pas voir non plus que la ligne de l’oeuvre n’est ni absolument simple ni absolument continue. Poe le
savait lui-même, puisqu’il a affirmé par ailleurs que le discours de l’oeuvre
était disposé suivant un développement inégal, donc non déductif. Cependant la
parodie est ici poétique, dans la mesure où elle parvient, à un certain moment,
à se prendre elle-même au sérieux : le récit est nécessairement, mais d’une
nécessité d’un autre type que celle qui est proclamée, interrompu par des
considérations idéologiques empruntées, qui, par le biais d’un platonisme d’opérette
(« la contemplation du beau ») reconduisent Poe sur le terrain de l’esthétique
traditionnelle. Il y a à ce moment dans l’exposé une rupture, qui est
révélatrice de son statut non théorique. La construction du « poème »,
qui agence des moyens en vue d’une fin, est elle-même subordonnée à une fin :
l’intention qui la lie à elle-même reproduit un modèle extérieur d’où elle
tire sa forme. Le discours poétique s’applique à la réalisation du Beau :
entièrement consacré à cette tâche (qui est désignée en termes mythiques et non
réels), il reçoit le statut d’une totalité, unité dans laquelle il disparaît.
L’oeuvre annonce
par chacun de ses moments la fin en laquelle elle s’anéantit, qui est, par
hasard, son Jamais Plus ; ainsi le poème est-il l’image un
peu facile de lui-même : cette coïncidence entre le texte et son objet
montre bien que la Genèse est le corrélat du poème ; sa vérité,
immanente, est du type de celle qui est proférée par le poème lui-même :
encore une fois cette vérité n’est si évidente que parce qu’elle est l’image d’un
savoir. Dans un tel contexte idéologique, l’illusion normative redevient un obstacle.
Il faut remarquer aussi que l’intrusion de la légalité esthétique introduit
dans l’argumentation une gênante contradiction : l’oeuvre est à la fois
le produit d’un travail et abandon contemplatif ; de la même façon, Poe
qui platonise dans sa « théorie » est, à l’oeuvre, un écrivain
fantastique.
Tout ce qui a pu sembler positif
dans le texte de Poe ne s’y trouve donc pas en tant que tel, mais pris
dans un sens
différent : on ne saurait absolument séparer l’idée de son contexte. Ce
que dit Poe n’a d’autre sens finalement que celui-ci, très classique :
entre l’oeuvre et son commentaire (l’exposé de son mécanisme), il y a un
rapport d’équivalence, même si ce rapport est aussi un rapport d’inversion. Ou
encore : l’oeuvre et le commentaire occupent, de façon différente, un
même espace, relèvent
d’un même principe d’organisation. Loin de recevoir la raison de son
décentrement, l’oeuvre est fixée doublement par les limites d’une structure
arrêtée. La fin de l’oeuvre, perverse, et, semblait-il, divisée, était aussi
son point d’arrêt.
Aussi la métaphore : l’oeuvre
vit à l’envers d’elle-même, n’est-elle intéressante que comme illustration,
plus ou moins caricaturale, d’un savoir qu’il faudra formuler par ailleurs. Le
texte de Poe ne propose absolument pas une analyse de la littérature : c’est
un conte, qui pourrait être replacé dans la série des histoires du chevalier
Dupin. La Genèse d’un poème est bien écrite à l’image de célèbres analyses,
qui importent en
tant qu’elles sont l’élément d’une fiction bien plus que
par leur contenu réel. Le conte ne prend son vrai sens que si on sait entendre
le grotesque qui donne support et aboutissement au sérieux. Le rapport entre l’auteur
et son oeuvre tel qu’il est affirmé dans l’oeuvre elle-même par le récit à la
première personne est donc trompeur. Cet auteur, qui démonte la genèse, aussi
bavard qu’un héros de roman, est, pour reprendre une autre idée de Poe, trop
ingénieux pour pouvoir dire vrai :
« La vérité
n’est pas toujours dans un puits. En somme, quant à ce qui regarde les notions
qui nous intéressent de plus près, je crois qu’elle est invariablement à la
surface. Nous la cherchons dans la profondeur de la vallée : c’est au
sommet des montagnes que nous la découvrirons. »
(Double assassinat dans la
rue Morgue.)
On ne connaîtra pas mieux un
texte, quel qu’il soit, pour avoir remplacé sa ligne, simple en apparence, par
une autre ligne qui est la même inversée. C’est pourquoi la Genèse en tant que
telle est une allégorie, un mythe. Mais nous pouvons utiliser le mythe en le
rapportant à une vérité qu’il est absolument incapable de dire : un texte
peut être lu en plus d’un sens ; c’est ainsi qu’en lui coexistent au moins
un envers et un endroit. Malgré la minceur systématique de son discours, ligne
enroulée sur le livre, le texte tire de sa complexité, de son épaisseur, une
allure « cossue », pour reprendre une expression de Poe. Il n’est ni
si simple ni si direct que sa face éclairée (par la lecture) n’implique au
moins la présence d’une face d’ombre. On dira, contre l’idéologie même sur
laquelle Poe s’appuie, que le principe du texte c’est sa diversité. Si
le texte de Poe est important, c’est parce qu’en lui se trouve évoqué, en
un nouveau mythe du clinamen, cette possibilité pour le récit de changer (ce
qui s’énonce, en termes mythiques : marcher à l’envers, à rebours), de
virer, ou encore, pour reprendre à un autre auteur fantastique une image
voisine, d’obliquer : faisant entendre, par une sorte d’hésitation
intérieure, la multiplicité de ses voix. Ce sont cette diversité et cette
multiplicité qui solliciteront l’explication.
Clos et interminable, achevé ou
indéfiniment recommencé, enroulé autour d’un centre absent, qu’il serait donc
bien incapable de montrer ou de masquer, diffus et ramassé : le discours
d’une oeuvre.
les « visions du Château des
Pyrénées[3] ».
Ce nouvel exemple ne fait pas
double emploi avec le précédent : il présente de façon différente la même
image ; il illustre autrement le mouvement qui anime le discours de l’écrivain.
Il ne s’agit plus cette fois d’un texte critique, se mettant lui-même
ironiquement, et confusément, en question : mais d’un texte naïf,
spontané, du plus facile des romans. Les thèmes de l’envers et de l’endroit y
apparaissent pris dans le mouvement du livre, chargés de toute leur signification
poétique, dégagés d’un soupçon capital, celui de redoubler l’oeuvre par un
commentaire artificiel et indiscret. En fait, on aura souvent à le redire, il n’y
a pas de livre innocent : la spontanéité apparente du livre
facile, promis à une consommation immédiate, suppose la mise en oeuvre de
moyens éprouvés, empruntés souvent à la littérature la plus concertée, et
transmis d’oeuvre en oeuvre par une très secrète tradition. La Genèse d’un
Poème et les Visions d’un Château des Pyrénées ne sont que les
formes différentes, l’une naïve autant que l’autre est savante (mais laquelle
est l’une, laquelle est l’autre ?), d’un même thème, qui habite, à tous
les niveaux de sa hiérarchie, le genre du récit énigmatique. Mais, et en cela
le second exemple est décisif, s’il n’y a pas de livre tout à fait innocent, il
n’y a pas non plus de livre tout à fait averti : conscient de la
nature des moyens qu’il emploie pour être livre, sachant ce qu’il fait.
C’est pourquoi, encore une fois, les thèmes de l’envers et de l’endroit,
qui vont à nouveau se trouver à l’oeuvre, ne sont pas des
concepts, mais tout au plus des révélateurs. A moins de retomber dans l’illusion
empirique, qui devrait être à présent dépassée, on ne saurait les tenir pour
parfaitement instructifs, alors qu’ils sont ainsi donnés, offerts et
disposés au fil même de quelques livres.
L’oeuvre d’A. Radcliffe n’est pas
très connue, après l’avoir été beaucoup, et on doit regretter qu’elle soit
tombée dans l’oubli. A. Breton, soucieux de la maintenir dans les limites du
roman noir traditionnel pour pouvoir lui préférer ses maîtres d’ombre, Walpole,
Lewis et Mathurin, et fâché de son rationalisme conquérant qui lui fait « installer
ses comptoirs », comptoirs très bien achalandés et très fréquentés, sur ce
domaine interdit qu’est le monde des « vrais prodiges », ne veut voir
en elle qu’une « reine du frisson »[4].
Il y a derrière ce jugement, et confondus en lui, deux reproches en fait distincts :
sont suspects dans l’oeuvre de Radcliffe à la fois un rationalisme mesquin et
une aisance excessive à satisfaire le goût public. On passe ainsi trop
facilement d’une conception magique de la grande littérature à une autre, qui
est très traditionnelle : Radcliffe est petite parce que, par le travail
de son imagination réductrice, elle a trahi les exigences de la vraie réalité
(ce qui pourrait être admis à la rigueur, au moins à titre d’hypothèse), mais
aussi parce qu’elle n’a pas su restreindre sa clientèle au cercle restreint des
amateurs. Voulant contenter la foule, elle trahit un genre en le
vulgarisant. Ces critiques sont étonnantes : le projet d’une littérature
pour le plus grand nombre n’a rien de suspect en lui-même ; ensuite, les
déplacements qui conduisent les moyens d’expression de la grande littérature à
la petite, ou inversement, ne se font pas si simplement : ils n’impliquent
pas nécessairement une déperdition, ou une décadence, mais le plus souvent l’acquisition
d’un sens nouveau, l’ajustement d’instruments anciens à des fins nouvelles. La
petite littérature peut alors inspirer la grande : et il y a plus d’A.
Radcliffe que de Walpole dans l’oeuvre d’E. Poe.
Le livre dont il va être question
est un livre sans prétentions, comme on dit. Ce n’est pas un défaut : c’est
la raison au contraire pour laquelle il a été choisi. Dans la catégorie des
ouvrages mineurs, il tient même une place très secondaire :
vraisemblablement, ce livre n’a pas été écrit par A. Radcliffe ; il est
une contrefaçon, un pastiche écrit à sa manière, et publié après sa mort sous
son nom. Les textes de ce genre, qui sont des faux plus ou moins caractérisés,
sont souvent les plus représentatifs d’un genre ou d’un style : on y
trouve à l’état pur, sinon naissant, ce qui définit par
excellence le genre auquel ils appartiennent. Si l’imitation est réussie, elle
peut être plus révélatrice que le modèle.
Le livre, qui, il faut le
rappeler, appartient au genre des « récits énigmatiques », est
intéressant essentiellement par l’un de ses éléments : le fait que se
trouve inscrite, dans le déroulement même de son texte, cette possibilité d’un
double mouvement qui le fait marcher en sens inverse de son progrès apparent :
Je ne puis vous en
dire davantage ; il m’a imposé des conditions que j’ai promis de
respecter ; un temps viendra où tous ces mystères vous seront dévoilés.
Jusqu’à cette époque que je ne puis devancer, il m’est du moins permis de vous
dire... » (T. II, p. 227).
Le mouvement du roman est double,
puisqu’il s’agit pour lui de cacher, avant de lever les mystères. Jusqu’à ce
terme le secret doit peser sur l’imagination ou sur la raison du héros, et tout
le déroulement du récit tient dans la description de cette attente, en même
temps que dans son institution. Raconter, c’est aussi construire, édifier
cette architecture du caché qui se trouve miraculeusement coïncider avec l’architecture
réelle qu’elle suscite ou qui la suscite : la demeure noire d’un château.
Dès le départ, il est avéré que le
savoir n’est pas aboli mais différé, et que la déraison vers laquelle on se
sent entraîné est provisoire. « Victoria qui ne croyait pas aux visions
surnaturelles... » (t. II, p. 3). L’explication des miracles est à chaque
moment promise : quelques énigmes déjouées, sans compromettre le mystère
qui doit rester jusqu’à la fin en question, annoncent et présagent la
résolution terminale, c’est-à-dire rien d’autre que la déroute de l’illusion.
On sait toujours qu’il y a quelque chose derrière le mystère, et que ce sera montré.
L’interrogation doit donc porter moins sur la nature de ce qu’on finira par
savoir, et qui ne sera absolument pas mystérieux, que sur les conditions mêmes
d’existence de ce qui tout d’abord apparaît : l’au-delà des choses est
moins attrayant que cette surface fragile qui ne cesse de tromper. Le temps du
roman, c’est celui qui sépare la formation des illusions de l’irruption d’une
vérité qui est aussi la promesse du salut (le temps de l’ignorance est en même
temps le temps du danger). Le récit n’avance que par ce que le vrai en lui n’est
pas encore éclos : et son mouvement peut-être est ambigu, cherchant à
reculer le moment des révélations plutôt qu’à en hâter la venue. Le roman dure
tant qu’il parvient à retenir les apparences, et dénonce ainsi sa vraie nature :
surgi d’un intervalle très provisoire, il est un intermédiaire, un intermède,
un divertissement.
L’action du roman s’insère dans le
déroulement d’une vie, qu’elle sépare en deux parties : celle qui précède
le roman, préhistoire d’un bonheur passé, d’une enfance, et celle qui lui
succédera, et qui sera un accomplissement. L’intrigue naît à la faveur de l’interruption
d’un destin : elle profite de son inachèvement, auquel elle donne forme.
Un jour pour quelqu’un la vie est suspendue : le récit sera la répétition
de cet épisode fondamental ; il procédera donc par changements brusques, qui
répètent la rupture initiale cet enlèvement, la reflètent, comme si nulle autre
destinée ne pouvait s’installer dans le précaire intervalle d’une claustration
au milieu des « merveilles » : alors surgit l’aventure. Au
déroulement continu d’une carrière se substitue l’innovation d’incessantes rencontres.
Depuis qu’une fatalité a arrêté l’individu entre deux moments de lui-même, rien
ne peut lui être présenté qui ne rappelle cette défaillance persistante :
Victoria en se promenant dans les jardins du château y rencontre la statue d’un
Apollon « qui avait cela de particulier qu’elle n’était achevée qu’à
moitié » ; elle apprend que cette statue est l’oeuvre d’un jeune
homme qu’une mort brutale a empêché de l’achever (t. I, p. 108). Cet épisode
est caractéristique entre tous : il montre que le héros dont l’existence
est interrompue ne rencontre que des signes de sa condition. La statue
inachevée est l’envers d’une ruine, et ainsi elle est quand même l’annonce d’un
autre sort, d’un achèvement ; elle remonte idéalement les étapes d’une
dégradation.
L’attente du destin fige jusqu’aux
sentiments, dans une indécision radicale. On pourrait en effet trouver un
motif essentiel d’interprétation des romans noirs dans le fait que les
caractères et les passions y sont toujours ambigus. La figure de Francisco (si
on peut parler d’une « figure », puisqu’on ne le voit jamais et que
sa réalité est contenu dans les limites de cette quasi-présence), Francisco « dont
la vie est pleine de mystères et dont les actions sont autant d’énigmes
impossibles à deviner », domine l’intrigue : puissance imprévisible,
bénéfique ou maléfique, dont les actes sont dirigés par un dessein supérieur ou
improvisés en l’absence de tout dessein, ce qui ne pourra être su qu’après
coup. Par là il est une puissance éminemment protectrice, dans la mesure où on
peut en attendre tous les retournements, mais il emporte avec lui aussi l’indécision
avec laquelle les autres le jugent. Toute rencontre est trompeuse : en
cela réside la chance d’un salut. Le corsaire vertueux et le brigand loyal
représentent cette duplicité présente en chaque être. Le bonheur et la vertu
sont provisoires : le malheur l’est par conséquent aussi, et dans l’aventure
tous les recours sont possibles.
Les choix que doivent faire le
héros et le lecteur ne sont donc pas entre la réalité et l’apparence, entre la
vérité et le mensonge : ils ne s’opèrent pas dans l’altérité qui sépare
ici et là-bas, mais dans le découpage immanent qui distingue en la vérité même
sa face d’ombre et sa face de lumière. Toute chose, dans l’ouverture que
constitue l’aventure romanesque, est définitivement compromise. Le mystère sort
de cette entreprise comme laïcisé : il est tout entier dans une irrésistible
familiarité de la surprise. Le mal n’est pas ailleurs mais ici, dans la
promiscuité du bien : il n’y a partout que des déguisements.
Le roman noir, tel qu’il est
pratiqué par A. Radcliffe, confronte l’individu à une indéfinie multiplicité,
au-delà d’une dualité rassurante qui se trouve infiniment décomposée : le héros
n’est pas seulement balancé entre l’infortune et la félicité, il est devenu
aussi incapable d’apprécier son exacte situation. Perdu en les limites de l’illusoire,
symbolisées par l’enceinte du château, il ne sait plus rien sur lui-même, et
devient incapable de mettre de l’ordre dans ses propres passions. Le château
qui l’enferme, asile ou prison (l’un et l’autre sont le plus souvent confondus,
et le salut peut s’opérer par le jeu de la confiance qui sait trouver le refuge
dans les frontières de la menace, à moins que l’abri ne devienne lui-même danger,
par la révélation brutale d’une méprise : il devient alors piège), sans
cesse se transforme, s’approfondit par la révélation qu’il fait de nouvelles
structures : le double fond n’est jamais définitif. Demeure inachevée,
décor inépuisable : à l’image de l’aventure qui le hante. Les lieux
eux-mêmes sont innombrablement multiples : ils
se décomposent en une série de parcours indépendants les uns des autres, qu’occupent
des aventures différentes, pas toujours antagonistes, et qui, souvent sans le
savoir, s’affrontent à l’intérieur d’un même mur. Toute façade est creuse, et
trompeuse : mais elle ne l’est jamais simplement ; elle se défait en
plusieurs façons qui s’ignorent les unes les autres. Avancer dans l’exploration
de ce lieu, multiplier les trajets, c’est le seul moyen de se libérer, par l’espoir
que pourra enfin y être déterminé ce point central en lequel repose peut-être l’absolu
du secret, et qui renferme l’objet aimé et inconnu, dont la découverte
métamorphose complètement la structure de ce qu’on habite. L’aventure
est donc une initiation : la Flûte enchantée est l’opéra du roman
noir. Elle est aussi un voyage : elle conduit jusqu’au lieu où s’affrontent
les ambiguïtés, et implique un type analogue de démultiplication, encore qu’elle
en donne une image simple, parce que plus contrastée. Par elle s’opère le
passage du pittoresque au terrifiant, à moins que le mystère et l’inquiétude ne
s’abolissent en le refuge d’une vallée secrète : « De l’autre côté de
la gorge, le chemin continuait à descendre de l’autre côté du torrent pendant
un demi-mille environ, et débouchait sur de larges et
riches campagnes ; en face de belles montagnes qu’on avait entrevues au
fond du défilé, il semblait qu’on passât de la mort à la vie... » (l’Italien, chap. 6). Jusqu’à ce que certains
indices permettent d’y déceler une insécurité inédite : comme la ruine d’une
architecture mystérieuse, la nature est capable de toutes les modifications.
Aussi confiance et abandon ne
peuvent-ils être définitivement séparés. Si un individu a pu changer (être
arraché à lui-même) au point de devenir le héros d’un roman noir, il se peut
qu’aussi les autres, ceux qu’il rencontre, soient devenus ce qu’ils sont, par
une étrange dégradation, par une perversion d’eux-mêmes, sans cesser d’être ce
qu’ils étaient. Ainsi une irrésistible confiance portera vers certains hommes,
en qui on peut lire encore le signe de leur bonté passée, dont on pourra
savoir, d’une parfaite certitude, qu’ils ne sont pas ce qu’ils sont (Diego, l’étranger
de la chapelle). Inversement on reconnaîtra en certains une perversité
accomplie (le duc de Vicence) : « Dès ce moment, la perversité de
votre coeur m’a été connue » (t I, p. 141), et nulle explication, nul
retournement ne pourra faire revenir sur un tel jugement. Ainsi l’amour peut
apparaître puisqu’il doit commencer par la confiance, et que sont donnés les
éléments d’un certain discernement. Entourée d’hommes pervers,
entraînée vers des inconnus par une obscure inclination, Victoria doit sans
cesse départager les motifs qui la font agir ; aussi ses affections sont-elles
sans cesse remises en question : l’homme qu’elle commence à aimer ne lui
a-t-il pas laissé entendre qu’il en aimait une autre, et n’a-t-elle pas vu
elle-même sa rivale, dans le tableau d’un bonheur étranger qui est comme l’illustration
de ses doutes
(mais il aurait fallu savoir lire cette image pour en connaître le vrai sens) ?
Toute rencontre, tout spectacle devient un sujet d’épreuve :
toute présence
manifeste entraîne avec elle son double équivoque : les figures les plus
découvertes sont idéalement voilées.
« Victoria
gardait le silence ; un charme irrésistible entraînait ses sentiments,
mais sa prudence ne l’abandonnait pas, et son coeur était en proie à mille
incertitudes. Plus elle sentait sa confiance maîtrisée par les regards, le
langage et les accents de l’étranger, plus elle appelait la raison à son
secours. Elle avait observé que sous les traits les plus aimables, sous
l’extérieur le plus séduisant, Don Manuel cachait une scélératesse profonde.
Qui sait si cet enchanteur qu’elle a tant de plaisir à écouter ne s’est pas
formé à cette dangereuse école ? Et pourtant s’il est honnête et sincère,
comme elle le souhaite si ardemment, comme toutes les puissances de son cœur la
portent à le croire, quelle mauvaise grâce, quelle ingratitude même dans la
froideur avec laquelle elle reçoit ses offres généreuses. Sensible comme elle
l’est, elle connaît mieux qu’un autre combien un coeur franc et compatissant
est cruellement blessé quand ses avances ne rencontrent que de la défiance et
d’injustes soupçons. Tourmentée, accablée par cette pénible lutte, elle lève
ses yeux humides où se peignaient si bien la douceur de ses sentiments et le
trouble de son âme, et les portant tour à tour sur l’aimable inconnu et sur
les voûtes du temple, elle semble implorer du ciel un rayon de sa lumière pour
l’éclairer sur le parti qu’elle doit prendre. »
Découvrir les intentions secrètes
d’autrui n’est pas le plus petit mystère qu’il faut lever dans la demeure des
illusions.
Cette indécision du jugement, qui
se reflète dans le trouble des passions (car l’amour naissant ne sait s’il doit
reconnaître comme tel) s’exprime encore dans le silence des images. D’autrui
qui menace ou qui aide, on ne connaît qu’une figure, et c’est en jugeant sur
elle qu’il faut se décider. Il est donc normal que l’homme à aimer se présente
d’abord sous la forme d’un portrait, qu’il s’agit de déchiffrer : « Au
reste, ce que nous admirons tant est peut-être tout à fait idéal ; la
brillante imagination et l’habileté de l’artiste ont bien pu seules créer ce
qui nous paraît si enchanteur dans cette figure, pendant que l’original n’a
peut-être qu’une figure ordinaire, ou au moins fort inférieure à l’expression
qu’on lui a prêtée. » (T. I, p. 272). Le grand débat est celui des images,
des formes et des figures, qui sont autant de signes ambigus. Le roman comporte
tout un matériel d’apparitions : géants masqués, fantômes, voix encastrées
dans le mur ; une série de profils traverse l’intrigue. L’histoire se
termine au moment où ces apparences sont vues dans leur vérité, c’est-à-dire au
moment où elles sont dissipées : jusque-là, du milieu de la certitude de
n’avoir pas su les regarder, il reste à se demander si on les a réellement
vues, puisque aussi bien elles ne font que passer, et ne cessent de
disparaître. Les événements qui remplissent la vie suspendue de Victoria sont
peut-être des phantasmes : « Dans toute autre circonstance, Victoria
aurait ri de sa méprise ; mais accablée de malheurs inouïs, environnée de
dangers sans exemple, elle ne s’étonnait pas que son imagination égarée lui
créât des fantômes de tous les objets qui étaient autour d’elle. » (T. I,
p. 226). Visions et méprises ne seront dissipées que quand sera finie l’aventure.
Le roman énigmatique, tel au moins
qu’il est pratiqué par A. Radcliffe, semble donc produit par la rencontre de
deux mouvements différents : l’un institue le mystère tandis que l’autre
le dissipe. Toute l’ambiguïté du récit tient dans le fait que ces deux
mouvements ne se succèdent pas à proprement parler (alors ils s’annuleraient
seulement à la fin), mais s’accompagnent inextricablement, l’un (mais lequel ?)
contestant indéfiniment l’autre : et peut-être, contrairement à ce que
pense Breton, la révélation plus que le mystère sort réduite d’une telle
aventure. Ainsi le temps du récit est comme un intermède, après lequel
tout pourra recommencer comme avant. Mais cet intermède est proprement
interminable : les mystères ne finissent pas de naître, ne finissent pas
de disparaître. Aussi la fin (« ici s’achève le troisième et dernier
tome... »), qui donne la clé dernière des
énigmes, est-elle toujours banale, précaire, et d’une gênante brutalité :
montrant par sa fragilité et sa gratuité (ce n’était que cela !) que le
temps du récit ne connaît ni avant ni après extérieurs à son propre
déroulement, parce qu’au contraire il les contient. Le texte est à la fois
parfaitement transparent (tout finit par s’expliquer) et parfaitement
opaque (tout commence par se dérober). L’énigme ne porte en elle la
promesse de sa disparition, le principe de sa nullité, que parce qu’avec elle
toute raison est remise en question : l’énigme est provisoire dans le
temps même où tout devient énigmatique. Le roman noir nous dit : toute
chose est en même temps elle-même et une autre ; c’est qu’il se développe
lui-même sur deux sens : il a en même temps envers et endroit.
L’énigme
implique sa résolution, une vérité qui la dissipe : mais cette vérité n’est
pas extérieure au récit. Et celui qui voudrait aller directement à cette
vérité, la deviner (ce qui n’est jamais bien difficile), manquerait en
fait l’essentiel : allant tout droit au modèle, à la lumière, comme
voudrait faire la critique qui juge, manquant le parcours qui mène au terme et
lui donne sens, il la trouverait singulièrement terne, moins éclatante de n’avoir
plus à chasser aucune ombre.
« Ces raisonnements de Holmès
avaient ceci de particulier : une fois l’explication fournie, la chose
était la simplicité même. Il lut ce sentiment sur mon visage. Son sourire se
nuança d’amertume. « J’ai l’impression que je me déprécie quand je
m’explique, dit-il. Des résultats sans causes sont beaucoup plus
impressionnants... »
(Conan
Doyle, Souvenirs de Sherlock Holmès,
chap. 3).
« Mais oui ! fit-il
avec une pointe d’humour. Tous les problèmes deviennent enfantins à partir du
moment où ils vous sont expliqués... »
(Résurrection
de Sh. Holmès, chap. 3).
« Bravo, m’écriai-je – C’est élémentaire, fit-il. Voilà un exemple de l’effet apparemment remarquable
qu’un logicien produit sur son voisin, parce que celui-ci a négligé le petit
détail qui est à la base de la déduction. On pourrait dire la même chose, mon
cher ami, de l’effet produit par quelques unes de vos historiettes :
effet totalement artificiel, puisque vous gardez pour vous quelques facteurs
qui ne sont jamais communiqués au lecteur. Cela dit, je me trouve aujourd’hui
dans la situation de vos lecteurs, car je tiens en main un certain nombre de
fils appartenant à l’une des affaires les plus étranges qui
aient jamais embarrassé la cervelle d’un homme. Et cependant il m’en
manque un ou deux qui me sont indispensables pour compléter ma théorie. Mais je
les aurai, Watson ! Je les aurai ! »
(Souvenirs
sur Sh. Holmès, chap. 7).
En
effet, le texte ne saurait tarder à les produire pour les lui donner.
On pourrait
multiplier les références ; elles n’ajouteraient rien à ces textes qui
sont en eux-mêmes tout à fait remarquables : à condition, cette fois
encore, qu’on ne les prenne pas trop au sérieux, et qu’on voie bien quel piège
ils indiquent. Le livre tient tout entier dans l’écart qui sépare d’une fin un
commencement, et, dans le cas particulier, un problème de sa solution :
mais cet écart n’est pas donné, le livre n’ayant plus qu’à s’insérer dans un
cadre ainsi donné à l’avance. Il doit au préalable en construire la possibilité :
il s’y tient autant qu’il le fait tenir. Avant de donner l’énigme et sa clé, il
institue la distance qui les sépare, sans laquelle il n’aurait jamais lieu. Est-ce
à dire qu’il est un détour ou un artifice la perversion d’un droit chemin sans
cesse différé ? Il faut comprendre qu’à suivre directement cette ligne
idéale, il s’abolirait, disparaîtrait sous les formes de l’évidence. Une des
véritables origines du texte est donc l’incompatibilité initiale de son
commencement et de sa fin : ainsi il peut être lu dans les deux sens. Mais
ces deux sens ne sont pas équivalents, immédiatement superposables : c’est
pourquoi ils ne parviennent jamais à s’annuler, et construisent ensemble au
contraire la ligne
complexe d’un récit. Le livre n’est pas l’apparence prise par une réalité
extérieure qu’il cacherait en la montrant : sa réalité est toute dans le
conflit qui l’anime, et qui, à l’exclusion de toute autre chose, lui donne son
statut. C’est pourquoi au début du récit tout n’est pas donné, ni d’ailleurs
perdu : sans quoi il ne s’y passerait effectivement rien, et nous ne
pourrions, après avoir été un temps abusés par sa futilité, que le rejeter,
déçus de n’y pas trouver ce qu’il ne pouvait nous dire.
« Il est donc
très important que le roman comporte lui-même un secret. Il ne faut pas que le
lecteur sache en commençant de quelle manière il finira. Il faut qu’un changement
pour moi s’y soit produit, que je sache en terminant quelque chose que je ne
savais pas auparavant, que je ne devinais pas, que les autres ne devineraient
pas sans l’avoir lu, ce qui trouve une expression particulièrement claire,
comme on peut s’y attendre, dans des formes populaires comme le roman
policier. »
(M. Butor, Cahiers de
l’Association Internationale des études françaises, n° 14,
mars 62).
On dira encore : le mouvement
du récit ne peut être comparé à celui d’une déduction que dans une intention
parodique (que cette déduction soit directe : Sh. Holmès,
ou inverse : Poe). En lui, au contraire, nulle continuité, mais une
constante disparité, qui est la forme de sa nécessité, et sans laquelle il n’existerait
pas, qui fait que pour expliquer son déroulement, nous ne pouvons nous
contenter de le suivre dans son apparente progression.
En un même récit, arbitraire et
nécessité se rencontrent pour participer à l’élaboration d’une oeuvre : on
y reviendra. Le vrai tel qu’il est formulé par le discours de l’oeuvre est
toujours arbitraire parce qu’il dépend complètement du développement de ce
discours. A la fois, on devrait pouvoir immédiatement le connaître, et une
telle connaissance est impossible. C’est que l’énigme, en tant qu’elle
constitue une oeuvre, et au fond de toute oeuvre il y a quelque chose d’énigmatique,
n’a rien à voir avec une devinette. On connaît ces images à double effet, sur
lesquelles, derrière et dans un quelconque paysage, il faut trouver le chapeau
du gendarme : au moment où la forme cherchée est devenue la « bonne
forme », par la conquête d’un nouvel équilibre des éléments, toutes les
autres formes ont disparu. Proprement elles sont oubliées : il ne reste
plus que le chapeau du gendarme. Ce qui avait pu sembler auparavant réel
disparaît, s’efface, au moment où s’impose une nouvelle réalité. Ainsi le monde
païen du Venusberg s’effondre brusquement au moment
où apparaît, pour l’édification du chevalier Tannhäuser, l’univers naïf et
pastoral de la nature révélée. Ainsi, dans la seconde Méditation cartésienne,
la cire perd d’un coup toutes ses déterminations apparentes pour en recevoir
une autre, de nature différente, auprès de laquelle les autres ne sont rien, ou
sont comme des riens : et l’idée d’extension sort comme un lapin d’un
chapeau, dans ce coup de théâtre qui signale toutes les métamorphoses de
l’illusion. Comme le héros d’opéra, l’illusionniste qui mène le jeu de cette
seconde Méditation, ne peut chanter sa chanson, produire son boniment, étonner
et édifier à la fois, que parce qu’il compte sur le brusque
changement de décor, sans lequel il n’y aurait ni progrès dans l’action, ni
ordre dans la déduction. La vérité devinée, dégagée, découverte, apparaît si
éclatante qu’elle écarte tous les moments qui précèdent sa manifestation,
même quand ils l’annoncent : présente, elle abolit, dans un brusque
retournement, les formes qui la dissimulaient.
Or le livre, sauf dans une
intention ironique, ne saurait, comme une devinette, supprimer en une fin son
déroulement : s’il a un terme (réel, marqué par le mot fin, ou idéal, le
modèle), celui-ci n’est pas une bonne forme en regard de laquelle tout le
reste ne serait qu’obstacle illusoire. Le livre n’est pas une réalité ni une expérience,
mais un artifice. Cet artifice n’est pas une devinette mais une énigme
véritable. L’énigme tient tout entière dans la ligne de sa résolution : la
question du sphinx n’a pas de sens par elle-même, mais seulement par le réseau
d’allusions qui la lie à l’histoire d’Oedipe, et qui lui donne sa nécessité. C’est
pourquoi l’idée qu’en l’oeuvre le mystère (et en toute oeuvre il y a un tel
mystère : sans quoi quel besoin serait de l’expliquer ?) pourrait
être déchiffré est parfaitement vaine : il ne suffit pas de résoudre la
difficulté, c’est-à-dire de s’en délivrer : encore faut-il montrer le
procès de son institution. La transparence du livre est toujours rétrospective :
elle ne suffit donc pas à le caractériser, et n’est qu’un moment du récit
lui-même. Comme dit A. Radcliffe : tout s’expliquera quand le moment sera
venu, qu’il faut savoir attendre. Il faut savoir attendre : la consistance
de l’oeuvre et sa vérité sont déposées dans cette attente ; il n’y a rien
d’autre dans le récit, ou derrière lui, que le déroulement du récit, qui ne
cesse ainsi d’être le stéréotype de lui-même. Hâte de comprendre, transparence
de la lecture ont pour revers obligé l’opacité et le retard qui en sont les
conditions.
Aussi l’œuvre, pour être mesurée,
ne peut être confrontée à une vérité extérieure ou cachée en elle. Critique
transcendante et critique immanente sont également vaines : l’une comme l’autre
tend à distraire l’explication de la complexité réelle de l’oeuvre.
7. Improvisation, structure et
nécessité.
L’oeuvre littéraire ne se déroule
pas suivant une ligne fragile, aventureusement prolongée et poursuivie jusqu’au
point où elle périt : son terme. Cette simplicité linéaire qui lui donne
son audace et sa fraîcheur n’est que son aspect le plus superficiel : à côté
d’elle il faut savoir distinguer la réelle complexité qui la compose. Il faut
savoir aussi reconnaître dans cette complexité le signe de sa nécessité :
l’oeuvre avance non pas avec cette liberté ingénue, avec cette indépendance d’allure
qui serait le gage d’une invention pure, mais soutenue au contraire par l’agencement
du divers qui lui donne à la fois forme et contenu.
Aussi le caractère improvisé que l’oeuvre
présente à l’occasion n’est-il qu’un effet, un produit : en aucune
façon une cause. L’oeuvre ne se fait pas au hasard, selon la loi d’une liberté
indifférente : mais parce qu’elle est à chacun de ses moments et à chacun
de ses niveaux précisément déterminée. C’est pourquoi désordre et hasard n’y
sont jamais prétextes à l’apparition d’une confusion, mais les indices d’une
vérité inédite : par eux l’oeuvre est ce qu’elle est et nulle autre. Dans
une oeuvre aussi manifestement, aussi explicitement mélangée que le Neveu de
Rameau, il est facile de retrouver les éléments traditionnels, éléments fixes,
qui la composent : portrait, discours, dialogue théâtral... (il ne faudrait d’ailleurs pas se limiter à une énumération
de formes). Surtout, au-delà de la détermination nécessaire de ces
arrangements, il faut voir que de façon plus générale, dans la production
littéraire, l’improvisation est elle-même un genre.
On a pu montrer[5]
qu’une forme de récit, la plus naïve et la moins
intentionnelle en apparence, le conte populaire, n’existait qu’à partir d’une
contrainte inéluctable : faute de cette contrainte, elle serait
inconsistante et même, simplement, absente. La simplicité d’une fable est l’effet
produit par une chaîne d’éléments invariants, chaîne rigide qui lie le
texte à lui-même. Cependant cette nécessité est archétypale et résulte du
rapport de l’oeuvre à un modèle : modèle donné et fini, « parfait »
en son genre puisqu’il se suffit à lui-même et que rien ne le précède dans l’ordre
des déterminations. Il s’agit donc d’une nécessité extérieure : du genre
de celles qui, on l’a montré, ne peuvent fonder une véritable connaissance de l’oeuvre.
Mais ce défaut inhérent à la méthode de Propp ne nous arrêtera pas pour l’instant :
il reste que cette méthode met en évidence. même si c’est en passant par une
idéologie du système, de la norme et du modèle, le fait que l’oeuvre n’est
pas faite n’importe comment, mais dépend au contraire d’un agencement en
quelque sorte obligé qui est la marque de sa réalité.
L’oeuvre
est donc déterminée : elle est elle-même, et aucune autre. Au moment où
ceci est compris, elle devient l’objet d’une étude rationnelle. C’est parce qu’en
elle, ou plutôt sur elle, rien ne peut être changé, que peut être ajouté
à son discours un propos qui ne sera pas seulement un commentaire. Ainsi fixée,
sinon figée comme on va le voir, l’oeuvre littéraire commence à être une
sorte de fait théorique.
Cependant,
il ne suffit pas de constater cette nécessité, ni de s’y adapter : il faut
en reconnaître le genre et la définir. En effet spontanément on se représente
une telle nécessité sous la forme d’une préméditation. Elle semble exprimer l’unité
d’une intention ou d’un modèle qui, de bout en bout, soutient l’oeuvre et l’anime,
lui donne la vie et le statut d’un organisme. Que cette unité soit subjective
(produit d’un choix, conscient ou inconscient, de l’auteur) ou objective
(manifestation d’une combinaison essentielle : armature ou modèle), il
reste supposé qu’en l’oeuvre c’est le tout qui est déterminant.
Le
problème ainsi posé est celui de la structure : si on entend par structure
ce qui permet de penser le type de nécessité dont relève l’oeuvre, ce qui fait
qu’elle est telle non par hasard mais pour des raisons déterminées. Mais le
terme de structure est ambigu dans la mesure où, dans l’oeuvre ou en dehors d’elle,
il se propose de nous montrer son image intelligible : tombant ainsi dans
l’un ou l’autre des genres d’illusion déjà identifiés. Si on peut à bon droit
utiliser le concept de structure, c’est en comprenant que la structure n’est ni
une propriété de l’objet ni une caractéristique de sa représentation : l’oeuvre
n’est pas ce qu’elle est à cause de l’unité d’une intention qui l’habiterait,
ou par sa conformité à un modèle autonome. Tout ceci apparaîtra plus
clairement quand il sera montré que l’hypothèse de l’unité de l’oeuvre suppose
une nouvelle forme d’illusion (qui est l’illusion interprétative), et que
cette hypothèse est aussi inutile que les précédentes.
On
vient de voir (envers et endroit) que le livre était composé en plus d’un sens :
de telle façon qu’en même temps que lui apparaît une réelle diversité. En même
temps qu’il se fait devant l’oeil du lecteur, il peut lui arriver de se défaire
pour apparaître sous un jour complètement nouveau : dévoilant à la place
de sa fausse simplicité une réelle complexité. Ainsi on peut dire, en donnant à
cette expression une valeur allégorique, qu’en tout livre il se passe
quelque chose : le récit d’aventure est l’image même de l’oeuvre
littéraire, car tout livre constitue par rapport à certaines de ses données
initiales un événement, une surprise. En toute oeuvre on peut trouver l’indice
de cette rupture intérieure, de ce décentrement, qui manifeste sa dépendance
par rapport à des conditions distinctes de possibilité : ainsi l’oeuvre
n’a jamais, sinon en apparence, la cohésion d’un tout unifié. Elle n’est ni
improvisée ni prédéterminée : elle relève en quelque sorte d’une nécessité
libre qu’il faudra mieux définir.
Une
oeuvre littéraire n’est donc jamais absolument préméditée : ou plutôt
elle l’est à plusieurs niveaux à la fois, sans que, dans son ensemble, elle
puisse relever de l’exercice d’une unique et simple pensée. Il serait donc
insuffisant, pour en fixer la forme, de dire que l’oeuvre est construite, qu’elle
résulte d’un agencement calculé et arrêté. Il ne faut pas s’arrêter au procédé,
comme ont voulu le faire certains des formalistes russes (Chlovski en particulier), mais derrière lui reconnaître le
procès réel sans lequel l’artifice en resterait à sa pure facticité. L’oeuvre
est le produit d’un travail, et ainsi d’un art. Mais tout art n’est pas
artificiel : il est l’oeuvre d’un ouvrier et non d’un illusionniste ou d’un
montreur d’ombres. Le pouvoir de cet ouvrier n’est pas le faux miracle de faire
surgir, à partir de rien, une forme absolument choisie (c’est pourquoi il ne sert à rien de
dire que l’auteur d’une oeuvre est un créateur) ; et le lieu de son
exercice n’est pas la scène d’un théâtre sur laquelle serait seulement
présentée, provisoirement, une apparition décorative. C’est justement la raison
pour laquelle il ne produit pas n’importe quoi, mais des oeuvres déterminées,
des oeuvres réelles. Parler de l’art comme procédé, ce n’est pas savoir
ce qu’il est.
Ouvrier de son texte, l’écrivain,
en particulier, ne fabrique pas les matériaux avec lesquels il travaille. Il
ne les trouve pas non plus spontanément disposés, pièces errantes, libres
d’aider à l’édification de n’importe quel échafaudage : ce ne sont pas des
éléments neutres, transparents, qui auraient la grâce de s’abolir, de
disparaître dans l’ensemble qu’ils servent à constituer, lui donnant matière,
prenant sa ou ses formes. Les motifs qui déterminent l’existence de l’oeuvre ne
sont pas des instruments indépendants, prêts à servir n’importe quel sens :
comme on le verra sur un exemple très précis, ils ont comme un poids
spécifique, une force propre, qui fait que, même utilisés et mélangés dans un
ensemble, ils conservent une certaine autonomie et peuvent aller dans certains
cas jusqu’à reprendre leur vie propre. Non parce qu’il y aurait un destin des
formes, une logique absolue et transcendante des faits esthétiques, mais parce
que leur inscription réelle dans une histoire des formes fait qu’ils ne peuvent
être caractérisés par leur seule appartenance à l’oeuvre qu’ils servent
immédiatement. On étudiera plus loin l’aventure d’un de ces motifs, celui de
l’île, à propos d’un roman de J. Verne.
Dire que l’oeuvre est nécessaire,
cela ne signifie en rien qu’elle soit toute faite, achevée ou conforme à un
modèle déterminé indépendamment d’elle. La nécessité de l’oeuvre, si elle est
une détermination objective, n’est pas une de ses propriétés naturelles,
l’indice en elle de la présence d’un modèle ou d’une intention. La nécessité
de l’oeuvre n’est pas une donnée initiale, mais un produit : à la
rencontre de plusieurs lignes de nécessité. En l’oeuvre, l’essentiel n’est pas
de voir, par une pensée confuse, l’unité, mais de distinguer le changement.
C’est-à-dire par exemple, la contradiction, à condition de ne pas réduire la
contradiction à n’être qu’un nouveau type d’unité : la contradiction
logique, contradiction idéale, dont la forme pure est donnée par la logique
hégélienne, défait la complexité réelle de l’oeuvre pour la réduire à n’être
que la manifestation d’un sens (confronté à lui-même).
Si la connaissance de l’oeuvre
littéraire veut être théorique, donc rigoureuse, elle doit relever d’une
logique, au sens général du mot : à une telle logique incombe le soin de
représenter une forme de nécessité qui préserve la réelle diversité qui
construit l’oeuvre. Une telle logique ne saurait évidemment s’élaborer à
partir d’une étude des seules oeuvres littéraires : elle devra s’appuyer
sur le développement de toutes les autres formes de savoir qui se posent elles
aussi la question de l’organisation d’un multiple.
Reprenons tout ceci sur un exemple
qui, on l’a vu, est allégorique de l’oeuvre littéraire en général, et qui est
celui du récit d’aventures. Il est par la loi de sa nature un récit plein
d’événements, donc plein d’imprévu. Si tout en lui était donné, inscrit
dans le point de départ, il serait infidèle à son genre : rien ne s’y
passerait, et la succession des épisodes serait une fausse succession, qui,
pour un regard exercé, pourrait être entièrement prévue à l’avance. Lire le
récit d’aventures, ce doit être au contraire rencontrer à chaque pas, sinon
toujours à chaque mot, l’inédit et la surprise : le lecteur suit le
déroulement de l’aventure ; il en éprouve les heurts et la nouveauté sans
cesse renouvelée. Pour lui, chaque moment du livre doit être coup de
foudre, rupture, apparition. Prenons une fable quelconque, et même pour garder
à l’analyse toute sa généralité, choisissons-la dans une oeuvre qui ne relève
pas du genre limité qu’est le récit.
Pour montrer sur un objet visible,
même s’il n’est pas effectivement exposé au regard des spectateurs, la distance
qui sépare Ruy Blas de « sa
reine » (ici le cliché devient le motif même de l’intrigue), V. Hugo s’est
servi de l’image, plusieurs fois par lui racontée, du mur presque infranchissable
qui entoure le « jardin » de la reine ; Ruy
Blas, passée cette limite, dépose à l’intérieur une
fleur (entendons : en prend une) ; mais l’expédition est si risquée
qu’il s’y blesse (entendons : il y blesse) et laisse accroché au mur un
morceau de dentelle ensanglantée (l’image n’a plus besoin cette fois d’être
traduite[6]),
qui servira plus tard de signe de reconnaissance aux deux amants. Ce mur n’est
pas seulement un symbole, un peu trop facile à interpréter, mais aussi un des
éléments réels de l’intrigue : le héros sur sa route rencontre un
obstacle. Pour qui le regarde ou le suit, pour qui le suit du regard, une
attente : il passera l’obstacle ou ne le passera pas. Le lecteur, derrière
lui, à sa traîne, est affronté à une même épreuve : à ceci près qu’il lui
suffit de tourner la page pour que la difficulté se trouve résolue. Inévitablement
le mur sera ou non franchi : et la solution, telle qu’elle est donnée par
le texte, fera loi. Tourner la page, c’est aussi franchir le mur, ou
s’arrêter définitivement devant lui. C’est pour cela que lire est une aventure,
par laquelle nous éprouvons l’inéluctable sous la forme de l’imprévu, et
inversement. Le récit oblige, de même qu’à l’intérieur de lui-même les
circonstances obligent son héros.
Cette obligation montre que le
langage « parlé » par l’écrivain n’est plus tout à fait le langage
tel que nous l’utilisons ordinairement, en lequel ne se trouve pas déposée
cette nécessité manifeste (même si ses lois ne sont guère connues) : il ne
faut pas dire que la littérature est un nouveau langage (il n’y a, au sens
strict, qu’un langage ; c’est le propre d’une esthétique hégélienne de
ramener toute forme d’expression à être un langage). Mais, à travers un usage
particulier, tout se passe comme si le langage changeait de nature :
langage travesti, langage « orné », langage transformé. Une des caractéristiques
essentielles du langage tel qu’il apparaît à l’oeuvre, c’est qu’il fait
illusion : on reviendra plus tard sur cette expression pour voir si
elle est satisfaisante. Pour le moment, il suffit de comprendre que cette
illusion est constitutive : elle ne s’ajoute pas au langage
de l’extérieur, lui attribuant seulement un usage inédit ; elle le modifie
profondément, faisant de lui autre chose. Disons simplement qu’entre le
mot et son sens, entre le langage et son objet, elle institue un rapport
nouveau. En effet, le langage modifié par l’écrivain n’a pas à se poser la
question de la distinction du vrai et du faux, dans la mesure où, réflexivement
mais non spéculativement, il se donne lui-même sa vérité : l’illusion
qu’il produit est à elle-même sa propre norme. Ce langage n’énonce pas
l’existence d’un ordre indépendant de lui, auquel il prétendrait être conforme :
il suggère lui-même l’ordre de vérité auquel on le rapporte. Il ne
désigne pas un objet, mais le suscite, dans une forme inédite de l’énoncé.
La nouveauté de ce langage[7]
tient dans le fait qu’il a pour seul sens celui qu’il se donne : n’ayant,
apparemment, rien derrière lui ou devant lui, n’étant hanté par nulle présence
étrangère, ce langage est autonome dans la mesure où il est effectivement sans
profondeur, à sa surface tout entier déroulé. Ainsi, pour se distinguer du
langage usuel, il n’a pas fondamentalement besoin de faire de nouveaux mots :
tissant entre eux les rapports d’un texte, des mots il fait autre chose que des
mots, et, une fois rompus leurs liens ordinaires et inauguré un ordre
différent, surgit une « réalité » nouvelle. On dira encore que cette
transmutation tient tout entière dans la production d’une tautologie. Langage
réduit à sa minceur, en ce sens qu’il trouve à se projeter dans la seule ligne
de son déroulement, et semble n’ouvrir de perspective qu’en lui-même :
rien ne le double, et, à l’exclusion d’autre chose, c’est lui-même qu’il ne
cesse de répéter, de reproduire, de prolonger. Réduite à l’alliance de deux
mots, ou développée jusqu’aux limites matérielles du livre, l’œuvre de
l’écrivain construit, par le travail même qui la produit, son horizon. L’ « espace
littéraire », dans lequel cette oeuvre trouve place n’est rien d’autre
finalement que la ligne qu’enroule son texte. En fait cette ligne, si elle
exclut toute profondeur, n’est pas absolument simple, mais multiple et diverse.
On dira que le langage tel que
l’oeuvre le parle ne peut être confronté à rien d’autre, à rien d’extérieur :
sens ou réalité ; on verra pourtant par la suite qu’il n’est pas absolument
premier, ou innocent : il n’est pas un langage indépendant. Pour prendre
un exemple élémentaire, le « Napoléon » dont parle Tolstoï dans « Guerre
et Paix » échappe à la réfutation que pourraient en faire des historiens.
Si nous lisons bien le livre, nous comprenons que le nom ne désigne plus tout à
fait un personnage réel. Il n’a de sens que par ses rapports avec l’ensemble
du texte dans lequel il apparaît. L’acte de l’écrivain, par son efficace propre
suscite un objet, et constitue en même temps les seules normes d’appréciation
auxquelles cet objet puisse être rapporté. N’étant plus limité par la
contrainte d’un usage ou d’une stricte définition, le langage acquiert une
liberté singulière, un pouvoir d’improvisation, dont on a très injustement
attribué l’exclusivité à la poésie, alors qu’il caractérise l’acte de
l’écrivain dans toutes ses manifestations. Sur ce point, la postface des Paysans
a presque une valeur de manifeste ; à une attaque, parue dans
le Moniteur de l’Armée, qui lui reprochait de déshonorer par ses
erreurs la profession militaire, Balzac répond :
« ...Une fois pour toutes, il (l’auteur) répond ici que ses
inexactitudes sont volontaires et calculées... On viendra bientôt nous prier
de dire dans quelle géographie se trouvent La Ville aux Fayes,
l’Avonne et Soulanges. Tous
ces pays et ces cuirassiers[8]
vivent sur le globe immense où sont la tour de Ravensvood,
les Eaux de Saint Ronan, la terre de Tillietudlem, Gunder-Cleug, Lilliput, l’abbaye de Thélème, les
Conseillers privés d’Hoffman, l’île de Robinson Crusoé, les terres de la famille Shandy,
dans un monde exempt de contributions, et où la poste se paie par ceux qui y
voyagent à raison de vingt centimes le volume... »
Que ces inexactitudes soient « volontaires
et calculées », c’est peut-être beaucoup dire, et trop peu (puisque c’est
réduire la spécificité du travail de l’écrivain à l’usage systématique d’un
procédé de fabrication) : il faudrait plutôt comprendre qu’elles ne
doivent pas être perçues comme des inexactitudes, puisque manquent les normes
ordinaires qui rendraient possible un tel jugement. « Une fois pour toutes »,
mais dans une très caractéristique transposition, ce texte annonce le pouvoir
qu’ont les livres de constituer un monde propre. Que ce monde soit un monde
écrit, un objet de langage, n’importe guère : Balzac résoudra précisément
cette distance en formant le projet d’écrire un livre qui soit comme un
monde.
Ainsi le langage « parlé »
par l’écrivain – et exprès ont été choisis les exemples d’écrivains dont une
préoccupation essentielle est de rester proches de la « réalité » –,
n’est réglé par les normes d’aucune conformité extérieure. De ligne en ligne,
il avance à sa fantaisie, en toute indépendance : c’est cette indépendance
nécessaire qui caractérise et distingue l’usage qu’il fait du langage.
Cependant cette liberté, même si
elle est marquée par les apparences de l’improvisation et de la fantaisie,
n’est pas une liberté d’indifférence. L’oeuvre littéraire, dans la mesure où
elle déplace avec elle le principe de sa véracité institue un certain type de
nécessité : cette nécessité se manifeste d’abord dans le fait qu’au texte
on ne peut changer un mot. En
tant qu’oeuvre, il doit avoir par lui-même une suffisante tenue pour nous
obliger à admettre sa validité. Ainsi il serait tout à fait insuffisant de dire
que le livre, pour avoir une consistance suffisante doit être vraisemblable :
caractère qui appartiendrait par excellence à son contenu. Il existe bien
plutôt par le mode contraignant de sa formulation. L’oeuvre peut justement être
invraisemblable, faible ou gratuite (ces trois possibilités sont évidemment
distinctes), elle est indépassable, et reste, à l’intérieur de ses propres
limites, véridique, faute de quoi elle serait proprement illisible, oeuvre
défaite : on pourrait d’ailleurs citer de très nombreux exemples de telles
absences d’oeuvres. On dira encore que le langage institué par l’acte
de l’écrivain, sous la forme que lui donne son énoncé, est irréductible.
La littérature dégradée (qui
produit aussi ses livres, et ses lecteurs) pourrait justement se définir par le
fait qu’elle est incapable de produire les conditions d’une telle véracité,
dont elle est par conséquent obligée de trouver le fondement, ou le prétexte
hors d’elle-même : son langage, sans forme propre qui le contienne,
s’échappe, glisse indéfiniment vers autre chose : une tradition, une
morale, une idéologie.
Cette irréductibilité, qui est le
corrélat d’une lisibilité, définit toutes les formes d’écriture :
fantastique, poétique ou réaliste. On dira même que l’écriture « réaliste »,
dans sa prétention souvent affirmée de donner un équivalent vrai du réel, a
bien de la peine à ne pas sortir d’elle-même poursuivie comme elle l’est par un
idéal de conformité. L’écrivain réaliste est bien le plus méritant de tous,
celui qui va le plus loin dans l’entreprise d’écrire, s’il ne réussit pas
toujours dans cette entreprise : il est celui qui a le plus de peine à
rester un écrivain, et s’installe ainsi sur une limite où tout devient risque.
Il y a donc une vérité du
texte, que le texte est d’ailleurs seul à pouvoir dire. Pourtant cette vérité
est aléatoire, puisque l’objet que nous fait rencontrer la lecture n’est pas
un objet réel. Ce n’est pas par l’effet d’une nécessité naturelle que le mur
est ou non franchi : c’est la lettre du texte qui le veut ainsi. Le récit
contraint son lecteur parce qu’il enserre l’événement dans un tel tissu de
fiction. Ainsi l’aventure est d’autant plus saisissante qu’elle est
artificieuse, précaire, arbitraire : par ce moyen elle institue le
sentiment du danger, de ce risque sans lequel elle cesserait d’être
aventureuse. A chaque moment, il semble qu’un nouveau récit soit possible, qui choisirait une issue différente. Le récit donne l’impression
du nouveau dans la mesure où il est, à tout moment, un nouveau récit :
d’autres paroles y seraient prononcées, les choses y seraient autres qu’elles
ne sont. L’inédit, c’est la présence sans cesse renouvelée, à l’intérieur même
du récit, du récit possible, du récit changé. La contrainte implique donc en
même temps une certaine transparence : le récit oblige précisément parce qu’il
semble qu’il pourrait être transformé.
Mais cette transparence ne reçoit
l’existence et son efficacité que de ce qu’elle est combinée à une certaine
forme d’opacité : on ne lit pas tous les récits possibles, mais celui-là
seul oui est réalisé, ou plutôt qui est écrit. Il n’y a qu’un récit :
chacun de ses moments est surprenant, « libre », mais il est
définitif aussi. La ligne de l’aventure, simple en apparence, est en fait
constituée de façon très complexe, et même contradictoire : à la fois
achevée et changeante. Contrainte et aisance, arbitraire et nécessité :
c’est toujours la même opposition qui nous surprend quand nous cherchons
à connaître la nature du récit ; mais c’est elle aussi qui nous entraîne
quand, dans une simple lecture, nous nous laissons aller à le suivre.
La question est donc : en
quoi l’illusion est-elle efficace et effective ? Comment, à l’horizon du
récit cerné par cette forme achevée, se donne une telle possibilité indéfinie ?
Mais elle peut être posée de deux points de vue à la fois : du point de
vue d’une simple lecture (par l’amateur de récits), du point de vue de la
connaissance théorique (par celui qui cherche à savoir ce que c’est qu’un
récit).
A la question posée du premier
point de vue, on répondra : le pouvoir du récit est le produit d’une
intention, d’une décision, d’une volonté. C’est l’auteur qui l’a voulu :
c’est lui qui a permis au héros (et au lecteur à sa suite) de franchir le mur.
Il dépendrait de lui seul qu’il en fût autrement. Le caractère inattendu de
l’aventure est la marque même de la création : parce que par l’auteur
arrive un récit nouveau, dans le récit même arrive du nouveau. Le texte achevé
est le résultat d’une série de choix : le lecteur subit ces choix ;
il ne contribue pas à les effectuer, mais reçoit seulement l’annonce de leurs
conséquences.
Cette réponse n’est
évidemment pas satisfaisante. C’est bien l’auteur en effet qui décide, mais sa
décision est comme on sait déterminée : il serait bien étonnant que
le héros disparaisse dans les premières pages, à moins que le livre n’obéisse
à une intention parodique. Dans une large mesure, l’auteur rencontre lui
aussi la solution, et se contente de nous la transmettre. Plutôt qu’il ne
l’invente, il découvre son récit : non parce qu’il serait tout à fait à
l’avance, mais parce que certaines directions lui sont définitivement fermées.
On dira alors : l’auteur est le premier lecteur de son oeuvre ; avant
de nous faire une surprise, il se la fait à lui-même, et se donne le plaisir de
louer un choix libre alors qu’il est dirigé. En ce sens, l’écriture est contraignante
(elle nous oblige) dans la mesure où elle est déjà lecture. C’est ainsi que
l’analyse de Propp, qui porte il est vrai sur des oeuvres collectives, montre
comment un récit est déterminé : le mouvement de la fable est organisé de
façon nécessaire, non parce que, comme dirait E. Poe, tout y est subordonné à une
intention finale, mais parce qu’il est la lecture d’un modèle donné une
fois pour toutes. L’obstacle allégorique dont on a parlé tout à l’heure est
toujours franchi par le héros dans des conditions analogues. Le choix de
l’écrivain, si l’on transpose à l’analyse de la production individuelle les
lois de la production collective, est donc l’illusion d’un choix : le
mouvement du récit dépend de bien autre chose que d’une telle décision vide.
Mais, ce qu’on refuse d’attribuer à la conscience d’un auteur, il n’est pas
question de le rapporter à une conscience collective ou à un inconscient
personnel : ce serait seulement déplacer la réponse et rester prisonnier
d’une même problématique. Il n’y a pas d’inconscient producteur[9].
On dira donc que c’est le récit en tant que tel qui est déterminant : il
produit lui-même son déroulement, par l’effet d’une causalité propre. A lui revient
la fonction de dire l’inédit, et de le rendre lisible en
l’organisant.
Les inconvénients de cette théorie
sont manifestes : l’auteur, sujet personnel, ne cesse d’être maître et
possesseur de son oeuvre que parce que l’oeuvre est dépossédée d’elle-même.
Définie exclusivement par la structure qui la limite et l’engendre, elle devient
une réalité seconde, le produit mythique d’une élaboration sur laquelle
elle reste nécessairement muette. Un tel structuralisme est plus proche qu’on
ne le pense généralement d’une théorie mécanique du reflet. Evidemment s’impose
alors une nouvelle question : qu’est-ce qui produit le modèle lui-même ?
A moins de le considérer comme une condition absolue, dont le caractère
nécessaire s’apparenterait à une évidence logique, il faut dégager son statut
et exprimer les lois de son efficacité. Autrement, mettant les choses à l’envers,
on reste prisonnier d’un mythe de l’écriture comme lecture, qui révèle
une profonde méconnaissance du rapport entre la connaissance et son objet (si
écrire c’est lire, alors, inversement, lire c’est écrire : le critique est
un écrivain et son activité n’est qu’une variété de l’introspection).
Le défaut le plus grave de ce
formalisme logique est qu’il rapporte l’oeuvre, pour l’expliquer, à une
seule série de conditions : le modèle est par définition unique, et
il se suffit à lui-même. Le postulat de l’unité de l’œuvre, de son
caractère total est ainsi subrepticement réintroduit : il en réduit
la complexité réelle, qu’il ne défait que pour pouvoir mieux
l’oublier. Ceci révèle une profonde méconnaissance du sens de la notion de condition :
est condition non pas ce qui est donné au départ, une cause au sens
empirique du mot, mais ce principe de rationalité sans lequel nulle oeuvre ne
saurait être mesurée. Connaître les conditions d’une production, ce n’est pas
ramener le processus de cette production à n’être que le déploiement d’un germe
en lequel tout le mouvement du possible serait une fois pour toutes anticipé, dans une genèse qui n’est que l’image renversée
d’une analyse. C’est au contraire mettre en évidence le processus réel de sa constitution
montrer comment une diversité réelle d’éléments compose l’œuvre, et lui
donne sa consistance. On dira encore qu’il ne faut pas confondre nécessité et
fatalité : aussi l’oeuvre n’est-elle pas faite n’importe comment, et
pourtant elle implique le changement ; elle le porte inscrit dans sa
lettre. Sans cette mobilité qui lui permet d’inclure en elle l’événement,
elle ne serait pas oeuvre. Non soumise à un modèle, elle perd sa rigidité :
son allure n’est pas pour autant indifférente, mais devient au contraire
l’objet d’une connaissance.
On étudiera par la suite un livre,
l’Ile mystérieuse de J. Verne, qui peut être considéré comme l’exemple
par excellence d’une telle mutation : les premières pages nous montrent
qu’il est destiné à illustrer un certain projet (qui est une conception
des rapports entre l’homme et la nature) ; les dernières pages constatent
implicitement l’échec de cette entreprise, et la transformation du projet
initial en un autre, imprévu et surprenant, qui s’est substitué à lui. Le livre
se met paradoxalement à virer : il se détourne du modèle qu’il
s’était donné pour permettre l’avènement d’une vérité inédite ; ainsi il
ne dit pas une chose, mais plusieurs à la fois : exhibant leur contraste,
s’il ne parvient pas à l’exprimer et à l’expliquer effectivement. Ce changement
n’a certainement pas été voulu par l’auteur. On pourra même dire qu’il lui aura
échappé : non parce qu’il ne l’aurait pas vu (ce qu’on ne saura
jamais), mais parce qu’il a été contraint de le laisser advenir, par la
logique même de son travail. La surprise ainsi ménagée n’est pas concertée :
mais elle est préparée, elle n’a de signification que parce qu’elle apparaît
dans le mouvement du livre : autrement, elle serait proprement
imperceptible. Pour reprendre l’image autour de laquelle un romancier contemporain
a bâti toute son oeuvre, au coeur du livre se joue sourdement l’entreprise
d’une modification, qui n’est due ni au hasard ni à la préméditation.
C’est cela qu’il convient d’expliquer.
Dégager le type de nécessité dont
relève le livre, ce n’est pas montrer qu’avant lui, hors de lui, sont donnés
tous les éléments qui permettent de l’écrire et de le lire : une telle
nécessité serait pur artifice, et le livre serait à l’image d’un mécanisme. Avant
de savoir comment le livre fonctionne il importe de savoir quelles sont les
lois de sa production.
On vient de le voir : le
texte littéraire possède une vérité propre ; il la contient :
nul élément extérieur ne permet de le juger, parce que le jugement
s’accompagnerait alors d’une arbitraire déformation. Est-ce à dire que la
vérité de l’oeuvre il faudra la chercher en elle, parce qu’elle y est
une fois pour toutes déposée ? Connaître, dans ce cas, ce serait lire, d’un
regard incisif qui, Perçant les apparences qui nous en séparent, parviendrait
à mettre au jour le secret : ce serait bien critiquer, au sens négatif
d’une dissipation ; par une telle lecture, l’oeuvre est détruite,
pour qu’à sa place apparaisse ce autour de quoi elle est bâtie. Est-il besoin
d’y revenir ? Une telle représentation est parfaitement illégitime, pour
au moins quatre raisons : elle confond lecture et écriture ; elle
décompose là où il faudrait étudier les lois d’une composition ; elle
considère qu’en l’oeuvre il faut seulement trouver quelque chose qui y est
donné ; elle limite la compréhension de l’oeuvre à la recherche d’un sens
unique. Aussi le problème de la spécificité de l’oeuvre n’est-il pas encore
définitivement résolu : sur son chemin se trouvent encore bien des
illusions.
Que dit-on de vrai quand on parle
de la spécificité de l’oeuvre littéraire ? D’abord qu’elle est
irréductible : elle ne peut être ramenée à ce qu’elle n’est pas. Elle est
le produit d’un travail particulier, et ainsi, elle ne peut être obtenue par
passage continu à partir d’un processus de nature différente. On dira encore
qu’elle est le produit d’une rupture : avec elle commence quelque chose de
nouveau. Comprendre cet avènement, ce surgissement de l’inédit, c’est se refuser
à le confondre avec ce qui lui est extérieur : c’est au contraire
chercher à le distinguer en marquant nettement la séparation qu’il institue
d’avec ce qui l’entoure. Pour reprendre un exemple très traditionnel, on dira
que la vie d’un auteur en tant qu’elle se joue sur un autre terrain que celui
de l’oeuvre ne nous apprend rien sur elle : ce qui ne veut pas dire
qu’elle soit absolument indifférente, ne serait-ce que parce qu’elle nous
montre comment par son oeuvre l’écrivain a pu modifier sa vie ; une
célèbre et très paradoxale biographie de Proust[10]
le montre bien, qui dévoile l’existence de l’auteur comme illustration de sa
Recherche, et la découvre entièrement qualifiée par l’œuvre ; pour
représenter la vie, rien de mieux que l’énoncer en les termes de l’oeuvre.
Ainsi, du point de vue de l’analyse théorique, l’œuvre se dispose comme un centre
d’intérêt : mais cela ne signifie pas qu’elle soit elle-même centrée.
La spécificité de l’oeuvre, c’est
aussi son autonomie : elle est à elle-même sa propre règle, dans la
mesure où elle se donne ses limites en les construisant. Ainsi elle ne
peut être comprise par rapport à d’autres normes que celles qui, avec elle,
sont effectivement à l’œuvre : le principe de sa nécessité ne
saurait être hétéronome. C’est pourquoi les oeuvres littéraires devraient
faire l’objet d’une science particulière : faute de quoi elles ne
seront jamais comprises. Des disciplines différentes, comme la linguistique,
la théorie de l’art, la théorie de l’histoire, la théorie des idéologies, la
théorie des formations de l’inconscient doivent collaborer à ce travail (qui,
sans cette collaboration, serait incomplet et même impossible) : mais
elles ne sauraient le faire à sa place. En particulier il importe de
reconnaître que les textes littéraires font du langage et de l’idéologie (qui
ne sont peut-être pas choses si différentes) un usage inédit : les
arrachant d’une certaine façon à eux-mêmes pour leur donner une nouvelle
destination, les faisant servir à la réalisation d’un dessein qui leur appartient
en propre.
Où l’oeuvre commence, se manifeste
une sorte de coupure, qui la fait rompre avec les façons usuelles de parler et
d’écrire, et qui la sépare de toutes les autres formes d’expression
idéologique. C’est pourquoi il est impossible de comprendre ce qui caractérise
l’acte de l’écrivain en le rapprochant, par analogie, d’une attitude voisine en
apparence, en fait radicalement différente : c’est pourtant ce que fait
R. Barthes, dans la préface de ses Essais Critiques, quand il définit l’écriture
par les règles dilatoires de politesse qui dirigent la composition d’une
lettre de circonstance. Cette coupure n’est pas exactement ce qui sépare l’« art »
de la « réalité » ; elle n’est pas non plus cette vraie
coupure qui s’installe entre l’idéologie et la connaissance théorique, et
les tient à distance l’une de l’autre : il ne s’agit pas d’une rupture
rationnelle, qui s’effectue au niveau des instruments de la connaissance ;
mais d’une différence spécifique qui se définit par un usage propre des
instruments de la représentation. L’autonomie de l’oeuvre ne dépend pas d’une
coupure épistémologique au sens traditionnel du mot : mais, à sa façon,
elle instaure une séparation nette, radicale qui interdit que, pour la
connaître, on l’assimile à autre chose.
Cependant, il ne faut pas
confondre autonomie et indépendance. L’oeuvre n’institue la différence qui
la fait être qu’en établissant des rapports avec ce qui n’est pas elle :
autrement elle n’aurait aucune réalité et serait proprement illisible et même
invisible. Aussi, sous prétexte d’exorciser toute tentative de réduction, il ne
faut pas considérer l’œuvre littéraire à part, comme si elle constituait
par elle-même une réalité complète : elle serait absolument
séparée, et on ne pourrait comprendre la raison de son apparition. C’est
qu’elle serait alors sans raison : produit mythique d’une épiphanie
radicale. Si l’oeuvre se détermine par des règles qui lui sont propres, elle
n’a pu trouver en elle-même les moyens de les élaborer. De façon générale l’idée
d’indépendance absolue signale une pensée mythique, soucieuse de constater
l’existence d’entités déjà réalisées, incapable d’en expliquer la constitution :
la différence entre deux réalités autonomes ne peut être comprise que si l’on
voit qu’elle est déjà une certaine forme de rapport, une certaine façon
d’être ensemble. Cela d’autant plus que les vraies différences ne sont jamais
données une fois pour toutes, mais que, résultant d’un processus de production
de la différence, elles doivent sans cesse être reprises, conquises, contre ce
qui tend à les dissiper : elles révèlent donc une forme très stricte de
relation, relation non empirique, mais pas moins réelle pour autant,
puisqu’elle est le produit d’un travail.
On n’étudiera donc pas l’oeuvre littéraire
comme si elle était une totalité se suffisant à elle-même. Comme on le verra,
si elle se suffit à elle-même, ce n’est pas en tant qu’elle serait une totalité :
les hypothèses de l’unité et de l’indépendance de l’oeuvre littéraire sont
arbitraires ; elles supposent une profonde méconnaissance de la nature du
travail de l’écrivain. En particulier, l’oeuvre littéraire est en rapport avec
le langage en tant que tel ; par lui, elle est en rapport avec les autres
usages du langage : usage théorique et usage idéologique, dont elle
dépend très directement ; par l’intermédiaire des idéologies, elle est en
rapport avec l’histoire des formations sociales ; elle l’est aussi par le
statut propre de l’écrivain ainsi que par les problèmes que lui pose son existence
personnelle ; enfin, l’oeuvre littéraire particulière n’existe que par sa
relation avec une partie au moins de l’histoire de la production littéraire,
qui lui transmet les instruments essentiels de son travail.
En bref, un livre ne vient jamais seul :
il est toujours accompagné de l’ensemble des formations par rapport auxquelles
il prend figure. Il est ainsi par rapport à elles dans un état de dépendance
caractérisé qui ne se réduit pas à la production d’un effet de contraste :
comme tout produit, il est une réalité seconde, ce qui ne signifie pas
qu’il n’existe pas en vertu de lois qui lui sont propres. On verra plus tard
que ce caractère second est même ce qui définit essentiellement l’oeuvre de
l’écrivain : s’il est vrai que sa fonction est toujours parodique.
Beau
langage et langage vrai.
L’entreprise de l’écrivain, à
partir du moment où, ne cherchant plus seulement à la suivre dans ses effets,
mais, nous libérant de sa juridiction, nous essayons de la connaître, doit
se présenter à nous d’abord comme un travail. Ce travail s’appuie (il faudra
expliciter les modalités de ce contact) sur l’existence de fait du langage.
Nous dirons que l’écrivain fait oeuvre de langage : que cette oeuvre soit
une forme de langage ou une forme donnée au langage. Mais nous savons aussi
que ce produit n’est pas la seule oeuvre de langage, et que cette expression ne
suffit pas à le définir. Discours public, lettre privée, conversation, article
de journal, exposé scientifique... sont aussi des oeuvres de langage, parce
qu’ils dépendent de l’existence déjà donnée du langage : ces oeuvres manifestent,
à l’égard du langage, des attitudes très différentes de celle de l’écrivain.
Dans la mesure où elles se conforment électivement à une exigence de sincérité,
d’efficacité, ou même à celle d’une élégance complètement socialisée, elles se
distinguent de l’oeuvre littéraire, qui est traditionnellement rangée au
nombre des oeuvres d’art, et relève en principe du domaine très spécialisé du
jugement esthétique. Que cette juridiction qualifie son objet de beau, au
moins dans le cadre d’une tradition à laquelle théoriquement nous appartenons
encore[11],
et que cette idée du beau ait été forgée, au moment de la Renaissance, par des
écrivains, que la théorie de l’art dont nous disposons soit pour l’essentiel
une théorie de la littérature (c’est par exemple la clé de l’esthétique
hégélienne), n’y change rien. A un certain moment des écrivains ont inventé un
certain type de légalité et s’y sont soumis : leur décision nous engage
encore. Voués à la fabrication d’un beau langage, ceux-ci, se plaçant à
l’intersection d’une nature (l’existence du langage, qui en tant que tel, leur
est donné même s’ils contribuent activement à le transformer) et d’une
convention (la juridiction esthétique du beau), ils ont fait
apparaître une réalité spécifique, originale, qui exige d’être définie :
l’oeuvre littéraire. Plutôt que décomposer l’acte de l’écrivain, en le
projetant sur les axes concurrents, mais pas nécessairement complémentaires, du
langage et de l’art, il faut s’interroger sur la spécificité d’une telle
entreprise.
Le langage de l’écrivain est un
langage neuf, non par sa forme matérielle d’existence, mais par son usage.
Provisoirement on dira que ce langage a pour fonction d’instituer l’illusion :
sa qualité première est la véracité ; il doit d’autant plus
pouvoir être cru sur parole qu’il ne peut être mesuré par rapport à
rien d’autre. Il se distingue donc par son pouvoir évocatoire : il
construit un sens. Cependant cette analyse ne dépasse pas le niveau de la
description : le langage de l’écrivain n’est pas seul à posséder ce
pouvoir évocatoire ; la production d’un effet de réalité, qui donne
à l’oeuvre littéraire sa nécessité, appartient au langage en général, et
ne permet pas de distinguer l’usage propre qu’en fait l’écrivain.
Il ne suffit pas de dire que
l’oeuvre littéraire aligne un langage nécessaire. En effet il y a plusieurs
types de langages nécessaires : le discours scientifique, par sa forme
rigoureuse, implique aussi un certain type de nécessité. Cette nécessité
assigne à l’exercice de la pensée une très précise limite, telle que tous les
savants doivent s’entendre au moins sur un point préalable : qu’ils
occupent un même domaine, qu’ils parlent un même langage ; et leurs débats
sont ordonnés par cette commune appartenance. L’horizon de leur discours est
celui d’une rationalité : de la rationalité du concept, strictement
établie sur des définitions ; et le pouvoir de la définition est tel qu’à
la limite, même installé dans le plus extrême écart, chacun sait, à travers la
permanence du concept, qu’une même chose reste en question. La nécessité d’une
telle raison n’est pas n’importe quelle nécessité, ou la nécessité de n’importe
quoi, mais une nécessité déterminée : le langage de la science et de la
théorie est un langage fixé, ce qui ne veut pas dire qu’il est arrêté,
achevé.
Or l’horizon qui limite
l’entreprise littéraire n’est pas celui de la raison, mais de l’illusion :
la surface de son discours est le lieu où se joue une illusion. En deçà ou
au-delà de la distinction du vrai et du faux : le texte, tissu serré, qui
obéit aux prescriptions d’une logique propre (la stylistique devrait être une
partie de cette logique). Remarquons au passage qu’une fois repéré ainsi le
lieu où se noue le discours littéraire, il devient difficile de présenter le
travail de l’écrivain comme une mystification produisant l’illusion pure ;
si, en ce lieu, nulle ligne ne partage le vrai et le faux, par rapport à quoi
pourrait être remarquée la tromperie, sinon par rapport à une autre vérité,
vérité d’un monde ou d’une intention, extérieure au texte et n’ayant pas le
pouvoir de le juger ? L’illusion que « recèle » le texte, ou
qui le contient, si elle est vraiment constituante, ne saurait être ainsi
isolée et réduite : loin de s’opposer à une réalité sur le fond de
laquelle elle mènerait un jeu très précaire, elle doit avoir, en elle-même, une
certaine fonction de réalité.
Cependant, la rigueur propre au
mécanisme de l’illusion se définit d’abord par la nature des objets qu’elle
entraîne dans son mouvement. On dira qu’elle porte non sur des concepts
définis mais sur des images fascinantes. L’élément du style (mot, tour
ou artifice de composition) s’impose comme objet littéraire d’abord par
sa valeur obsédante : il n’y a de littérature que par la répétition et le
redoublement en forme de variation ; le discours scientifique au contraire
élimine le plus possible la redondance, et prend volontiers un caractère
elliptique. Les éléments qui, réunis, forment un texte ne sauraient avoir de
réalité indépendante : au contraire du concept scientifique, qui est
susceptible de transports et de déplacements (d’une théorie à une autre), ils
sont liés à un contexte particulier, qui définit le seul horizon par rapport auquel
ils puissent être lus. C’est dans le cadre du livre, de tel livre, qu’ils
acquièrent leur pouvoir de suggestion et deviennent représentatifs : tout
déplacement les appauvrit. On voit comment un type spécifique de rigueur (poétique
et non plus logique) associe étroitement forme et contenu : l’image
recélée par le mot peut bien être par elle-même obsédante, elle ne deviendra
significative, efficace, qu’insérée, prise dans les liens d’un texte.
Ainsi, pour prendre un exemple élémentaire,
le Paris de la Comédie Humaine n’est un objet littéraire que dans la mesure
où il est le produit du travail d’un écrivain : il ne le précède pas.
Mais, en cet objet, les éléments qui le constituent et la relation qui les
réunit pour leur donner une cohésion particulière, se déterminent
réciproquement. Ils tirent leur « vérité » l’un de l’autre, et de
rien d’autre. Le Paris de Balzac n’est pas une expression de Paris réel :
une généralité concrète (alors que le concept serait une généralité abstraite).
Il est le résultat d’une activité de fabrication, conforme aux exigences non de
la réalité mais de l’oeuvre : il ne reflète ni une réalité ni une
expérience, mais un artifice. Cet artifice tient tout entier dans l’institution
d’un système complexe de rapports, qui fait qu’un élément particulier (une
image) ne tire pas son sens de sa conformité à un ordre différent, mais de la
place qu’il occupe dans l’ordre du livre.
Le mouvement de l’exposition n’est
rien d’autre que l’exploration de cet ordre, qui multiplie et inscrit chaque
image en lui donnant place, par rapport à d’autres et à elle-même. C’est cette
reprise continuelle qui fait le texte : elle se manifeste, de la
façon la plus simple, dans la relation qui referme le poème autour de son
titre, par exemple.
« Balzac a
découvert dans la grande ville une mine de mystère, et le sens qui chez lui est
toujours en éveil, c’est la curiosité. C’est sa muse. Il n’est jamais ni
comique ni tragique. Il est curieux. Il s’engage dans un enchevêtrement de choses,
avec l’air de quelqu’un qui flaire et promet un mystère, et qui vous démonte
toute la machine pièce par pièce avec un plaisir âpre, vif, et triomphal.
Regardez comment il s’approche de ses nouveaux personnages : il les toise
de toutes parts comme des raretés les décrit, les sculpte, les définit, les
commente, en fait transparaître toute la singularité et promet des merveilles.
Ses jugements, ses observations, ses tirades, ses mots ne sont pas des vérités
psychologiques mais des soupçons et des trucs de juge d’instruction, des coups
de poing sur ce mystère que, bon Dieu, on doit éclaircir... »
(Pavese, le
Métier de Vivre, p. 45).
Il faut comprendre que cette
description d’un génie fureteur n’est pas plus psychologique que les « vérités »
qu’elle découvre : le sentiment de curiosité a ici une valeur allégorique.
Le mouvement d’investigation qui fait avancer l’auteur comme à la poursuite
d’un monde inédit représente le processus de singularisation à partir
duquel se construit l’oeuvre (pour reprendre l’idée appliquée à Tolstoï par Chlovsky). La chose romanesque n’apparaît pas seule, mais
prise dans un enchevêtrement, inscrite dans ce texte qui fait d’elle, indice
pour autre chose, l’annonce d’un prochain mouvement : la prolongeant sans
cesse en une autre.
L’image, avant d’être ainsi
traitée, n’a aucune consistance, elle ne parvient pas à tenir en elle-même,
mais glisse, déborde, verse, cherche ailleurs une fin qu’elle ne peut trouver
en elle-même. Ce mouvement d’exposition, d’exploration est à l’image ce que la
démonstration est au concept. Ainsi le Paris de Balzac est-il l’analogon du
livre : parcouru, bougeant devant le regard qui le travaille, se creusant
sans cesse devant lui, pour une nouvelle poursuite. Cette poursuite est constituante,
puisqu’elle finit par susciter son objet. La réalité romanesque est solidaire,
sinon dépendante, du regard qui la fouille. Objet cristallisé à la limite de sa
vue : mais jamais fini, échappant sans cesse à la prise d’un regard
arrêté, ne pouvant jamais être complètement saisi, maîtrisé et épuisé, parce
qu’il a besoin toujours d’être davantage prolongé. Comme on le verra par la
suite, le livre ne parvient à tenir que parce qu’il reste incomplet :
ainsi la chose montrée paraît inépuisable. L’image déposée dans le livre donne
l’illusion du réel, par la nécessité jamais accomplie de sa multiplication, en
elle-même ou en d’autres.
Si le discours de l’écrivain
produit un effet de réalité, c’est qu’il utilise les limites mêmes de la
fascination par l’image (loin de se laisser emporter par cette fascination, il
en joue) : de ce qu’elle ne peut être finie, il tire occasion d’une
incessante reprise, construisant ainsi la ligne d’un texte. Cette ligne
n’est donc pas si simple qu’elle en a l’air : elle doit bien garder quelque
chose de l’enchevêtrement qui la suscite.
La façon dont l’écrivain tire
parti des images, de leurs insuffisances comme de leurs propriétés, révèle le
caractère illusoire de son oeuvre : mais elle ne parvient pas à
caractériser la nature de cette illusion. En effet, si on arrêtait là
l’analyse, on en viendrait à considérer la littérature comme un pur artifice :
on la réduirait à n’être que le fonctionnement d’un certain nombre de
procédés.
Or, derrière cette réalité
purement technique, il faut savoir identifier le système de production qui
l’utilise : qu’est-ce que l’oeuvre a à faire de tels moyens ? A quoi
lui servent-ils ? Autrement dit : quel type de rigueur institue cette
logique des images, cette logique appliquée aux images par quoi elles
constituent une illusion ?
Reprenons : l’acte de
l’écrivain se réalise tout entier au niveau d’un énoncé ; il constitue un
discours et est lui-même constitué par ce seul discours : il ne peut être référé
à rien d’extérieur ; toute sa vérité, ou sa validité, se trouve
cristallisée en cette surface mince du discours. Cette définition pourtant
reste insuffisante, d’abord parce qu’elle est vide, parfaitement formelle.
Surtout, tout discours, celui même de la parole usuelle, suppose l’absence provisoire
de ce dont il est discours, qu’il met à l’écart, relègue sur les bords
silencieux de son propos. Dire c’est par excellence un acte, qui modifie la
réalité à quoi il s’applique. « Dire une fleur », opération analogue
à celle de cueillir : par elle surgit « l’absente de tout bouquet »,
cette chose dont les maigres contours sont ceux du mot, et qui reçoit sa seule
profondeur de la transitivité qui permet de passer d’une image à l’autre,
interdisant toujours à l’image particulière qu’elle se suffise à elle-même[12].
Ainsi la réalité reléguée par l’acte de parole à l’horizon noir de sa
manifestation, n’est dite que loin d’elle-même, par son absence. C’est
le propre de tout langage qu’il constitue un objet propre qui ne préexiste
nullement à sa formulation : la conformité aux choses que profère le
discours, quel qu’il soit, est toujours illusoire en elle-même. Dans la parole,
ce ne sont pas les choses qui trouvent un discours à leur mesure, et
parviennent ainsi à l’expression : c’est le langage qui parle de lui-même,
de ses formes et de ses choses. Le parti pris des choses, c’est le parti pris
du langage.
Il apparaît donc que le discours
de l’écrivain n’a pas, par élection, le privilège de l’illusion qui lui
permettrait de dire autre chose. Tout discours suppose l’absence ou non
provisoire, de ce dont il est discours, et s’installe dans le creux libéré par
la mise à l’écart de ce qu’il dit. Ceci est vrai de la parole quotidienne comme
du discours de l’écrivain, c’est vrai aussi de l’énoncé scientifique :
l’agencement de concepts est objectivement constituant, il définit un niveau de
réalité autonome (ce qui ne veut pas dire indépendant), régi par des lois
spécifiques. L’énoncé littéraire assemble des images (éléments échappant par
nature à la définition) et non des concepts. Cependant, la fascination de
l’image est, comme on l’a vu, détournée de sa fonction ordinaire : elle
est utilisée à d’autres fins que celles qui dirigent la parole usuelle,
et doit permettre de construire un ensemble autonome, une oeuvre littéraire ;
cette modification est obtenue par un usage rigoureux des images, qui les
agence dans les limites d’un texte nécessaire.
Ceci nous permet de dire que
l’autonomie du discours de l’écrivain s’établit à partir de son rapport aux
autres formes d’utilisation du langage : parole usuelle, énoncé
scientifique. Par sa vigueur et sa minceur, ce discours mime l’énoncé théorique,
dont il répète, s’il ne la reproduit pas exactement, la ligne serrée. Mais, par
sa fonction évocatoire, qui lui fait désigner une réalité spécifique, il imite
aussi le langage quotidien qui est le langage de l’idéologie. On pourra
proposer une définition provisoire de la littérature, en la caractérisant par
cette fonction parodique. Mêlant les usages réels du langage, elle finit, par
cette incessante confrontation, à en montrer la vérité. Expérimentant
sur le langage, si elle ne l’invente pas, l’oeuvre littéraire est à la fois
l’analogue d’une connaissance et une caricature de l’idéologie usuelle.
A la lisière du texte, on finit
toujours par retrouver, momentanément occulté, mais éloquent par cette absence
même, le langage de l’idéologie. Le caractère parodique de l’oeuvre littéraire
la dépouille de son apparente spontanéité et en fait une oeuvre seconde. En
elle, des éléments différents, à travers la diversité des modes de leur
présence, se contestent bien plus qu’ils ne se complètent : la « vie »
qu’emporte avec elle la parole quotidienne, dont l’écho se retrouve en l’oeuvre
littéraire, la renvoie à son irréalité (qui s’accompagne de la production d’un
effet de réalité), tandis que l’oeuvre achevée (puisque rien ne peut lui être
ajouté) montre en l’idéologie l’inachèvement. La littérature est la
mythologie de ses propres mythes : elle n’a nul besoin qu’un devin vienne
découvrir ses secrets.
On vient de définir le discours
littéraire par sa fonction parodique : plutôt qu’une reproduction de la
réalité il permet contestation du langage. Il déforme plutôt qu’il n’imite :
d’ailleurs, l’idée d’imitation, bien comprise, contient celle de déformation,
s’il est vrai, comme le propose Platon dans un passage du Cratyle,
que l’essence de la ressemblance c’est la dissemblance ; l’image absolument conforme au
modèle se confond avec lui, et perd son statut d’image : elle ne reste telle
que par l’écart qui la sépare de ce qu’elle imite ; l’esthétique baroque
ne fait que pousser cette idée jusqu’à sa forme la plus paradoxale, en disant :
plus on s’écarte, plus on imite, ce qui produit finalement une théorie de la
caricature. En ce sens, toute littérature est finalement d’inspiration baroque.
Mais une telle caractérisation
demeure purement négative : elle ne pourra être tenue pour suffisante que
si on parvient à montrer que la fonction du discours de l’écrivain est elle-même essentiellement
négative. On dira alors que le livre, construit avec des procédés éprouvés, ne
produit pas une réalité positive, mais une réalité factice, une illusion. C’est
bien ce terme d’illusion qu’on a utilisé jusqu’à présent.
Ceci revient à assimiler la littérature
à une mythologie, un agencement de signes qui tient lieu d’une réalité absente.
Dans la mesure où la littérature est évocatrice, expressive en apparence, elle
est trompeuse : son propos file indéfiniment à la lisière d’une exclusion
radicale, l’exclusion de ce dont il a l’air de parler, et qui n’a aucune
existence. Nous faisant prendre les mots pour des choses, ou l’inverse, elle
serait tout entière tissée de ce mensonge, d’autant plus radical qu’il est inconscient,
et précède l’acte d’écrire comme le lieu précède, guette ce qui vient y prendre
place.
Alors on parlera de l’espace
littéraire, qui sera la scène où se joue cette mystification. Toute écriture
serait creusée par une telle élision : au mieux, elle parviendra à
l’exhiber dans la vérité de son absence, comme le fait Mallarmé. Et les
différences qui séparent les diverses écritures renvoient finalement à une
nature commune qui les contraint également : elles parlent pour ne rien
dire. Le message de l’écrivain est sans objet : toute sa réalité est
reléguée dans le code particulier qui lui donne les moyens de sa formulation
et de sa communication[13].
Alors il n’y aurait de théorie de
la littérature que sur la base d’une dénonciation et d’une complicité :
comme on l’a vu déjà, ces deux attitudes ne s’excluent pas nécessairement.
L’écrivain et le critique sont dans ce cas soumis à un même mythe du langage :
l’objectivité critique se définit en fait par sa conformité bavarde à une fatalité
qui est aussi sa raison d’être. L’idée théorique de nécessité est
ainsi dégradée, très littérairement caricaturée : en une suite de
proclamations funèbres, la « littérature » ne fait qu’énoncer
l’absence de ses oeuvres, ou leur inanité. Les oeuvres ne sont rien :
elles sont ce rien, et, par lui, tout au plus, la manifestation d’une essence
(la littérature), dont le mécanisme peut être étudié pour lui-même.
Cette conception de la nature des
œuvres littéraires n’est pas satisfaisante, surtout parce qu’elle méconnaît le
rôle que, dans le travail de l’écrivain, joue la fiction. L’oeuvre n’est
pas ce tissu d’illusion qu’il suffirait de défaire pour en comprendre
le pouvoir. L’illusion mise en oeuvre n’est plus tout à fait illusoire,
ni simplement trompeuse. Elle est l’illusion interrompue, réalisée, complètement
transformée. Ne pas voir cette transformation, c’est confondre l’usage non
littéraire du langage, à partir duquel l’oeuvre est faite, et le
travail qu’elle lui fait subir, qui lui appartient en propre : c’est
croire qu’il suffit de rêver pour écrire.
Le langage de l’illusion, qui est
la matière sur laquelle travaille l’écrivain, n’est autre que le véhicule et
la source de l’idéologie quotidienne, cette chose que nous emportons avec nous et
qui fait de nous-mêmes des choses : entraînés au fil interminable de ce discours
informe, où une image s’échange contre une autre, sans que jamais puisse être
trouvé le terme commun, sans cesse exclu, qui supporterait ce propos. Pour mieux
comprendre ce qui définit cette condition ordinaire du gage, on s’inspirera de
la description que fait Spinoza d’une vie passionnée : le désir s’applique
à un objet imaginaire, et il s’exprime dans un discours volubile, tout
entier à la poursuite d’une absence, indéfiniment distrait de sa propre présence ;
discours inadéquat, impuissant, inachevé, déchiré, vide, lancé à la recherche
d’un centre exclu, incapable même de construire la forme finie d’une
contradiction : ligne interminable, qui se prolonge dans l’ouverture d’une
fausse perspective. Désir à la traîne de son inanité, dépossédé dès le départ :
Jamais assouvi, et nécessaire seulement de ce qu’il doit rester insatisfait.
Langage en fuite, courant à la suite d’une réalité qu’il ne peut définir que
négativement : parlant d’ordre, de ‘fierté, de perfection, du beau et du
bien, mais aussi du hasard et de la fortune. Délire, parole privée de son
objet, décalée par rapport à son sens manifeste, sans sujet qui la prononce :
désorientée, abandonnée, inconsistante ; s’abandonnant au long d’une chute
vague. L’existence vient à l’individu sous la forme d’une illusion très
primitive, d’un vrai rêve, qui organise un certain nombre d’images nécessaires :
l’homme, la liberté, la volonté divine ; elle se définit immédiatement par
un certain usage du langage, qui fait d’elle un texte informe, troué, glissant
inlassablement sur lui-même, s’évertuant à ne rien dire, puisque aussi
bien il n’est pas fait pour dire effectivement quelque chose.
La libération telle que la conçoit
Spinoza inaugure bien une nouvelle attitude à l’égard du langage : il faut
arrêter la creuse parole de l’imagination, l’ancrer, donner forme à l’inachevé,
le déterminer (non que l’indéterminé ne relève lui-même d’un certain type de
nécessité, puisqu’il peut être connu). Pour réaliser ce changement deux sortes
d’activités peuvent être envisagées : l’activité théorique qui, en
assurant le passage à une connaissance adéquate, fixe le langage et le fait
parler par concepts ; pour Spinoza, il n’y a pas d’autre voie :
cependant l’activité esthétique sur laquelle il reste à peu près muet, arrête
elle aussi le langage en lui donnant une forme limitée, sinon achevée.
Entre le langage indéfini que parle l’imagination, et le texte en les limites
duquel cette parole est en bien des sens déposée (à la fois déchue,
abandonnée et recueillie), la différence est radicale : le mouvement
apparent du premier, qui fait bouger les mots sans parvenir à avancer, est figé
par l’oeuvre littéraire, interrompu, et dans cet intervalle qui l’installe
en face de lui-même, se construit cette vraie distance qui est la condition
d’une progression réelle, le discours du livre. Rêverie fixée : fiction
nécessaire et vraie, se dirigeant vers un terme défini. C’est pourquoi, encore
une fois, il est parfaitement vain de dénoncer, dans le livre. le mythe qui lui
donnerait l’apparence de la vie : le livre tourne bien autour de ce mythe,
puisqu’il est construit à partir de l’illusion que donne un langage
informe, mais par rapport à ce mythe il prend position en même temps
qu’il prend forme ; il en est la révélation. Cela ne veut pas dire que le
livre est à lui-même sa propre critique : il donne implicitement la
critique de son contenu idéologique, ne serait-ce que parce qu’il refuse de se
laisser entraîner par le mouvement de l’idéologie pour en donner une représentation
déterminée. La fiction, qu’il ne faut pas confondre avec l’illusion, est le
substitut, sinon l’équivalent d’une connaissance. Une théorie de la production
littéraire doit nous enseigner ce que « connaît » le livre, et
comment il le « connaît ».
Ainsi, à la fuite de l’illusion
que suscite une parole indéterminée, le livre substitue les contours nets,
s’ils ne sont pas simples, d’une fiction. La fiction, c’est l’illusion
déterminée : l’essence du texte littéraire est dans l’institution d’une
telle détermination. Ainsi le pouvoir du langage, installé dans les
limites plus ou moins arrêtées de l’oeuvre, est-il déplacé. Pour savoir ce que
c’est qu’un texte littéraire, il faudra donc se demander à partir de quel
centre nouveau se fait le travail de la fiction. Il ne s’agit pas d’un centre
réel : au décentrement idéologique de l’illusion, le livre ne substitue
pas un centre d’organisation autour duquel le système du langage pourrait être
une fois pour toutes ordonné ; le livre ne donne pas à ce système un
sujet. La fiction n’est pas plus vraie que l’illusion ; on dira
encore : elle ne peut tenir lieu d’une connaissance. Pourtant, installée
dans l’inadéquat, elle trouve le moyen d’y commencer un mouvement, de
transformer le rapport à l’idéologie : non de transformer l’idéologie
elle-même ce qui est impossible (l’idéologie qui, par nature, se trouve
toujours ailleurs n’occupe aucun lieu véritable : elle ne peut donc
être effectivement réduite). La fiction, dans la mesure où elle est feinte,
nous abuse : mais cette tromperie n’est pas initiale, puisqu’elle porte
elle-même sur une feinte plus radicale, qu’elle montre et qu’elle trahit,
contribuant ainsi à nous en délivrer.
Là où s’achève, dans son
informité, la « vie », commence l’oeuvre : distincts donc et
formant contraste l’un par rapport à l’autre ; mais inséparables aussi,
non parce qu’ils habilleraient de formes diverses un même contenu, mais par la
nécessité qui leur est faite de renouveler sans cesse leur opposition.
C’est parce que l’oeuvre contient
une telle fiction qu’est parfaitement illusoire toute entreprise critique qui
chercherait à réduire cette fiction à un autre usage du langage :
parole intérieure, parole idéologique ou parole collective. Aussi la nature
fictive et non illusoire, de l’oeuvre empêche-t-elle qu’on l’interprète, c’est-à-dire
qu’on la ramène à des formes d’expression non littéraire : comme on le
verra, connaître, ce n’est pas interpréter mais expliquer.
Il importe donc de distinguer les
trois formes que donnent au langage trois usages différents : illusion,
fiction, théorie. Les même mots, à peu de choses près, composent ces trois
discours : mais entre ces mots s’établissent des rapports incomparables,
tellement séparés qu’il est impossible de passer sans rupture de l’un à
l’autre.
Dire que l’écrivain, ou l’artiste,
est un créateur, c’est se placer dans la dépendance d’une idéologie humaniste.
Délivré de son appartenance à un ordre extérieur, l’homme est rendu par cette
idéologie à ses prétendus pouvoirs : n’étant plus soumis qu’à cette
seule puissance, il devient l’inventeur de ses lois, de son ordre. Il crée. Que
crée-t-il ? L’homme. La pensée humaniste (tout par l’homme, tout pour
l’homme) est circulaire, tautologique, tout entière adonnée à la répétition
d’une image. « L’homme fait l’homme »[14] :
par un approfondissement continu, sans rupture, il libère en lui une oeuvre
déjà donnée ; la création est une délivrance. De la théologie à
l’anthropologie s’opère en apparence une mutation radicale : l’homme ne peut
créer que dans la continuité, actualiser une puissance ; lui échappe, par
nature, l’effectuation du nouveau. Mais cette mutation est une adaptation.
L’anthropologie n’est ainsi qu’une
théologie appauvrie, renversée : à la place du Dieu-homme,
est installé l’Homme, dieu de lui-même, ressassant son éternité et son destin,
qu’il porte déjà en lui. A l’intérieur de ce renversement, l’inverse de l’homme
créateur, c’est l’homme aliéné : privé de lui-même, devenu autre. Devenir
autre (être aliéné), devenir soi (créer) : les deux idées sont
équivalentes, dans la mesure où elles s’insèrent dans la constellation d’une
même problématique. L’homme aliéné, c’est l’homme sans l’homme : l’homme
sans Dieu, sans ce Dieu qu’est, pour l’homme, l’homme.
Ainsi posée, la question de l’« homme »
entre dans des contradictions impossibles à résoudre : comment l’homme pourrait-il
changer sans devenir autre ? Il faut donc le protéger, lui permettre de
rester tel qu’il est : interdire toute réelle modification de son statut.
L’idéologie humaniste dans son principe est spontanément et profondément
réactionnaire en théorie comme en pratique. La seule entreprise dont l’initiative
reste concédée à l’homme dieu, c’est celle qui lui permet de maintenir une
identité, une permanence. Changer l’homme, en droit, c’est seulement lui rendre
ce qui lui appartient : son bien, même s’il ne l’a jamais effectivement
possédé. La Déclaration des droits de l’homme, monument de l’humanisme,
n’est pas une institution mais une déclaration : en elle s’abolit la
distance qui séparait l’homme de ses droits, universels et nécessaires,
éternels. L’homme a été déplacé de lui-même (ainsi l’idéologie humaniste
explique l’« aliénation religieuse ») : il suffit d’opérer le
déplacement inverse pour que tout rentre dans l’ordre. L’aliénation
n’est pas pernicieuse en elle-même, mais seulement dans son orientation :
il suffit de modifier cette orientation pour libérer la vérité qui y est prise,
et méprise. Ainsi l’humanisme n’est-il que très superficiellement une critique
de l’idéologie religieuse : en elle il ne conteste pas l’idéologique,
mais seulement une idéologie particulière qu’il veut échanger contre une autre.
Le plus pur produit de l’humanisme
est la religion de l’art : R. Garaudy, dont le but est de rendre à l’homme
ses « perspectives », en le lançant sur l’« itinéraire »
qui le ramène à l’espace sans rivages (s’il ne lui manquait que cela !)
de lui-même, est aussi l’idéologue absolu de la création artistique.
S’inspirant d’un mot imprudent de Gorki (imprudent parce qu’il n’est qu’un mot,
et que ne le supporte aucune argumentation, et d’ailleurs totalement aberrant
d’un point de vue théorique), « l’esthétique est l’éthique de l’avenir »,
il propose, pour libérer l’homme, qu’on revienne de la religion à l’art, sans
voir que l’art, ainsi sollicité, n’est qu’une religion appauvrie. Or l’art est
une oeuvre, non de l’homme, mais de ce qui la produit[15] :
ce que n’est pas la religion, qui, pas par hasard, s’est installée sur le lieu
qu’occupent toutes les illusions spontanées de la spontanéité et qui est bien,
en effet, une sorte de création. Avant de disposer de ces oeuvres qui ne sont
les leurs qu’au prix de bien des détours, les hommes doivent les produire :
non par la magie d’un avènement, mais par le moyen d’un travail réellement
producteur. Si l’homme crée l’homme, l’artiste produit des œuvres, dans des
conditions déterminées : ouvrier non de lui-même, mais de cette chose
qui lui échappe diversement et ne lui appartient jamais qu’après coup.
Les diverses « théories »
de la création ont ceci de commun qu’elles traitent le problème de ce passage
qu’est une fabrication en éliminant l’hypothèse d’une fabrication ou d’une
production. On peut créer dans la permanence : alors créer c’est libérer
un acquis qui est paradoxalement donné ; ou bien on assiste à une
apparition : la création est alors une irruption, une épiphanie, un
mystère. Dans les deux cas, ont été supprimés les moyens d’expliquer le
changement : dans l’un il ne s’est rien passé ; dans l’autre il s’est
passé quelque chose d’inexplicable. Toutes les spéculations sur l’homme
créateur sont destinées à éliminer une connaissance réelle : le « travail
créateur » n’est justement pas un travail, un processus réel, mais la
formule religieuse qui permet d’en célébrer les funérailles, en lui élevant un
monument.
De la même façon, toutes les
considérations sur le don, sur la subjectivité (au sens d’une intimité) de
l’artiste, sont par principe inintéressantes.
On comprend pourquoi, dans ces
pages, le terme de création est supprimé, et remplacé systématiquement par
celui de production.
L’oeuvre est un tissu de fictions :
elle ne contient, à proprement parler, rien de vrai. Pourtant, dans la mesure
où elle n’est pas illusion pure, mais un mensonge avéré, elle requiert
d’être tenue pour véridique : elle n’est pas n’importe quelle illusion,
mais une illusion déterminée. On sera tenté de dire que, puisqu’elle doit être
admise telle que sa lettre la propose, elle suppose, de la part de son lecteur,
une croyance continuée. Dans la mesure où l’auteur doit compter sur cette
confiance, sur cette foi, sans laquelle son oeuvre ne serait jamais lue, on
serait tenté de parler d’un pacte, d’un engagement tacite, aux termes duquel
serait reconnu pour la fiction le droit d’être comme elle se présente, et
nulle autre.
En introduisant cette idée d’un
pacte, on semble abandonner l’étude des conditions de la production de
l’oeuvre, pour aborder la question de sa communication à des lecteurs. En fait,
les deux problèmes vont ensemble : il ne faut pas, par un artifice de
méthode qui singerait seulement la rigueur, commencer par enfermer l’oeuvre en
elle-même pour ensuite la détacher en la jetant au monde, faisant croire ainsi
que la problématique intérieur-extérieur (qui sera
développée par la suite) coïnciderait avec un découpage chronologique trop élémentaire
(l’oeuvre a été écrite avant d’être lue) pour être instructif. Il n’est
pas question de s’arrêter à une telle distinction, trop mécanique :
l’oeuvre en elle-même d’abord, l’oeuvre pour les autres ensuite. En fait, à
l’occasion d’une étude de la production littéraire, il est inévitable de
rencontrer le problème de sa transmission. Isoler méthodiquement ces problèmes,
refuser de les confondre et de les prendre l’un pour l’autre (ce qui est le
cas, quand on caractérise l’essence de l’écrivain par l’idée
qu’il serait son premier lecteur), ce n’est pas proclamer entre eux une
séparation absolue et arbitraire.
En
effet, en même temps que le livre, sont produites les conditions de sa
communication (au moins certaines conditions essentielles), qui ne peuvent donc
être absolument tenues pour des données ou des préalables : ce qui fait le
livre fait aussi des lecteurs, même s’il s’agit de deux processus différents,
sans quoi le livre, écrit sous on ne sait quelle dictée, serait l’œuvre des
lecteurs eux-mêmes, et il serait réduit à la pure fonction d’une illustration[16].
Il faut donc éviter de ramener les problèmes posés par l’oeuvre à celui de sa
diffusion : en un mot, il ne faut pas remplacer une mythologie du créateur
par une mythologie du public.
L’oeuvre
littéraire n’est pas seulement l’expression d’une situation historique
objective, qui l’attribuerait une fois pour toutes, avant même qu’elle soit
faite, à un public déterminé ; comme on sait, elle déborde une telle
détermination :
« La difficulté n’est pas de comprendre que l’art
grec et l’épopée sont liés à certaines formes du développement social. La
difficulté réside dans le fait qu’ils nous procurent encore une jouissance
esthétique et qu’ils ont encore pour nous, à certains égards, la valeur de
normes et de modèles inaccessibles. »
(Marx :
Introduction à la critique de l’économie politique.
Contribution : Ed. Sociales, p. 175).
Les
poèmes homériques ne sont pas apparus dans le décor d’une fausse éternité :
pourtant ils n’ont pas fini d’être lus. Reconnaissons là l’indice d’un problème
essentiel, même si la solution proposée ensuite par Marx (l’homme moderne qui s’abandonne
au charme de l’art grec, c’est le père qui en lui-même adore sa propre enfance :
en des termes que ne refuserait pas Grombrovicz,
c’est le mûr à la recherche du non-mûr, de
l’inachevé), présentée seulement par allusion, ne peut nous satisfaire. Le
caractère idéologique de cette solution est manifeste. L’oeuvre peut être
entendue par d’autres que ceux pour qui elle semble avoir été faite : elle
n’est pas enfermée dans les limites que trace autour d’elle une lecture
immédiate.
Cependant,
à l’idée d’un tel pacte objectif, qui lierait l’auteur en le soumettant au
contrôle d’une situation finie, on peut être tenté de substituer celle d’un
pacte subjectif, moins directement contraignant, par lequel, entre l’auteur et
ses lecteurs possibles, avant même que la médiation de l’oeuvre ne devienne effective,
serait instituée une sorte de confiance tacite non plus particulière, mais
générale : l’auteur sera cru sur parole, le lecteur pourra engager sa foi.
Avant même que l’oeuvre apparaisse, dessinant autour d’elle un espace abstrait,
serait donnée la possibilité d’une relation entre sa
parole et qui la reçoit. En effet, comme on l’a vu, le livre n’énonce pas un
vrai qui puisse être apprécié par les voies d’une conformité externe ; il
est vrai en lui-même, c’est-à-dire à l’intérieur des limites avec lui (sinon
par lui) fixées. Suivant une description banale, qu’il suffit d’indiquer, le
lecteur entre dans le livre comme dans un monde différent, à moins que
ce ne soit dans autre chose qu’un monde ; pour lire, il doit admettre un
certain nombre de présupposés explicites ou implicites, au nombre desquels
celui-ci, qui semble essentiel : c’est un livre, ce n’est pas autre chose
qu’un livre : faute de quoi il ne lit plus, mais rêve, ou s’ennuie. Cette
attitude n’a d’ailleurs pas besoin d’être concertée : il suffit qu’elle
soit implicitement admise, sans être véritablement reconnue. Dans la logique
d’une telle analyse, ce qui garantit la spécificité du livre, son autonomie,
c’est bien le préalable d’un pacte confus et global, par lequel serait institué
un lieu de l’imaginaire en lequel l’oeuvre finirait par prendre place.
Dans l’horizon d’un tel compromis, tout deviendrait permis, et l’arbitraire
serait vrai.
Par
l’hypothèse d’un tel compromis se trouve en fait dénoncée la possibilité d’une
double compromission : l’une venant de l’auteur, qui livre son oeuvre à
un public ; l’autre venant de son lecteur qui, par le geste même qui lui
fait ouvrir le livre, accepte de se compromettre, en lui prêtant sa foi. Cette idée d’un pacte nous
ramène donc à des formes de l’illusion critique déjà rencontrées : elle
établit entre auteur et lecteur une fausse symétrie, donc une confusion ;
elle suppose, précédant l’oeuvre, le préalable d’un lieu où celle-ci prendrait
place (ce qui réintroduit dans la critique littéraire les principes de la
physique d’Aristote). Enfin elle confond illusion et fiction, en renvoyant le
lecteur à sa foi et en condamnant l’auteur à l’institution d’un arbitraire.
Il faut bien voir que la « notion »
de pacte est illégitime parce qu’elle repose sur un problème mal posé : la
problématique de la confiance est une problématique morale ; elle
n’étudie pas l’oeuvre en tant que produit de l’activité littéraire, mais en
lui donnant un sens différent : cessant de lire, on s’installe sur les
marges du livre. Le problème que doit résoudre l’écrivain n’est pas celui-ci,
vague et quelconque serai-je cru ? mais cet
autre, déterminé : comment faire pour être lu ? Ainsi, même si
une certaine complicité peut s’instaurer entre le livre et celui qui le reçoit,
il faut comprendre que cette complicité est à simple effet : le lecteur
peut se sentir entraîné par l’initiative de l’auteur (ou par ce qu’il prend
pour une initiative : on a vu qu’il en allait tout autrement, et que
l’acte d’écrire n’était pas simplement déterminé par une décision
individuelle), à laquelle bon gré mal gré il participe ; la réciproque
n’est pas vraie. Ce que l’auteur semble donner à croire (admettons
provisoirement cette expression, malgré son imprécision), il ne le croit pas
lui-même : il ne peut pas le croire. Il ne lui suffit pas d’y ajouter foi
comme il le ferait si, comme on le dit parfois, il se laissait entraîner par
le mouvement de sa « création ». Fiction construite, le livre, même
s’il est diversement déterminé de l’extérieur par les conditions réelles de sa
production (il est autonome, mais non indépendant), n’est pourtant, en tant que
livre, anticipé dans l’existence de fait d’aucun préalable : rien ne le
précède sur son propre terrain, pas même la promesse d’une place en laquelle il
se pourrait situer. S’il y avait pacte, il serait passé seulement entre le
lecteur et lui-même, ou entre le lecteur et l’auteur en tant qu’il serait son
premier et meilleur lecteur.
On en revient à un principe déjà
rencontré : une description, même accomplie, des attitudes requises par
la lecture ne peut tenir lieu d’une théorie de la production littéraire ;
si l’auteur était le lecteur de son oeuvre, cela voudrait dire que celle-ci
existerait, avant même d’être produite, sous la forme d’un modèle indépendant.
Parallèlement, une critique attentive de l’oeuvre, qui met en évidence les
conditions de son institution, est tout autre chose qu’une lecture, puisque, ne
se contentant pas d’apprécier en elle une fausse conformité, elle la révèle
dans sa différence d’avec elle-même et dans l’inégalité de son développement »[17].
Cela ne signifie évidemment pas
que la critique contribue à défaire le livre, à détruire en lui l’illusoire :
l’étude des oeuvres littéraires ne suppose ni une foi aveugle ni une méfiance
de principe : foi et méfiance seraient les deux formes extrêmes données à
un même parti pris. La connaissance de l’oeuvre n’est pas plus déterminée par
l’antithèse croyance-défiance qu’elle ne l’est par
celle de la foi et du savoir : même si elle n’apporte pas une connaissance
véritable, mais seulement l’analogue d’une connaissance, elle peut être
elle-même objet de savoir. C’est pourquoi elle doit être admise sur parole :
parce qu’en sa lettre n’est pas inscrite une méconnaissance radicale. Si
le livre était seulement l’arbitraire situé en l’espace abstrait que promet un
pacte, il serait le lieu d’une méprise. Or, il ne faut pas croire que constituer
une fiction, ce serait feindre : l’écrivain n’est pas un imitateur, ni
même, à la mode platonicienne, l’artisan d’un faux semblant. Il serait bien
alors soumis au goût et aux ignorances d’un public, qui donnerait lieu à
l’oeuvre en l’espace de sa méconnaissance :
« Joli imitateur
qu’un artiste ainsi renseigné sur les choses qu’il traite ! Cependant il
ne se fera pas faute d’imiter sans savoir par où chaque chose est bonne ou
mauvaise ; mais selon toute apparence, ce qui semble beau à la foule et
aux ignorants sera précisément ce qu’il imitera. »
(République, X, 602 b).
L’écrivain ne fait pas semblant
d’écrire : il s’engage sur les voies d’une activité réelle. Son
entreprise, si elle porte à l’occasion les apparences du délire, n’est pas
délirante, ne serait-ce que parce qu’elle s’accomplit dans une oeuvre : la
critique commence où s’arrête la clinique. La « réalité » indiquée
par le livre n’est pas arbitraire mais conventionnelle : ainsi elle est
fixée par des lois. A l’idée confuse de pacte on pourrait substituer celle de
contrat : il apparaîtrait alors que l’activité de l’écrivain est
véritablement constituante[18].
13. Explication et interprétation.
Refusant le mythe vieilli de
l’explication de texte, une critique qui veut être profonde se donne comme but
la détermination d’un sens : elle se désigne d’elle-même par sa
nature interprétative, au sens large du terme. Que gagne-t-on à remplacer
l’explication (qui répond à la question : comment l’oeuvre est-elle faite ?)
par l’interprétation (pourquoi l’oeuvre est-elle faite ?) D’abord
semble-t-il on élargit le champ d’application de l’entreprise critique :
ne la limitant plus à l’étude des moyens, technique aveugle, on lui ouvre le
domaine inexploré des fins. Des questions essentielles
peuvent ainsi
être posées : qui mettent non seulement en cause la forme de l’acte
littéraire, mais aussi sa signification.
Est interprète celui qui, se
tenant en un centre, ou plutôt un entre-deux, procède à un échange : à ce
qui lui est proposé il substitue un terme d’égale valeur, au moins s’il opère justement.
Que met à la
place de quoi l’interprète, quand il applique son art à une oeuvre littéraire ?
il procède à l’échange qui, à la place
de l’oeuvre,
établit son sens. Il montre ainsi d’un même geste deux choses : le lieu
de l’oeuvre, et
le contenu qui remplit ce lieu ; on dira que, s’installant sur les lieux
de l’oeuvre, il expose le sens qui y a place. En fait, l’interprétation
réalise une opération inverse, mais équivalente : elle transpose l’oeuvre
dans un commentaire, cherchant, par ce déplacement, à faire apparaître,
inchangé et délivré des ornements qui le cachaient, avéré, son contenu.
L’interprète réalise un double de l’oeuvre : ainsi il retrouve, dans une
miraculeuse réciprocité, ce dont elle est elle-même le double.
Interpréter, c’est répéter, mais
d’une très curieuse répétition qui dit plus en
disant moins : répétition
purifiante, au terme de laquelle un sens, jusque-là caché, apparaît dans sa
seule vérité. L’oeuvre n’est que l’expression de ce sens : c’est-à-dire
aussi la gangue qui l’enferme, et qu’il faut briser pour le voir. L’interprète
accomplit cette violence libératrice : il défait l’œuvre, pour pouvoir la
refaire à l’image de son sens, lui faisant alors désigner directement ce
dont elle était l’expression indirecte. Interpréter c’est aussi traduire :
dire en les termes de l’évidence ce que contenait et retenait un langage obscur
et incomplet. Traduire et réduire : ramener à son unique (seule et
irremplaçable) signification la diversité apparente de l’oeuvre. Cette
réduction, paradoxalement, devrait être féconde, au lieu d’être appauvrissante :
ajoutant au texte une clarté et une vérité dont sa lettre est paradoxalement
privée. Mais un tel « approfondissement » a évidemment une signification
critique ; la richesse qu’il dénonce en l’oeuvre est en même temps
révélation de sa pauvreté : « C’était cela, ce n’était que cela. »
Platon ne disait pas autre chose :
« Car si l’on
dépouille les ouvrages des poètes des couleurs de la poésie et qu’on les
récite réduite à eux-mêmes, tu sais, je pense, quelle figure ils font... On
peut les comparer à ces visages qui, n’ayant d’autre beauté que leur fraîcheur,
cessent d’attirer les yeux quand la fleur de la jeunesse les a quittés. »
(République, X, 601 b).
Ramenée à l’expression d’un sens,
l’oeuvre risque d’apparaître fort défraîchie : pour lui rendre ses grâces,
le commentateur devra lui ajouter l’ornement de son propre style.
Ainsi sont posés les principes
d’une critique immanente : en l’oeuvre est retenu un sens
qu’il faut libérer ; l’oeuvre dans sa lettre est le masque, éloquent et
trompeur, dont ce sens est paré : connaître l’oeuvre, c’est remonter à ce
sens essentiel et unique. La critique interprétative repose sur un certain nombre
d’illusions qui ont déjà été dénoncées : elle situe l’oeuvre en un espace
qu’elle dote de la perspective de sa profondeur ; elle dénonce le
caractère immédiatement trompeur de l’œuvre, signe ambigu qui indique un sens
et le dissimule à la fois ; enfin, elle suppose en l’œuvre la présence
active d’un unique sens autour duquel celle-ci serait, quoique diversement, rassemblée.
Surtout, entre l’œuvre et sa critique, elle rétablit un rapport d’intériorité :
interprétatif, le commentaire s’installe au coeur de l’oeuvre et livre son
secret. Entre l’objet (l’oeuvre littéraire) et sa connaissance (le discours
critique), nulle autre distance que celle qui sépare la puissance de l’acte, le
sens de sa manifestation. Le commentaire est contenu par l’oeuvre : à
moins que ce ne soit l’inverse ; de toute façon, l’un et l’autre sont
confondus d’une manière qui caractérise, on l’a vu, la méthode empiriste.
Il n’est pas possible de s’arrêter
à l’idéal d’une critique essentielle, critique immanente, qui serait
répétition, commentaire, « pure » lecture : il ne suffit pas de
déplier la ligne du texte pour découvrir le message qui y est inscrit, car
cette inscription serait celle d’un fait empirique. Une vraie connaissance
implique la séparation entre son discours et l’objet de ce discours : elle
ne se propose pas de répéter ce qui serait déjà dit. Une critique immanente est
nécessairement une critique confuse : puisqu’elle commence par abolir le
principe de sa distinction. On comprend cependant qu’elle puisse sembler être,
par ailleurs, la critique la plus rigoureuse : par sa volonté affirmée
d’être fidèle au sens, au point de le libérer de toutes les impuretés
qui le modifient et le troublent, elle garantit, entre l’oeuvre et son lecteur,
une adéquation essentielle. Reculer devant l’entreprise d’une interprétation,
c’est accepter de la trahir ou de se perdre en l’oeuvre ; c’est, poussé
par le souci d’une fausse objectivité, privilégier l’inessentiel ; c’est
refuser l’écoute d’un secret fondamental et obsédant.
La difficulté essentielle que doit
résoudre l’activité critique, conçue comme une entreprise rationnelle, est donc
celle-ci d’une part elle ne peut considérer que son objet lui est donné
empiriquement, à moins de confondre les règles de l’art et les lois de la
connaissance. L’objet de la connaissance critique n’est pas déposé
devant elle dans ses limites apparentes : l’appréhension de ces limites
suppose un traitement préalable de l’objet, qui consiste non à le remplacer par
une construction idéale et abstraite, mais à le déplacer en lui-même
pour lui donner un statut rationnel. D’autre part, cette connaissance, si elle
ne veut pas tomber dans l’illusion normative, juger au sens naïf du mot, ne
peut que considérer l’oeuvre telle qu’elle est, et doit se refuser à vouloir,
de quelque façon que ce soit, son changement : ce serait la subordonner à
un nouveau type de règles (non plus des règles techniques de conformité, mais
des règles morales ou politiques de convenance). Ainsi il faut sortir de
l’oeuvre, et l’expliquer, dire ce qu’elle ne dit pas et ne saurait dire :
de même le triangle reste définitivement muet sur la somme de ses angles. Cependant
cette sortie ne peut être opérée de n’importe quelle façon : il ne s’agit
pas, pour déjouer l’illusion empiriste de tomber dans l’illusion normative, et
de mettre à la place de l’œuvre autre chose (la censure et le
commentaire interprétatif sont les deux formes possibles d’une telle méprise).
Expliquer, ce sera justement,
rejetant la mythologie de la compréhension, reconnaître en l’oeuvre le type de
nécessité qui la détermine, et qui ne se ramène certainement pas à un sens. Il
n’est pas question de confronter l’oeuvre à un principe de vérité extérieur :
plutôt que porter un jugement normatif, il faut identifier le genre de vérité
qui la constitue, et par rapport auquel elle a un sens. Cette vérité n’est pas
déposée en l’oeuvre, présente en elle comme le noyau dans son fruit : elle
est à la fois, paradoxalement, intérieure et absente. S’il n’en est pas ainsi,
il faudra reconnaître que l’oeuvre est proprement inconnaissable, miraculeuse
et mystérieuse, et que l’entreprise critique est vaine.
Nous sommes donc amenés, pour
déjouer l’illusion interprétative, à formuler une hypothèse méthodique
concernant la nature de l’oeuvre. L’oeuvre doit être élaborée, traitée, sans
quoi elle ne sera jamais un fait théorique, l’objet d’une connaissance ;
mais elle doit aussi être laissée telle qu’elle est, sans quoi on
portera sur elle un jugement de valeur et non un jugement théorique. Elle doit
être édifiée et maintenue dans ses limites propres : c’est-à-dire sans
être subordonnée à une entreprise d’édification. Cette double exigence n’aura
réellement un sens que si elle est conforme à la nature de l’œuvre : il
faut que le produit du travail de l’écrivain puisse être ainsi déplacé, faute
de quoi il restera un objet de consommation sans pouvoir devenir un objet de connaissance ;
prétexte aux flatteries rhétoriques, il ne sera jamais le support d’une investigation
rationnelle.
Pour sortir du cercle des
illusions critiques, il faut proposer une hypothèse théorique : l’œuvre
n’est pas refermée sur un sens, qu’elle dissimule en lui donnant sa forme
accomplie. La nécessité de l’oeuvre se fonde sur la multiplicité de ses sens :
expliquer l’oeuvre, c’est reconnaître, et distinguer, le principe d’une
telle diversité. Le postulat de l’unité de l’oeuvre, qui, plus ou moins explicitement,
a toujours hanté l’entreprise critique, doit donc être dénoncé : l’œuvre
n’est pas créée par une intention (objective ou subjective) ; elle
est produite à partir de conditions déterminées. « Tout écrit
possède un sens, même si ce sens est fort loin de celui que l’auteur avait rêvé
d’y mettre ». (Sartre – Présentation des Temps Modernes) : l’œuvre
serait pleine de sens et c’est sur cette plénitude qu’il faudrait
l’interroger. Mais une telle interrogation serait évidemment illusoire,
puisqu’elle recevrait sa forme d’une éloquence cachée, surgie de l’oeuvre
même, qu’elle se contenterait d’exprimer. Une véritable interrogation ne
portera pas sur une telle quasi-présence ; plutôt qu’une plénitude idéale
et illusoire, elle se donnera pour objet cette parole creuse que l’oeuvre
profère discrètement et mesurera en elle la distance qui sépare plusieurs
sens.
Il ne faut donc pas hésiter à
déceler en l’œuvre incomplétude et informité : à condition de ne pas
prendre ces mots dans un sens négatif et dépréciatif. Plutôt qu’à cette suffisance
que lui donnerait une consistance idéale, il faut s’arrêter à cet
inachèvement déterminé qui informe réellement le livre. L’oeuvre doit être en
elle-même incomplète : non hors d’elle-même, car il suffirait de la
compléter pour la « réaliser ». Il faut comprendre que l’incomplétude
que signale en elle l’affrontement de sens distincts est la vraie raison de
son agencement. La ligne mince du discours est l’apparence provisoire derrière
laquelle il faut savoir reconnaître la complexité déterminée d’un texte :
étant bien entendu que cette complexité ne saurait être celle, illusoire et
médiate, d’une « totalité ».
Expliquer l’oeuvre, c’est, au lieu
de remonter à un centre caché qui lui donnerait vie (l’illusion interprétative
est organiciste et vitaliste), la voir dans son effectif décentrement :
c’est donc refuser le principe d’une analyse intrinsèque (ou d’une critique
immanente), qui fermerait artificiellement l’oeuvre sur elle-même, et, du fait
qu’elle est entière, déduirait l’image d’une « totalité » (car
les images aussi se déduisent). La structure de l’oeuvre, qui permet d’en
rendre compte, c’est ce décalage interne, ou cette césure, par le moyen duquel
elle correspond à une réalité, incomplète elle aussi, qu’elle donne à
voir sans la refléter. L’oeuvre littéraire donne la mesure d’une différence,
donne à voir une absence déterminée : c’est elle qu’elle dit si, par
force, elle n’en parle guère. Ainsi, ce qu’il faut voir en elle, c’est ce qui
lui manque, un défaut sans lequel elle n’existerait pas, sans lequel elle
n’aurait rien à dire, ni les moyens de le dire ou de ne pas le dire.
Comme Lénine l’a montré à propos
de Tolstoï, et comme on essaiera de le montrer à propos de J. Verne et de
Balzac, ce qui en l’oeuvre sollicite l’explication, ce n’est pas cette fausse
simplicité que lui donne l’unité apparente de son sens : mais la présence
en elle d’un rapport, ou d’une opposition, entre des éléments de l’exposition
ou des niveaux de composition, ce caractère disparate qui montre qu’elle est édifiée
sur un conflit de sens ; ce conflit n’est pas le signe de son
altération : il permet de déceler en l’oeuvre l’inscription d’une altérité,
par
l’intermédiaire de laquelle elle est en rapport avec ce qui n’est pas elle et
se joue sur ses marges. Expliquer l’oeuvre, c’est montrer que, contrairement
aux apparences, elle n’existe pas par elle-même, mais porte au contraire jusque
dans sa lettre la marque d’une absence déterminée qui est aussi le principe de
son identité : creusé par la présence allusive des autres livres contre
lesquels il se construit, tournant autour de l’absence de ce qu’il ne peut pas
dire, hanté par l’absence de certains mots à laquelle il ne cesse pas de
revenir, le livre ne s’édifie pas dans le prolongement d’un sens, mais à partir
de l’incompatibilité de plusieurs sens, qui est aussi le lien le plus solide
par lequel il se rattache à la réalité, dans une confrontation tendue et
toujours renouvelée.
Voir comment le livre est fait,
c’est voir aussi de quoi il est fait : et de quoi serait-il
fait sinon de ce défaut qui lui donne son histoire et son rapport à l’histoire ?
Cependant, il faut prendre garde
de ne pas substituer à une idéologie de l’interprétation, une idéologie de
l’explication. Pour cela, il faut éliminer un certain nombre de postulats qui
impliquent une méconnaissance théorique de l’oeuvre littéraire. Ont déjà été
indiqués un certain nombre de ces postulats : postulat de beauté
(l’oeuvre est conforme à un modèle), postulat d’innocence (l’oeuvre se suffit à
elle-même, et abolit, par l’institution de son simple discours, jusqu’au
souvenir de ce qui n’est pas elle), postulat d’harmonie ou de totalité
(l’oeuvre est parfaite : achevée, elle constitue un ensemble complet). A
ces postulats il convient d’en ajouter d’autres qui, s’ils sont, à l’occasion,
incompatibles avec les précédents, ne nous apportent pas pour autant un savoir
théorique : le postulat d’ouverture et le postulat de profondeur.
Sous prétexte d’identifier en
l’oeuvre son inachèvement théorique, il ne faut pas tomber dans une idéologie
de l’oeuvre « ouverte »[19] :
l’oeuvre constituant elle-même, par l’artifice de son agencement, le principe
de sa variation indéfinie. Elle n’aurait plus alors un sens mais plusieurs :
mais cette multiplicité possible, indéfinie qui est une propriété ou un effet
et dont l’accomplissement est confié à des lecteurs, n’a rien à voir avec la
complexité réelle, nécessairement finie, qui est la structure du livre. Si
l’oeuvre ne produit pas, ne contient pas le principe de sa fermeture, elle est
pourtant définitivement enfermée, contenue dans des limites qui lui
appartiennent en propre sans qu’elle se les soit elle-même données. L’inachèvement
de l’oeuvre est aussi la raison de sa finitude.
En même temps, doubler la ligne du
texte du relief que lui donne son incomplétude, ce peut être faire voir
derrière l’oeuvre une autre oeuvre, qui serait son secret, et dont elle serait
le masque ou la traduction : et retomber ainsi dans l’illusion
interprétative. Cette dernière tentation repose sur le postulat de
profondeur, qui inspire pour une grande part toute la critique
traditionnelle.
« Pour savoir
quelles étaient véritablement leurs opinions, je devais plutôt prendre garde à
ce qu’ils pratiquaient qu’à ce qu’ils disaient, non seulement à cause qu’en la
corruption de nos moeurs il y a peu de gens qui veuillent dire tout ce qu’ils
croient, mais aussi à cause que plusieurs l’ignorent eux-mêmes ; car
l’action de la pensée par laquelle on croit une chose étant différente de celle
par laquelle on connaît qu’on la croit, elles sont souvent l’une sans l’autre. »
(Descartes,
Discours de la Méthode, 3° partie).
Pour que le discours critique
s’établisse sans s’exposer à être une reprise, superficielle et futile, de
l’oeuvre, il faut que la parole déposée dans le livre soit incomplète :
que tout par elle ne soit pas avéré, et qu’ainsi il soit possible de dire autre
chose, autrement. La reconnaissance en l’oeuvre, ou autour d’elle,
d’une telle zone d’ombre est la première manifestation de l’intention
critique. Mais il faut s’interroger sur la nature de cette ombre :
indique-t-elle une absence véritable, ou est-elle dans le prolongement d’une
quasi-présence ? Ce qui peut être dit à la manière d’une question déjà
posée : sera-t-elle le support d’une explication ou le prétexte d’une
interprétation ?
On aura d’abord tendance à dire
que la critique, par rapport à l’oeuvre qui la supporte, est son explicitation.
Mais qu’est-ce alors qu’expliciter ? Explicite est à implicite ce
qu’est expliquer à impliquer : ces deux couples d’opposés renvoient à la
distinction du manifeste et du latent, du découvert et du caché. Est explicite
ce qui est formellement expliqué, énoncé, et même terminé : l’« explicit »,
à la fin d’un ouvrage, répond à l’« incipit », qui le commence et
signale que « tout est dit ». Expliquer, c’est explicare :
déployer, et d’abord déplier. « Oiseaux éployés », terme de blason :
ce sont ceux qui ont les ailes étendues. Ainsi, ouvrant le livre, le critique,
soit qu’il prétende y trouver un trésor caché, soit qu’il veuille le voir voler
de ses propres ailes, s’il ne le fait pas devenir absolument autre, entend lui
donner un statut ou même une allure différente. On dira que l’activité critique
a pour fin de dire le vrai, un vrai qui n’est pas sans rapport avec le
livre, mais qui n’est pas lié à lui comme un contenu à
son énoncé. Dans le livre donc, tout n’est pas dit, et pour que tout soit dit,
il faut attendre l’explicit de la critique, qui sera peut-être lui-même
interminable. Pourtant, la parole critique, si elle n’est pas énoncée par le
livre, est d’une certaine façon sa propriété : il ne cesse d’y faire
allusion s’il ne la dit pas vraiment. Il faudra s’interroger sur le statut de
ce silence : hasard d’une hésitation ou nécessité d’un statut ? D’où
le problème : y a-t-il des livres qui disent ce dont ils parlent, sans
être des livres critiques, c’est-à-dire sans dépendre directement d’un
ou de plusieurs autres livres ?
On reconnaît ici le problème classique
de l’interprétation d’un sens latent. Mais ce problème tend à prendre, à ce nouveau
propos, une forme nouvelle : en effet, le langage du livre prétend être
par lui-même un langage complet, source et mesure de toute diction. N’ayant
d’autre horizon que lui-même, jusque dans son geste initial il porte inscrite
la fermeture. Se déroulant en cercle fermé, ce langage ne dérobe rien en
lui que lui-même : il n’a que son contenu et ses limites et porte
en chacun de ses termes la marque de son « explicit ». Pourtant il
n’est pas achevé : la parole inscrite par le livre, à la regarder
attentivement, apparaît comme interminable ; mais elle se donne
précisément pour fin cette absence de terminaison et s’installe en elle.
Le creux à l’intérieur duquel se déploie le livre, c’est ce lieu où tout est à
dire, et ainsi n’est jamais dit, mais qui ne supporte pas non plus d’être
altéré par un autre propos, enfermé comme il l’est dans les limites définitives
que lui donne son inachèvement. Ainsi semble fondée l’impossibilité pour la
critique de rien ajouter au dire du livre : tout au plus pourrait-elle
l’obliger à en dire davantage, soit dans un dédoublement soit dans une
poursuite de son discours.
Pourtant il reste évident que, si
l’oeuvre littéraire se suffit à elle-même en tant qu’oeuvre, lui manque sa
propre théorie qu’elle ne contient ni ne suscite : en aucune façon elle ne
se connaît comme telle. Parler d’elle d’un point de vue critique, ce ne
sera donc pas la répéter, la reproduire, ou la refaire. Ce ne sera pas non plus
éclairer en elle certains points obscurs : par un système d’annotations
remplissant les marges, préciser ce qui ne l’était pas. Aussi, lorsque le
discours critique pose comme hypothèse initiale (et cette hypothèse est la
condition de son énoncé) que la parole de l’oeuvre est incomplète, il ne se
propose pas pour autant de la compléter, d’en réduire les
insuffisances, comme si elle ne remplissait pas entièrement sa place, qu’il
faudrait alors finir d’occuper. On l’a vu : la connaissance de l’oeuvre ne
s’établit pas sur les lieux mêmes de l’oeuvre, mais suppose au contraire une
distance sans laquelle connaissance et objet s’aboliraient dans leur confusion ;
pour savoir ce que dit l’écrivain, il ne suffit pas de le laisser parler, de
lui donner la parole : cette parole, creuse de son dire, ne saurait être
complétée à son propre niveau. La recherche théorique dénonce même le
caractère illusoire de cette idée d’un lieu en lequel l’oeuvre
trouverait place. Le discours critique n’a pas pour fonction d’achever le
livre : il s’installe au contraire dans son incomplétude, pour en faire la
théorie ; incomplétude tellement radicale qu’aucun topique ne parvient à
lui donner place.
Ainsi le non-dit du livre n’est
pas un manque à combler, une insuffisance qu’il conviendrait de rattraper. Il
ne s’agit pas d’un non-dit provisoire, qu’on pourrait définitivement éliminer.
Ce qu’il faut, c’est discerner son statut nécessaire de non-dit en l’œuvre. Par
exemple, on peut montrer que ce qui donne forme à l’oeuvre, c’est l’altérité
radicale que produit en elle la juxtaposition ou le conflit de plusieurs sens
ce conflit n’est pas résolu, absorbé, par le livre, mais par lui seulement montré.
Ainsi, l’opposition plus ou moins
complexe qui donne structure à l’oeuvre ne peut être par elle effectivement dite :
c’est elle pourtant qui constitue son énoncé et lui donne chair. Ce que
l’oeuvre ne dit pas, elle le manifeste, elle le découvre, de toute sa
lettre : elle n’est faite de rien d’autre. Ce silence lui donne aussi son
existence.
Ce que dit le livre vient d’un
certain silence : son apparition implique la « présence » d’un
non-dit, matière à laquelle il donne forme, ou fond sur lequel il fait figure.
Ainsi le livre ne se suffit pas à lui-même : nécessairement l’accompagne une
certaine absence, sans laquelle il ne serait pas. Connaître le livre, cela
implique qu’il soit tenu compte aussi de cette absence.
C’est pourquoi il semble
bénéfique, et légitime, de se demander à propos de toute production ce qu’elle
implique tacitement : sans le dire. L’explicite veut un implicite, tout
autour ou à sa suite : car pour parvenir à dire quelque chose, il y en a
d’autres qu’il ne faut pas dire. C’est cette absence de certains mots
que Freud a reléguée dans un lieu nouveau, où il s’est le premier installé, et
qu’il a paradoxalement nommé : l’inconscient. Tout dire, pour
arriver à être dit, s’enveloppe de la couche d’un non-dit. Et la question est
de savoir pourquoi, cette interdiction même, il ne la dit pas : avant
qu’on la veuille avouer, peut-elle être reconnue ? De ce qu’elle ne dit
pas, peut-être ne peut pas dire, une parole ne dit même pas l’absence :
une dénégation vraie chasse jusqu’à la présence en creux du terme
interdit, ne lui donnant même pas son titre à l’absence.
On dira qu’une parole devient
oeuvre à partir du moment où elle suscite une telle absence. Ce qu’il y a
d’essentiel à toute parole, c’est son silence : ce qu’elle amène à taire.
Le silence donne sa forme au visible. Banalité ?
De ce silence, peut-on dire qu’il
est caché ? Et alors qui est-il ? Condition d’existence, – point de
départ, commencement méthodique –, ou fondement essentiel, – aboutissement
idéal, origine absolue qui prête sens à l’effort ? Moyen ou forme de
l’enchaînement ?
Peut-on faire parler ce silence ?
Que dit ce qui n’est pas dit ? Que veut-il
dire ? Dans
quelle mesure alors la dissimulation est-elle une certaine façon de parler ?
Cela devient est-il possible de rappeler à la présence, à notre présence, ce
qui s’est caché ? Le silence comme source de l’expression. Ce que je dis,
c’est ce que je ne dis pas ? D’où le danger capital que courent encore
ceux qui veulent tout dire ; d’ailleurs ce que l’oeuvre ne dit pas,
peut-être ne le cache-t-elle pas non plus : simplement, cela lui manque.
Pourtant l’absence de parole a bien d’autres moyens c’est elle qui donne à la parole
son exacte situation, en lui déléguant un domaine, en lui désignant un domaine.
Par une parole, le silence devient le centre principiel de l’expression, son
point d’extrême visibilité. La parole finit par ne plus rien nous dire :
c’est le silence qu’on interroge, puisque c’est lui qui parle.
Ce que laisse voir le silence,
c’est la parole ; à moins que la parole ne laisse voir le silence.
Ces deux moyens d’explication par
le recours au latent ou au caché n’ont pas une égale consistance : c’est
le second qui laisse à la latence sa moindre valeur, puisqu’alors,
à travers la parole absente transparaît une absence de parole, c’est-à-dire une
certaine présence, qu’il suffit de dégager. On s’accorde toujours sur la
nécessité de rapporter la parole au contraire qui la fait exister, figure et
fond. Mais à cette situation on refuse l’équilibre cherchant seulement à la
résoudre : figure ou fond ? On retrouve ici toutes les ambiguïtés des
idées d’origine et de création. Coexistence inavouée du visible et du caché,
participation du visible au caché : le visible n’est que du caché sous une
autre forme. Le problème est seulement de passer de l’un à l’autre.
La première représentation est
plus profonde, dans la mesure où elle permet de récupérer la forme de la
seconde sans se laisser enfermer dans une problématique mécanique du passage :
pour être un moyen nécessaire de l’expression, ce fond de silence ne laisse pas
d’être signifiant. Il n’est pas le seul sens, mais ce qui donne un sens au sens :
c’est lui qui, – non pas nous dit quoi que ce soit, puisqu’il est là pour ne
rien dire –, mais nous indique précisément les conditions d’apparition d’une
parole, donc ses limites, et ainsi lui donne, sans pour autant parler à sa
place, sa réelle signification. Le latent est un moyen intermédiaire :
cela ne revient pas à le rejeter à l’arrière-plan ; cela signifie
seulement qu’il n’est pas un autre sens qui, comme par miracle, finirait pas dissiper
le premier. On verra
mieux ainsi que le sens est dans la relation de l’explicite à l’implicite, et
non d’un côté ou de l’autre de la barrière : dans cet autre cas, il
faudrait choisir, c’est-à-dire comme toujours, traduire ou commenter.
Ce qui est important dans une oeuvre,
c’est ce qu’elle ne dit pas. Ce n’est pas la notation rapide : ce qu’elle
refuse de dire ; ce qui serait déjà intéressant : et là-dessus on
pourrait bâtir une méthode, avec, pour travail, de mesurer
des silences,
avoués ou non.
Mais plutôt : ce qui est important, c’est ce qu’elle ne
peut pas dire, parce
que là se joue l’élaboration d’une parole, dans une sorte de marche au silence.
Toute la question est alors de
savoir si on peut interroger cette absence de parole qui précède toute parole
comme sa condition.
Questions
insidieuses
« A tout ce qu’un homme laisse
devenir visible, on peut demander :
Que veut-il cacher ? De quoi
veut-il détourner le regard ? Quel préjugé veut-il évoquer ?
Et encore : jusqu’où va la
subtilité de sa dissimulation et jusqu’à quel point commet-il une
méprise ? »
(Aurore,
523).
Ce sont pour Nietzsche des « questions
insidieuses », « Hinterfrage »,
questions qui viennent de derrière, tenues en réserve, en embuscade, des
pièges.
« On peut demander » :
ainsi Nietzsche interroge, et avant même de montrer comment on pose les
questions, il indique la nécessité de poser des
questions ; car
il y en a plusieurs. L’objet de ces questions, ou leur cible, c’est « tout
ce qu’un homme laisse devenir visible ». Tout : c’est-à-dire que l’interrogation
nietzschéenne – qui est tout le contraire d’un interrogatoire, puisque, comme
on va le voir, elle arrive à se mettre elle-même en question –, possède un tel
caractère de généralité théorique qu’on peut se demander s’il est légitime de
l’appliquer à un domaine particulier, celui de la production littéraire. Ce
qui « devient visible » en effet, c’est l’œuvre, toutes les oeuvres.
On essaiera de procéder à une telle application d’une proposition générale à un
domaine particulier.
« Ce qu’un homme laisse
devenir visible » : évidemment les mots allemands disent ici mieux et
plus que les mots français. Lassen : c’est
à la fois faire, laisser faire, et faire faire. Mieux qu’aucun autre, ce mot
désigne le geste, non pas ambigu, mais complexe, de la production littéraire.
Il le laisse voir, à la seule condition qu’on n’aille pas y chercher les linéaments
de je ne sais quelle magie évocatoire : inspiration, visitation ou
création. Produire, c’est faire voir et donner à voir. Qu’il ne s’agisse pas
d’une dépossession,
la question le montre bien : « Que veut-il ? ». Aussi
laisser voir, mieux encore qu’une décision, c’est une affirmation :
l’expression d’une force active, qui n’exclut pas pourtant un certain devenir
autonome du visible.
Les entreprises que
l’interrogation permet de déceler sont : « cacher », « détourner
le regard », et plus loin : « dissimuler ». Il y a
évidemment, liant toutes ces opérations, un ordre : cacher, c’est ne pas
rendre visible ; détourner le regard, c’est montrer sans laisser voir,
empêcher de voir ce qui est en même temps montré ; ou encore, dans un
autre sens : voir sans laisser voir ; ce qu’exprime bien aussi
l’image de la dissimulation : agir avec dissimulation, c’est toujours
agir. Tout se passe donc comme s’il y avait un déplacement de l’accent :
l’oeuvre se révèle à elle-même et aux autres sur deux plans différents :
elle rend visible, et elle rend invisible. Non seulement parce que pour montrer
une chose, il faut ne pas en montrer une autre. Mais parce que : la chose
même qu’on montre, le regard en est détourné. C’est la superposition du parler
et du dire : si l’auteur ne dit pas toujours ce dont il parle, il ne parle
pas nécessairement de ce qu’il dit.
Ensuite il est question dans le
texte de Nietzsche d’un préjugé, et avec lui apparaît l’idée d’une
mystification, d’une tromperie. Non par le fait de telle ou telle parole, – ainsi
peut être nommé, en l’occasion, ce que quelqu’un a laissé devenir visible –,
mais parce qu’il y a de la parole : toute parole. Le
préjugé, c’est quelque chose qui n’est pas jugé par la parole, mais avant elle,
et qu’elle présente pourtant comme un jugement. Le préjugé, c’est ce qui se
donne comme un jugement, cette parole qui reste un peu en deçà de la parole.
Pourtant le sens de cette
proposition, de cette question est double : la parole évoque un préjugé
comme jugement ; mais en même temps, par le fait même qu’elle procède à
une évocation, elle le désigne comme préjugé. Cette parole ne dit pas :
c’est un jugement ; elle évoque un préjugé. Elle suscite une allégorie de
jugement. Et la parole existe parce qu’elle veut une telle allégorie, dont elle
prépare l’apparition. Telle est en elle la part du visible et de l’invisible,
du montré et du caché, du langage et du silence.
On en arrive alors au sens des
dernières questions. « Et encore » : il y a ici passage à
un nouveau plan de l’ordre systématique, presque un renversement. On pourrait
dire qu’il y a question sur les premières questions. Cette question qui
consomme l’édification du piège met en question la première question,
dessinant la structure, à la fois de l’oeuvre et de sa « critique » :

On peut alors se demander jusqu’à
quel point la première question reposait sur une méprise : parce
que cette dissimulation s’applique à tout, il ne faudrait pas croire qu’elle
est totale, sans limites. Alors qu’elle est un silence relatif qui dépend d’une
marge plus silencieuse encore : l’impossibilité de dissimuler,
c’est-à-dire en personne, la vérité du langage.
Naturellement, il ne faudrait pas
voir dans ce balancement de la parole, son partage entre un dit et un non-dit
qui n’est possible que parce qu’il la fait dépendre d’une véracité
fondamentale, d’une plénitude de l’expression, un reflet de la dialectique
hégélienne, cette dialectique que Nietzsche, comme Marx ennemi des idoles, ne
supporte que renversée. Si on veut à tout prix trouver des références à ces
questions en forme de poème, on ira plutôt les chercher dans l’œuvre de
Spinoza. Le passage de la dissimulation à la méprise, avec ce moment capital du
« et encore », c’est aussi le mouvement qui fait passer au troisième
genre de connaissance. Et les questions de Nietzsche, Spinoza les a posées dans
un livre célèbre à ce qui a pu paraître un temps le modèle de tous les livres,
l’Ecriture.
Le vrai piège de la parole, c’est
donc sa positivité tacite qui en fait une instance véritablement active :
aussi la méprise est autant le fait de celui qui laisse devenir visible que de
celui qui pose les premières questions, qu’on appelle le critique.
Par rapport à une vraie
appréciation de l’oeuvre, celle qui détient l’ultime question, critique au sens
ordinaire du terme (alors le critique est celui qui s’arrête à la première
question) et auteur sont effectivement à égalité : mais une autre
critique, différenciée, est possible, qui pose la seconde question.
Le labyrinthe des deux questions,
– labyrinthe à l’envers puisqu’il se parcourt dans la direction d’une issue
décisive –, ne cesse de reconduire le choix entre une fausse subtilité et la
vraie subtilité : l’une voit l’auteur à partir du critique, et comme
critique ; l’autre ne le juge qu’une fois position prise dans la véracité
expressive de la parole et de sa parole. Alors l’œuvre, arrachée aux fausses
limites de sa présence empirique, commence à prendre une signification.
Ainsi, l’opération critique n’est
pas simple : elle implique nécessairement la superposition de deux
questions. On dira : pour connaître l’oeuvre, il faut nécessairement en
sortir : dans son deuxième temps, l’interrogation prend l’oeuvre, non pas
d’un autre point de vue, d’une autre part, – en la traduisant en un autre
langage, ou en la ramenant à une autre mesure –, mais pas tout à fait non plus
de son intérieur, de ce qu’elle dit et déclare dire, – là où elle prétend
sonner plein. Il faut alors supposer que l’oeuvre a ses marges, ce qui
encore en elle ne l’est plus tout à fait, et d’où on peut voir sa naissance, sa
production.
Le problème critique sera dans la
conjonction des deux questions, non pas déposé dans l’une ou l’autre ;
mais dans le principe à partir duquel elles semblent se différencier : sa
complexité sera celle de l’articulation entre les deux questions.
Saisir cette articulation, c’est s’installer dans une discontinuité, c’est-à-dire,
tout d’abord, la constituer : les questions ne sont pas d’elles-mêmes
données dans leur spécificité, ou alors tellement en elles-mêmes que les porte
un infini secret. Il faut donc tout d’abord poser les questions, les poser en
même temps, ce qui revient aussi à les départager.
La reconnaissance de cette
simultanéité, qui exclut toute idée de priorité, est fondamentale. Car c’est ce
qui permet, dès le départ, de dissiper le spectre gênant d’une légalité esthétique :
par le fait que la question qui est censée habiter la conscience de l’écrivain
n’est pas simple, mais divisée par sa référence à une autre question, le
problème qu’elle aura explicitement à résoudre ne pourra être seulement
de traduire un projet dans les limites de règles de validité (beauté) et de
conformité (fidélité). La question des limites formelles imposées à
l’expression ne sera même plus valable comme un aspect du problème : en
tant qu’élément isolable de la problématique, elle sera complètement éliminée.
Dans la mesure où la volonté consciente de réaliser le projet d’écrire
commence nécessairement par prendre la forme -d’une exigence idéologique, – quelque
chose à dire –, et non de l’acceptation de règles, – c’est-à-dire, au
premier chef : ce qu’il ne faut pas dire –, elle sera amenée à se donner
les conditions de possibilités de cette entreprise : les instruments, les
moyens réels de cette pratique ; et les règles pourront y avoir place,
dans la mesure où elles seront directement utilisables.
Le vrai problème n’est donc pas
dans la limitation par des règles, – ou dans l’absence de cette limitation –,
mais dans la nécessité d’inventer des formes d’expression, ou simplement de les
trouver : non des formes idéales, ou fondées sur un principe transcendant
l’entreprise elle-même, mais telles qu’elles puissent servir immédiatement de
moyen d’expression pour un contenu déterminé ; aussi la question de la
valeur de ces formes ne peut-elle dépasser non plus les limites de cet
immédiat. Ces formes n’existent pourtant pas seulement sur le mode de la
présence immédiate : elles peuvent survivre à leur utilisation, et on
verra que cela pose un problème très grave ; elles peuvent être l’objet
d’une reprise : elles auront simplement changé de valeur à quelque
chose près qu’il faut déterminer et qui décide de tout. En effet, ces formes
n’apparaissent pas d’un seul coup, mais au terme d’une longue histoire, qui est
celle d’un travail sur des thèmes idéologiques. L’histoire des formes, – qui
seront par la suite appelées thèmes, au sens strict du mot –, correspond
à l’histoire des thèmes idéologiques ; elle lui est même exactement
parallèle : ce qui est facile à montrer sur l’histoire de n’importe
quelle « idée », comme celle de Robinson par exemple. La forme se
précise ou se modifie, pour répondre à de nouvelles exigences de l’idée :
mais elle est susceptible aussi de transformations indépendantes, ou d’une inertie, qui infléchissent
la ligne de l’histoire idéologique. Mais, de quelque façon qu’elle se réalise,
il y a toujours correspondance, et ainsi on pourrait dire qu’elle est
automatique : cela dénonce bien ces deux histoires comme étant les termes
d’une question superficielle, ne se suffisant pas à elle-même puisqu’elle est
fondée sur un parallélisme, la question de l’oeuvre. Le niveau d’interprétation
déterminé par ce parallélisme ne prendra de sens que par la mise au jour d’un
autre niveau, avec lequel il aura un rapport déterminant : la question de
cette question.
La recherche des conditions de possibilité
de l’oeuvre s’achèvera dans la réponse à une question explicite, mais elle ne
pourra chercher les conditions de ces conditions, ni voir que cette réponse
fait elle-même question. Cependant la deuxième question sera nécessairement
posée à l’intérieur de la première, ou même à travers elle. C’est cette
deuxième question qui, pour nous, définit le champ de l’histoire : elle
présente l’oeuvre en tant qu’elle a un rapport particulier, mais non travesti,
– ce qui ne veut pas dire : innocent – avec l’histoire. Ce qu’il faut
faire donc, c’est montrer comment à travers l’étude d’un travail d’expression
il est possible de faire apparaître les conditions de ce travail, dont il ne
peut être lui-même conscient, – ce qui ne veut pas dire qu’il ne les appréhende
pas : l’oeuvre rencontre comme un obstacle la question des questions ;
il n’est conscient que de ces conditions qu’il se donne ou qu’il utilise. De
cette connaissance latente, qui existe nécessairement, puisque sans elle il
n’y aurait pas davantage d’oeuvre effectuée que si les conditions explicites n’étaient pas réalisées, on pourrait rendre compte par un
recours à l’inconscient de l’oeuvre (non de son auteur). Mais cet
inconscient n’agit ni comme une doublure, – au contraire il surgit à
l’intérieur du travail même : il y est à l’oeuvre –, ni comme un
prolongement du dessein explicite, puisqu’il relève d’un principe complètement
différent. Aussi il ne s’agit pas d’une autre conscience : la conscience
d’un autre, des autres, ou l’autre conscience du même. Il ne faut pas doubler
une pseudo-conscience créatrice d’un inconscient
créateur : s’il y a un inconscient, il ne peut être créateur, dans la
mesure où il précède toute production comme sa condition. Il s’agit d’autre
chose que de la conscience : ce qu’on cherche est analogue à ce rapport
que Marx admet quand il demande de voir derrière tout phénomène idéologique
des rapports matériels relevant de l’infrastructure des sociétés, non pour
expliquer l’apparition de ce phénomène par une simple émanation à partir de
l’infrastructure, ce qui reviendrait à dire que l’idéologique, c’est de
l’économique sous une autre forme : d’où la possibilité de ramener l’idéologique
à de l’économique. Pour Marx, et Engels, l’étude d’un phénomène idéologique,
c’est-à-dire d’un débat au niveau de l’idéologie, n’est pas séparable de la
considération du mouvement au niveau de l’économie : non parce qu’il
serait un autre débat, une autre forme de débat, une autre forme de ce débat,
mais parce qu’il est le débat de ce débat. La constitution d’une idéologie
implique le rapport de l’idéologique à l’économique.
Le problème de l’oeuvre, s’il existe,
est donc bien posé dans et par l’oeuvre, mais il est bien autre chose que la
conscience d’un problème. C’est pour cela qu’une véritable explication doit se
tenir à plusieurs niveaux à la fois, sans jamais cesser pourtant de les
considérer à part, dans leur spécificité :
1. la première question,
proprement intérieure à l’oeuvre, au sens d’une intimité, reste diffuse :
aussi elle est là sans y être, partagée entre plusieurs déterminations qui lui
donnent le statut d’une quasi-présence. Eparse dans sa lettre, elle doit donc
être reconstituée, remembrée, reconnue. Mais on aurait tort de présenter ce
travail comme une opération de décryptage : le secret n’y est pas bien
caché, et en tout cas, il ne se cache pas, n’oppose aucune résistance à
ce recensement qui est une simple classification, et change tout au plus sa
forme ; il n’y perd rien de sa nature : de son éclat, ni de son
mystère.
Dans ce premier temps, il s’agit
donc, si on veut, de structures. Mais on en est bien avancé : s’arrêter
aux structures, c’est ramasser les membres épars. Il ne faudrait pas croire
qu’on a ainsi constitué un système : quel système ? et son rapport avec les autres systèmes ? son rapport avec ce qui n’est pas du système ?
2. Une fois qu’elle a été sortie
de son clair-obscur, il faut trouver un sens et une portée à cette question. On
pourrait dire : lui donner une inscription dans l’histoire idéologique,
qui donne l’enchaînement des questions, le fil des problématiques. Mais cette
inscription n’est pas mesurée par la simple situation de la question par
rapport à d’autres questions, ou par la présence de l’histoire à l’extérieur de
cette oeuvre particulière, en tant qu’elle lui donne à la fois son domaine et
sa place. Cette histoire n’est pas par rapport à l’oeuvre dans une simple
situation d’extériorité : elle est présente en elle, dans la mesure où
l’oeuvre, pour apparaître, avait besoin de cette histoire, qui est son seul
principe de réalité, ce à quoi elle doit aussi avoir recours pour y trouver ses
moyens d’expression. Cette histoire, qui n’est pas seulement l’histoire des
oeuvres de même nature, détermine l’oeuvre entièrement : elle lui donne sa
réalité, mais aussi ce qu’elle n’est pas, et c’est le plus important. Pour
anticiper sur un exemple qui sera analysé par la suite, si Jules Verne s’est
voulu le représentant d’un certain état idéologique, il n’a pu se vouloir tel
qu’il l’a été en fait. Il s’est voulu représentant d’un certain état ; il
a exprimé cette représentation : ce sont deux opérations différentes,
dont la rencontre constitue une entreprise particulière, ici : la
production d’un certain nombre de livres. Ce sont ces deux « représentations »,
dont l’écart mesure en l’oeuvre ce qui est absence de l’oeuvre, qui ne peuvent
être appréciées avec les mêmes repères, parce qu’elles ne sont pas de même
nature.
Il doit donc être possible
d’interroger une oeuvre à partir d’une description fidèle, respectueuse du
caractère propre de cette oeuvre, mais qui soit autre chose qu’une nouvelle
exposition de son contenu, sous la forme d’une systématisation par exemple.
Car on ne peut décrire, rester dans l’oeuvre, on s’en aperçoit bien vite, que
si on décide en même temps d’aller au-delà : par exemple pour mettre en
évidence ce qu’elle est obligée de dire pour dire ce qu’elle voulait dire,
parce que non seulement l’oeuvre aurait voulu ne pas le dire (c’est une autre
affaire), mais certainement parce qu’elle ne l’a pas voulu dire. Il n’est donc
pas question d’introduire une explication historique plaquée sur l’oeuvre de
son extérieur. Il faut montrer au contraire une sorte d’éclatement à l’intérieur
de l’oeuvre : ce partage, l’inconscient qu’est pour elle l’histoire qui se
loue à partir de ses bords, et qui la déborde, est son inconscient dans
la mesure où il la possède ; c’est pourquoi il est possible de faire le
chemin qui va de l’oeuvre possédée à ce qui la possède. Encore une fois, il ne
s’agit pas de doubler l’oeuvre d’un inconscient, mais de déceler dans ce geste
même qui l’exprime ce qui n’est pas elle. Alors, l’envers de ce qui est écrit,
ce sera l’histoire.
Aussi c’est dans l’oeuvre
elle-même qu’on ira chercher les motifs d’en sortir : à partir de la
question explicite, et de la réponse qui lui est effectivement donnée, – la
forme de la question étant lisible dans cette réponse –, on pourra bien poser
la question de la question, et non l’une à part de l’autre. Une telle
tentative est pleine de surprises : on s’aperçoit que pour chercher le
sens de l’oeuvre, – non celui qu’elle se donne, mais celui qui la tient – on
dispose, en recourant à l’oeuvre même, d’un matériel déjà préparé, d’avance
investi par la question qu’on va lui poser. Les vraies résistances sont ailleurs,
dans le lecteur pourrait-on dire : elles n’empêchent pas que l’objet soit
tout prêt pour l’enquête qui n’était certainement Pas prévue, car l’oeuvre,
c’est absurde de le dire encore, ne dit pas ce qu’elle ne dit pas. S’il en est
ainsi, on sera tout à l’opposé d’une interprétation, au sens courant du mot, ou
d’un commentaire. qui double le sens d’un autre sens, finalement identique au
premier : une interprétation chercherait des prétextes, mais
l’explication ici proposée trouve son objet tout prêt, et se contente
d’en donner une idée vraie.
On arrivera donc pour prendre un
exemple précis, étudié plus loin, à ceci[20] :
le « problème » de Jules Verne se dissocie de lui-même en deux
questions. L’important est que cet éclatement en deux termes reste lui-même
intérieur au problème, et lui laisse donc toute sa cohésion : on ne
cherchera pas à trouver deux Jules Verne, par exemple, ou à préférer un Jules
Verne à d’autres possibles. Ce problème, parce qu’il s’agit d’un objet
littéraire, est cristallisé dans ce qu’on peut appeler un thème, qui est, dans
sa forme abstraite : la conquête de la nature ; dans la réalisation
idéologique qui lui donne la forme d’un motif : le voyage, ou
encore Robinson (qui paraît bien être l’obsession idéologique de Verne, puisqu’il
est présent, ne serait-ce qu’au titre d’une allusion dans presque tous ses
livres). Ce thème pourra être étudié à deux niveaux différents :
1. Utilisation du thème : et
d’abord les aventures de sa forme, qui contiennent d’ailleurs, même si la
rencontre des mots est épisodique, la forme de l’aventure. On sera alors amené
à se poser les problèmes de l’écrivain au travail.
2. Sens du thème : non un
sens qui existe en lui-même, indépendamment de l’oeuvre. Mais le sens que le
thème prend effectivement à l’intérieur de l’oeuvre.
Première question : l’oeuvre naît d’un secret à traduire.
Deuxième question : elle se réalise en révélant son
secret.
La simultanéité des deux questions
définit une rupture, infiniment proche, indéfiniment différente de la
continuité. C’est cette rupture qu’il faut étudier.
On a beaucoup parlé jusqu’ici de
ce qui se passait en l’oeuvre ; on a parlé aussi de ses limites :
peut-être est-on retombé ainsi dans les métaphores spatiales pourtant dénoncées
par ailleurs.
Il faut préciser que la limite
n’est pas un intermédiaire, le lieu d’un Passage, d’une communication entre
l’intérieur et l’extérieur, ou d’un échange chronologique entre un avant et un
après (l’oeuvre en elle-même d’abord, l’oeuvre pour les autres ensuite) :
cette limite n’est pas une séparation, le front sur lequel s’établit une
indépendance, mais le moyen d’une autonomie.
Ce point est très important, car
il nous évite de tomber dans une idéologie empiriste de l’intériorité :
l’oeuvre se fermant sur la chaude intimité de ses secrets, agençant ses
éléments pour leur donner l’organisation suffisante d’un tout achevé et centré,
toute critique alors est immanente.
Il faut supprimer ces images de la
rêverie critique, et voir que l’oeuvre n’a pas d’intérieur, pas d’extérieur :
ou plutôt, son intérieur est comme un extérieur, exhibé, éclaté. Ainsi elle est
livrée à l’oeil qui la fouille comme une dépouille, mieux comme un écorché.
Le ventre ouvert : car c’est pour elle une fermeture de se montrer
ainsi. Ce qu’elle ne dit pas, elle le montre d’un signe qui ne peut être entendu,
mais qu’il faut voir. Ainsi la critique, allégoriquement, combine
l’usage de l’ouïe et de la vue : ce qui ne peut être entendu, il faut
savoir l’identifier du regard. Une fois de plus il apparaît que l’oeuvre ne
s’adresse pas à qui la lit de façon simple, mais complexe.
En particulier, il est essentiel
de comprendre que l’œuvre n’est pas comme un intérieur qui serait globalement
en rapport avec un extérieur : ainsi sont apparues toutes les méprises
de l’explication causale.
Ceci nous permet très simplement
de résoudre la question des énoncés idéologiques
séparables[21]
présents en
l’oeuvre, bien qu’ils semblent appartenir à un niveau différent de l’énoncé. Il
ne s’agit pas de pans rapportés, élaborés sur un autre terrain que celui de la
production de l’oeuvre et transportés tels quels en elle. Ces énoncés ne sont
pas seulement introduits en l’oeuvre : mais remaniés par elle, ils
prennent un sens différent de celui qu’ils avaient au départ, et deviennent véritablement
des éléments de l’oeuvre.
Le discours de l’oeuvre, par sa
linéarité obstinée, institue une certaine forme de nécessité : il avance,
se poursuit, inéluctablement, dans le cadre que lui donnent ses limites. Cette
ligne n’est fragile qu’en apparence : rien ne permet de l’interrompre, de
la changer, de lui donner l’accompagnement d’un autre discours, d’où elle
recevrait cette étoffe qui semble lui faire défaut. Le
texte est installé dans sa minceur systématique : rien à faire pour le
sortir de lui-même, ou pour le confronter à lui-même dans la recherche d’une
épaisseur vraie. A moins de tomber dans l’illusion normative, au livre tel
qu’il est présenté, il n’y a évidemment pas un mot à ajouter ;
rien qui se prête à la correction.
Cependant, il n’est pas question
qu’on lui applique un regard soumis, c’est-à-dire aveuglé. Il faut le voir
précisément tel qu’il est : ne suffit plus une fidélité mécanique, que
définit seulement la conformité. Il est facile alors de le trouver profond :
comme une énigme
ou comme un masque, derrière lequel se dissimule une obsédante présence ;
ce qui est encore une façon de représenter le texte comme une surface lisse et
décorative, trompeuse dans sa perfection. Si le problème est ainsi posé, pour
connaître l’oeuvre, il faut arracher le masque, ou déduire sa nécessité :
montrer qu’à travers l’écriture, c’est le discours lui-même qui est perverti ;
définitivement, montrant et masquant, s’offrant et se dérobant, lui-même ou un
autre.
Cependant, cette idée d’une vérité
ou d’un sens cachés reste bien pauvre en enseignements, indigente, trompeuse
pardessus tout : dans l’échange qu’elle propose entre le fond et la
superficie, il n’y a finalement qu’une abstraite inversion qui, laissant le
problème inchangé, en bouscule seulement les termes. Alors, dans sa
transparente facticité, il apparaît que le discours de l’oeuvre dit autrement
la même chose. Penser l’oeuvre à partir du couple d’opposés réalité-apparence,
c’est renverser l’illusion normative pour tomber dans l’illusion interprétative :
remplacer la ligne apparente du texte par une vraie ligne qui se trouverait placée
derrière la première. Ainsi on institue l’image d’un espace du texte (c’est
l’espace en lequel se joue cet échange), d’une profondeur ; mais cette
nouvelle dimension n’est que la répétition de la précédente : cette
profondeur est le produit d’un dédoublement, idéologiquement fécond, stérile
théoriquement (puisque, plaçant seulement l’oeuvre en perspective, il
ne nous instruit pas véritablement sur ce qui la détermine).
Mais le livre n’est pas comme une
forme qui cacherait aussi simplement un fond. Le livre ne cache rien, ne
retient, ne garde aucun secret : il est tout entier lisible, offert
à la vue, livré. Cependant, ce don n’est pas facile à recevoir, et ne
s’accommode guère d’un accueil spontané. Bavarde d’un silence tenace, l’oeuvre
ne se donne pas simplement à voir telle qu’elle est : elle ne saurait tout
dire en même temps ; elle n’a d’autre moyen que son discours étalé
pour réunir, pour recueillir ce qu’elle dit. Comme on l’a vu (Envers et Endroit :
mais il ne faut
pas confondre voir et comprendre), la ligne du texte se parcourt en plus d’un sens ; en
elle fin et commencement sont inextricablement mélangés. D’autre part,
contrairement à ce qu’on pourrait, en la suivant seulement, penser, cette
ligne n’est pas unique, mais organisée suivant l’arrangement d’une réelle
diversité. L’oeuvre littéraire ne peut, par nécessité de sa nature, dire une chose
à la fois mais deux au moins, qui s’accompagnent et se mêlent sans qu’on doive
les confondre. Sa forme est donc complexe : la ligne de son discours plus
épaisse qu’il ne paraît à première vue, est chargée de réminiscences, de
repentirs, de reprises, et aussi d’absences ; et l’objet de ce discours,
lui aussi, multiple, n’est pas replié sur lui-même dans un parfait redoublement,
mais déployé au contraire dans ces mille faces qui sont autant de réalités
séparées, discontinues, hostiles. Ce discours, loin de dire, ou de ne pas
dire, une chose qui serait son secret, s’échappe à lui-même, ne
s’appartient plus, tendu comme il l’est entre toutes ces déterminations
opposées.
Plutôt que sur sa profondeur
mythique, il faut donc interroger l’oeuvre sur sa réelle complexité. Prise dans
les limites d’une stricte diversité, celle-ci est ainsi soumise à une exigence
essentielle : pour dire une chose, il faut qu’elle en dise en même temps
une autre, qui n’est pas nécessairement de même nature ; elle joint en les
liens d’un texte unique plusieurs lignes différentes, impossibles à partager :
il n’est pas question de séparer ce qui se suit nécessairement, mais d’en faire
voir l’agencement. Ce que l’oeuvre dit, ce n’est pas l’une ou l’autre de
ces lignes, mais leur différence, leur contraste, ce creux qui les sépare et
qui les lie.
Ceci peut être vu sur un exemple
élémentaire. La stylistique permet d’identifier certains des problèmes que
doit résoudre l’écrivain quand il est placé devant certains choix, particuliers
et décisifs : entre le passé défini et le passé composé, entre le récit à
la première personne et le récit à la troisième personne, pour ne prendre que
les situations les plus simples. Ces choix peuvent être expliqués : mais
avant d’être ainsi justifiés, il faut qu’ils soient effectués. Or l’activité
de l’écrivain n’est ni seulement ni directement « régie » par des
lois stylistiques, définies pour elles-mêmes : bien au contraire, c’est
elle qui détermine ces lois. L’écrivain n’est pas quelqu’un qui « fait de
la stylistique », le sachant ou ne le sachant pas : son oeuvre n’a
pas le statut d’une stricte application. L’écrivain rencontre certains
problèmes spécifiques auxquels il apporte, en écrivant, une solution : au
contraire de ceux que pose la stylistique, ces problèmes, et la solution qui
les constitue effectivement, ne sont jamais simples. Toujours l’écrivain doit
résoudre plusieurs problèmes à la fois, à des niveaux différents : aucun
choix ne va jamais par lui-même. Interpréter, c’est justement réduire l’explication
à l’identification d’un seul de ces choix : telle est la simple démarche
appliquée par Sartre, dans un texte célèbre, à l’Etranger de Camus[22].
Une explication véritable porte toujours sur une réalité composée, où se
rencontrent nécessairement plusieurs déterminations ; elle ajuste les
effets de lois appartenant à des régions différentes de la réalité. C’est
pourquoi dans le tissu de l’oeuvre on rencontre toujours des trous, des
contradictions, sans lesquels il n’existerait pas. Alors il faut dire que le
mouvement du texte est systématique, mais que jamais, il ne peut être ramené à
l’institution d’un système simple et complet.
Une des raisons essentielles de
cette complexité est que l’oeuvre ne vient jamais seule : elle est
toujours déterminée par l’existence d’autres oeuvres, qui peuvent appartenir à
d’autres secteurs de la production ; il n’y a pas de premier livre, ni de
livre indépendant, absolument innocent : la nouveauté, l’originalité, en
littérature comme ailleurs, se définissent toujours par des rapports. Ainsi le
livre est-il toujours le lieu d’un échange : son autonomie et sa cohérence
se paient du prix de cette altérité, qui peut être aussi, à l’occasion, une
altération.
Lire véritablement, sachant lire
et sachant ce que c’est que lire, c’est ne rien laisser échapper de cette
multiplicité. Surtout, au-delà du dénombrement des éléments qui la constituent,
c’est voir, plutôt qu’un lien, une harmonie ou une unité, qui sont autant de
déformations et d’idéalisations, la raison de son procès. Il ne s’agit pas,
encore une fois, de percevoir une structure latente, pour laquelle l’œuvre
manifeste serait comme un indice, mais de constituer
cette absence, autour
de laquelle se noue une réelle complexité. Alors peut-être pourront être
exorcisées les formes d’illusion qui ont retenu jusqu’ici la critique
littéraire dans les liens de l’idéologie : illusion du secret, illusion
de la profondeur, illusion de la règle, illusion de l’harmonie. Décentrée,
exposée, déterminée, complexe : reconnue comme telle, l’oeuvre risque de
recevoir sa théorie.
Juin 1966.
QUELQUES CRITIQUES
1. Lénine, critique de Tolstoï.
Marx
et Engels n’ont cessé de se préoccuper de la production littéraire ou
artistique. Sans cesse ils la mentionnent, lui empruntent des exemples
(références, indices ou bien objets à critiquer). Pourtant ni l’un ni l’autre
n’a consacré d’étude suivie aux problèmes de l’art. Ils y font allusion, les
étudient en passant (Eugène Sue dans la Sainte Famille), jettent
les bases d’une réflexion théorique (Introduction à la critique de
l’économie politique) mais sans la développer. Ils ont donc
manifesté pour ce sujet un intérêt constant, sans cependant l’avoir jamais
traité de façon autonome. Si bien qu’au début de notre siècle – si l’on excepte
l’oeuvre de Plékhanov et les essais de Lafargue sur
l’Art et la vie sociale – il n’y avait d’une esthétique marxiste que le projet,
maintes fois affirmé, jamais encore réalisé.
On
sait pourtant qu’il faillit bien l’être, par Marx lui-même qui avait décidé de
réserver le temps que le Capital achevé lui laissait à une étude sur
Balzac. Marx et Engels se tenaient au courant de l’essentiel de ce qui
« se faisait » en littérature. S’ils n’ont rien bâti sur cette
information sans cesse complétée, c’est qu’ils n’en ont pas eu le temps. Ils
ont dû consacrer ce qu’on pourrait appeler leur existence théorique à élaborer
scientifiquement les principes de la lutte du prolétariat. Le monde de la
littérature se rattache à ces préoccupations, mais indirectement ; ainsi dut-il être provisoirement sacrifié.
C’est
pourquoi les écrits que Lénine consacra à Tolstoï, dans les dernières années de
la vie de l’écrivain et au moment de sa mort, constituent, dans l’histoire du
marxisme scientifique, une oeuvre exceptionnelle. C’est la première
fois, et l’une des
rares, qu’un dirigeant politique et théoricien scientifique traite complètement
un problème littéraire, sous une forme démonstrative, dans certaines limites.
En effet il ne s’agit pas d’un livre, dans lequel un problème serait
complètement développé comme l’est par exemple celui de la méthode scientifique
dans Matérialisme et empiriocriticisme, mais d’une série d’articles de
circonstance, écrits entre 1908 et 1911 qui reprennent, sous des aspects
différents une même question (Léon Tolstoï, miroir de la révolution russe) ;
il ne s’agit pas non plus d’une suite organisée, dans laquelle seraient
traités les éléments successifs d’un problème : la répartition est en
apparence plus arbitraire (en fait plus nécessaire), puisqu’il s’agit de la reprise
du même article, où c’est la même chose finalement qui est dite, mais sous
une forme assez variée pour que les six articles ne puissent être lus
qu’ensemble.
Ils seront étudiés de cette façon,
comme un texte unique, sans qu’on cherche à faire de distinctions entre les
différents états du texte cette étude nous apprendrait beaucoup sans
doute sur l’évolution de la pensée politique de Lénine dans ces trois
années, mais peu finalement sur Tolstoï lui-même. Disons seulement que le
premier article (1908) dégage l’actualité de l’œuvre de Tolstoï, alors
que le dernier (1911) insiste sur le fait que l’ère du tolstoïsme est désormais
passée (l’année 1905 « a mis un terme historique au tolstoïsme »).
La première caractéristique de ces
textes, c’est qu’ils sont le produit d’un travail politique, et non
littéraire ou théorique : d’où leur présentation (au jour le jour :
à mesure que le besoin politique se manifeste de les renouveler). Lénine n’a
pas choisi de donner à sa réflexion sur Tolstoï la forme qu’il donnera à
Matérialisme et Empiriocriticisme, dont le sens est politique aussi, mais
d’une façon moins immédiate (de là la forme de livre). La série « Tolstoï,
miroir... » correspond à l’activité de Lénine
dans les années 1908-1911 ; elle la suit rigoureusement, et
n’aurait pas été écrite si elle ne s’était directement rattachée à la
réflexion politique que Lénine poursuivait par ailleurs. Cette période (qui
est le temps de l’esthétique léniniste), c’est celle qui suit la
révolution de 1905, et que Lénine consacre à ajuster l’activité du parti
social-démocrate aux conditions nouvelles créées par l’année 1905. La tâche
théorique immédiate est donc de caractériser l’année 1905, de savoir
pourquoi elle inaugure un temps nouveau.
L’année 1905 est un tournant dans
l’histoire du parti : elle termine une autre période, dont il est possible
et nécessaire de donner la définition générale. Les années 1905-1910 sont
consacrées à ce retour théorique sur la période démocrate bourgeoise
(1861-1905) qui s’accomplit dans la révolution « paysanne » de
1905 : ce retour n’est pas un détour, il est la tâche politique du
moment ; sans lui, il serait impossible de fixer de nouveaux objectifs,
adaptés à la période qui vient de commencer. Il s’agit de montrer que l’échec
de la révolution paysanne a un sens positif (qu’elle a fait apparaître quelque
chose de nouveau) : c’est dans le mouvement de cette démonstration que
s’introduit Tolstoï. Lénine veut montrer que l’oeuvre de Tolstoï n’a pas une
valeur transhistorique (donc, en fin de compte, idéologique), mais qu’elle ne
prend son sens que si on la rapporte justement à la période 1861-1905, qui a produit
l’oeuvre et l’idéologie tolstoïennes. C’est en ce sens que Tolstoï mérite
d’être appelé « miroir de la révolution russe » (il s’agit de la
révolution paysanne de 1905 bien sûr). De même, les années 1908-1911 ont
produit la critique tolstoïenne : la contribution de Lénine à
l’esthétique marxiste est liée à l’élaboration du socialisme scientifique. Des
articles littéraires peuvent apparemment servir à cette élaboration. Lénine a
donc découvert, en certaines circonstances bien déterminées, une nouvelle
fonction de la critique littéraire, en lui donnant sa place dans l’activité
théorique générale. Ecrire sur Tolstoï, sur des romans, ce n’est ni un
divertissement ni un détour : il ne s’agit pas seulement de rendre
hommage à un grand homme, mais de rendre à la production littéraire son
vrai rôle, au moment où elle pouvait le tenir. Théorie esthétique et théorie
politique sont étroitement liées ; et la réflexion de Lénine sur Tolstoï
avait des prolongements pratiques :
« Plus d’une
fois j’ai entendu Vladimir Ilitch dire que nous
devions examiner avec soin toute l’oeuvre de Léon Tolstoï et, à côté de
l’édition académique complète, éditer beaucoup de ses récits, articles,
extraits, en brochures et petits livres séparés, et les diffuser par centaines
de milliers d’exemplaires, partout, aussi bien parmi les paysans que parmi les
ouvriers. »
(Bontch-Brouévitch,
cité dans : Lénine, Sur la littérature et l’art, Editions Sociales,
p.211).
Projet
qui prend tout son sens, si on le rapporte à l’idée, de plus en plus dominante
dans la pensée de Lénine, d’une politique (non d’une administration)
culturelle. Lénine nous donne donc l’image complète à sa manière, et la
première image de ce que pourrait être une critique engagée. Il mérite aussi
d’être appelé miroir de la critique.
·
Ainsi
la tendance générale qui caractérise la méthode critique de Lénine est que
l’oeuvre littéraire n’a de sens que par son rapport avec l’histoire ;
c’est-à-dire qu’elle apparaît dans une période historique déterminée et ne peut
en être séparée. Elle tire de cette période ses traits distinctifs, mais elle
permet aussi de la caractériser (cf. Sur la littérature et l’art, page
78, la note, concernant l’écrivain populiste Engelhardt :
une étude scientifique de l’économie peut s’appuyer sur le témoignage des
oeuvres littéraires). Entre l’oeuvre et l’histoire il y a donc un rapport
nécessaire, qui apparaît au départ comme réciproque.
Interpréter
l’oeuvre par son rapport à l’histoire, cela prend donc un sens très
précis : il faut dégager, c’est-à-dire limiter, la période historique à
laquelle l’oeuvre correspond, mettre en évidence deux formes de cohérence, deux
unités, l’une littéraire, l’autre historique. Il ne faudrait pas croire qu’on
résout le problème en disant : cette période coïncide avec la vie de
l’auteur, au moins avec sa vie d’écrivain. Même si c’est le cas, il
reste à construire cette période, c’est-à-dire à montrer qu’elle constitue un
ensemble historique, déterminé par certaines tendances convergentes. De toute
façon, ce qui est dit dans une oeuvre littéraire ne correspond pas nécessairement
au temps de son auteur : le rapport d’une œuvre à la réalité historique ne
se réduit ni à la spontanéité ni à la simultanéité ; certains écrivains
se rattachent à des tendances secondaires de leur époque, ou à des survivances
d’époques révolues ; de façon générale, on peut dire qu’un écrivain est
toujours en retard sur le mouvement historique, ne serait-ce que parce qu’il en
parle toujours après coup : plus il s’occupe de choses qui lui sont
proches (matériellement), plus il éprouve de difficultés à écrire. La
question : à quelle période se rattache un écrivain ? n’est donc pas une question simple.
La
réponse ne va pas de soi. C’est, méthodiquement, la première question de la
critique scientifique.
Effectivement
une grande partie des articles de Lénine est consacrée au développement de
cette question. L’époque du tolstoïsme va de la réforme de 1861 à la révolution
de 1905 :
« Appartenant surtout à l’époque
qui va de 1861 à 1904,
Tolstoï a incarné dans ses oeuvres, avec un relief
extraordinaire (comme artiste, comme penseur et comme prédicateur) les traits
historiques particuliers de la première révolution russe » (p. 127).
« L’époque à laquelle appartient Tolstoï et qui
s’est reflétée avec un relief remarquable dans ses oeuvres d’art géniales
comme dans sa doctrine, s’étend de 1861 à 1905 » (p. 143).
Il
faut noter la précision : surtout ; elle indique que le
rapport de Tolstoï à « son » époque n’est pas immédiat : il doit
être soigneusement déterminé. En effet, cette époque, qui correspond à une
grande période de l’histoire russe, possède des caractéristiques complexes. Ses
traits particuliers résultent de la combinaison d’influences diverses, qui
font que cette histoire peut être décrite à plusieurs niveaux, en fait, à quatre
niveaux différents.
Bien
que la réforme de 1861 marque en droit le terme de la période féodale, la
période suivante conserve les caractères essentiels de l’économie féodale.
L’aristocratie foncière a toujours un rôle prépondérant dans les campagnes,
rôle qui a même été renforcé, ou au moins prolongé, par la réforme. Elle garde
en fait la direction de l’Etat, dont la structure n’a pas été modifiée.
Survivance du servage, prépondérance de l’Etat féodal : la Russie après
1861 reste « la Russie du propriétaire foncier » (p. 127).
Pourtant
cette permanence d’une structure économique et politique est purement
apparente : elle définit une réalité précaire, une actualité, qui est
justement en train de se défaire. La période 1861-1905 peut être aussi décrite
comme la « dislocation » de la vieille Russie patriarcale : on
met alors l’accent sur le bouleversement de l’ordre antérieur et sur la
constitution d’un ordre nouveau (cf. p. 144). L’effondrement de tout un
système économique, social, politique, qui se manifeste dans le fait
caractéristique sans cesse rappelé, de la fuite vers les villes, correspond au
développement accéléré du capitalisme. La Russie bourgeoise, à travers
cette révolution, est en train de se fabriquer.
Mais
l’élément dominant dans le domaine politique, c’est la protestation paysanne,
qui est une révolte à la fois contre les survivances féodales[23]
et contre « le capitalisme en marche ». Cette révolte, nécessairement
inadéquate puisqu’elle ne sait pas contre quoi
elle se dresse, de quels moyens elle peut disposer (p. 123), n’a de succès
provisoire que dans la mesure où elle reste dirigée par la bourgeoisie, dont
elle garantit les intérêts fondamentaux, et qu’elle aide à liquider ce qui
reste de la Russie féodale. En particulier, elle emprunte ses moyens
idéologiques à la bourgeoisie : ce sera l’aventure populiste. La Russie paysanne
ne vient sur le devant de l’histoire qu’engagée dans une alliance
nécessairement provisoire, sur la base d’un compromis aveugle (p. 127-128). De
là une idéologie contradictoire[24]
(perpétuellement balancée entre la protestation et la renonciation) et comme
aboutissement : la révolution ratée de 1905, dont Lénine dit qu’elle
porte tous les traits de l’histoire dans les campagnes telle qu’elle vient de
s’accomplir. Cette collusion des masses paysannes et des intérêts capitalistes
va donner à toute cette époque, qui n’a d’unité que par son caractère
transitoire, le rôle d’un intermède. En 1905 déjà, dans L’organisation du
parti et la littérature de parti, Lénine écrivait :
« La révolution n’est pas encore terminée. Si le
tsarisme est déjà incapable de vaincre la révolution, la révolution n’est pas
encore capable de vaincre le tsarisme » (p. 86).
Ce
mouvement du pas encore au déjà, qui pourrait caractériser la
structure paysanne de cette période, on le retrouve à tous les moments
de la description de Lénine : « ... l’époque postérieure à la
réforme, mais antérieure à la révolution » (p. 129). Ou encore :
« ... tous ces millions d’hommes qui haïssaient déjà les
maîtres de la vie actuelle, mais qui n’étaient pas encore parvenus à la
lutte consciente... » (p. 135). (C’est Lénine qui souligne).
La
révolution de 1905, « la grande révolution russe », qui sera une
révolution paysanne, gardera ce caractère intermédiaire, et provisoire :
c’est en l’expliquant que Lénine parvient à montrer qu’elle a un sens positif.
Pourtant
toutes ces explications sont incomplètes, car elles laissent de côté un
quatrième « terme » qui n’apparaîtra en personne qu’à la fin de cette
période, pour prendre un caractère dominant dans la période suivante : il
s’agit du prolétariat. Ce qui se passe en Russie de 1861 à 1905, tant dans la
Russie féodale que dans la Russie bourgeoise et dans la Russie paysanne, prend
tout son sens si on sait que c’est à ce moment que se constitue la classe
ouvrière et son parti, produits de la dislocation des campagnes par le
développement capitaliste :
« La révolution de 1905 l’a entièrement
confirmé : d’une part, le prolétariat a pris, en tant que force
indépendante, la tête de la lutte révolutionnaire, en créant un parti social-démocrate
ouvrier... » (p.
49 : A propos de Herzen).
« La période de 1862 à 1904 a été justement
une époque de transformation violente en Russie : l’ancien état de choses
s’écroulait pour toujours aux yeux de tous, et le niveau ne faisait que
s’ordonner, tandis que les forces sociales travaillant à cette transformation
se manifestaient pour la première fois en 1905 seulement, sur une large échelle, à
l’échelle nationale, par une action de masse ouverte, dans les domaines les
plus divers » (p.
146).
La
Russie, féodale en apparence, était en train de devenir une Russie bourgeoise.
La révolution paysanne s’accomplissait en fait dans une révolution ouvrière.
1905 marque le moment où la classe ouvrière peut prendre un rôle dirigeant :
cette année marque donc le terme d’une période historique, qui est aussi le
terme historique du « tolstoïsme ».
Une
analyse scientifique de la période exige qu’on tienne compte de tous ces
termes. La première chose à faire est donc de les identifier : il
ne faut surtout pas les confondre, prendre les intérêts d’une classe pour ceux
d’une autre, ce qui fausserait complètement l’explication, et engagerait l’action
politique dans une voie condamnée. Ces quatre termes, qui correspondent à l’influence
de quatre classes différentes, sont distincts ; toute la difficulté vient
de ce que, sans être sur le même plan, ils prennent, chacun à sa manière, une
égale importance. On peut dire aussi bien que le rôle dirigeant dans cette
période est tenu par l’aristocratie foncière (qui détient encore le pouvoir),
par la bourgeoisie (qui conquiert dans l’économie la place déterminante), par
les masses paysannes (qui mènent le mouvement de protestation sociale), par la
classe ouvrière (qui est en train de s’organiser). Suivant qu’on met l’accent
sur l’un ou l’autre de ces termes, on donne de la période une explication
différente : ces différences sont surtout sensibles dans les descriptions
de cette période que nous a laissées la littérature russe. En schématisant un
peu, on pourrait dire que la Russie de Dostoïevski reste essentiellement
féodale ; celle de Tchekhov est marquée par l’ascension de la bourgeoisie ;
celle de Tolstoï, comme on le verra, par l’esprit paysan ; celle de Gorki,
par « l’institution » du prolétariat urbain. Mais il est évident qu’une
analyse véritablement scientifique doit tenir également compte de tous ces
aspects, entre lesquels, si elle se doit d’établir des rapports (en dégageant l’essentiel
de ce qui ne l’est pas), elle ne peut se permettre de choisir.
Aussi,
parler d’une Russie féodale, d’une Russie bourgeoise, d’une Russie paysanne et
d’une Russie prolétarienne, n’est qu’un artifice de langage. Caractériser la
période, montrer ce qui en fait l’unité, c’est montrer que ces termes sont
inséparables, que l’un ne va pas sans l’autre : ce qui est essentiel, c’est
leur rapport, leur combinaison. On ne peut se contenter de dégager des
structures partielles : il faut encore montrer comment elles s’agencent en
une structure d’ensemble.
Il
y a conflit ouvert entre les masses paysannes et l’aristocratie foncière, et
aussi entre la classe ouvrière et la bourgeoisie capitaliste. Entre ces deux
conflits il y a paradoxalement contradiction, parce qu’ils ne peuvent se
dérouler isolément, mais doivent au contraire s’appuyer sur des termes intermédiaires.
La paysannerie est obligée d’emprunter les moyens de sa lutte à la bourgeoisie,
et la lutte du prolétariat ne peut aboutir que s’il parvient à s’unir aux
masses paysannes. Celles-ci, de par leur situation historique, sont donc nécessairement
amenées sans le savoir, à jouer un double jeu : en reprenant les formes
bourgeoises de revendication politique, elles se mettent objectivement aux
côtés de la bourgeoisie :
« Cette masse, – surtout la paysannerie – a montré
pendant la révolution combien grande était sa haine de l’ancien état de
choses, combien vivement elle ressentait tout le poids du régime actuel,
combien vaste était son désir irrésistible de s’en débarrasser et de trouver
une vie meilleure » (p. 135), 1910.
« La révolution de 1905 l’a entièrement
confirmé : ... d’autre part, les paysans révolutionnaires (les « troudoviks » et l’« Union paysanne »), qui
luttaient pour toutes les formes d’abolition de la grande propriété foncière, y
compris « la suppression du droit de propriété privée sur la terre »
ont combattu justement en patrons, en petits entrepreneurs » (p. 49, article
sur Herzen), 1912.
Les
masses paysannes ne sont donc pas seulement dans un état d’esprit, mais surtout
dans une situation contradictoire au moment où le conflit prend une
forme ouverte, elles se rangent aux côtés de la bourgeoisie, alors que leur
lutte contre la propriété est nécessairement aussi une lutte contre le
capitalisme. Ce qui caractérise l’époque, ce sont donc moins les conflits réels
qu’une collusion fondamentale, qui repose sur une contradiction latente
(contradiction économique, politique et idéologique). La structure globale de
la période pourrait donc être articulée autour de cette contradiction
principale, mais non immédiatement apparente (et qui n’est pas non plus la
seule contradiction, ou la forme générale de la contradiction).
Mais
l’aboutissement de cette période, la révolution de 1905, montre le caractère
provisoire de cette structure, et aussi que la lutte contre le féodalisme et la
lutte contre le capitalisme ne peuvent aboutir que si elles sont menées ensemble,
dans un esprit nouveau, et suivant les formes d’organisation encore inédites
(le parti social-démocrate qui, à partir de ce moment seulement, montre qu’il
est capable de diriger la lutte). Alors, sur un même front, la classe ouvrière
entraînant avec elle les masses paysannes, la lutte politique contre l’Etat
féodal et la lutte économique contre la société capitaliste pourront être
menées ensemble.
·
L’étude du tolstoïsme n’est
possible que sur la base de cette analyse (dont on a évidemment donné seulement
les grandes lignes). Etudier l’œuvre de Tolstoï, cela consiste à montrer quels
rapports elle entretient avec la structure historique ainsi déterminée.
Il est manifeste que l’œuvre de Tolstoï
ne contient pas une telle analyse : ce qu’elle prétend nous apprendre sur
son époque, et ce que son analyse nous apprend effectivement sur elle, cela ne
peut être confondu. Le rapport de Tolstoï à l’histoire peut nous paraître
évident dès l’abord ; mais il n’est pas spontané (sinon dans les termes d’une
fausse spontanéité). Il reste d’une certaine façon caché. Ceci ne veut pas
dire, par exemple, que Tolstoï n’a rien compris à son époque : il nous en
donne bien une certaine idée, qui n’est pas a priori fausse, mais qui
doit être une idée partielle. Lénine dira : Tolstoï nous donne sur l’histoire
un certain « point
de vue » (cf.
particulièrement, p. 135).
Ceci nous donne un premier aperçu
de la situation de l’écrivain. Il est bien engagé dans le mouvement
de son époque, mais engagé de façon telle qu’il ne peut nous en donner une vue
complète. Il ne le peut : s’il le faisait, il ne serait plus un écrivain,
mais se définirait par un nouveau rapport au savoir et à l’histoire. L’écrivain
n’est pas là pour dégager la structure complète d’une époque : il doit
nous en donner une image, un aperçu privilégié, qui, en droit, n’est pas
remplaçable par un autre. Ce privilège lui vient de sa place dans la société,
où il existe sous deux formes, comme individu et comme écrivain. Le rôle de l’écrivain,
si on peut dire, est de « faire vivre » la structure historique en la
racontant. Un point de vue veut être faux politiquement, il garde une certaine
valeur littéraire : après la révolution, dans un article joyeux (« Un
livre de talent », 1921 ; p. 183 et sq.), Lénine montrera, sans
tellement d’ironie, qu’il peut y avoir de bons écrivains réactionnaires. Si
Tolstoï est un meilleur écrivain que Gorki, ou l’inverse, cela doit tenir à des
raisons purement « littéraires » (ce point, très difficile, sera
étudié plus tard), mais non au rapport de la littérature à l’histoire :
tout ce qu’on peut dire c’est que l’oeuvre de Gorki correspond plutôt à la
période qui suit 1905, et « convient » donc mieux que celle de Tolstoï
aux lecteurs de cette période. Un écrivain ne peut nous intéresser que s’il
nous apporte sur son époque[25]
un certain savoir (Lénine dit par exemple que le mérite des écrivains
populistes c’est qu’ils nous apprennent beaucoup sur la vie dans les
campagnes), mais ce savoir n’est pas nécessairement le même que celui du
lecteur. La place de l’écrivain lui confère donc un certain nombre de droits :
notamment le droit à l’erreur.
Il faut à présent déterminer cette
place : la structure historique globale, précédemment dégagée, ne
détermine vraiment l’oeuvre de Tolstoï que si elle nous permet aussi de rendre
compte de son point de vue particulier. Le point de vue de Tolstoï comme
individu est déterminé par son origine sociale : le comte Tolstoï
représente spontanément, si on peut dire, l’aristocratie foncière. Mais comme
écrivain, c’est-à-dire comme producteur d’une oeuvre et d’une doctrine (nous
verrons que ces deux aspects doivent être dissociés), il acquiert une certaine
mobilité à l’intérieur du schéma de la société : il reçoit un statut de
personne déplacée. Dans son oeuvre, Tolstoï inaugure un rapport inédit (pour
lui) à l’histoire de son temps, en prenant appui sur une idéologie qui n’est
pas « naturellement » la sienne[26] :
celle des masses paysannes. Ses idées sur la société russe d’après la réforme
ne sont pas celles d’un comte propriétaire : Tolstoï s’est donné une
doctrine, le « tolstoïsme », qui appartient en propre à une autre
classe de la société. D’après Gorki, Lénine disait : « C’est qu’avant
ce comte il n’y avait pas un moujik authentique dans la littérature » (p.
212).
Ce comte qui a l’âme d’un moujik
(entendons : les modes de pensée d’un moujik, ce que Lénine appelle encore
« l’asiatisme paysan ») est ainsi, à travers l’échange d’idées
qui l’habite, au centre du conflit manifeste de son époque.
De ce rapport particulier, mais
non strictement individuel, à la structure de la société, la doctrine reçoit
son caractère, plutôt que contradictoire, incomplet. Tolstoï saisit bien les
caractéristiques de son époque, mais par un certain biais, avec toutes les
insuffisances impliquées par son point de vue : il voit que son temps est
le temps du bouleversement, mais il ne peut dégager l’ordre
qui préside à ce désordre. Sensible aux conséquences du développement capitaliste
(qui remet complètement en question les données de l’existence du comte comme
du moujik), il est incapable de caractériser le pouvoir de la bourgeoisie, d’autant
plus menaçant dans son oeuvre qu’il s’y manifeste sourdement[27].
Tolstoï est incapable aussi d’appréhender la constitution d’un ordre
prolétarien, qui est le second terme du conflit latent. Présent à l’histoire,
Tolstoï l’est surtout par ses absences : le développement matériel des
forces lui est complètement obscur. Le « point de vue » est davantage
déterminé par ce qu’il cache que par ce qu’il donne positivement à voir. Ces
limitations caractérisent évidemment l’époque autant que la structure
fondamentale : il ne servirait à rien de connaître le rapport des forces,
si on ne savait en même temps comment les forces particulières s’engagent dans
ce rapport ; tous ces « engagements » contribuent à la définition
du rapport. La fragmentation des points de vue, qui détermine une série de
rapports partiels au schéma général de l’époque, engendre les idéologies
particulières : différentes assurément par leur contenu, mais également
réactionnaires dans leur forme (l’idéologie du prolétariat ne prendra un autre
caractère qu’à partir du moment où elle sera organisée scientifiquement, dans
le cadre de l’action du parti social démocrate). En résumé, une période
historique ne produit pas une idéologie spontanée, mais une série d’idéologies
déterminées par le rapport global des forces ; chaque idéologie se
définit donc par l’ensemble des pressions exercées sur la classe qu’elle
représente.
Par
« un revirement dans toute sa conception du monde », Tolstoï
introduit dans la littérature « le point de vue du naïf paysan patriarcal »
(p. 133). Ainsi, Tolstoï a produit une oeuvre, et cette oeuvre lui appartient
en propre : pour l’étudier, il convient de ne la confondre avec aucune
autre ; mais cette oeuvre s’appuie sur une doctrine qui, fondamentalement,
appartient à d’autres.
C’est par leur intermédiaire que l’œuvre de Tolstoï se
définit historiquement :
«... Cette époque qui avait dû enfanter la doctrine de
Tolstoï, non pas comme phénomène, individuel, non pas comme un caprice ou un
désir d’originalité, mais comme idéologie des conditions d’existence dans
lesquelles se sont trouvés en fait des millions et des millions d’hommes
pendant un certain laps de temps » (p. 146).
Le
rapport de Tolstoï à l’histoire de son temps n’est pas directement déterminé
par sa situation individuelle : il passe par le détour, par la médiation d’une
idéologie particulière, terme commun sur lequel le rapport peut s’établir.
Entre l’oeuvre de Tolstoï et le processus historique qu’elle « reflète »
(nous pouvons conserver ce terme, provisoirement), il y a l’idéologie des
masses paysannes. Ce serait donc une grave erreur d’interpréter le « tolstoïsme »
comme une doctrine originale (c’est justement ce que feront les critiques
bourgeois en 1910). L’écrivain n’est qu’en apparence l’auteur de l’idéologie
contenue par son oeuvre ; en fait cette idéologie s’est constituée
indépendamment de lui. On la trouve dans ses livres,
comme il l’a lui-même trouvée
dans la vie. L’originalité de l’oeuvre de Tolstoï devra
donc être cherchée ailleurs que dans cette idéologie qui n’avait pas besoin de
lui pour exister : les écrivains ne sont pas là pour fabriquer des
idéologies.
L’oeuvre
littéraire devra donc être étudiée dans un double rapport : rapport à l’histoire ;
rapport à une idéologie de cette histoire. On ne peut la réduire à l’un ou l’autre
de ces termes. Effectivement, dans l’oeuvre de Tolstoï, on pourra retrouver
les contradictions de son époque, et les défauts qu’implique son rapport
partiel (le point de vue) aux contradictions. C’est en ce sens que Lénine peut
dire : l’oeuvre de Tolstoï reflète les conditions, certaines des
conditions, qui l’ont vu naître. C’est pourquoi Lénine peut nommer Tolstoï :
« miroir de la révolution russe ».
Pourtant,
avec ce titre, l’analyse ne fait que commencer. L’oeuvre de Tolstoï, on l’a vu,
ne peut être réduite
à l’idéologie qu’elle contient ; il doit y avoir en
elle autre chose[28].
A côté de la
doctrine, il faut donc dégager un autre terme, sans lequel l’oeuvre ne pourrait
exister comme rapport : confondre ces deux termes, c’est justement le
procédé aveuglant de la critique bourgeoise. L’idéologie n’a de place dans le
livre que parce qu’elle est confrontée à des moyens strictement littéraires :
il faut donc poser le problème de la mise en forme, qui n’est pas celui d’une
traduction mécanique (d’ailleurs pour traduire, il faut disposer au départ de deux
langues :
sans quoi on pourrait les appliquer l’une sur l’autre). Faire des romans (par
exemple) avec de l’idéologie, cela implique une certaine idée de ce que c’est
qu’un roman, définie par des normes qui ne soient pas idéologiques (la critique
bourgeoise, même, et surtout, quand elle met en avant l’idée de la littérature
pure, de l’art pour l’art, utilise précisément des normes idéologiques ;
et quand elle s’occupe de littérature « engagée », c’est pour opérer
une réduction analogue à l’idéologie). Si une idéologie est toujours par
quelque côté, comme on vient de le voir, incomplète, peut-être les formes
littéraires ont-elles, à leur manière, de quoi la
compléter. L’oeuvre
littéraire ne peut être qu’artificiellement dissociée de son contenu
idéologique : c’est le premier point de la démonstration de Lénine ;
mais cela implique qu’elle puisse d’une certaine façon en être distinguée.
Lénine nous donne l’idée de cette distinction, quand il dit, à propos de Gleb Ouspensky : « Avec
sa connaissance parfaite de la paysannerie (entendons : des problèmes
paysans et de l’esprit paysan) et son grand talent d’artiste qui
pénétrait jusqu’au fond des choses » (p. 77). C’est cette idée de « grand
talent d’artiste » qu’il faut maintenant tirer au clair.
Mais la distinction, dont la
nécessité est ainsi imposée, reste confuse. L’oeuvre détiendrait son contenu
idéologique, non plus seulement à partir d’un point de vue idéologique, mais
par le travail d’une forme spécifique : cette forme, qui est le « talent »
de l’écrivain, et qui permet de séparer les « bons » écrivains d’avec
les moins « bons » et les mauvais, consiste en une certaine façon de « percevoir »
le processus historique, et les motivations idéologiques. On dira : le
grand écrivain est celui qui nous propose de la réalité une « perception »
aiguë. Mais cette notion de « perception » pose bien des problèmes :
on ne saurait évidemment la confondre avec celle de savoir théorique ; ce
que l’écrivain sait de la réalité ne se confond pas avec l’explication
scientifique que le parti marxiste donnera de cette réalité, précisément parce
que l’écrivain use de moyens qui lui sont propres. On pourrait dire que le
savoir de l’écrivain est un savoir implicite, ignorant de sa portée et de ses
raisons : mais il ne s’agit plus alors d’un savoir, s’il est vrai que
celui-ci ne peut être reconstitué à partir de ses traces. On ne peut dire non
plus qu’il s’agit d’un savoir idéologique (appréhendé et transmis par le moyen
d’une idéologie), s’il est vrai que la littérature doit être définie à part de
l’idéologie avec laquelle elle débat. Même si la « perception »
littéraire pouvait être définie comme l’analogue d’un savoir, comme une certaine façon
de savoir, il
faudrait pouvoir dire sur quoi porte ce savoir : sur une appréhension idéologique
de la réalité ou sur la réalité elle-même ? Dans le premier cas, la
littérature n’aurait qu’une fonction d’information (elle transmet des
matériaux idéologiques) ; dans le deuxième cas, elle ne serait qu’un
réceptacle de données matérielles. Quand il cherche, par exemple, à savoir
comment l’oeuvre du populiste Engelhardt (« peintre
de la vie rurale ») pourrait être utilisée, Lénine dit (p. 78) qu’il faut
soigneusement distinguer en elle : la doctrine (une certaine manière de
voir les choses, de les interpréter) et les données (éléments de réalité,
reproduits par une observation perspicace) ; et, comme la doctrine est
inadéquate aux données, la structure de l’œuvre est contradictoire. La fonction
de la littérature comme telle, ce qui reste de l’oeuvre si on en omet tout ce
qui, en elle, est emprunté à l’idéologie, serait-elle de produire des
observations, distinctes de la doctrine, et possédant le privilège de
constituer les éléments d’un savoir véritable ?
« rendre comme
base de jugements sur les campagnes les données et les observations apportées
par Engelhardt... cela serait non seulement
intéressant et instructif, mais constituerait un procédé légitime pour un
chercheur économique. Si les savants se fient au matériel des enquêtes, aux
réponses et aux témoignages d’un grand nombre de propriétaires, souvent
partiaux, peu compétents, n’ayant pas élaboré une conception
qui tienne, ne fondant leurs opinions sur rien de solide, pourquoi ne pas se
fier aux observations rassemblées durant onze années par un homme doué d’un
esprit d’observation remarquable, d’une sincérité absolue, d’un homme qui a
parfaitement étudié ce dont il parle ? » (Note de la p. 78).
En
faisant une telle suggestion, qui fonde l’utilisation scientifique des textes
littéraires, Lénine substitue à l’écrivain l’observateur scientifique qui peut
se trouver en lui. Le livre n’existe plus alors qu’en transparence, et les
moyens proprement littéraires de sa mise en oeuvre seraient « un remarquable
bon sens », « une façon simple et directe de caractériser la réalité »,
et, comme il le dit plus loin, de « la mettre impitoyablement à nu »
(pp. 78-79). L’écrivain « de talent » est un « impitoyable
observateur » : c’est cette notion qui doit nous arrêter ; une
observation pour être vraie n’a pas besoin d’être impitoyable : on voit
mal comment une telle observation directe pourrait, sans être transformée,
servir d’objet pour un savoir théorique ; on voit mal aussi comment une
telle observation pourrait être donnée dans le livre.
Si
le livre offrait des éléments directement utilisables pour une information
scientifique, c’est qu’en lui se trouveraient certaines données spontanées qui
correspondraient immédiatement au réel. Ainsi serait facilement résolu le
problème posé par la lettre à Gorki de 1908 : comment une couvre
littéraire peut-elle être « juste » à partir d’une doctrine fausse ?
Parce que la censure de la doctrine laisse passer quelques souvenirs réels,
avec lesquels elle débat. On comprend ainsi que puisse exister un réalisme
réactionnaire (cf. p. 183 et sv., à propos d’Avertchenko) :
les rêves idéologiques restent visités par la réalité qu’ils voudraient
détruire. Mais cette idée d’une reproduction mécanique de la réalité est
ambiguë : toute la théorie du savoir que Lénine élabore par ailleurs la
conteste. L’idée d’une présence fantomatique du réel au livre (le livre hanté
par le réel) a bien le caractère fantastique d’une illusion.
Le
livre ne peut accéder directement à la réalité historique : entre elle et
lui s’interpose une série d’écrans ou d’intermédiaires. On a vu que l’idéologie
(une idéologie) apportait une première médiation ; on a vu aussi qu’entre
l’idéologie et le livre s’instaurait un nouveau rapport : il serait
absurde, et purement tautologique, de dire que ce rapport se fonde sur la
présence d’éléments de réalité. Le livre n’est pas un reflet direct du réel et
il n’y a donc pas un spontanéisme de la signification (ce point sera plus
longuement développé par la suite) ; il apparaît à l’occasion d’une double
série dialectique :

C’est
le quatrième terme que nous cherchons à présent à identifier (en demandant ce
qu’il y a de spécifiquement littéraire dans le livre) : il ne sert à
rien, pour résoudre la question, de le confondre avec le premier.
C’est
dire que l’analyse d’une oeuvre littéraire ne peut pas se contenter des
concepts scientifiques qui servent à décrire le processus historique, ni de
concepts idéologiques. Il lui faut de nouveaux concepts qui permettent de
rendre compte de ce qu’il y a de littéraire dans le livre. C’est sur ce point
que Lénine semble le plus démuni, et pauvre justement en concepts (mais ne nous
inquiétons pas, la critique bourgeoise est encore plus pauvre que lui :
justement, elle ne dispose que de concepts idéologiques). Quand il veut
caractériser ce regard spécifique, impitoyable, que l’écrivain porte sur la
réalité historique et sur l’idéologie, Lénine dit : c’est un artiste de
grand talent, un peintre incomparable, il a su rendre avec un grand relief... ;
ainsi à propos du livre de John Reed : « Il donne un tableau exact et
extraordinairement vivant... » (p. 182). C’est « parce que Tolstoï
est un grand écrivain » qu’il a su mieux qu’un autre... Nous en sommes au
même point que lorsque Engels écrivait :
« Un roman à tendance socialiste remplit parfaitement
sa mission quand, par une peinture fidèle des rapports réels, il détruit les
illusions conventionnelles sur la nature des rapports, ébranle l’optimisme du
monde bourgeois, contraint à douter de la pérennité de l’ordre existant, même
si l’auteur n’indique pas de solutions, même si le cas échéant il ne prend pas
ostensiblement parti. » (Sur la littérature et l’art, p.
314).
L’écrivain
incarne, exprime, traduit, reflète, rend... : ce sont tous ces
termes, inégalement inadéquats, qui font à présent problème. Il n’est pas sûr que ce problème
soit différent du précédent.
Il faut reprendre complètement l’analyse
de ces textes critiques, d’un nouveau point de vue : pour le moment nous
disposons d’une explication de l’oeuvre de Tolstoï, complète à sa manière,
complète dans les limites de son insuffisance. Nous savons ce que nous irons
chercher dans l’oeuvre de Tolstoï : son rapport à l’histoire ;
mais nous ne savons pas comment une telle étude peut être menée, ni sur
quoi pratiquement elle s’applique. Tout se passe, comme si, dans l’interprétation
qui vient d’être proposée, on avait éliminé l’oeuvre au bénéfice de son
contenu : on a rendu compte de tout, sauf des livres de Tolstoï et de leur
nature propre. Savoir ce qu’il y a dans l’oeuvre de Tolstoï, ce n’est pas la
même chose que savoir de quoi elle est faite.
Il faut donc dégager ce qui, dans
l’entreprise de Lénine, permet de rendre compte du travail de l’écrivain. Cette
nouvelle description est évidemment séparée de la première pour des raisons de
commodité : mais elle lui est en fait mêlée. Les articles sur Tolstoï
introduisent un certain nombre de concepts importants, qui, élucidés et
justifiés, pourraient être les concepts de base d’une critique scientifique.
Tout le problème est que Lénine utilise ces concepts, mais qu’il ne pose pas
le problème de leur justification théorique ; il les pratique, avec
une grande sûreté, mais sans les relier à une théorie de la littérature, comme
il le fera au contraire pour les concepts de la critique scientifique (Matérialisme
et Empiriocriticisme). Apparus dans le champ de la théorie politique
(les articles de Lénine sont, on l’a vu, essentiellement politiques), ces
concepts de critique littéraire peuvent cependant être étudiés hors du champ de
leur usage politique. Même si la pratique était juste dans des circonstances
données, pour être étendue à d’autres circonstances, il faut qu’elle passe par
le détour de la théorie. C’est ce détour qu’il faut essayer de faire à présent.
Les concepts critiques dans
lesquels s’est cristallisée essentiellement l’efficacité de ces articles sont
ceux de miroir, de reflet, et d’expression. Lénine nous
dit, et c’est cela sa définition de la littérature : l’oeuvre est un miroir.
La proposition rappelle immédiatement certain miroir à la promenade qui sert d’allégorie
rituelle pour désigner une littérature réaliste. Mais le nom du miroir, pour
Lénine, renvoie à un concept et non à une image. Il doit donc être cerclé au
moins par une définition. En effet, une précision vient aussitôt, qui dit que
la « chose » n’est pas là pour elle-même : « On ne peut
tout de même pas appeler miroir d’un phénomène ce qui, de toute évidence, ne le
reflète pas de façon exacte.» (p. 121). Le miroir n’est donc miroir qu’en
apparence ; au moins il miroite d’une façon qui n’appartient qu’à lui. Il
ne s’agit donc pas de n’importe quelle surface réfléchissante, où n’importe
quoi viendrait, dans le geste d’un reflet, directement se reproduire. Plutôt
qu’à la facile idée d’une déformation, c’est à celle d’une fragmentation de l’image
que pense Lénine. Le miroir serait-il un miroir brisé ?
En effet le rapport du miroir à l’objet
qu’il réfléchit (la réalité historique) est partiel : le miroir
opère un choix, sélectionne, ne réfléchit pas la totalité de la réalité qui
lui est offerte. Ce choix ne s’opère pas au hasard, il est caractéristique, et
doit donc nous aider à connaître la nature du miroir. Nous savons déjà les
raisons d’un tel choix : par son rapport personnel et idéologique à l’histoire
de son temps, Tolstoï ne peut avoir d’elle qu’une vue incomplète. En
particulier, nous savons qu’il est incapable de la saisir comme phase
révolutionnaire : ce n’est donc pas parce qu’il reflète la révolution,
qu’il mérite d’être appelé miroir de la révolution. Si l’oeuvre est un
miroir, ce n’est certainement pas par la vertu d’un rapport manifeste à la
période « reflétée ». Tolstoï ne l’a « manifestement pas
comprise » et s’en est « manifestement détourné » (p. 121).
Ce qu’on verra dans le miroir de l’oeuvre n’est pas exactement ce que Tolstoï,
lui-même et comme représentant idéologique, a vu. L’image de l’histoire dans le
miroir ne sera donc pas un reflet au sens strict d’une reproduction. D’ailleurs
nous savons qu’une telle reproduction est impossible. Que l’époque soit en
elle-même reconnaissable à travers l’oeuvre de Tolstoï ne prouve pas que
Tolstoï l’ait véritablement connue. Tolstoï est donc dans le même
rapport à son miroir (au moins dans un rapport analogue) que certains ouvriers
de la révolution à leur époque : ils ont participé à la révolution de
façon immédiate, et leur rôle a pu être efficace mais sans qu’ils en sachent ni
la portée, ni les raisons (p. 122).
Cela s’explique d’abord par le
fait que la révolution est un phénomène complexe : il n’y a pas un
simple conflit, mais une lutte définie par la multiplicité de ses
déterminations (voir l’analyse précédente) ; le processus historique se
déroule à la fois sur plusieurs plans, et se noue de bien des façons. Il est
donc possible d’y participer par une seule de ses parts, en restant
immédiatement étranger au reste (mais cette étrangeté est, comme on va le
voir, purement apparente). Dans la « grande révolution » il y a un
élément paysan qui est même le plus manifeste. C’est par lui que Tolstoï et son
oeuvre se situent dans l’histoire : « Tolstoï a dû refléter quelques-uns
au moins des côtés essentiels de la révolution » (p. 121). Mais il s’agit
justement d’un élément ; le rapport immédiat est nécessairement incomplet,
non seulement par son contenu, mais dans sa forme même. Tous ceux qui ont tenu
une place dans cette révolution, et qui n’y a eu une place ?, sont entrés
dans un rapport immédiat avec l’un au moins des éléments de la situation ;
mais ce rapport n’était immédiat qu’en apparence ; il était nécessairement
déterminé en fait par l’ensemble de la situation. Les notions d’élément de
la situation, de part prise à la situation, seraient donc trompeuses, si
elles devaient nous conduire à une analyse mécanique. L’élément de
reflet, qui se donne comme immédiatement fidèle, dépend en fait, puisqu’il est
déterminé par sa place dans la structure complexe, de toutes les influences
qui s’exercent sur lui, non seulement à court mais à long terme. Sa présence
positive importe moins alors que le fait qu’il est comme creusé de l’extérieur,
parce que son insertion suppose le détour par toutes les conditions qui l’ont
indirectement suscité. Peut-être l’oeuvre est-elle un miroir, parce que
justement elle enregistre le reflet comme un reflet partiel, parce qu’elle
reflète une réalité incomplète, puisque saisie au niveau de ses seuls éléments,
et son privilège serait que, pour y parvenir, elle n’a pas besoin de faire
effectivement le détour par l’ensemble des conditions ; elle en montre seulement
la nécessité, qui peut être lue en elle. A la critique scientifique de faire
une telle lecture. Si le miroir peut nous faire voir cela, c’est qu’il n’est
pas là pour reproduire mécaniquement des images, nécessairement aveugles (et qui
méritent seulement d’être dénoncées), ni pour tenir le rôle d’un instrument de
connaissance (la connaissance a ses instruments, qui lui suffisent) : il
est un irremplaçable révélateur. La fonction de la critique est alors
de nous aider à déchiffrer les images dans le miroir.
C’est donc dans la forme du
reflet, telle qu’elle apparaît dans le miroir, que doit être cherché le secret
du miroir : comment fait-il pour montrer, à défaut de démonstrations, la
réalité historique, de telle façon que sans en dénoncer les aveuglements
il les rende visibles ?
Le concept de miroir prend donc un
sens nouveau si on le complète par l’idée d’analyse (qui définit le caractère
partiel du reflet). Mais cette idée d’analyse est elle-même ambiguë, parce qu’elle
tend à représenter la réalité comme le produit mécanique d’un montage. Il faut
l’interpréter de telle façon qu’elle ne dissipe pas la complexité réelle. De
fait, il ne suffit pas de dire qu’à travers le miroir la réalité apparaît dans
sa fragmentation : l’image donnée par le miroir est elle-même fragmentée.
C’est par sa propre complexité que l’image évoque les stratifications réelles.
L’oeuvre de Tolstoï n’est pas une oeuvre homogène : elle n’a pas la
continuité, la limpidité, le caractère insécable que nous suggère l’image
du reflet ; elle n’est pas d’un seul tenant. La percevoir ainsi, ce serait
l’idéaliser, refuser de la comprendre, cela même à quoi s’essaie la
critique libérale et bourgeoise (p. 147). Nous retrouvons l’idée que le miroir
n’est pas une simple surface réfléchissante : l’oeuvre de Tolstoï
est elle-même composée d’éléments. Et, de même, que, d’après Freud, le rêve
pour être interprété doit être au préalable décomposé en ses éléments
constituants, Lénine nous dit que l’oeuvre littéraire ne peut être étudiée qu’ainsi,
non au point de vue d’une illusoire totalité, mais dans sa nécessaire et
réelle division.
Pour se reconnaître dans l’oeuvre
de Tolstoï comme dans un miroir, le révolutionnaire doit donc se garder des
trahisons de la critique réactionnaire et de la critique libérale. Il faut qu’il
sache reconnaître dans l’oeuvre de Tolstoï ce qui est miroir, au lieu d’essayer
de la reprendre tout entière à son compte, ce qui n’est jamais qu’une
profession de foi politique ou idéologique, pour laquelle l’oeuvre littéraire
sert seulement de prétexte. Pas plus qu’elle n’est un reflet global, l’oeuvre
de Tolstoï n’est un reflet élémentaire, simple lui aussi, complet dans sa
figure particulière. En face de la complexité du processus historique, il faut
savoir dresser la complexité du livre.
« Ce n’est pas
dans du métal, ni dans un bloc, ni sans alliage, qu’est coulée la grande figure
de Tolstoï. Et tons ces admirateurs bourgeois « ont honoré en se levant »
sa mémoire, non pas justement parce qu’il était « d’un seul tenant »,
mais justement parce qu’il ne l’était pas » (p. 141).
Le jugement bourgeois sur Tolstoï
n’est pas, en effet, le résultat d’une incompréhension, ou d’une ignorance. Il
s’agit d’une méprise significative. La lecture bourgeoise de l’oeuvre de
Tolstoï est un des produits de cette oeuvre ; elle est un indice, qui nous
permet dès le début d’apprécier son déséquilibre.
La première chose à faire est donc
de distinguer soigneusement dans l’oeuvre de Tolstoï le double héritage, celui
qu’il faut rejeter, et celui qu’il faut présenter, entre lesquels il n’y a pas
de synthèse possible (cf. p. 137), « ce qui, en Tolstoï, exprime ses
préjugés et non sa raison, ce qui en lui appartient au passé et non à l’avenir »
et « dans son héritage, ce qui ne sombre pas dans le passé, ce qui
appartient à l’avenir ». « Cet héritage, le prolétariat russe le
recueille et l’étudie » (pp. 130-131). Tout ceci est par soi-même
révélateur. Il apparaît en 1910 que Tolstoï a légué à la fois un héritage
bourgeois et un héritage prolétarien ; or, d’après ce que nous savons
déjà, Tolstoï n’est ni un écrivain bourgeois, ni un écrivain prolétarien, mais
un écrivain paysan. A travers la multiplicité de ses usages possibles, son
oeuvre apparaît comme décentrée, dépouillée de ses caractères propres,
n’entretenant qu’un rapport dérobé avec elle-même. Cette division à l’intérieur
de l’oeuvre, c’est aussi celle que marque en elle la présence, comme en
enclave, de l’idéologie :
« C’est cette
transformation rapide, pénible, violente de tous les anciens fondements de
l’ancienne Russie qui s’est reflétée dans les oeuvres de Tolstoï artiste et
dans les conceptions de Tolstoï penseur » (p. 133).
« En étudiant
les oeuvres d’art de Léon Tolstoï, la classe ouvrière apprend à mieux connaître
ses ennemis, tandis qu’en voyant clair dans la doctrine de Tolstoï, le peuple
russe tout entier devra comprendre en quoi a consisté sa propre faiblesse, qui
l’a empêché d’accomplir jusqu’au bout l’oeuvre de son affranchissement » (p.
135).
Nous savions déjà qu’il ne fallait
pas confondre l’oeuvre de Tolstoï, en tant qu’elle est une oeuvre littéraire,
avec l’idéologie tolstoïenne qui ne lui appartient pas, mais qui est née sur
de tout autres terrains ; mais cette indication prend un sens nouveau :
à l’intérieur de l’oeuvre s’institue entre elle-même et son contenu
idéologique un rapport de contestation, et non plus seulement de contiguïté.
Ainsi, à travers le fait qu’elle s’adresse à la fois à différents publics (nous
venons d’en voir un nouvel exemple : l’oeuvre littéraire appartient à la
classe ouvrière quand la doctrine est un moyen de compréhension pour le peuple
russe tout entier, p. 135), nous retrouvons toujours la même idée : l’oeuvre
littéraire est, dans ses profondeurs, dissymétrique. Il y a plusieurs miroirs,
et les images qu’ils proposent ne sont pas dans le prolongement l’une de l’autre.
Le livre, dans sa multiplicité d’éclats, renvoie plus d’une lumière.
Toute la difficulté est de ne pas
interpréter cette multiplicité, par exemple en donnant à l’oeuvre un caractère
équivoque. Allons tout de suite à l’exemple essentiel ; Lénine écrit dans
son premier article (en 1908) :
« Aussi faut-il
juger les contradictions dans les opinions de Tolstoï, non du point de vue du
mouvement ouvrier contemporain et du socialisme contemporain (un tel jugement
est, certes, nécessaire, pourtant il ne suffit pas), mais du point de vue de la
protestation contre le capitalisme en marche, contre la ruine des masses
dépouillées de leurs terres, protestation qui devait venir de la campagne
patriarcale russe » (p. 123).
Deux ans plus tard, dans son
second article, il écrit :
« Aussi n’est-il
possible de porter un jugement exact sur Tolstoï qu’en se plaçant au point de
vue de la classe qui, par son rôle politique et sa lutte lors du premier
règlement de ces contradictions, lors de la révolution, a prouvé sa vocation
de chef dans le combat pour la liberté du peuple et pour l’affranchissement des
masses exploitées, prouvé son attachement indéfectible à la cause de la démocratie
et ses capacités de lutte contre l’étroitesse et l’inconséquence de la démocratie
bourgeoise (y compris la démocratie paysanne) ; ce jugement n’est possible
que du point de vue du prolétariat social-démocrate » (p.
129).
L’opposition est manifeste, au
point de paraître gênante au premier abord : Lénine nous propose en fait
de porter sur Tolstoï « deux jugements exacts », l’un qui prend appui
sur le point de vue même par lequel se définit le regard de Tolstoï, l’autre
qui, déniant à l’œuvre sa fausse intériorité, l’exhibe par le biais d’une
confrontation décisive. Rien ne nous permet de choisir entre ces deux
entreprises qui ne s’opposent finalement qu’à travers leur équivalence, leur
rapport nécessaire. Tolstoï s’annonce à nous comme écrivain, justement par ce
pouvoir qu’a l’oeuvre d’opérer en elle une variation précise : précise,
parce qu’elle se dérobe à toute accusation d’ambiguïté. Le glissement des
points de vue à l’intérieur de l’œuvre de Tolstoï, ce n’est pas « ou bien,
ou bien », « on ne sait comment » : mais les
deux à la fois, exactement
situés à l’intérieur de leur conflit. Une fois de plus, nous rencontrons l’idée
d’une double lecture, mais dans un sens plus fort cette fois : puisqu’il
s’agit de deux lectures exactes. Alors l’exactitude résulte
peut-être de leur rencontre.
C’est pourquoi la vérité de l’oeuvre
de Tolstoï – et il doit bien y avoir en elle quelque chose de vrai, quelque
chose sur quoi on puisse savoir le vrai – doit être cherchée dans la présence d’un
conflit : plus précisément, on dira que le contenu de l’oeuvre de Tolstoï
a quelque chose à voir avec la contradiction. Lénine dit en effet : l’œuvre
de Tolstoï est grande parce qu’elle reflète les contradictions de l’époque.
Est-ce à dire qu’elle reflète terme à terme les éléments de la contradiction,
produisant ainsi, ou reproduisant une image de la contradiction ? Répondre
ainsi, ce serait nier l’oeuvre de Tolstoï, en tant qu’oeuvre, la dérober eu
profit d’une explication trop directement satisfaisante : il est évident
que les contradictions de l’époque sont, et doivent rester, extérieures à l’oeuvre,
parce qu’elles sont d’une autre nature. S’il y a contradiction dans l’oeuvre,
ce doit donc être un autre genre de contradiction, obéissant aux lois d’une
plus subtile transposition.
La question de la critique, telle
que la formule Lénine, s’énonce : que voit-on dans le miroir ? La
réponse dit : l’objet dans le miroir a quelque chose à voir avec la
contradiction. C’est donc, encore une fois, que le miroir ne reflète pas des choses,
auquel cas entre le reflet et son objet, le rapport s’élaborerait terme à
terme, mécaniquement. L’image du miroir est trompeuse : le miroir nous
fait seulement saisir des rapports de contradiction. Par le moyen d’images
contradictoires, le miroir représente, évoque les contradictions historiques de
la période, ce que Lénine appelle encore « les défauts et les faiblesses
de notre révolution ». Le mécanisme du miroir fonctionne donc de cette
façon :
contradictions du livre défauts historiques

Il reste à identifier ces termes,
à savoir de quelles contradictions il s’agit. Déterminer les contradictions
réelles d’une période historique, cela pose d’autres problèmes dont nous n’avons
pas à nous occuper ici. Mais quelles peuvent être les contradictions dans l’oeuvre
de Tolstoï, et quel rapport ont-elles avec les contradictions réelles ?
Lénine consacre tout le troisième
paragraphe de son premier article (p. 122) à l’énumération des contradictions
dans l’œuvre de Tolstoï (oeuvre étant pris ici au sens le plus large tout ce
que Tolstoï a fait, c’est-à-dire, aussi bien que ses livres, sa doctrine, son
influence) :
(1) artiste génial protestation

(2) critique réalisme

La première contradiction met en
rapport l’oeuvre de Tolstoï, en tant qu’elle se définit par des critères
esthétiques, et la situation réelle de Tolstoï, en tant qu’elle définit le sujet
de ses récits
(qui parle ?). Mais ce deuxième terme de la contradiction est lui-même
contradictoire, puisqu’il suppose le conflit entre la situation naturelle de
Tolstoï (son rapport de naissance à l’histoire) et sa situation idéologique (qui lui
permet de déplacer son rapport à l’histoire) ; c’est de ce conflit que
dépend la production du livre ; puisque Tolstoï n’a aucune autre raison
pour changer son rapport à l’histoire que de devenir un écrivain, et puisque sa
prédication reste essentiellement une prédication par le livre. La première
contradiction est donc entre le livre lui-même et les conditions (contradictoires)
de sa production. La deuxième contradiction, qui reste la même – énoncée sous
trois formes différentes, définit le contenu même de l’oeuvre. La
contradiction attaque le livre de l’intérieur et de l’extérieur.
Ces contradictions sont « criantes »,
c’est-à-dire qu’elles sont assez apparentes pour ne pas construire en l’oeuvre
l’architecture d’un secret. Pourtant elles ne sont pas manifestes : l’oeuvre
de Tolstoï nous en parle sans les dire. Elles sont dans l’oeuvre, mais
pas au titre d’un de ses contenus explicites ; à ce titre, sont présentes
seulement quelques contradictions réelles (par exemple : la
contradiction entre la violence politique et la comédie de justice, dénoncée
par Tolstoï). Les contradictions structurent l’ensemble de l’oeuvre en la
formant sur le modèle d’une disparité fondamentale[29].
Ces contradictions définissent l’oeuvre
de Tolstoï, puisqu’elles lui donnent à la fois ses limites et son sens – et ce
sens ne se conçoit, qu’à partir des limites. Les limites : Tolstoï ne
pouvait avoir une connaissance complète du processus historique (et
comme sa connaissance est incomplète, il s’agit d’autre chose que d’une
connaissance). Le sens : ces limites sont nécessaires, s’il est vrai que « les
contradictions ne sont pas l’effet du hasard » (p. 123). Ce sens défini
par des limites, ce contenu qui se détermine de l’extérieur, permettent
de dire que l’oeuvre de Tolstoï est expressive, qu’elle se définit par
son rapport à autre chose qu’elle-même. Nous retrouvons, sous une forme
inverse, quelque chose que nous savions déjà : nous avions vu que l’œuvre
ne peut inclure une idéologie, qui par elle-même ne lui appartient pas, que si
elle l’installe dans un rapport de différence avec elle-même ; nous voyons
à présent que l’oeuvre ne peut exister que si elle introduit en elle ce terme
étranger qui fait éclater en elle la contradiction.
« Expression des conditions
contradictoires », l’œuvre doit donc bien, indépendamment de sa réalité
parcellaire (elle se disperse dans la multiplicité de ses termes, termes
distincts ou au moins analysables), « refléter » l’ensemble des
contradictions qui définit la situation historique comme défaut. Cet ensemble
ne se confond ni avec telle ou telle contradiction particulière (avec l’une de
celles par exemple que Tolstoï décrit directement), ni avec une contradiction
simple, générale, qui résulterait du produit de toutes les autres. C’est donc
que l’œuvre a le privilège de donner de la complexité historique une vue
complète, à sa façon : son point de vue est complètement
significatif. Nous avons vu précédemment que l’œuvre se définissait comme telle
par ce qui lui manquait, par son caractère incomplet. Nous disons à présent que
l’oeuvre est complète, c’est-à-dire qu’elle suffit à son sens. Ces deux
affirmations ne s’annulent pas ; elles se prolongent au contraire l’œuvre
n’est ‘pas en défaut par rapport à une autre oeuvre, où les manques seraient
remplis, les insuffisances corrigées ; ce sont plutôt ces absences qui, au
lieu de la réduire, la font exister, telle qu’elle ne pourrait être autrement :
irremplaçable. Le miroir est expressif autant par ce qu’il ne réfléchit pas
que par ce qu’il réfléchit. L’absence de certains reflets, ou expression, voilà
l’objet véritable de la critique. Le miroir est, par certains côtés, un miroir
aveugle : mais il est miroir aussi d’être aveugle.
En raison des conditions
contradictoires dans lesquelles elle est produite, l’oeuvre littéraire est à
la fois (et c’est cette conjonction qui nous importe) reflet et absence de
reflet : c’est pour cela qu’elle est elle-même contradictoire. Il ne faut
donc pas dire que les contradictions de l’œuvre sont le reflet des contradictions
historiques, mais plutôt les conséquences de l’absence de ce reflet ;
encore une fois nous voyons qu’entre l’objet et son « image » il ne
peut y avoir de correspondance mécanique. Expression, cela ne veut pas dire
reproduction directe (ni même connaissance), mais figuration indirecte suscitée
par les défauts de la reproduction. Ainsi l’oeuvre a un sens qui se suffit à
lui-même et n’a donc pas besoin d’être complété ; ce sens résulte de l’agencement
à l’intérieur de l’œuvre de reflets partiels et d’une certaine impossibilité de
refléter. La fonction de la critique est de le mettre au jour.
Le concept d’expression est donc
beaucoup moins ambigu que celui de reflet, puisqu’il permet de définir la
structure d’ensemble de l’oeuvre : un contraste qui repose sur une
absence. La contradiction, ou défaut, remplit l’oeuvre de Tolstoï ;
elle en dessine l’architecture générale. La dialectique dans le livre (on
se souviendra de l’idée de Brecht d’une « dialectique sur le théâtre »)
naît du rapport dialectique entre le livre et la dialectique réelle (le
processus de l’histoire). Le débat (contraste, conflit), tel qu’il apparaît
dans le livre, est lui-même un des termes du débat réel. C’est pourquoi les
contradictions dans le livre ne peuvent être celles de la réalité ; elles
en sont le produit, au terme d’un processus dialectique d’élaboration, qui fait
intervenir les moyens propres à la littérature. Tolstoï est l’interprète des
contradictions historiques. L’interprète, c’est celui qui est au centre d’un
rapport d’échange ; par son oeuvre, Tolstoï met à notre disposition l’histoire
même, mais pour ce faire, il se met (ou il est mis : c’est la même chose)
à l’intérieur du débat historique. Ainsi placé au centre de l’échange, il
explore les voies d’une économie inédite.
Il reste à comprendre comment s’opère
cette « interprétation », c’est-à-dire à connaître les termes de la
dialectique dans le livre. Entre quoi et quoi l’oeuvre de Tolstoï exhibe la
contradiction ? A cette question sont données plusieurs réponses :
entre l’idéologie (comme enclave) et l’oeuvre (définie par son rapport à la
littérature) ; entre les questions, réellement posées, et les réponses,
idéalement données ; entre les données et l’observation qui les restitue.
Mais toutes ces réponses se ramènent paradoxalement à une seule : lorsque
Lénine parle des contradictions dans l’oeuvre de Tolstoï, c’est toujours aux
contradictions de l’idéologie qu’il pense.
« Les
contradictions dans les idées de Tolstoï sont un véritable miroir des
conditions contradictoires dans lesquelles s’est déroulée l’activité historique
de la paysannerie au cours de notre révolution » (p. 124).
En même temps qu’il installe en
lui un contenu idéologique, le livre en présente la contradiction : ce
contenu n’existe qu’enrobé dans la forme d’une contestation. On comprend ainsi
qu’il y ait à la fois contradiction dans « les idées » et
contradiction entre les idées et le livre qui les présente.
Il n’est guère nécessaire d’insister
sur les contradictions dans les idées, dont la ligne est très simple.
Essentiellement, il s’agit de la conjonction et du contraste entre la
protestation véhémente et une attitude faite d’abstention ; le
tolstoïsme, déchiré entre l’accusation et l’oubli. Nous savons que cette duplicité
n’appartient pas en propre à Tolstoï, mais qu’elle est d’abord le fait « de
millions et -de millions de gens », des masses paysannes :
« ...Tolstoï se
place au point de vue du naïf paysan patriarcal, il transpose la psychologie
de ce paysan dans sa critique, dans sa doctrine. Si la critique de Tolstoï se
distingue par une telle force de sentiment, par une telle passion, si elle est
tellement persuasive, fraîche, sincère, intrépide dans son désir « d’aller
jusqu’à la racine », de trouver la cause véritable des malheurs des
masses, c’est que cette critique reflète effectivement un revirement dans les
opinions de millions de paysans qui, affranchis du servage, viennent d’accéder
à la liberté, et qui s’aperçoivent que cette liberté signifie de nouvelles
horreurs, la ruine, la mort par la faim, la vie sans abri parmi les
débrouillards des villes... Tolstoï reflète leur état d’esprit avec une
fidélité telle qu’il introduit lui-même dans ses enseignements leur naïveté,
leur éloignement de la politique, leur mysticisme, le désir de fuir le monde,
la « non-résistance au mal », les malédictions impuissantes à l’adresse
du capitalisme et du « pouvoir de l’argent ». La protestation de
millions de paysans et leur désespoir, voilà ce qui s’est fondu dans la
doctrine de Tolstoï » (p. 134).
Le miroir reflète donc terme à
terme les éléments de l’état d’esprit paysan. A travers cette image, ces termes
apparaissent comme contradictoires. Il reste à savoir quel sens cela a de
parler de contradictions idéologiques, et dans quelles conditions on a le
droit de le faire.
Si on s’interroge sur la nature de
l’idéologie en général[30],
il apparaît vite qu’il ne peut y avoir de contradiction idéologique, sauf,
bien sûr, si on met l’idéologie en contradiction avec elle-même, si on lui
porte la contradiction, dans le cadre, idéologique lui aussi, d’un
dialogue. Par définition, une idéologie sait répondre dans un débat
contradictoire puisqu’elle est faite pour cela) ; elle est là justement
pour effacer toute trace de contradiction. Ainsi, une idéologie, en tant que
telle, ne s’effondre que devant les questions réelles ; mais il faut pour
cela qu’elle ne puisse pas les entendre, c’est-à-dire qu’elle ne sache pas les
traduire dans son langage. Dans la mesure où l’idéologie est la fausse
résolution d’un vrai débat, elle est toujours adéquate à elle-même comme
réponse. Evidemment l’essentiel est qu’elle ne peut jamais répondre à la
question. Elle est complète, en ce qu’elle arrive à prolonger sans cesse son
inachèvement ; ainsi elle est toujours aussi en défaut, traquée par ce
danger fondamental qu’elle ne pourra jamais envisager en lui-même : la perte
de réalité. Une idéologie n’est fidèle à elle-même que dans la mesure où
elle reste inadéquate à la question qui lui sert à la fois de fondement et de
prétexte. La faiblesse essentielle d’une idéologie est qu’elle ne pourra jamais
reconnaître elle-même ses limites réelles : à la rigueur elle sera capable
de les apprendre d’ailleurs, dans le mouvement d’une critique radicale, non
par une dénonciation superficielle de son contenu ; la critique de l’idéologie
est alors remplacée par une critique de l’idéologique.
Il faut donc dire qu’une idéologie,
plutôt qu’aliénée ou contradictoire, est prisonnière. Mais prisonnière de quoi ?
Si on répond : prisonnière d’elle-même, on retombe dans les illusions, la
fausse contradiction. Il faut donc dire qu’elle est prisonnière de ses
limites, ce qui n’est pas la même chose, ni évident non plus. Elle est
enfermée, et son défaut est de se donner pour illimitée (c’est-à-dire :
ayant réponse à tout) à l’intérieur de ses limites. C’est pourquoi une
idéologie ne peut former un système, ce qui serait la condition de la
contradiction (il ne peut y avoir contradiction qu’à l’intérieur d’un
système structuré ; autrement il y a seulement opposition) ; elle est
une faune totalité parce qu’elle ne s’est pas donné ses limites, parce qu’elle
est incapable de réfléchir la limitation de ses limites. Elle les a reçues, mais
elle n’existe que pour oublier cette donation initiale. Ces limites imposées
qui demeurent, permanentes et définitivement latentes, sont à l’origine de la
discordance qui structure toute idéologie : entre son ouverture explicite
et sa fermeture implicite.
Ainsi l’arrière-fond idéologique,
qui donne à toutes les formes d’expression, à toutes les manifestations
idéologiques leur support réel, est-il foncièrement silencieux réticent ;
on dira : inconscient. Mais il faut insister. Cet inconscient n’est pas
une connaissance silencieuse, mais bien la complète méconnaissance de lui-même.
S’il se tait, c’est sur ce dont il n’a rien à dire. On doit donc garder à l’expression
« arrière-fond idéologique » toute son ambiguïté : elle renvoie
à cet horizon idéologique, intarissable, qui ne garde de réserve qu’en ce qu’il
ne finit jamais d’être raconté, mais aussi à ce vide sur quoi est bâti l’idéologique
même, et qui lui donne son statut. Monde construit autour d’un grand soleil
absent, une idéologie est faite de ce dont elle ne parle pas ; elle existe
parce qu’il y a des choses dont il ne faut pas parler. C’est en ce sens que
Lénine peut dire que les silences de Tolstoï sont éloquents.
A la limite, en interrogeant une
idéologie, en lui faisant passer un interrogatoire, on peut constater l’existence
de ses limites, parce qu’on les rencontre comme un obstacle impossible à
franchir ; elles sont là, mais on ne peut les faire parler. Pour savoir ce
que veut dire une idéologie, pour en exprimer le sens, il faut donc
sortir de l’idéologie ; l’attaquer de l’extérieur, dans l’effort de
donner forme à ce qui est informe ; ce qui ne signifie pas qu’on va la
décrire : ce n’est pas dans ses réponses qu’on trouvera un signe de
faiblesse, – toujours elles pourront s’agencer en un enchaînement en lui-même
irréprochable –, mais dans les questions laissées sans réponse.
Donc, lorsque Lénine nous dit que « les
idées de Tolstoï sont le miroir des faiblesses, des insuffisances... » (p.
124), cela signifie que le statut de l’image dans le miroir n’est pas purement
idéologique. Entre l’idéologie et le livre qui l’exprime, il s’est passé
quelque chose ; leur distance n’est pas de pure convenance. Alors qu’une
idéologie, en elle-même, sonne toujours plein, dérisoire et abondante, par sa
présence dans le roman, elle se met à parler de ses absences. Elle reçoit
sa mesure, en même temps qu’une forme visible. A travers le livre, en passant
par le livre, il devient possible de sortir du domaine de l’idéologie
spontanée, d’une fausse conscience de soi de l’histoire et du temps. Le livre
donne de cette idéologie une certaine image : il lui donne des contours
qu’elle n’avait pas, il la construit. Et ainsi, il la rencontre
implicitement comme un objet, au lieu de la vivre de l’intérieur, comme si c’était
dans l’intimité d’une conscience ; il l’explore (ainsi que Balzac explore
le Paris de la Comédie Humaine, par exemple), il la met à l’épreuve de
la parole écrite, de ce regard aux aguets où toute subjectivité se prend, cristallise
dans l’avènement d’une situation objective. L’idéologie spontanée (elle n’est
pas spontanée dans sa production, mais en ce que les hommes croient y accéder
spontanément), dans laquelle vivent les hommes n’est pas simplement reflétée
par le miroir du livre ; par lui elle est brisée, retournée, mise à l’envers
d’elle-même, dans la mesure où la mise en oeuvre lui donne un autre statut que
celui d’état de conscience. Dédaignant par nature le point de vue naïf sur le
monde, l’art, ou, au moins, la littérature, installent
le mythe et l’illusion dans leur rôle d’objets visibles.
L’oeuvre de Tolstoï est engagée
dans une critique sociale stérile ; mais derrière cette réponse généreuse
et vaine, demeure, mise à notre portée, une question historique qui a le privilège
d’y figurer. Ainsi l’oeuvre se détermine bien par son rapport à l’idéologie,
mais ce rapport n’est pas simplement analogique (comme le serait une
reproduction) : il est toujours plus ou moins contradictoire. Une oeuvre
se constitue contre une idéologie, autant qu’à partir d’elle. Implicitement
toujours, elle contribue à la dénoncer, au moins à en fixer les limites ;
d’où l’absurdité de toute tentative de « démystification » portant
sur les oeuvres littéraires, qui se définissent elles-mêmes par cette
entreprise.
Mais il ne faut pas dire que le
livre inaugure un dialogue avec l’idéologie : ce qui serait la pire façon
de se prendre à son jeu. Au contraire, sa fonction est de présenter l’idéologie
sous une forme qui ne soit pas idéologique. Pour reprendre la distinction
classique entre forme et contenu, dont l’emploi ne
saurait pourtant être généralisé, on peut dire que l’oeuvre a un contenu
idéologique, mais qu’elle donne à ce contenu une forme spécifique. Même si
cette forme est elle-même idéologique, il y a, par la vertu de ce redoublement,
un déplacement de l’idéologie à l’intérieur d’elle-même ; ce n’est pas l’idéologie
qui réfléchit sur elle-même, mais par l’effet du miroir, en elle est introduit
un manque révélateur, qui fait apparaître différences et discordances, ou une
disparité significative.
Ainsi peut être mesuré l’écart qui
sépare l’œuvre d’art d’un, savoir véritable (une connaissance scientifique)
mais qui aussi les rapproche, dans leur commune distance à l’idéologie. La
science supprime l’idéologie, elle l’efface ; l’oeuvre la récuse, en se
servant d’elle. Si l’idéologie peut être présentée comme un ensemble de
significations, un ensemble non systématique, l’œuvre propose une lecture de
ces significations, en les agençant comme des signes : le rôle de la
critique est de nous apprendre à lire ces signes.
·
Ainsi semble épuisé le sens du
concept de miroir : en lui se rencontrent les reflets, qui prennent forme
sur le fond d’une surface aveugle : comme les couleurs, à l’occasion, prennent
en un tableau sur la toile. Lénine nous apprend qu’il n’est pas si simple
de regarder dans les miroirs : il a entrepris de porter sur eux un regard
rigoureux.
Dans l’addition à la Lettre sur
les Aveugles, Diderot nous parle de l’une d’elles, demoiselle de Salignac : « Elle faisait quelquefois la
plaisanterie de se placer devant un miroir pour se parer, et d’imiter toutes
les mines d’une coquette qui se met sous les armes. Cette petite singerie était
d’une vérité à faire éclater de rire. » Sur ce rire, il vaut mieux fermer
les yeux. S’il s’agit d’un jeu, on peut se demander qui est joué, du
miroir qui répond, ou de celui qui croit voir l’aveugle parce qu’il considère
son reflet. Mais, dans ce tour, celle qui ne voit pas mène à coup sûr :
proche de son image, elle la dirige. De la même, nous apprenons : « Quand
elle entendait chanter, elle distinguait des voix brunes et des voix blondes. »
La nuit fait éclater le regard et le brave : elle lui substitue une plus
sûre vue. « A l’approche de la nuit, elle disait que notre règne allait
finir et que le sien allait commencer. » Il reste à savoir si la nuit, cette
« reine », triomphe des images, les fait disparaître ou les préserve ;
les connaît-elle seulement ? Ainsi la Lettre sur les Aveugles, avec
cette fois le célèbre Saunderson, nous introduit
nécessairement à une science des reflets. « Je lui demandai ce qu’il
entendait par un miroir : une machine, me répondit-il, qui met les choses
en relief loin d’elles-mêmes, si elles se trouvent convenablement placées par
rapport à elle. C’est comme ma main qu’il ne faut pas que je pose à côté d’un
objet pour le sentir. »
« Une machine qui met les
choses en relief loin d’elles-mêmes » : le miroir donne des choses
une nouvelle mesure ; il les approfondit en d’autres qui ne sont plus tout
à fait le même objet. Il prolonge le monde : mais aussi le saisit, le gonfle,’l’arrache.
En lui, la chose à la fois s’accomplit et se sépare : disjecta
membra. Si le miroir construit, c’est dans
le mouvement inverse de celui d’une genèse : loin d’épanouir, il casse. C’est
de cette déchirure que sortent les images. Par elles illustrés, le monde et
ses pouvoirs apparaissent et disparaissent, défigurés au moment même où ils
commencent à faire figure ; d’où la peur enfantine devant les miroirs, d’y
voir autre chose, quand c’est toujours la même.
C’est en cela que la littérature
peut être appelée miroir : en déplaçant les choses, elle garde leur
reflet. Elle projette sa surface mince sur le monde et sur l’histoire. Elle les
traverse, elle les fend. A sa suite, dans son sillage, se lèvent les images.
Décembre 1964.
2.
L’analyse littéraire, tombeau des structures.
La critique littéraire se donne
comme objets des oeuvres appartenant au domaine de la littérature : ces
oeuvres sont aussi manifestement des oeuvres de langage. Ainsi, cette activité
se distingue expressément des autres formes de critique artistique : les
expressions « langage musical », « langage pictural » sont
manifestement métaphoriques ; même si ces oeuvres ne sont pas sans
entretenir des rapports avec le langage en général, le mot rapport
doit être entendu
en son sens strict : le rapport suppose une différence, une distance
initiale entre les termes qu’il relie. Ni la peinture, ni la musique ne sont
des langues ; la matière qu’elles travaillent n’a rien à voir avec le
langage tel qu’il a été scientifiquement défini par la linguistique :
seule entre toutes les formes d’expression artistiques, la littérature est
directement en rapport avec le langage, même si elle n’est pas non plus
elle-même un langage. Le langage est bien la matière
oeuvrée par les écrivains : la critique littéraire qui a pour programme d’élaborer
un certain savoir sur ces œuvres de langage (non oeuvres du langage, produits
du langage) a donc le devoir, et le droit, de s’appuyer sur une science du
langage, qui relève du domaine de la linguistique. A cette science, elle
demandera, non seulement de lui enseigner d’hypothétiques règles du langage,
mais surtout de donner une réponse à la question : qu’est-ce que le
langage ? Alors seulement elle pourra envisager de répondre à
sa question :
comment une oeuvre
(cette oeuvre) est-elle faite ? On aura à se demander pourquoi la question
critique rompt formellement avec celle de la linguistique, et
ne demande pas : qu’est-ce que la littérature ?
Mais les termes de cette
obligation doivent être bien fixés : il faut les identifier et les isoler.
La littérature est œuvre : ainsi elle appartient au monde de l’art. Elle
est le produit d’un travail : ce qui suppose une matière travaillée, et
des moyens qui la travaillent, termes autonomes. La matière oeuvrée et le produit
de ce travail sont nécessairement distincts : la connaissance de l’oeuvre
et la science du matériau ne sont pas dans le prolongement l’une de l’autre,
que ce prolongement soit logique (déduction) ou empirique (extraction) ;
elles ne peuvent s’aider, s’enseigner, qu’à partir de leur séparation, en
prenant appui sur elle. Aussi toute assimilation, même honteuse, de la
littérature au langage, de la critique littéraire à la linguistique, est-elle à
l’avance condamnée. Pour que d’une discipline à une autre arrive à passer un
certains savoir, il faut que soit reconnue l’autonomie des deux recherches ;
autonomie de l’objet et autonomie de la méthode : aspects réciproques d’une
même obligation. C’est dire que les découvertes de la linguistique ne pourront
être transposées telles quelles dans la critique littéraire : l’emprunt
scientifique n’est pas une colonisation (instauration d’un monde nouveau à
partir d’un point émané de la cité mère). Ainsi nous savons déjà que si le
concept de structure, tel qu’il est scientifiquement défini sur le terrain
de la linguistique, peut éclairer d’un sens nouveau l’activité de la
critique littéraire, il ne résoudra pas, d’un seul coup tous ses problèmes ;
et, même s’il parvient à les résoudre, il n’aura pas su lui-même les poser. Les
contacts entre disciplines différentes ont pour fonction d’établir une clarté
nouvelle, non d’introduire la confusion.
Cependant la distinction ainsi
établie entre langage et littérature reste très insuffisante : la « littérature »
n’est pas la seule oeuvre de langage. A partir du langage sont constitués par
un travail spécifique : des idéologies, des mythologies, des oeuvres
littéraires, des connaissances scientifiques, des systèmes explicites de
représentations sociales, auxquels on donnera le nom de codes.
Tous ces termes
sont distincts, et doivent être définis en eux-mêmes : ils peuvent
pourtant être rangés dans un genre commun. Ils appartiennent à un même univers,
puisque, chacun à leur manière, ils renvoient à l’existence du langage, sans
pourtant lui appartenir, sans en dépendre directement. Ils sont seulement
produits à partir de lui, et ainsi s’en éloignent,
chacun à sa manière. L’oeuvre littéraire est à la rencontre de deux
déterminations : d’une part elle est oeuvre de langage, d’autre part elle
est « oeuvre d’art » (expression curieusement pléonasmatique :
n’est-il pas de la nature de toute oeuvre d’être produite par art ? De
façon analogue, dans un redoublement significatif, on parle d’un savoir scientifique :
cette redondance peut nous mettre sur la voie d’une réflexion autonome sur la
nature du savoir). Ainsi elle est précisément localisée, au point d’intersection
de deux activités différentes. Il faudra expliquer cette rencontre, et se
demander si elle est « homogène » : les deux termes sont-ils
également constituants ?
Ces termes une fois posés, il
reste évident que la critique littéraire a affaire au langage : d’autant
plus qu’à de vrais discours (produits à partir du langage) elle applique elle-même
un nouveau discours. C’est donc autant dans sa forme que dans son objet qu’elle
renvoie à la question principale : qu’est-ce que le langage ? Qu’en
est-il du langage ? A partir d’un texte écrit, elle procède à une lecture :
mais cette lecture n’a de consistance critique que si elle donne naissance à un
nouveau texte. Ainsi la lecture engendre une écriture autant au moins qu’elle
est engendrée par elle. De la lecture procède une écriture : inversement,
l’écriture peut être considérée comme une certaine forme de lecture ; d’une
certaine façon, elle est déjà lecture. On reconnaît là une idée à laquelle les
structuralistes littéraires attachent une grande importance :
« A la
différence du critique d’art ou du musicologue, le critique littéraire use du
même instrument que ceux dont il juge, ce qui représente une confusion
redoutable – et redoutable pour qui, sinon pour le critique lui-même ?
Ainsi la critique est à la fois extérieure au champ de la littérature, puisque
l’écriture est une chose dont elle parle, et intérieure à ce champ puisque sa
parole est écriture. »
(G. Genette : réponse à une
enquête sur la critique : Tel Quel, 14).
L’oeuvre est en quelque sorte lue
avant d’être écrite, ou, si l’on veut, lue en même temps qu’elle est écrite :
ce sera par exemple la leçon donnée par l’oeuvre de Borgès
(voir l’article de Genette dans le numéro sur Borgès
de la revue l’Herne).
C’est autour de cette même idée qu’est
construite la célèbre nouvelle d’Henry James, l’Image dans le tapis : mais
elle tient cette fois le rôle d’une mystification, et non plus d’une explication.
Ce récit, qu’il ne faut prendre au sérieux qu’en voyant bien l’effet corrosif
qu’y produit la dérision, présente sous une forme anecdotique le problème des
rapports entre l’auteur et son critique : toute oeuvre est composée de
façon à retenir entre ses fils un « trésor caché » ; s’il y a
une fonction critique, elle consiste justement à libérer ce trésor : il
faut lui donner un statut réel en l’exprimant. L’oeuvre n’a de prix pour l’auteur
qu’à cause de ce dépôt qu’elle retient en attendant de le livrer : l’auteur
attend vainement d’être lu, c’est-à-dire de voir d’autres lire dans son oeuvre
ce qu’il y lit lui-même[31].
La suite de l’histoire est connue : un critique tenace, poussé par
certaines confidences de l’auteur (confidences non pas transmises directement
mais rapportées), qui lui indiquent l’existence du secret, mais ne lui
communiquent aucun indice réel, parvient à le découvrir, et fait admettre à l’auteur
qu’il a bien mis au jour son trésor (et nul autre). Mais le secret n’est pas
pour autant divulgué : transmis à une seule personne, il finit par
disparaître complètement avec elle ; le principal intéressé, narrateur du
récit, qui est lui aussi un critique, mais malheureux, reste aussi ignorant à
la fin qu’il l’était au début : cette conclusion aporétique nous impose
naturellement l’idée qu’il n’y a peut-être pas eu de secret. Cette mystification
est exemplaire, moins pour l’idée qu’elle exhibe que par le dénigrement,
constant et implicite, qu’elle lui applique. A toutes les lignes du récit il
apparaît clairement qu’on s’y moque de quelqu’un : probablement de nous
qui sommes en train de le lire, et qui lui cherchons un sens. Dans un
redoublement de style très traditionnel, H. James écrit une oeuvre dans
laquelle il est question de ce que nous faisons en la lisant : c’est notre
procès qui s’y déroule. Mais c’est aussi une belle aventure « structuraliste ».
Revenons sur le thème de la
lecture :
« Il restait
cependant un point que je voulais éclaircir à tout prix.
— Vous serait-il
possible, plume en main, demandai-je, de mettre vous-même, noir sur blanc, de
quoi il retourne au juste ? A l’aide d’une dénomination, d’une définition,
de commentaires ?
— Ah !
soupira-t-il presque passionnément, si j’étais seulement, plume en main, l’un
de vous autres !
— Ce serait très
heureux pour vous bien sûr. Mais pourquoi nous méprisez-vous de ne pouvoir
faire, nous autres, ce que vous ne pouvez pas faire vous-même ?
— Ce que je ne peux
pas faire ? (il ouvrit de grands yeux).
Seigneur ! Ne l’ai-je pas fait en vingt volumes ? Je le fais à ma
manière, continua-t-il, continuez à ne pas le faire à la vôtre !
— C’est que notre
tâche est bigrement difficile, fis-je valoir faiblement.
— La mienne l’est aussi. Nous choisissons chacun la nôtre.
Il n’y a aucune contrainte... »
(L’Image
dans le tapis, trad. M. Canavaggia, éd. Pierre Horay).
L’auteur et le critique parlent de
la même chose, chacun à leur manière. Ou encore : ils parlent un même
langage, ce qui ne veut pas dire qu’ils disent la même chose. Ceci peut
être entendu en deux sens : l’auteur est déjà critique : le critique ne fait que répéter, redire
avec d’autres mots ce qui a déjà été dit (sens apparent). Mais aussi : si
l’auteur est déjà critique, c’est que le critique est, à sa manière, une espèce
d’auteur. Critiquer c’est encore écrire, puisque écrire au -fond, c’est lire.
On peut montrer ce qu’une telle représentation a d’aberrant : par exemple
en étudiant l’oeuvre de Borgès, où le mythe de la
lecture doit être interprété, et non pris à la lettre, où le problème de l’écriture
est posé bien avant celui de la lecture, et indépendamment de lui[32].
Cette confusion entre l’écriture
littéraire et l’écriture critique est particulièrement significative :
elle caractérise justement, – il faudra se demander pourquoi –, la critique
structuraliste. R. Barthes fait précéder ses Essais critiques d’une
préface très « écrite », dans laquelle il montre comment l’activité
du critique prolonge celle de l’écrivain. Ou plutôt (mais qu’importe ?
puisque les termes sont réciproques), paradoxalement elle la précède : le
critique est un « écrivain en sursis », quelqu’un qui repousse
indéfiniment l’opération d’écrire. De là le privilège de la critique : l’acte
d’écrire (de lire) s’y manifeste à l’état naissant, s’y annonce sourdement
dans sa vraie nature. Presque un écrivain, le critique cesse d’être une doublure :
il est une sorte de modèle initial, de guide, un annonciateur des signes
nouveaux. En lui mieux qu’en nul autre se lit la vocation de l’écrivain :
y décelant des structures, la critique est elle-même structure du livre.
Notons en passant que cette idée
de la critique s’applique électivement à certains objets, privilégiés. Qu’il
soit ou non nommé (Genette s’y réfère toujours ; Barthes n’en parle guère :
mais ce silence n’est pas le signe d’une absence véritable), Valéry est le
modèle de l’écrivain critique, ou du critique écrivain. Explicitement il a dit
sa volonté d’écrire en creux, d’écrire non pour écrire mais pour lire, d’écrire
cette lecture même c’est-à-dire rien. Et on sait que du commentaire en forme
de variations (Variétés), il a voulu faire un style, appliquant aux
autres ce qu’il prétendait appliquer à lui-même, et cherchant à entendre en
toute oeuvre cette formelle rigueur qui doit être réfléchie (énoncée à travers
un écho) avant de pouvoir s’inscrire. En ce sens Valéry est le premier
structuraliste en littérature : rien d’étonnant à ce que la méthode
structurale s’applique exactement à son oeuvre. Il reste naturellement à se
demander si cette oeuvre est d’un écrivain ou d’un faussaire ; Valéry,
dans sa volonté sans cesse répétée de s’imiter lui-même et de n’être rien d’autre
que cette imitation, indique lui-même la seconde hypothèse. Remarquons au
passage que la méthode structurale, qui convient si bien à l’oeuvre illusoire
de Valéry, semble n’avoir aucune prise sur ce qui constitue encore l’événement
essentiel de notre histoire littéraire, le surréalisme[33] :
s’il parvient encore à lui échapper, c’est qu’il n’est pas si moribond que certains
le voudraient. Prenons ce défaut comme une donnée de fait : il ne
doit pourtant pas être sans raison.
·
La notion de structure, qui semble
venir de la linguistique d’où elle est à bon droit appliquée aux objets
littéraires, est en fait utilisée par l’analyse littéraire dans un sens très
différent de ce sens d’origine. Elle renvoie à une hypothèse qui n’a rien de
scientifique : l’oeuvre porte son sens en elle-même (ce qui ne signifie
pas qu’elle le dit explicitement) ; c’est ce qui lui permet d’être paradoxalement
lue à l’avance, avant même d’être écrite. Alors (et nous retrouvons Henry
James), dégager une structure, c’est déchiffrer une énigme, défouir
un sens enseveli : la lecture critique pratique sur l’oeuvre l’opération
que l’écriture a dû elle-même pratiquer sur les signes (ou sur les thèmes) qu’elle
agence. La critique ne produit qu’une vérité donnée à l’avance : mais
comme cette production précède idéalement celle de l’oeuvre, on peut dire que
d’une certaine façon elle innove.
Le nom d’analyse qui est donné à
ce « travail » est significatif : le critique est un analyste ;
il procède à des analyses structurales, comme le font, chacun dans son domaine,
Lacan, Levi Strauss et Martinet. Pourtant cette
analogie est manifestement trompeuse. L’analyse qui dégage un sens déposé et
caché n’est pas seulement une image très déformée de l’analyse scientifique :
elle en est exactement l’opposé, comme on le verra.
Néanmoins cette analyse, qui
applique à la littérature un traitement particulier, ne la considère pas
absolument comme une donnée empirique : elle la reconstruit, avant même de
l’avoir analysée, de façon à en faire l’objet d’une analyse. Ainsi l’oeuvre
littéraire est constituée comme un message : sa valeur est dans une
certaine information qu’elle nous transmet ; l’analyse critique
consiste à isoler le message[34].
L’oeuvre n’a donc pas une valeur absolument autonome : tout au plus est-elle
un intermédiaire, quelque chose par quoi il faut passer pour avoir
communication d’un secret. Entre le message et le code qui sert à le chiffrer,
elle n’est plus qu’un composé, une résultante, dont l’analyse séparera
les éléments. Le code est lui-même ce matériau commun sur quoi est fondée la
communication : il réalise cette complicité sans laquelle aucune
littérature ne serait possible. Il est caché si l’on veut, dans la mesure où il
se tient au fond de l’oeuvre et la supporte : mais il ne demande qu’à être
traduit, appelle cette traduction de toute sa muette éloquence. C’est parce qu’il
y a un tel code que le travail de l’écrivain est possible, et aussi celui
de la critique.
L’opération critique se propose
donc de nous ramener à cet objet initial sans lequel il n’y
aurait pas de lecture, donc à plus forte raison pas d’écriture. Comprendre c’est
réduire, en revenir à cette structure déposée à l’intérieur de l’oeuvre,
dont le discours littéraire ne s’est éloigné qu’en apparence : il la
travestit pour mieux la renfermer, pour mieux la garder. Au mythe de l’anticipation,
que nous avons déjà rencontré, il faut donc ajouter celui de l’intériorité.
Ainsi la critique structuraliste, qui se range (c’est elle qui le dit) parmi
les « critiques de Signification », récusant les procédés grossiers
de l’explication (et en particulier de l’explication historique[35] :
sur ce point encore, Valéry est un précurseur), se donne pour programme un retour
à l’oeuvre telle qu’elle est en elle-même. Cette odyssée spéculative
aboutit au moment où elle rencontre le principe de l’oeuvre, « ce qui
compose chaque ligne, choisit chaque mot, met un point sur tous les i, trace
toutes les virgules » (H. James, op. cit. p. 28). Analyser,
c’est découvrir la raison (secret raisonnable, intelligible) d’un objet. Hegel
ne décrit pas autrement le Règne Animal de l’Esprit.
« Le but de
toute activité structuraliste, qu’elle soit réflexive on poétique, est de
reconstituer un « objet », de façon à manifester dans cette
constitution les règles de fonctionnement (les « fonctions ») de cet
objet. La structure est donc en fait un simulacre de l’objet, mais un simulacre
dirigé, intéressé, puisque l’objet imité fait apparaître quelque chose qui
restait invisible, ou si l’on préfère inintelligible dans l’objet naturel.
L’homme structural prend le réel, le décompose, puis le recompose ; c’est
en apparence fort peu de chose (ce qui fait dire à certains que le travail
structuraliste est « insignifiant, inintéressant, inutile »).
Pourtant, d’un autre point de vue, ce peu de chose est décisif ; car entre
les deux objets, ou les deux temps de l’activité structuraliste, il se produit
du nouveau, et ce nouveau n’est rien moins que l’intelligible généra : le
simulacre, c’est l’intellect ajouté à l’objet, et cette addition a une valeur
anthropologique, en ceci qu’elle est l’homme même, son histoire, sa situation,
sa liberté et la résistance même que la nature oppose à son esprit. »
(R. Barthes, Essais critiques,
p. 215).
Cette page est particulièrement
représentative de l’« homme structural » : jusqu’au pathos de la
dernière phrase, où la confusion de la pensée (« l’intellect ajouté à l’objet » ?)
est le prix qu’il
faut payer pour émouvoir. Donc, et Saint-Exupéry aurait pu l’écrire, et Roger
Garaudy, s’il ne l’a déjà écrit, récrira infailliblement demain :
la structure c’est l’homme. Mais c’est aussi la condition d’une activité
très générale, indifféremment « réflexive ou poétique » : on
retrouve toujours le même glissement entre la production littéraire et la
critique littéraire. Cependant, s’y ajoute à présent une détermination nouvelle :
la structure est un simulacre. Analyser c’est répéter, redire sous une autre
forme (une lecture) ce qui a déjà été dit (écrit). Cette répétition est la
garantie d’une fidélité : le critique structural ne dira rien qui ne soit
déjà contenu dans l’oeuvre. On nous dit que cette répétition n’est pas absolument
stérile ; elle produit un sens nouveau, ce qui est manifestement
contradictoire : le sens ne peut être dégagé (« faire
apparaître quelque chose qui restait invisible ») que parce qu’il est déjà
là. Cependant cette contradiction mérite d’être interprétée : elle indique
bien une certaine représentation de la structure, mais elle la dit à l’envers.
Il suffit de redresser les termes pour savoir comment procède l’analyse
structurale telle que se la représente R. Barthes.
Il n’est pas difficile en effet de
reconnaître dans ce texte, quoique très vaguement représentée, une réminiscence
platonicienne : là où Barthes nous dit que l’analyse
élabore une copie de l’oeuvre, il faut entendre que l’oeuvre est elle-même une
copie. L’objet analysé est considéré comme le simulacre d’une structure :
retrouver la structure, c’est fabriquer le simulacre de ce simulacre. La
technique d’analyse qui permet de confondre lecture et écriture renvoie en fait
à la très traditionnelle théorie du modèle. L’existence de la structure
est donc postulée à partir d’une certaine conception de l’activité littéraire.
C’est pourquoi la critique
structurale considère la littérature comme une activité d’imitation : à
partir de ses présupposés méthodiques, elle fera nécessairement de son objet un
objet illusoire. Nous retrouvons, dans un sens plus accompli, une idée connue :
l’écrivain n’écrit pas, il a l’air d’écrire ; sa production est l’apparence
d’une production, puisque l’objet de cette production est derrière elle. La
critique littéraire peut alors être traitée comme un aspect de la théorie des
communications : son autonomie est illusoire ; son objet dépasse
infiniment le domaine particulier de l’activité littéraire : c’est l’art
de transmettre et d’interpréter des messages.
Une des conséquences de cette
attitude est la représentation de la littérature comme activité déréalisante : c’est pourquoi, malgré
tout, mais en lui donnant un sens très particulier, Barthes met
particulièrement en valeur le thème de l’écriture. L’écrivain (inutile de
revenir sur la distinction passe-partout écrivain-écrivant)
se définit non par la représentation qu’il donne du réel, mais par la prise sur
le langage que lui donne son code particulier. Ecrire, ce n’est pas exprimer
quoi que ce soit, c’est au contraire ne pas exprimer. C’est communiquer un
message dans un style à la fois original et convenu (puisqu’il renvoie
à un code intelligible). L’écriture d’un écrivain est évidemment l’objet
essentiel d’une étude critique (si, par écriture, on entend que l’écrivain
utilise un langage composé, ce qui pose un problème très général) : mais
cela ne doit pas empêcher de voir que ce langage, à quoi donne accès une
écriture, est, non pas un objet illusoire (un artifice, un moyen), miroir pour
l’homme structural, mais un univers complet[36]
(une réalité, la réalité même probablement). Ce qui donne sa dignité à la
production littéraire, c’est qu’elle nous donne une certaine mesure des mots
qui est en même temps une certaine mesure des choses : non l’une ou l’autre,
comme le dit la méthode structurale[37].
Au contraire, à travers la
représentation de la littérature comme pur message, celle-ci est conçue comme
une forme particulière de mythologie. Sa fonction propre renvoie à celle de l’imaginaire
en général : l’analyse littéraire est une forme entre autres de
sémiologie. L’oeuvre a l’air de nous dire quelque chose, mais en fait elle ne
dit rien : c’est cette apparence qu’il faut découvrir, mettre au jour.
Mais le principe qui rend possible l’avènement d’une telle illusion dépasse
infiniment les limites particulières dans lesquelles l’acte de l’écrivain
reste enfermé. L’écrivain est le hiérophante d’un mystère plus général.
Interpréter, c’est s’attaquer directement à ce mystère, pour ne revenir qu’ensuite
aux voies particulières de sa manifestation ; ainsi le critique, comme l’écrivain,
écrit, mais il a sur lui l’avantage de pouvoir poser la question : « qu’est-ce
que la littérature ? », que l’autre, par son style, élude sans cesse.
Interpréter, c’est aussi analyser l’énigme, c’est-à-dire la défaire : c’est
nous montrer à quel piège nous avons failli nous laisser prendre. La critique
est donc une dénonciation : le caractère factice de l’énigme apparaît dans
sa résolution. On démystifie, comme on dit, sans s’apercevoir que cette
opération suppose une mystification plus radicale. Artificielle et provisoire,
l’oeuvre littéraire, semblable à l’héroïne d’une nouvelle d’E. Poe (Le
Portrait ovale), perd toute sa réalité, qui s’est évadée vers l’image,
simulacre, qu’on en trace.
Une telle conception de la
critique a une incontestable valeur polémique. La production littéraire
est ainsi conçue comme la mise en oeuvre, l’élaboration seconde, d’un système
préexistant, donnée commune, située entre le lecteur et l’auteur, à partir de
laquelle seulement une communication est possible : l’oeuvre produite se
présente alors comme une combinaison, qui, pour être expliquée, doit
être rapportée à la structure qui l’habite. Ainsi elle n’est pas l’effet d’une
quelconque création, c’est-à-dire le produit représentatif d’une circonstance
ou d’une intention : expression pure. Le structuralisme littéraire permet
effectivement de faire l’économie d’une telle mythologie : en faisant (ou
au moins en en formant le projet) une étude de la composition littéraire, il en
expulse les fausses incertitudes du « vécu » (ce vécu
illusoire auquel ne manque que la vie). Mais ce programme, dans ce qu’il a de
positif, n’est pas très neuf : Platon avait déjà substitué au mythe
inutile de la création le mythe critique de l’inspiration, dans lequel l’auteur,
en tant qu’individu, est dépossédé de son oeuvre dès le départ. Il faut noter,
et ce sera une nouvelle rencontre entre structuralisme et platonisme que cette
analyse porte en même temps sur l’auteur et son interprète, sur Homère comme
sur Ion. On se souviendra aussi que cette définition du statut du poète
s’accompagne d’un procès de l’art, où seules comptent les apparences : « L’artiste
drape autour des choses le voile de l’incertitude », comme l’écrit Nietzsche
dans un texte étonnamment platonicien (Le Voyageur et son ombre, n° 32) ;
art illusoire de l’illusion.
L’activité du rhapsode est double :
il récite et commente ; il ne présente l’oeuvre que pour la transposer
aussitôt. Il faut croire que pour les Grecs ces deux opérations étaient, sinon confondues,
au moins solidaires : montrer l’œuvre, c’est aussi en donner un double. La
notion de commentaire mérite qu’on s’y arrête : par cette simple
répétition apparaît en l’œuvre une possibilité indéfinie de dédoublement. L’opération
critique parvient ainsi à dénoncer, dans son objet, le jeu d’un miroir :
le livre éclate, dispersé dans ses reflets. Il y a donc une structure générale
des oeuvres (de la littérature), dont chaque structure particulière est une image.
Enveloppée par les regards qui se portent sur elle, l’oeuvre n’est que le
développement d’un mirage fondamental. Confondus, ployés l’un sur l’autre, l’analyse
et son objet deviennent strictement interchangeables : c’est le signe qu’il
ne s’agit pas d’une analyse scientifique.
A propos de cette fatalité du
commentaire, il faut citer en entier la page que lui consacre M. Foucault dans
la préface de son plus beau livre, Naissance de la clinique :
« Est-il fatal
que nous ne connaissions d’autre usage de la parole que celui du
commentaire ? Ce dernier, à vrai dire, interroge le discours sur ce qu’il
dit et a voulu dire ; il cherche à faire surgir ce double fond de la
parole, où elle se retrouve en une identité à elle-même qu’on suppose plus
proche de sa vérité ; il s’agit, en énonçant ce qui a été dit, de redire
ce qui n’a jamais été prononcé. Dans cette activité de commentaire qui cherche
à faire passer un discours resserré, ancien et comme silencieux à lui-même,
dans un autre plus bavard, à la fois plus archaïque et plus contemporain, se
cache une étrange attitude à l’égard du langage : commenter, c’est
admettre par définition un excès du signifié sur le signifiant, un reste
nécessairement non formulé de la pensée que le langage a laissé dans l’ombre, résidu
qui en est l’essence elle-même, poussée hors de son secret ; mais
commenter suppose aussi que ce non-parlé dort dans la
parole, et que par une surabondance propre au signifiant, on peut en
l’interrogeant faire parler un contenu qui n’était pas explicitement signifié.
Cette double pléthore, en ouvrant la possibilité du commentaire, nous voue à
une tâche infinie que rien ne peut limiter : il y a toujours du signifié
qui demeure, et auquel il faut encore donner la parole ; quant au
signifiant, il est toujours offert en une richesse qui nous interroge malgré
nous sur ce qu’elle « veut dire ». Signifiant et signifié prennent
ainsi une autonomie substantielle qui assure à chacun d’eux isolément le
trésor d’une signification virtuelle ; à la limite l’un pourrait exister
de lui-même : le commentaire se loge dans cet espace supposé. Mais en même
temps il invente entre eux un lien complexe, toute une trame indécise qui met
en jeu les valeurs poétiques de l’expression : le signifiant n’est pas
censé « traduire » sans cacher, et sans laisser le signifié dans une
inépuisable réserve ; le signifié ne se dévoile que dans le monde visible
et lourd d’un signifiant chargé lui-même d’un sens qu’il ne maîtrise pas.
Lorsque le commentaire s’adresse à des textes, il traite tout langage comme une
liaison symbolique, c’est-à-dire comme un rapport en partie naturel, en partie
arbitraire, jamais adéquat, déséquilibré de chaque côté par l’excès de tout ce
qui peut être ramassé en un même élément symbolique, et par la prolifération de
toutes les formes qui peuvent symboliser un seul thème. Le commentaire repose
sur le postulat que la parole est acte de « traduction », qu’elle a
le privilège dangereux des images de montrer en cachant, et qu’elle peut
indéfiniment être substituée à elle-même dans la série ouverte des reprises
discursives ; bref il repose sur une interprétation psychologiste du
langage qui indique le stigmate de son origine historique : l’Exégèse, qui
écoute, à travers les interdits, les symboles, les images sensibles, à travers
tout l’appareil de la Révélation, le Verbe de Dieu, toujours secret, toujours
au-delà de lui-même. Nous commentons depuis des années le langage de notre
culture de ce point où nous avions attendu en vain, pendant des siècles, la
décision de la Parole.»
(Naissance de la clinique,
p. XIII).
On sait que l’entreprise de
Foucault est justement d’arracher l’histoire des idées à cette fatalité[38].
Il faut se demander s’il n’est pas possible, et nécessaire d’en faire autant
dans le domaine de la critique littéraire.
·
Peut-il y avoir une critique qui
ne soit pas en même temps commentaire, qui soit donc une analyse scientifique,
qui ajoute un savoir véritable au dire de l’oeuvre, sans lui retirer pour
autant la présence ? Ou encore : au projet d’un art de lire, est-il
possible de substituer celui d’une critique positive : qui
nous dise à quelles conditions un livre est écrit ? La science ne donne pas de ses objets une
interprétation au sens strict du terme : elle les transforme, leur
attribuant une signification qu’ils ne possédaient pas au départ. Il n’y a
dans le mouvement des corps qui « tombent » aucune vocation à supporter
la loi de cette chute, et encore moins à lui obéir (la nature n’est pas un
royaume avec un roi qui la soumette à ses lois) ; les corps tombèrent
longtemps et tombent toujours sans énoncer la loi. Mais il était de la
vocation du savoir de produire cette loi : c’est dire que la loi n’est
pas dans les corps qui tombent, mais ailleurs, à côté d’eux, apparue sur
un tout autre terrain qui est celui du savoir scientifique ; de là l’échec
de tout empirisme, qui prétend dégager des leçons de l’expérience :
écouter et dégager la « fable du monde », alors que celui-ci est
muet. Cette transformation, théorique et non plus pratique, laisse intacte la
réalité à quoi finalement elle s’applique : elle ne la déréalise pas,
elle ne la ramène pas à ses origines, à un sens profond, mais lui donne une
dimension nouvelle. Alors, connaître une oeuvre littéraire, ce ne serait
pas la démonter, la « démystifier », mais produire un savoir neuf :
dire ce dont elle parle sans le dire.
En effet une analyse véritable ne
peut rester dans son objet, dire en d’autres mots ce qui a déjà été dit :
plutôt qu’un autrement dit (qui ne lui oppose d’ailleurs aucune résistance),
elle doit rencontrer un jamais dit, un non-dit initial. Non ce discours
anticipé et implicite, qui va parler, se prête de lui-même à l’exposé qui le
dénonce. Mais cette condition sans laquelle l’oeuvre ne pourrait
exister, et qu’il est pourtant impossible de trouver en elle tant elle la
précède radicalement.
Analyser et constituer une
structure, ou plus platement structurer, sont deux noms pour une même opération
parce qu’à travers un agencement des éléments, c’est autre chose qu’une
présence, une intériorité qui est poursuivie. La connaissance n’a pas pour fin
de découvrir une telle raison, un secret ainsi caché : à travers un
enchaînement de réquisits, elle vise cette altérité radicale sans laquelle
aucun objet ne recevrait son identité, cette différence initiale qui limite et
produit toute réalité, l’absence d’oeuvre qui est derrière toute oeuvre, et la
constitue. Si le terme structure a un sens, c’est dans
la mesure où il désigne cette absence, cette différence, cette altérité
déterminées.
Freud, malgré son projet ambigu d’une
analyse « profonde », ne cherche pas au fond du discours conscient
un sens latent ; il inaugure une nouvelle forme de rationalité dans la
mesure où il situe ce sens ailleurs : dans cet autre lieu, lieu des
structures, auquel il donne le nom d’inconscient. L’inconscient, qui n’est pas
à proprement parler une réalité, mais un concept (de là le danger d’une
interprétation réaliste de la doctrine de l’inconscient), langage sans parole
qui lui appartienne en propre, d’où ne sortira jamais rien, mais à partir de
quoi s’« ordonnent » les images du discours et les mots du rêve.
Analyser un énoncé, ce n’est pas chercher en lui le principe de sa
manifestation, de son engendrement, mais montrer à partir de quoi d’autre il
est produit : ainsi, et non autrement, la structure se distingue
radicalement de la genèse. Il faut donc voir que le verbe structurer est
absolument transitif : la structure s’applique à ses objets de l’extérieur ;
elle les transforme dans la mesure où, cessant de les considérer comme des
données (empiriques), elle les construit. Dans le discours scientifique de
Martinet par exemple, si l’on voit bien le rôle essentiel qu’y joue la théorie
de la double articulation, « structure du signifiant » ne veut pas
dire structure dans le signifiant, mais cet ensemble de segments de l’énoncé,
défini indépendamment de tout énoncé, qui constitue la langue, sans quoi il n’y
aurait ni signifiant ni signifié, ni énoncé. Le système linguistique ainsi
construit n’existe pas, comme Saussure l’avait déjà vu. Ainsi il
apparaît que la structure est d’une autre nature que ses objets : elle ne
saurait donc les copier. Et l’analyse, au lieu de répéter, produit un
savoir nouveau.
Si cette représentation de la
structure est juste il faut se demander où situer les structures de l’énoncé
littéraire. S’il y a structure, elle n’est pas dans le livre, profonde ou
cachée : le livre lui appartient sans la contenir. Ainsi, le fait que l’oeuvre
puisse être rapportée à une structure n’implique pas qu’elle soit elle-même,
dans sa lettre, unifiée ; la structure tient d’autant mieux l’oeuvre que
l’oeuvre est diverse, éparse, irrégulière : voir la structure, c’est voir
cette irrégularité. Or la conception traditionnelle de l’oeuvre d’art tourne
autour d’un concept central (c’est bien sa manière d’être ainsi ordonnée autour
d’un concept : ou du moins de se vouloir telle), qui est celui d’harmonie :
que cette harmonie soit naturelle (elle reproduit l’harmonie d’un lieu ou d’un
sentiment : Lamartine) ou artificielle (l’art est le résultat de l’application
de règles, qui sont elles-mêmes la garantie d’une conformité), elle ramène le
jugement porté sur l’oeuvre à n’être qu’un jugement d’ordre. L’oeuvre n’existe
que dans la mesure où elle réalise un ensemble : elle est le
produit d’une disposition[39].
Elle est ordonnée, organisée : cet ordre peut être intuitif ou discursif,
peu importe ; l’oeuvre se présente (et il n’y a rien d’autre
en elle que cette présence) comme un tout conforme[40].
L’idée de conformité n’est pas
difficile à critiquer : il suffit de dégager les antinomies du jugement
esthétique. Mais celle de totalité est plus tenace, parce qu’elle renvoie à un
préjugé plus profond : ainsi elle survit fort bien à la critique de l’esthétique
classique (qui peut sommairement être présentée comme une doctrine de la « création » :
c’est une esthétique théologique).
Une totalité : un certain
rapport lie les parties et les fait ainsi appartenir à un
ensemble[41].
L’oeuvre existe dans la mesure où elle parvient à réaliser une telle
convergence : sinon elle n’est que l’ombre d’une oeuvre, un échec. De
cette façon est représenté le privilège de sa forme : la forme est ce qui donne
corps ; elle fait exister l’œuvre comme un organisme. L’oeuvre est
liée à elle-même par ce rapport nécessaire : ainsi elle se doit d’exister.
Elle est pleine d’elle-même : les éléments (ce sont eux que vise l’analyse)
n’y entrent pour la composer que dans la mesure où ils y trouvent leur place.
II s’agit d’une représentation de l’espace littéraire qui est tout entière
empruntée à la physique d’Aristote : physique esthétique, dans la mesure
où elle identifie les objets par leurs qualités. La diversité des éléments est
relative : ce n’est qu’un matériau préalable, nécessaire à l’affirmation
de l’ordre, mais qui n’a aucune réalité indépendante de cet ordre. De cette
façon, la littérature est aisément réintroduite dans la série des arts : à
condition que ceux-ci soient définis comme activités de production d’organismes
imaginaires. Cette unité organique qui construit l’oeuvre à partir d’une
exigence formelle, est aussi ce qui lui donne un sens : un contenu. La
critique est alors nécessairement interprétative : elle doit
dégager le principe de cette unité, la raison de cet ensemble.
Ainsi procède Levi
Strauss lorsqu’il analyse, ou interprète (ces deux opérations vont pour lui
ensemble) la geste d’Asdiwal, à laquelle sont
successivement appliqués une division et un remembrement[42].
D’abord il découpe les différents niveaux à une « structure sous-jacente,
et commune à tous les niveaux. »[43].
Le mythe est construit comme une « partition musicale »[44] :
comprenons que sa diversité apparente recèle une unité. Ses éléments, séquences
horizontales et schèmes verticaux, sont agencés de façon à former le texte d’un
message :
« Toutes les
antinomies, conçues, sur les plans les plus divers, par la pensée
indigène : géographique, économique, sociologique, et même cosmologique,
sont en fin de compte assimilées à celle, moins apparente, mais combien réelle,
que le mariage avec la cousine matri-latérale cherche
à surmonter sans y parvenir, comme le confessent nos mythes dont c’est
là précisément la fonction. »[45]
Le mythe ne se prête donc à l’analyse
que dans la mesure où celle-ci sait reconnaître en lui une intention : inversement,
c’est en constituant sa « structure » qu’on saura ce qu’il a à dire.
Avec les contradictions du réel, qui sont nécessairement diverses, dispersées
entre différents lieux, le mythe a un rapport de résolution ; c’est par là
qu’il appartient au domaine de l’imaginaire. Le mythe présente la réalité à
travers un certain nombre de déformations ; mais l’ensemble constitué par
ces déformations est structuré : il est donc significatif.
Il s’agit par excellence d’une
analyse positive : mieux qu’aucun autre, Levi
Strauss sait dire ce qu’il y a dans un mythe. Mais, dans ce cas au
moins, il ne voit pas ce qui ne s’y trouve pas, et sans quoi
peut-être le mythe
n’existerait
pas. La structure
est pensée dans son rapport avec une intention (qu’elle la produise, ou qu’elle
en soit au contraire le produit), elle est alors l’objet d’une psychologie,
mais non d’une
véritable logique. La logique doit précisément nous permettre de
comprendre comment un rapport entre des termes quelconques peut s’établir sur
la base de leur différence : si l’unité est postulée au départ (par
exemple dans l’intention), il n’y a plus de problème. En réalité, la
structure est le lieu même de la différence : par principe, elle est donc absente
du rapport qu’elle sert à expliquer. Dans ce texte de Levi
Strauss, la structure est inéluctablement présente : même si elle
garde un silence provisoire. Dans la mesure où elle sert à la résolution
imaginaire d’une contradiction, elle en affirme la permanence. Une telle
contradiction ne peut être elle-même qu’imaginaire : il est impossible de
penser la présence réelle d’une contradiction ; on ne peut justement la
concevoir que comme absente. On dira alors que le mythe n’existe que pour
donner forme (et non : corps) à cette absence.
Même si la conception de la
structure avancée par Levi Strauss (présence d’une
absence et non absence véritable) résout convenablement le problème de
l’analyse des mythes, ce qui ne peut être plus longuement discuté ici, il reste à se demander
si elle peut être appliquée telle quelle à l’analyse littéraire.
Les concepts d’ordre, de
totalité... permettent de donner des oeuvres une description satisfaisante ;
ils posent le problème de l’interprétation de leur objet ; surtout ils
font apparaître en l’oeuvre une certaine rigueur, qui l’habite, qui la tient et
lui appartient en propre : elle ne risque pas d’être dépossédée d’elle-même ;
elle se produit plutôt qu’elle n’est produite : ainsi, comme on l’a
vu, est éliminée la problématique de la création. Mais cette rigueur n’est
nécessaire que parce qu’elle est aussi totalement imaginaire : l’oeuvre
ainsi décrite se distingue de toutes les autres en ceci qu’elle pourrait ne pas
exister[46].
Il s’agit donc d’une nécessité gratuite, fragile. Toute cette description
repose sur une pétition de principe : l’œuvre est d’un seul tenant ;
elle est comme un objet solide, comme un corps, dans cet espace de la littérature
où elle a son lieu propre ; l’analyse doit justement mettre en évidence
cette présence de l’oeuvre à elle-même.
A cette hypothèse on peut en
substituer une autre, plus féconde peut-être, et qui ne semble guère avoir été
exploitée l’œuvre existe surtout par ses absences déterminées, par ce qu’elle
ne -dit pas, par son rapport à ce qui n’est pas elle. Non qu’à proprement
parler elle puisse dissimuler quoi que ce soit : ce sens elle ne l’a pas
enfoui au plus profond d’elle-même, masqué, travesti ; la question n’est
donc pas de le traquer par une interprétation. II n’est pas dans l’oeuvre mais
à côté d’elle : sur ses marges, en cette limite où elle cesse d’être ce
qu’elle prétend être, parce qu’elle y est rapportée aux conditions de sa
possibilité. Elle n’est plus alors constituée par une nécessité factice (le
produit d’une intention, consciente ou inconsciente).
Pour reprendre un vocabulaire bien
connu des apprentis philosophes, la critique structurale ou critique
métaphysique n’est qu’une variante de l’esthétique théologique. Dans les deux
cas, le programme est celui d’une explication par les causes : intention
personnelle, dans le cas d’une esthétique de la création ; intention
abstraite, présente sous la forme d’une entité, s’il s’agit d’une analyse
structurale. Peut-être le temps est-il venu d’élaborer une critique positive :
dans laquelle à la recherche des causes serait substituée la recherche des
lois. La question critique devient alors : par le moyen de quel rapport,
en relation avec quoi d’autre qu’elle, l’oeuvre est-elle produite ? Positif,
on le sait s’oppose aussi à négatif : et A. Comte oppose l’analyse « démystifiante »
des savants de l’état métaphysique (qui construisent des entités absolues :
véritables caricatures de la réalité) à la connaissance positive, seule
capable de dégager des rapports réels. On le sait aussi, l’idéologie
métaphysique et la science positive ne sont pas des réponses différentes à une
même question : pour passer à l’état positif, il faut changer la
question elle-même. Or la méthode structurale se contente de donner une
nouvelle réponse à la vieille question de l’esthétique, telle que les écrivains
eux-mêmes l’ont posée. La vraie question critique n’est pas :
Qu’est-ce que
la littérature ? c’est-à-dire : qu’est-ce qu’on
fait quand on écrit (ou quand on lit) ? ; mais : à quel type de nécessité renvoie une oeuvre ;
de quoi est-elle faite, qui lui donne sa réalité ? La question
critique doit porter sur la matière travaillée, et sur les moyens qui la
travaillent.
La structure est alors ce qui, à l’extérieur de l’oeuvre, la dépossède de sa fausse
intériorité (celle que lui attribue une cause intime), et parvient à manifester
ce défaut fondamental sans lequel elle n’existerait pas. Ici le rapprochement
avec la linguistique et la psychanalyse prend tout son sens. L’oeuvre
littéraire est elle aussi doublement articulée : au niveau des séquences
(la fable) et des thèmes (les figures) d’abord, qui instituent un ordre, ou
plutôt donnent l’illusion d’un ordre ; c’est à ce niveau que se tiennent
les théories esthétiques qui traitent l’oeuvre comme un organisme. A un autre
niveau, l’oeuvre est articulée par rapport à la réalité sur le fond de laquelle
elle se détache : non pas une réalité « naturelle », donnée
empirique ; mais cette réalité élaborée dans laquelle les hommes (ceux qui
écrivent comme ceux qui lisent) vivent, qui est leur idéologie. C’est
sur le fond de cette idéologie, langage originaire et tacite, que l’oeuvre se
fait : non pour la dire, la révéler, la traduire, lui donner une forme
explicite ; mais pour donner lieu à cette absence de mots sans
laquelle il n’y aurait rien à dire. Ainsi il convient d’interroger l’œuvre sur
ce qu’elle ne dit pas, et ne peut dire, puisqu’elle est faite pour ne pas le
dire, pour qu’arrive ce silence. Que l’oeuvre recèle un ordre, ce sera alors l’inessentiel :
c’est son désordre (son désarroi) réel déterminé, qui est significatif.
L’ordre qu’elle se donne n’est qu’un ordre imaginé, projeté là où il n’y a pas
d’ordre, et qui sert à résoudre fictivement les conflits idéologiques :
résolution tellement fictive que sa fragilité apparaît dans la lettre même d’un
texte, où, plus que les concordances, éclatent les incohérences, l’inachèvement.
Il ne s’agit plus alors de défauts, mais d’irremplaçables révélateurs. Cette
distance qui sépare l’oeuvre de l’idéologie qu’elle transforme se retrouve
dans sa lettre même : elle la sépare aussi d’elle-même, la défaisant en
même temps qu’elle la fait. On peut définir un nouveau type de nécessité :
par l’absence, par le manque. L’oeuvre n’existe que parce qu’avec elle est produit
un nouveau désordre, en rapport (et non conforme) avec le désordre de l’idéologie
(qui ne saurait être organisée comme un système). L’œuvre tire sa forme d’un
tel inachèvement, qui permet d’identifier à ses côtés la présence agissante d’un
conflit. Plutôt que celui de structure, le concept essentiel d’une telle
analyse serait celui de décalage. Par l’oeuvre est exhibé un tel défaut
que commence à s’y prononcer une vérité inédite : pour qui cherche à la
connaître, elle instaure un rapport original avec la réalité, elle inaugure la
forme révélatrice d’un savoir.
Novembre 1965.
QUELQUES OEUVRES
1. Jules Verne, ou le récit en
défaut.
I. - Le problème posé par l’oeuvre.
Pour nous, l’oeuvre de Jules Verne
détient une signification historique immédiate, ne serait-ce que par la
qualification de ses publics. On lui en connaît au moins deux sortes, éminemment
représentatives de ce qui, jusqu’à nouvel ordre, constitue notre histoire :
la bourgeoisie française de la troisième République, qui en fit la commande et
la marqua de son signe en en faisant un « ouvrage couronné par l’Académie
française » ; et aussi le peuple de l’Union Soviétique qui lui a
assuré une fortune singulière, la restituant d’abord à l’intégrité de sa
présence[47].
Deux publics au moins se sont reconnus dans l’oeuvre de Jules Verne, et ils l’ont
liée une fois pour toutes : à la conquête de l’Empire colonial français et
à l’exploration du cosmos, à la construction du canal de Suez comme à l’exploitation
des terres vierges. Il n’est naturellement pas question d’identifier ces deux
lectures, de dire qu’elles expriment une continuité formelle à l’intérieur d’un
même projet – l’histoire nous montre comment on passe d’un projet à l’autre ;
et que la ligne de ce passage est discontinue ; elle ne les prolonge pas l’un
dans l’autre. Ainsi, l’oeuvre de Verne, loin d’en retirer une vague cohérence,
va apparaître au contraire comme l’expression d’un phénomène idéologique
complexe (ce qui ne veut pas dire nécessairement qu’il est contradictoire),
dont la persistance supporte sans duplicité d’être remplie par une
multiplicité de sens. C’est pourquoi elle requiert, de façon pressante l’explication.
Une première question est posée : il ne s’agit pas de réduire l’oeuvre,
en lui reconnaissant un sens, manifeste ou caché ; ce qu’il faut
expliquer au contraire, c’est cet étrange pouvoir qu’elle a de varier en
elle-même : cette diversité qui, a priori, lui donne sa cohérence.
Mais aussi, qu’est-ce dans ce cas
qu’expliquer ? Suffit-il, pour en dénouer la complexité, de mettre l’oeuvre
en rapport avec l’histoire qui l’enrobe ? Ou plutôt de mettre en évidence
son rapport dérobé avec l’histoire ? Et ainsi d’en faire apparaître le
sens. On se trouverait alors décrire l’histoire d’un thème idéologique[48] :
la conquête de la nature, expression d’un phénomène historique qui, s’accélérant
dans des proportions non inimaginables, si elles n’ont guère été imaginées, a
pris une importance manifeste, puisqu’il a mis en évidence ce qui restait
jusque-là un secret de l’histoire : l’exploitation de l’énergie naturelle.
Cette histoire a bien le droit d’être écrite (on n’a guère usé de ce droit), et
on peut penser qu’elle contient l’oeuvre de Jules Verne ou au moins un aspect
de cette oeuvre, comme une de ses manifestations particulières. Mais elle la
dépasse infiniment : l’histoire générale d’un thème implique la mise en
avant de l’histoire tout court, sans quoi elle en resterait à sa pure
inconsistance, dans une très idéologique solitude. Alors l’explication, qui est
une interprétation, ne risque pas de rater son objet, dans la mesure même où
elle a l’air de le prendre de trop loin, l’entraînant ainsi dans un mouvement
qui le dépasse. A ce moment, il n’y a pas trahison, comme on dit si souvent,
mais peut-être, à travers une telle amplification, la perte d’une mesure
propre. L’oeuvre, pour être trop abondamment située, perd sa vraie place, qui,
si elle n’est pas exactement celle qu’elle se donne, ne peut non plus lui être
radicalement étrangère. Surtout, d’une telle manipulation, l’oeuvre sort simplifiée :
elle devient le lieu occupé par un sens, l’entourant et lui donnant place ;
sa variété n’est plus que celle d’un décor, planté pour que devant lui,
abritée de sa sollicitude, se joue une unique action. Cette vue en perspective,
loin de dégager l’essentiel, dissipe la complexité réelle qui est au centre de
l’oeuvre.
A cette interprétation démesurante on a coutume d’opposer la description
systématique, qui a l’avantage de laisser l’oeuvre à elle-même, puisqu’elle se
fixe comme seul but de dégager une structure, une cohérence spécifique,
de mettre en évidence un principe de fermeture qui lie l’oeuvre à elle-même en
montrant une suffisance dans le rapport de ses éléments constituants.
Alors, mettre en structure, opération relativement simple[49],
qui implique une analyse (isolement des thèmes particuliers, individuation des
figures mythiques de l’oeuvre) suivie d’un remembrement (c’est-à-dire la
détermination d’une hiérarchie ou d’un ordre rigoureux des éléments), c’est l’inverse
exact de l’analyse historique ; l’oeuvre n’a pas d’autre nécessité que
celle, immédiatement immanente, de sa composition[50],
même si l’étude de la composition dépasse les limites étroites d’une
problématique des formes. On se satisfait d’une totalité singulière, – l’oeuvre
comme un ensemble cohérent –, de laquelle on a ôté, comme par l’effet d’une réduction[51],
tout ce qui la présenterait comme factice ou contingente. Ainsi, cette
totalité singulière est exactement le contraire d’une essence individuelle :
l’oeuvre est posée là, et, indépendamment du fait qu’elle est posée, c’est
de sa seule position, comme disposition, qu’il s’agit de rendre compte.
Reconnaître de cette façon une individualité, en dehors de tout rapport,
loin de lui restituer sa raison, c’est en faire une abstraction absolue,
donc la déréaliser. Mais c’est aussi, comme dans le cas précédent, la
simplifier, en la réduisant à l’unique mesure d’une raison.
Il semblerait donc que le choix
soit entre deux méthodes, radicalement opposées : l’interprétation qui va
à l’œuvre en la prenant du plus loin, ou la description qui part de l’œuvre
pour l’aliéner à elle-même. Peut-être est-il possible d’échapper au départ à
cette contradiction, en s’installant dans l’écart même qui sépare l’interprétation
de la description : il faudrait parler de l’œuvre en la sortant d’elle-même,
en l’installant dans la connaissance de ses limites. Alors la question n’est
plus de la commenter, ou de la reconstituer, de lui rendre son unité, mais de l’expliquer,
ce qui l’éloigne au moins autant d’elle-même qu’elle a dû s’éloigner de
ses intentions pour les réaliser. Elle n’est pas non plus de la retrouver telle
quelle dans le mouvement de l’histoire qui l’entraîne, mais de lui faire dire
ses véritables buts : ceux-là qu’elle pouvait elle-même connaître, se
connaître, avant d’être écrite. Ainsi, on se propose une question très
différente : quel est en l’œuvre le principe de sa disparité ? On
admet alors, pour reprendre une métaphore célèbre, que l’œuvre se déploie sur
plus d’un espace.
L’interprétation nomme l’oeuvre
comme situation, la description en fait une seule disposition. Il faut arriver
à ce que l’une ne soit pas exclusive de l’autre, ni ne l’occulte, et mesurer l’œuvre
par l’écart réel qui sépare sa disposition et sa situation. II ne faut donc pas
abolir l’opposition, mais l’utiliser, et voir en elle le noeud du problème.
Mais il ne s’agit en aucun cas d’identifier l’une à l’autre, c’est-à-dire
de les confondre : faire naître la situation de la disposition, – mais il
n’y a pas d’épiphanie –, faire naître la disposition de la situation, – il n’y
a pas non plus déduction. Il y a entre ces deux points de vue une différence de
nature –, ce n’est pas seulement la distance qui éloigne des intentions les
choses –, qui les rend irréductibles, bien qu’à eux deux ils définissent, comme
on va le voir, une seule question, toute nouvelle. C’est par cette
relation différentielle que sera défini le champ problématique : et c’est
cela qui permettra de présenter l’oeuvre à la fois[52]
dans sa réalité et dans ses limites, en tenant compte de ses conditions de
possibilité et d’impossibilité, qui la rendent visible.
Le seul point de départ pour l’étude
particulière d’une oeuvre, non point ce sur quoi elle s’appuie en fait, mais
son début réel, son commencement, c’est la validité d’un projet idéologique. Ce
sera ici le thème général de la conquête de la nature : on verra qu’il se
spécifie aussitôt en thèmes particuliers (de différentes natures ?
ordonnés ? et suivant quel ordre ?) qui sont les vrais thèmes de l’oeuvre.
Verne commence par se poser une question : cette conquête est-elle bien ce
qui définit le contenu de l’histoire du monde contemporain ? Sensible à l’actualité
de cette question, il se demande aussi : comment le faire savoir, comment
l’exprimer ? La réponse sera : par la fiction.
« Nous sommes
d’un temps où tout arrive, – on a presque le droit de dire : où tout est
arrivé. Si notre récit n’est point vraisemblable aujourd’hui, il peut l’être
demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l’avenir, et personne
ne s’aviserait de le mettre au rang des légendes. D’ailleurs il ne se crée
plus de légendes au déclin de ce pratique et positif dix-neuvième
siècle... »
(Château des Carpathes,
p. 2).
L’avenir est immergé dans le
présent : Mobilis in Mobili.
Nous retrouverons cette image, qui n’en est pas une, par la suite. Surtout, ce
qui caractérise l’actualité, c’est qu’elle a permis d’élaborer un type de récit
nouveau, qui donne à l’imaginaire sa fonction de réalité : c’est pourquoi
la fiction est la forme d’expression privilégiée de ce grand passage historique.
De cette façon, l’oeuvre littéraire reçoit immédiatement sa fonction de
réalité. Cette jonction de l’ordinaire et de l’extraordinaire, qui est la forme
littéraire de l’événement, se fait à propos d’un objet particulier du
récit : le voyage ; et c’est lui qui donnera son titre à l’oeuvre. Un
programme est ainsi tout tracé, et il peut faire l’objet de la commande d’un
libraire, d’un contrat « historique » :
« Les oeuvres
nouvelles de M. Verne viendront s’ajouter successivement à cette édition, que
nous aurons soin de toujours tenir an courant. Les ouvrages parus, et ceux à paraître,
embrasseront ainsi dans leur ensemble le projet que s’est proposé l’auteur,
quand il a donné pour sous-titre à son oeuvre celui de Voyages
dans les mondes connus et inconnus. Son but est en effet de résumer toutes les connaissances
géographiques, géologiques, physiques, astronomiques, amassées
par la science moderne, et de refaire sous la forme attrayante qui lui est
propre, l’histoire de l’univers...
Il n’en est pas,
parmi les productions contemporaines qui répondent mieux au besoin généreux qui
pousse la société moderne à connaître enfin les merveilles de cet univers où
s’agitent ses destinées. »
(Hetzel –
Préface au premier tome de son édition des Oeuvres
Complètes : Les Aventures du Capitaine Hatteras).
« A connaître » : c’est-à-dire
aussi bien, on le verra, agir, transformer. « Connaître enfin » :
c’est cet enfin
qui définit la modernité. Et l’objet du récit, ce seront à la fois : « les
merveilles », et ces voyages installés dans l’écart qui sépare le connu et
l’inconnu, écart
qui est aussi une certaine forme de conjonction.
Ainsi nous croyons détenir à la
fois le projet général et le sens de l’oeuvre. Pourtant cette question, dont
nous sommes partis, n’est pas la seule question : avec elle, le problème
de l’œuvre reste entier, extérieur au projet, ou au moins ne pouvant
immédiatement dépendre de lui. Tant de gens voudraient écrire, mais n’écrivent
point en fait, et qui ne peuvent être tenus pour des écrivains, qu’on ne peut,
pour savoir à quoi s’en tenir sur son oeuvre, interroger l’écrivain sur ses
seules intentions. On doit donc s’interroger non seulement sur les conditions
de possibilités du projet, mais aussi sur la validité des moyens utilisés pour
le réaliser. Et si, refusant d’opposer le sens du projet et sa formulation
effective, on met en évidence leur conjonction[53],
on peut faire naître une autre question : qu’est-ce que Verne se trouve
avoir réalisé en fait ? On se demande alors comment
apprécier le résultat réel de l’entreprise, qui mérite seul le nom d’oeuvre, et
comment comprendre son rapport avec le programme initial qui fut la condition
ou le prétexte de son institution. Il s’agit donc d’étudier l’oeuvre à partir de
ses conditions de possibilité : mais on s’apercevra que ces conditions, si
elles ont permis la fabrication d’une oeuvre réelle, ont en même temps produit
autre chose, dont elles étaient aussi la condition. C’est ainsi qu’une deuxième
question, superposée à la première, permet de confronter l’œuvre à elle-même,
sans l’interpréter, sans la traduire en un autre langage, en un mot : sans
la commenter. Ce sera cette question qui permettra de l’expliquer.
II. - Analyse de l’œuvre[54]
« Là, nous
devons rencontrer des sources abondantes. La nature de la roche le veut ainsi,
et l’instinct est d’accord avec la logique pour appuyer ma conviction. »
(Voyage
au centre
de la
terre).
A.
— Le point de départ : le projet idéologique.
Il semble non seulement possible,
mais nécessaire, de partir de l’oeuvre même, au lieu de la prendre à distance,
ou de simplement la traverser. Il est même inévitable de commencer par où l’oeuvre
commence : par le point de départ qu’elle se donne, son projet, ou encore
ses intentions, lisibles sur tout son long comme un programme. C’est aussi ce
qu’on appelle son titre.
Au départ il faut donc mettre en
évidence un thème général, explicite : l’œuvre se
définit tout entière par rapport à lui, par sa conformité. Pour J. Verne, ce
thème est celui de la transformation intérieure des sociétés par un processus
qui marque toute l’histoire de l’univers, mais qui a pris aujourd’hui (d’où le
thème de la modernité) le caractère de phénomène dominant : la conquête de
la nature par l’industrie. Il s’agit d’un thème idéologique, aisément
identifiable : « Verne appartient à la lignée progressiste de la
bourgeoisie : son oeuvre affiche que rien ne peut échapper à l’homme, que
le monde même le plus lointain est comme un objet dans sa main, et que la
propriété n’est somme toute qu’un moment dialectique dans l’asservissement
général de la nature.» (Barthes, Mythologies,
p. 90). L’idée
d’une industrie prend alors un sens très général, où sont réunies, à la faveur
d’un même terme, les conditions individuelles et sociales[55],
à la fois, de l’ingéniosité et du labeur ; cette unité est visible
sur des objets
privilégiés : les « machines ».
On verra que ce thème général se
spécifie aussitôt en thèmes plus particuliers – et la question sera alors de
savoir s’ils sont de même nature, différents, indépendants ou hiérarchisés. Il
faut dire tout de suite que le thème général n’est que l’apparence d’un thème :
il ne fait qu’indiquer par un titre, un certain mouvement, au niveau de la
société ou de son idéologie, mouvement qui est de la plus grande importance
pour l’apparition de l’oeuvre, mais à son propre
niveau, non en
tant qu’il se traduit dans une idée générale qui le déforme en le simplifiant.
La domination de la nature par l’homme,
qui est le sujet de tous les romans de J. Verne,
même si c’est sous une forme travestie, se présente comme une conquête, comme
un mouvement. Propagation de la présence de l’homme dans toute la nature, qui s’accompagne
d’une transformation de la nature même : la nature est investie par l’homme,
telle est la simple obsession de Verne (simple, parce
que consciente, voulue, projetée). La conquête totale est possible : l’homme
ne pénètre la nature que parce qu’il est dans une complète harmonie avec elle.
La grande nouveauté c’est donc que ce mouvement, tel un voyage, a un terme, et
que ce terme peut être perçu, décrit : l’avenir baigne dans le présent, et
même il y est complètement contenu. Voir le texte du début du Château
des Carpathes, déjà cité. Butor parle de cela très bien dans Répertoire
I, et il est
inutile de refaire complètement cette description. La science, qui est l’oeuvre
de l’homme par excellence, est dans une grande familiarité avec la nature[56] :
elle arrivera à la connaître et à la transformer complètement.
« — Cela se fera,
répondit le Capitaine Hod, comme se feront un jour les voyages au pôle Nord et
au pôle Sud.
— Evidemment.
— Le voyage jusque
dans les dernières profondeurs de l’océan.
— Sans aucun doute.
— Le voyage au centre
de la terre.
— Bravo, Hod.
— Comme tout se fera,
ajoutai-je.
— Même un voyage dans
chacune des planètes du monde solaire, répondit le capitaine Hod que rien
n’arrêtait plus.
— Non, capitaine,
répondis-je. L’homme, simple habitant de la terre, ne saurait en franchir les
bornes. Mais s’il est rivé à son écorce, il peut en pénétrer tous les secrets.
— Il le peut, il le
doit, reprit Banks. Tout ce qui est dans la limite du possible doit être et
sera accompli. Puis, lorsque l’homme n’aura plus rien à connaître du globe
qu’il habite...
— Il disparaîtra avec
le sphéroïde qui n’aura plus de mystères pour lui, répondit le capitaine Hod.
— Non pas, reprit
Banks. Il en jouira en maître alors et il en tirera un meilleur parti. »
(La
Maison à Vapeur, cité
par M. Butor, Répertoire I,
p. 136).
« Il
peut en pénétrer tous les secrets » : Nemo
arrivera au pôle (qui on le
verra est la représentation la plus aiguë de la
totalité). Le lieu du mouvement, qui le supporte mais aussi le suscite, n’est
pas le monde comme infinité, mais la terre comme habitation. Barthes parle
justement du geste « d’enfermement » de Verne : « Verne a
été un maniaque de la plénitude : il ne cessait de finir le monde et de le
meubler, de le faire plein à la façon d’un oeuf ; son mouvement est
exactement celui d’un encyclopédiste du xviiie siècle ou
d’un peintre hollandais : le monde est fini, le monde est plein de matériaux
numérables et continus ». (Mythologies, p.
90)[57].
Le mouvement se ramène donc à une exploration, contenue dans les limites de sa
perfection imaginaire-réelle. On pourra trouver dans
cette adéquation (de l’homme à son aventure, de la science à la nature) une
première illustration de l’aphorisme fondamental par rapport auquel l’oeuvre
entière se définit : Mobilis in Mobili.
Aux
citations choisies par M. Butor pour illustrer ce pouvoir naturel de
rêver, on préférera celle-ci, extraite du Voyage au Centre de la Terre (Chap.
14 : le fjord de Stapi) :
« On sait que le basalte est une roche brune
d’origine ignée. Elle affecte des formes qui surprennent par leur régularité.
Ici la nature procède géométriquement et travaille à la manière humaine, comme
si elle eût manié l’équerre, le compas et le fil à plomb. Si partout ailleurs
elle fait de l’art avec ses grandes masses jetées sans ordre, ses cônes à peine
ébauchés, ses pyramides imparfaites, avec la bizarre succession de ses lignes,
ici, voulant donner l’exemple de la régularité, et précédant les architectes
des premiers âges, elle a créé un ordre sévère, que ni les splendeurs de
Babylone ni les merveilles de la Grèce n’ont jamais dépassé.
J’avais bien entendu parlé de la Chaussée des Géants en
Irlande et de la Grotte de Fingal dans l’une des Hébrides, mais le spectacle
d’une substruction basaltique ne s’était pas encore offert à mes regards.
Or à Stapi ce phénomène
apparaissait dans toute sa beauté.
La muraille du fjord, comme toute la côte de la presqu’île,
se composait d’une suite de colonnes verticales, hautes de trente pieds.
Ces fûts droits et d’une proportion pure supportaient une archivolte, faite
de colonnes horizontales dont le surplombement formait demi-voûte au-dessus de la mer. A de certains
intervalles, et sous cet impluvium naturel, l’oeil surprenait des ouvertures
ogivales d’un dessin admirable, à travers lesquelles les flots du large
venaient se précipiter en écumant. Quelques tronçons de basalte,
arrachés par les fureurs de l’Océan, s’allongeaient sur le sol comme les débris d’un
temple antique, ruines éternellement jeunes, sur
lesquelles passaient les siècles sans les entamer. »
L’autre
littérature, la grande littérature, aura peine à produire des descriptions
plus belles que celle-ci, inégalable par la richesse et la simplicité
de son sens : une description plus encore conceptualisée que thématisée
nous donne à lire explicitement le débat de la régularité et de l’irrégulier,
débat qui n’est finalement qu’un dialogue. La nature est représentée en termes
d’art, mais non sans qu’une certaine ambiguïté des termes (tronçons, colonnes)
ne rende plus imprécise la limite qui sépare les deux domaines, au moins au
niveau du vocabulaire. La représentation n’est d’ailleurs pas directe, mais
obéit aux règles d’un renversement inattendu : « ruines éternellement
jeunes ». La nature en termes d’architecture : il ne s’agit pas d’un
cliché, d’un simple ou vulgaire procédé, mais de la révélation d’un profond
secret. Ce qui n’est au départ qu’une description en fait réfléchit sur l’élémentaire
dialectique de la nature (celle des romans).
La
nature rêve l’avenir de l’homme sous la forme transparente de son propre
passé. Donc le mouvement qui, paradoxalement, engage l’avenir dans le présent,
ne peut être représenté que sous la forme d’une variation imaginaire à partir
du monde réel, celle-ci n’étant que le correspondant formel d’un immense
mouvement de prospection : l’imaginaire c’est le réel. Toutes les
spéculations que fait J. Verne lui-même ou qu’on peut faire à partir de son
oeuvre sur la vraisemblance de l’invention, sur l’exactitude du détail,
sur la véracité de la fiction, ne sont que le déploiement de cette identité,
première en droit. Evidemment, à la racine de cette identité, on trouve une
certaine conception de la science (qui n’est pas absolument mythologique, mais
seulement donnée
au départ, comme
une représentation). Dans l’égalité du réel et de l’imaginaire, la science
représente le signe = ; elle est le point de jonction, par définition, du
réel et de l’imaginaire. Aussi son pouvoir est-il essentiellement poétique.
On se souviendra que, dans la
conférence prononcée devant le Gun-Club par Barbicane, son président (voir De la terre à la Lune, chap.
II), c’est le rappel des fictions passées, de Cyrano de Bergerac à Edgar Poe,
qui précède l’énoncé du projet réel et s’y prolonge. « Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part à la poésie,
attaquons directement la question ». (chap. VII).
Ainsi la rêverie s’édifie sur un plan analogue à celui que Leibniz
attribue au Palais des Destinées : l’ensemble des possibles précède,
annonce et soutient un réel meilleur. Le réel, c’est la fiction
accomplie : fiction effectuée et plus parfaite fiction[58].
A la limite, la transformation de
la nature est l’oeuvre de la nature elle-même, et rien ne permet de
distinguer l’oeuvre de la nature de l’oeuvre de l’homme (science et art). La
nature elle aussi crée des machines et des villes : elle ne produit pas
seulement de l’énergie, elle transforme elle-même cette énergie (exemple
privilégié : le volcan, qui, comme par hasard, décore le bout du monde) ;
et en tout cas elle crée de l’énergie transformable : domesticable. Les
oeuvres de l’homme restent toujours profondément naturelles[59],
et gardent ainsi un caractère ambigu : l’énergie domesticable et
domestiquée apparaît comme un monstre, puisqu’elle produit et peut être
produite ; ainsi l’électricité développe un pouvoir double : elle est
la nature déchaînée, mais aussi l’homme déchaîné (voir : Un Château
dans les Carpathes, et L’Ile
mystérieuse). De là ce pouvoir trouble, et la présence
obsessionnelle d’un certain nombre d’objets : on y reviendra.
L’imaginaire, c’est le réel, de la
même façon que : l’avenir, c’est le présent. Il y a donc à ce niveau une
parfaite cohésion entre le contenu de l’oeuvre et la forme qu’elle lui donne. Cette
cohérence qui donne les conditions d’une création harmonieuse, prend même la
forme absolue d’une identification. Mais sur quoi repose cette
harmonie ? Possède-t-elle à l’avance les moyens de se donner une
quelconque consistance ? Elle ne peut au contraire nous apparaître que
comme très fragile, d’autant plus absolue qu’elle ne se suffit pas à elle-même,
et détermine seulement un niveau très particulier, et ainsi précaire, de la
production : ce niveau est construit seulement sur une duplication
intérieure. C’est pourquoi on ne peut y voir réunies toutes les conditions de
la réalisation d’une oeuvre.
Il apparaît tout de suite que
cette intention générale trouve les formes de sa représentation dans une
modalité particulière d’expression : le récit d’imagination, en un sens
très fort, c’est-à-dire la fiction. M. Butor montre très bien comment sa
représentation du monde conduit J. Verne directement à ce style :
« Si les rêves
de Jules Verne sont si « naturels » c’est qu’ils sont pour lui les
rêves mêmes qu’il écoute ou voit dans la nature et ceci au sens le plus strict
de ces mots. Il n’y a pas pour lui de différence irréductible entre les
créations de l’homme et les phénomènes de la nature. Le réel n’est qu’une sorte
d’assomption de l’imaginaire. L’homme se trouve en accord profond avec les
choses, qui esquissent les inventions des hommes. Le passage du réel à l’imaginaire
se fait insensiblement puisque la nature elle-même rêve et que l’homme finit
par réaliser ces rêves mêmes, à moins grande échelle peut-être, avec moins de
grandeur, mais plus parfaitement pourtant : il les achève, et il leur
donne leur véritable fin. Il accomplit les promesses qui sont inscrites à l’intérieur
des choses. Remarquable, en effet, est l’abondance de ces arceaux, de ces
piliers, de ces voûtes, de ces châteaux apparents, de ces cathédrales
naturelles... »
(Répertoire, p. 133-134).
A ce premier niveau, celui du
projet, réfléchi et élaboré au point de s’être donné les moyens généraux de
sa réalisation (un genre littéraire : le récit d’imagination), mais
non les instruments réels de sa mise en oeuvre, – niveau à partir duquel on pourrait
décrire la totalité de l’oeuvre ; c’est généralement à cette description
qu’on s’arrête –, sont donnés :
1. un sujet, qui implique
toute une vision du monde, une idéologie (complète en, elle-même, c’est-à-dire,
en fait incomplète comme on le verra), et même dépend d’elle dans la mesure où
il la résume.
2. l’allure générale d’une
représentation : le livre sera un récit, et il appartiendra au
domaine de la littérature d’imagination.
Il faut donner dès maintenant la
première spécification de ce sujet, qui permet d’identifier immédiatement ses
objets thématiques essentiels : c’est dire que cette identification sera
nécessairement provisoire. Cette spécification s’opère à l’intérieur du niveau
de cohérence déjà décrit : elle ne remet pas en question cette cohérence ;
elle ne permet pas ni n’exige, le passage à un autre niveau : simplement
elle précise certains éléments constitutifs de la représentation d’ensemble, et
permet de voir le projet général dans son développement complet.
On a vu que la conquête était
mouvement, investissement, transformation ; elle s’exprimera donc par le
moyen de trois thèmes privilégiés :
– le voyage,
– l’invention scientifique,
– la colonisation,
qui sont des représentations
équivalentes en droit : le savant est d’une certaine façon un voyageur, un
colonisateur ; toutes les combinaisons sont possibles. Le titre le plus
général de l’oeuvre, c’est : voyages. Le héros essentiel : le
savant, n’est pas nécessairement celui qui invente, mais peut-être celui qui
utilise, c’est-à-dire qui donne une vie à l’objet scientifique (la science n’a
de réalité pour J. Verne que dans la mesure où elle est productrice d’objets) ;
ce sera, par exemple, l’ingénieur, ou même le mécène (comme dans Le Château
des Carpathes, ou dans Vingt mille lieues sous
les mers) : Verne ne réfléchit aucune distance entre la théorie de la
science et sa pratique ; entre les deux il y a passage, échange constant.
Le thème de la colonisation est moins apparent, ou moins souvent mis en valeur :
comme si on avait voulu le dissimuler ; pourtant le savant conquiert,
annexe, déplace le connu vers l’inconnu, projette son pouvoir sur le mode de l’appropriation :
cet aspect devient essentiel dans l’île mystérieuse et dans Les
Enfants du Capitaine Grant, où sont explicitement décrites des entreprises
d’appropriation.
Ces représentations concrètes, qui
sont autant de sujets individualisés, déterminent aussi une spécification au
niveau de la forme du récit : la conquête, la rencontre de l’imaginaire et
du réel, sera vécue comme une aventure ; le récit, bâti sur la présence de
la fiction, sera un récit d’aventures, avec sa structure typique :
le découpage en épisodes. De cette identification du voyage et de la fiction,
le début des aventures du capitaine Hatteras nous donne le secret, en montrant
que du thème naturel du mouvement au procédé « fantastique » il y a
passage immédiat. Du contenu du roman à sa forme, il n’y a pas à proprement
parler déduction, mais glissement ; le voyage sert de point de départ, de
noeud à la fiction :
« Pour un penseur, un rêveur,
un philosophe, au surplus, rien d’émouvant comme un bâtiment en partance ;
l’imagination le suit volontiers dans ses luttes avec la mer, dans ses combats
livrés au vent, dans cette course aventureuse qui ne finit pas toujours au
port, et pour peu qu’un incident inaccoutumé se produise, le navire se présente
sous une forme fantastique, même aux esprits rebelles en manière de fantaisie. »
Réciproquement, le voyageur-savant-colonisateur sera en même temps un
aventurier, ce qui permet de lui donner une forme réelle, un caractère, et même
un enracinement social : Nemo le révolté[60].
Nemo, Fogg, Glanervan,
Cyrus Smith, Paganel, Hatteras : inquiétant,
familier, ou même simplement drôle, l’aventurier détient une unique figure. Il
faudrait d’ailleurs réfléchir sur la présence constante de l’original
à l’intérieur du
répertoire des personnages de J. Verne : il ne s’agit pas seulement d’un
motif psychologique, ou littéraire, – peu importe qu’il s’agisse de littérature
petite ou grande –, mais aussi d’une façon de désigner, de signaler ce rôle
fondamental du
personnage : sujet privilégié d’une aventure extraordinaire. C’est ainsi
par exemple que Philéas Fogg est à la fois un
personnage ridicule et un héros fantastique.
Sont donc donnés : un sujet
spécifié en représentations individualisées, et la détermination d’une
certaine forme d’écriture avec ses épisodes spécifiques, ses types
psychologiques, et même sa morale..., le tout emprunté, et en même temps lié dans
la cohérence d’un genre : une forme complète de récit. Mais là s’arrête
la déduction : pour trouver de nouveaux moyens,
il faudra
passer à un autre niveau de l’analyse.
II ne s’agit que d’une approche
générale. On
reste, il faut encore insister là-dessus, à un certain niveau, qui est celui de
la généralité : le projet s’est cristallisé dans une intention représentative,
et en même temps, ce qui est très important, dans d’autres formes d’existence
concrète : un contrat avec un éditeur, un public, un programme plus ou
moins précis de diffusion, des collaborateurs : présentation du livre,
illustrations... Ce niveau est le point de départ effectif, ou si on veut conscient,
de l’entreprise
de production : il peut donc servir de point de départ pour une
description de l’oeuvre. Mais il ne peut se suffire à lui-même.
En effet :
1. Il s’agit d’une représentation
idéologique, liée aux conditions générales d’apparition d’une idéologie ;
celle-ci exprime aussi bien l’état de la société, à travers une certaine forme
de conscience sociale (d’où : le sujet-programme) ;
un état de la littérature, ou de l’écriture : la forme du récit, les
personnages typiques ; et même la situation de l’écrivain dans la mesure
où cette représentation renvoie aussi à l’idéologie du métier : un public,
un éditeur, entre autres. Cette représentation est importée
dans le projet
particulier de J. Verne : le programme idéologique (conquête de la nature,
situation de la science dans la société) entre dans la littérature ; il va
s’y exprimer :
mais il n’y a pas nécessairement droit de cité, au moins a priori. Car il n’a
pas d’emblée un statut romanesque. Même, il ne peut certainement pas passer
tel quel dans le domaine de l’oeuvre littéraire : il devra subir au
préalable au moins quelques remaniements, une élaboration seconde, qui en fera
un objet littéraire. Le contrat qui lie J. Verne à la maison Hetzel l’oblige à écrire, sur un rythme régulier, des
romans « d’un type nouveau » ; dans une lettre à son père, Verne
précise que ce sera le « roman de la science ». Verne a donc bien
conscience de ce qu’il fait : son entreprise revient à réunir dans une
oeuvre nouvelle une nouvelle forme et un nouveau contenu. Pour cela, il faut
que le projet se donne de nouveaux moyens, d’autres moyens qu’un programme,
des moyens qui répondent aux exigences de sa mise en oeuvre, de sa pratique
réelle. Et ces
moyens, il ne les empruntera pas nécessairement aux mêmes secteurs de l’idéologie,
selon toute vraisemblance il devra même les chercher ailleurs.
2. Le passage du projet
idéologique à l’oeuvre écrite ne trouvera sa légalité qu’à l’intérieur même de
sa réalisation, donc à partir des conditions proposées au travail de la mise en
oeuvre. On serait tenté de dire que Verne, au point où on vient de le laisser,
a tout ce qu’il faut pour écrire ses livres ; en fait, il n’a rien
du tout, et il faudra qu’il se donne d’autres moyens : les vrais thèmes
de son oeuvre, individualisés, particuliers, – et par conséquent maniables
à l’échelle réduite du travail de la mise en oeuvre, avec la page d’écriture
pour horizon –, et qui, eux, à la différence du sujet idéologique, ne
peuvent être immédiatement représentatifs d’une généralité. Ces thèmes
définissent, pour nous, un autre niveau de la description, qui correspond
proprement à l’entreprise de production dans le temps qu’elle se fait :
et qu’on peut appeler figuration. II restera naturellement à voir si ce
second niveau conserve la cohérence du premier et la continue, ou bien la remet
en question, et alors si, à son propre niveau, il se suffit à lui-même.
B. — La réalisation de ce projet :
sa figuration, et la symbolique de
cette figuration.
Les signes. — Le voyage à travers la science et
à travers la nature, qui est le procès historique de l’avenir à l’intérieur
même du présent, par le moyen du langage de la fiction, doit figurer la
maîtrise totale de l’homme sur la nature. Figurer, c’est quelque chose de plus
que représenter, puisqu’il faut inventer, ou au moins collectionner, les signes
visibles sur lesquels peut être lue cette aventure essentielle : la
lecture de ces signes donnera bien du projet une certaine représentatio ;
mais il faut au préalable découvrir les signes. On peut trouver dans le travail
de M. Butor, dans Répertoire I, un répertoire de ces signes (qui n’ont
en effet, avant d’être entraînés dans le mouvement de l’oeuvre, d’autre unité
que celle que leur donne leur présence à l’intérieur d’un répertoire),
suffisant au départ. Il n’est pas question de les reprendre tous ici, mais
simplement de dégager les plus importants, à titre d’exemple, et de les situer
les uns par rapport aux autres. Un signe se désigne lui-même comme tel,
par son caractère obsessionnel, son efficacité lui vient de la variété de ses
reprises. Ainsi les signes forment une véritable série, nécessairement limitée.
Les plus apparents, ceux qui sont les plus souvent sollicités, sont : le
centre (de la terre), la ligne droite, le document chiffré, le volcan, la mer,
les traces (d’un précédent voyage : c’est une autre forme du chiffre) ;
et même des signes « psychologiques » : la hâte, l’idée fixe
(dans la mesure où il s’agit de signes, nécessairement symboliques, allusifs,
il n’y a de psychologie, évidemment, qu’en apparence : elle est là pour
tout autre chose ; si elle peut paraître schématique, elle ne doit pas non
plus être prise au sérieux).
L’accomplissement de cette
maîtrise, la possession des figures, peut être montré, raconté, sur les
deux dimensions de la sensibilité :
Le temps : les quatre-vingts jours que s’est
donnés Philéas Fogg ferment la terre sur elle-même
dans les limites étroites d’une rectitude temporelle. C’est donc que la terre
peut être parcourue à partir d’une mesure de temps donnée au départ, fixée. L’aventure
se détermine par rapport à une règle immobile qu’il faut observer, c’est-à-dire
imposer, contre les obstacles qu’elle suscite. Il n’est pas indifférent que le
succès de cette entreprise s’affirme dans un tour, c’est-à-dire dans le
mouvement d’une fermeture, qui ramène la diversité à une forme fixe :
équivalent et déploiement de ce point fixe qu’est le pôle. De façon analogue, De
la Terre à la Lune, c’est aussi un « trajet direct en 97 heures 20
minutes ».
L’espace : réplique exacte des quatre-vingts
jours de Philéas Fogg, le trente-septième parallèle
des Enfants du Capitaine Grant. Par-dessus tous les accidents
possibles, surgis de la rencontre de la nature et des hommes, – mais ces obstacles
sont identiques en droit puisqu’ils déterminent également l’aventure, de l’aventure
–, la terre peut être parcourue suivant une ligne droite. Même les Tribulations
d’un Chinois en Chine, à travers leur désarroi absolu, sont affectées d’une
certaine régularité :
« — Mais où irez-vous ?
— Devant moi.
— Où voue arrêterez-vous ?
— Nulle part !
— Et quand reviendrez-vous ?
— Jamais. »
(Chap. XI).
De la même façon, Michel Strogoff ira tout droit à Irkoutsk ; il franchira les
obstacles que les hommes dressent sur sa route comme s’il s’agissait d’obstacles
naturels ; le mythe de la science est alors remplacé par un mythe purement
romanesque. Mais au centre du roman se trouve toujours un itinéraire réel.
Le voyage est une conquête parce qu’il arrive à tirer sur le monde cette ligne
rigoureuse (et le témoin de cette conquête est pour Les Enfants du Capitaine
Grant, un géographe : Paganel). Le thème de
la ligne est alors lié à celui du chiffre : le secret de la régularité est
enfoui dans un document mutilé, donc travesti, qu’il s’agit d’interpréter ;
la raison du mouvement est donnée par la multiplicité des interprétations
possibles (qui correspondent chacune à une région du monde) : le chiffre
avec son secret est un motif dynamique (il possède le même sens dans Le
Voyage au centre de la Terre) ; mais derrière les variations de
son interprétation demeure une constante, qui ne sera jamais remise en
question, qui est l’élément commun de toutes les interprétations, et qui est
le garant de la rectitude : c’est le trente septième parallèle[61].
L’aventure se termine quand la ligne est complètement tracée : le chiffre
ne livre son dernier secret qu’au moment où le monde est tout entier contenu
dans les limites d’un principe dominant, qui sont comme le pôle de toutes
interprétations, et qui se referment aussi en un tour. Le succès de l’aventure,
– le père retrouvé par le fils, qui d’ailleurs en avait déjà trouvé un autre[62]
– s’avère dans la perfection, dans la pureté d’un voyage :
« Ainsi s’était
accomplie cette traversée de l’Amérique du Sud suivant une ligne rigoureusement
droite. Ni montagnes, ni fleuves ne firent dévier les voyageurs de leur
imperturbable route, et, s’ils n’eurent pas à combattre le mauvais vouloir des
hommes, les éléments, souvent déchaînés contre eux, soumirent à de rudes
épreuves leur généreuse intrépidité. »
(Les Enfants du Capitaine Grant,
fin de la première partie.)
De la même façon, le capitaine
Hatteras « marche invariablement vers le Nord », ce qui est le signe
visible de sa folie. Une fois de plus, les thèmes psychologiques ne sont que
des formes dérivées de la figure symbolique de la conquête : ligne droite,
pôle, centre de la terre ; quand les enfants de Grant arrivent au terme du
voyage, l’auteur dit qu’ils sont découragés, sur le point de renoncer, signe
précisément qu’ils sont au terme, qu’ils vont aboutir.
Paradoxalement, mais ce paradoxe
est la logique même de l’image, la ligne droite est ponctuelle : ainsi le
parallèle est l’équivalent du pôle. Pure trajectoire, elle se rassemble en un
point parce que, supprimant les obstacles, elle abolit la distance. C’est
l’un des thèmes essentiels du discours prononcé par Michel Ardan
devant la population de Tampa-Town :
« Mes chers
auditeurs, à en croire certains esprits bornés – c’est le qualificatif qui leur
convient –, l’humanité serait enfermée dans un cercle de Popilius
qu’elle ne saurait franchir, et condamnée à végéter sur ce globe sans jamais
pouvoir s’élancer dans les espaces planétaires ! Il n’en est rien !
On va aller à la Lune, on ira aux planètes, on ira aux étoiles, comme on va
aujourd’hui de Liverpool à New York, facilement, rapidement, sûrement, et
l’océan atmosphérique sera bientôt traversé comme les océans de la Lune !
La distance n’est qu’un mot relatif, et finira par être ramenée à zéro.
... Et l’on viendrait
parler de la distance qui sépare les planètes du Soleil ! Et l’on
soutiendrait que cette distance existe ! Erreur ! fausseté !
aberration des sens ! Savez-vous ce que je pense
de ce monde qui commence à l’astre radieux et finit à Neptune ?
Voulez-vous connaître ma théorie ? Elle est bien simple ! Pour moi,
le monde solaire est un corps solide, homogène ; les planètes qui le
composent se pressent, se touchent, adhèrent, et l’espace existant entre elles
n’est que l’espace qui sépare les molécules du métal le plus compact, argent
ou fer, ou du platine ! J’ai le droit d’affirmer et je répète avec une
conviction qui vous pénétrera tous « La distance est un vain mot, la
distance n’existe pas ! »
(De la Terre à la Lune, chap.
XIX).
Serré dans les liens d’une
aventure droite, l’univers manifeste sa plénitude.
·
Note sur le
voyage, la nature et la machine.
Le voyageur tire sa ligne, droite
nécessairement, sur l’irrégularité naturelle, pour la redresser : en cela
son entreprise est allégorique du travail scientifique. Tout entier à la
production rigoureuse de ce trait, le voyageur se métamorphose lui-même en l’instrument
de cette production ; à plusieurs reprises, Philéas
Fogg est comparé à une machine ; ailleurs, il est représenté comme l’objet
parfaitement soumis aux règles mécaniques du mouvement, un astre :
« Il ne
voyageait pas. Il décrivait une circonférence. C’était un corps grave
parcourant une orbite autour du globe terrestre, suivant les lois de la
mécanique rationnelle. »
(Tour
du Monde, chap.
XI).
« Philéas Fogg planait dans sa majestueuse indifférence. Il
accomplissait rationnellement son orbite autour du monde, sans s’inquiéter des
astéroïdes qui gravitaient autour de lui. »
(Id., chap. XVII.)
De même, Hatteras finit par n’être
plus qu’une aiguille aimantée. De même aussi, les astronautes qui entreprennent
d’aller « De la Terre à la Lune » deviennent finalement un astre
artificiel.
Si le voyage réussit, l’homme qui
s’est engagé dans le processus d’exploration n’est plus que cette trajectoire.
S’il échoue l’homme ne retrouve pas pour autant une individualité ou une
subjectivité ; il retourne à l’inertie d’un objet arrêté ;
de cela la fin
des Cinq cents millions de la Bégum donne la plus belle des
illustrations, où on voit le savant malheureux et méchant (ce qui va
nécessairement ensemble) pris comme un insecte dans l’objectif d’une
loupe démesurée, prisonnier de son échec, et ainsi retourné à la terre avec le
statut d’une curiosité naturelle :
« ... la salle
eût été plongée dans l’obscurité la plus complète, si une éblouissante lumière
blanchâtre n’eût pas filtré à travers l’épaisse vitre d’un oeil-de-boeuf, encastré
au centre de son plancher de chêne. On eût dit le disque lunaire, au moment
où, dans son opposition avec le soleil, il apparaît dans toute sa pureté... Ce
disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de lentille, grossissait
démesurément les objets que l’on regardait au travers. Là était le laboratoire
secret de Herr Schultze. L’intense lumière qui
sortait à travers le disque, comme si c’eût été l’appareil dioptrique d’un
phare, venait d’une double lampe électrique brûlant encore dans sa cloche vide
d’air, que le courant voltaïque d’une pile puissante n’avait pas cessé
d’alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette atmosphère éblouissante, une
forme humaine, énormément agrandie par la réfraction de la lentille, – quelque
chose comme un des sphinx du désert lybique – était
assise dans une immobilité de marbre. Autour de ce spectre, des éclats d’obus
jonchaient le sol. Plus de doute ! C’était Herr
Schultze, reconnaissable au rictus effrayant de sa mâchoire, à ses dents
éclatantes, mais un Herr Schultze gigantesque, que
l’explosion de l’un de ses terribles engins avait à la fois asphyxié et congelé
sous l’action d’un froid terrible. Le roi de l’acier était devant sa table,
tenant une plume de géant, grande comme une lance, et il semblait écrire
encore. N’eût été le regard atone de ses pupilles dilatées, l’immobilité de sa
bouche, on l’aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l’on retrouve enfouis
dans les glaçons des régions polaires, ce cadavre était là, depuis un mois,
caché à tous les yeux. Autour de lui tout était encore gelé, les réactifs dans
leurs bocaux, l’eau dans ses récipients, le mercure dans sa cuvette... »
(Chap. XVIII : L’amande du
noyau).
Les individus engagés dans le
mouvement de cette grande progression symbolique qu’est l’aventure perdent
toute individualité :
« Le lendemain,
jeudi 27 août, fut une date célèbre de ce voyage subterrestre.
Elle ne me revient pas à l’esprit sans que l’épouvante ne fasse encore battre
mon coeur. A partir de ce moment, notre raison, notre jugement, notre ingéniosité
n’ont plus de voix au chapitre, et nous allons devenir le jouet des phénomènes
de La Terre. »
(Voyage
au centre de la Terre, chap. XLI).
Aussi important, dans ce même
livre : le rêve d’Axel (fin du chap. 32) :
« Toute la vie
de la terre se résume en moi, et mon coeur est seul à battre dans ce monde
dépeuplé. »
Les héros de ce voyage au centre
de la terre seront ramenés en arrière : le retour se fera malgré
eux, sans eux pour ainsi dire, car ils n’ont pas réussi à s’identifier complètement
à leur fonction, à explorer, dans la courbe pure de ce geste : l’accès au
centre leur est interdit, la ligne ne peut être fermée, et ainsi elle n’est pas
tout à fait droite. Quand la nature ne peut être conquise, c’est-à-dire habitée
complètement, les hommes s’intègrent à elle dans ce qu’elle a de plus fini,
dans sa diversité ; ils en deviennent un élément, ils se transforment en
objets, – ce qui figure très bien leur place sur une ligne brisée.
Pour ces hommes, donc, un seul
choix est possible : devenir des choses au mouvement parfait : des
machines, au sens fort et précis que Verne donne à ce mot (et, encore une fois,
c’est la trajectoire d’une ligne droite qui, pour lui, décrit le mieux la forme
de la machine) : ou des objets abandonnés, comme interrompus, laissés pour
compte au détour d’un mouvement brisé. L’adéquation de l’homme à la machine n’est
pas seulement un programme : elle détermine dans son détail le destin
particulier des personnages, ce qu’il faut bien cette fois encore appeler leur figure.
Loin que la nature soit façonnée à l’image de l’homme, c’est l’homme qui se
fait sur le modèle des objets naturels. L’homme est dans les choses : mobilis in mobili.
Il ne faut donc pas présenter l’oeuvre
de J. Verne, contre sa réalité même, comme inspirée par une sorte de
manichéisme héroïque : la pose de l’homme affronté au chaos naturel. Au
contraire, la nature est préparée à l’aventure de sa transformation, et
l’homme ne vit cette aventure qu’à la condition de se prêter lui aussi à ce
mouvement, qu’il impose dans la mesure où il l’accepte et le reçoit en même
temps.
Entre les termes : homme,
machine, nature, s’établit ainsi une série d’identités. Les rapports de l’homme
avec la machine ne paraissent complexes qu’en raison de leur simplicité :
il n’y a pas vraiment rapport, mais équivalence, ou même une sorte de
mimétisme. L’homme produit la machine parce qu’en même temps il se confond avec
elle, au point d’en paraître le reflet. Ainsi l’objet technique reçoit une
forme privilégiée, particulièrement destinée à décrire cet acte d’enrobement, d’habillement :
il est habité par l’homme lui-même ; il est sa vraie maison : de ceci
le meilleur exemple est évidemment la « Maison à Vapeur ». La machine
n’est pas en face de l’homme, séparée de lui, mais autour de lui, attachée à
lui par tous les liens de la similarité et de la contiguïté. Ainsi l’homme et
la machine sont définitivement complémentaires : elle ne peut exister sans
lui, ni lui sans elle. Nemo s’arrête avec le « Nautilus »,
se coince comme lui en un point de cette nature qu’il a longuement
circonscrite, mais aussi il l’entraîne dans sa propre mort, car la machine,
vidée de son habitant n’a plus aucune raison d’être.
Il serait intéressant de comparer cela à une réflexion romancée sur le même
sujet, exactement contemporaine : les rapports de l’homme et de l’objet
technique dans Les Travailleurs de la Mer.
·
L’oeuvre de Verne n’est qu’une
longue méditation, ou rêverie, sur la ligne droite, – qui représente l’articulation
de la nature sur l’industrie, et de l’industrie sur la nature, ce qui se
raconte comme un récit d’exploration. Titre : les aventures
de la ligne droite. Aventures rigoureuses, d’autant plus qu’elles sont
incertaines, qu’on ne sait jamais à quel point du parcours on en est, si le chiffre
livrera son secret, si la rectitude pourra, jusqu’à son bout, être préservée.
En effet, il ne peut s’agir d’une linéarité abstraite : elle est au
contraire animée concrètement, produite d’un de ses points à l’autre, à chaque
moment menacée. La rectitude est gagnée sur une diversité radicale, des lieux
et des événements, dont la description est essentielle ; mais il
faut répéter que cette opposition, pour être vécue, n’est pas dominante, et qu’elle
ne renvoie pas à une représentation fondamentalement dualiste. C’est même là qu’on
pourrait situer toute l’entreprise poétique de Verne : sa volonté de
rendre compte d’un foisonnement, d’une irrégularité originaire (qui
caractérise le milieu par excellence : la mer), sur laquelle ressort mieux
l’effort d’organisation de l’homme, qui dans les cas limites semble être plaqué
sur son objet (voir dans Les Enfants du Capitaine Grant, la
réflexion sur le découpage géométrique de l’Australie)[63].
Mais la richesse chaotique de la
nature n’est qu’un obstacle temporaire, car elle signale la présence d’une
immense réserve dont l’homme saura exploiter toutes les ressources. En
outre, la rectitude de la ligne ne peut être appréciée, reconnue, qu’au moment
où la ligne
est complètement tirée : en attendant elle ne peut apparaître qu’avec
toute sa fragilité : « Nous marchons d’imprudence en imprudence. »
(Aventures du capitaine Hatteras, ch. 18)[64] ;
justement, c’est pour cela qu’on avance : sans la présence permanente de ce
danger, sans la menace de cette rupture, il n’y aurait pas de mouvement ;
« Le Capitaine Hatteras cherchait à profiter de toutes les occasions
d’aller en avant, quelles qu’en fussent les conséquences. » (Chap. 15).
Toutes les autres figures
symboliques, qui sont les véritables héros de l’aventure[65] :
le pôle, le centre, ne sont que les diverses représentations de cette ligne
fermée sur sa rectitude, de ce point central qui rendra le monde à lui-même,
définitivement :
« Il rêva
toujours de poser le pied là où personne ne l’avait posé encore...
... Et c’était bien
au bout du monde, en effet, qu’il voulait aller. (I, Chap. XII).
Hatteras, placé à
l’avant, fixait du regard ce point mystérieux vers lequel il se sentait attiré
avec une irrésistible puissance, comme l’aiguille aimantée au pôle
magnétique. » (II, Chap. XXI).
(Les
Aventures du Capitaine Hatteras)
Pourtant, un de ces objets, le
train, détient une puissance particulière, et ainsi mérite d’être étudié à
part. Il fend la nature, saute les obstacles (voir un épisode du Tour du
Monde en quatre-vingts jours), et figure en même temps la forme du
voyage, – ce sillage –, et la parfaite réalisation de l’industrie humaine. En plus
la machine possède ici l’avantage de n’être pas isolée dans un lieu propre,
artificiel, dont l’usine ne serait qu’un cas particulier, mais de rester dans
un contact permanent et visible avec la diversité naturelle :
« — Nous sommes en
pays civilisé sans qu’il y paraisse, et notre route, avant la fin de cette
journée, aura coupé le railway qui met en
communication le Murray et la mer. Eh bien, faut-il le dire, mes amis, un
chemin de fer en Australie, voilà qui me paraît une chose surprenante !
— Et pourquoi donc, Paganel ? demanda Glenarvan.
— Pourquoi !
Parce que cela jure ! Oh je sais bien que vous autres, habitués à
coloniser des possessions lointaines, vous qui avez des télégraphes électriques
et des expositions universelles dans la Nouvelle-Zélande, vous trouverez cela tout
simple ! Mais cela confond l’esprit d’un Français comme moi, et brouille
toutes ses idées sur l’Australie.
—
Parce que vous regardez le passé et non le présent, répondit John Mangles.
—
D’accord, reprit Paganel ; mais des locomotives
hennissant à travers le désert, des volutes de vapeur s’enroulant aux branches
des mimosas et des eucalyptus, des échidnés, des ornithorynques et des casoars
fuyant devant les trains de vitesse, des sauvages prenant l’express de trois
heures trente pour aller à Melbourne, à Kyneton, à Castlemaine, à Sandhurst ou à Echua,
voilà ce qui étonnera tout autre qu’un Anglais ou un Américain. Avec vos railways s’en va la poésie du désert.
— Qu’importe, si le progrès y pénètre, répondit le
major. »
(Les Enfants du Capitaine Grant,
II, 12).
« Passepartout réveillé regardait, et ne pouvait
croire qu’il traversait le pays des Hindous dans un train du Great peninsular railway. Cela lui paraissait invraisemblable. Et cependant
rien de plus réel ! La locomotive dirigée par le bras d’un mécanicien
anglais, et chauffée de bouille anglaise, lançait sa fumée sur les plantations
de cotonniers, de caféiers, de muscadiers, de girofliers, de poivriers rouges.
La vapeur se contournait en spirales autour des groupes de palmiers, entre
lesquels apparaissaient de pittoresques bungalows, quelques viharis,
sortes de monastères abandonnés, et des temples merveilleux qu’enrichissait
l’inépuisable ornementation de l’architecture indienne. Puis d’immenses
étendues de terrain se dessinaient à perte de vue, des jungles où ne manquaient
ni les serpents, ni les tigres qu’épouvantaient les hennissements du train, et
enfin des forêts, fendues par le tracé de la voie, encore hantées d’éléphants,
qui, d’un oeil pensif, regardaient passer le convoi échevelé. »
(Le tour du Monde en 80 jours, chap.
II).
Derrière
le train toujours courent les mêmes images : la fumée s’enroule le long
des essences aux noms les plus rares, le train prend possession de la forêt, du
désert, l’habitant, l’ornant autant qu’un temple ou -des colonnes d’oiseaux ;
il va jusqu’au bout du contraste, au point de se confondre avec l’univers
multiple qu’il possède en lui imposant son trajet. En souvenir de « l’impluvium
naturel » (voir la description du fjord de Stapi),
le train « hennit » : l’image est facile, pas belle peut-être,
mais elle obéit précisément aux règles de l’imagerie vernienne ;
elle est intelligible. Il faut d’ailleurs remarquer que l’effet auquel J. Verne
recourt le plus volontiers et que les illustrateurs de Hetzel
ont particulièrement mis en valeur, est cette rencontre de la nature à l’état
brut et de la machine à l’état le plus élaboré (la maison à vapeur dans la jungle,
l’Albatros au-dessus des paysages les plus familiers, le sous-marin dans une
grotte naturelle).
On
peut donc montrer, et les analyses qui précèdent n’étaient données qu’à titre d’exemple,
– il n’est pas question de faire ici un recensement complet –, que les thèmes
généraux précipitent dans des figures particulières : objets, lieux
naturels, ou même attitudes psychologiques[66].
Il s’agit de thèmes individuels qui sont autant des figures symboliques. C’est
à ce niveau qu’on trouve véritablement l’oeuvre de Jules Verne, le
produit de sa création, au moins dans la littéralité de son contenu ; c’est
cela qu’il a fait, qui distingue son oeuvre de toutes les autres oeuvres
écrites, et qui constitue l’objet final de toutes les lectures possibles :
ce sont ces thèmes qui ont nourri la curiosité de plusieurs générations de
lecteurs, et donné corps à la représentation qu’ils pouvaient se faire du grand
programme de la conquête de la nature. On pourrait se demander dans quelle mesure
ces figures ont été produites par Verne lui-même, – mais s’il ne les a pas
faites, au moins il les a réunies, collectionnées, et montées sur une
forme systématique –, dans quelle mesure il les a prises dans la réserve d’images
que mettait à sa disposition toute l’histoire de l’imaginaire récité, où
s’est progressivement élaboré un langage de la fiction : cette histoire
générale qui n’a jamais été écrite, sinon en certains de ses points, c’est-à-dire
le plus souvent à l’envers d’elle-même. Le projet général a dû s’incarner en
des images qu’il n’a pas déduites de son propre mouvement, mais qu’il a été
obligé de chercher dans un autre domaine, qui n’est pas celui des projets
idéologiques, mais celui du langage dans sa réalité. Ainsi seulement a pu être instituée
la continuité d’un récit, qui groupe les figures dans l’enchaînement d’une
série, et même d’un ensemble de récits. C’est ce qu’on peut appeler le stade de la figuration,
pour le distinguer de celui de la représentation (énoncé du projet
idéologique, transposition de ce projet dans une forme générale de récit).
Pourtant l’identification des
figures singulières ne suffit pas à expliquer le processus d’inscription du
sujet. A ce moment de l’analyse, on pourrait croire que l’oeuvre dans sa
réelle diversité, a été produite par une simple déduction à partir du projet
initial, donc qu’elle peut être étudiée à ce niveau comme une réalité
indépendante : indépendamment des oeuvres elles-mêmes, et de cet en-deçà des oeuvres, par quoi elles existent. Le réservoir
à images semble constituer une totalité fermée, se suffisant à elle-même.
Pourtant il ne suffit pas de réunir les figures, de les rassembler dans une
unité analytique, qui serait illisible comme un pur désordre et qui serait
aussi nécessairement incomplète.
Il faut donner au récit une unité
formelle correspondant au contenu qu’il s’est trouvé, qui le reprenne en charge
et l’organise. On rencontre une fois encore le problème de la cohérence entre
la forme du récit et son contenu thématique, mais cette fois au niveau du
déroulement du récit. On va voir que cette forme est systématique, de même que
les images singulières étaient enfermées dans les limites d’un répertoire
déterminé. Il faut à présent étudier l’allure de la fable.
·
La fable. — Le problème sera identique,
déplacé des objets à la forme qui les organise et les met en mouvement :
étant donné un programme idéologique (décrire par avance la totale maîtrise de
l’homme sur la nature), comment trouver le moyen d’expression, c’est-à-dire la
forme de récit qui permettra de le traduire ? Il faut dire tout de suite
que cette forme ne serait qu’artificiellement séparée du contenu qui l’investit,
d’abord parce qu’il s’agit d’un récit d’aventures : c’est-à-dire où les
épisodes, les rencontres donnent, ou veulent donner, son mouvement au récit ;
il ne faut donc avoir aucun scrupule à parler encore ici des objets
thématiques, qui bizarrement donneront à l’exposition sinon son contour, au
moins ses angles.
L’un de ces objets, dont il a été
peu question jusqu’ici et qui n’est qu’un élément de l’image de la rectitude,
va paraître essentiel : il s’agit de l’image de la trace ou du jalon. Le
voyage avance parce qu’il est le déchiffrement progressif d’une totalité familière-lointaine ; et la succession des chiffres possibles
est pour lui l’occasion d’autant de reprises : elle est la raison de son
progrès. Hatteras dépasse l’une après l’autre les épaves des expéditions qui l’ont
précédé vers le pôle, et c’est un moment essentiel de sa progression que l’identification
de ces traces, qui le relancent d’étape en étape vers le but final qu’il sera
seul à atteindre : la mer libre au pôle, l’Arcadie boréale, le volcan
central.
De même, et cet exemple sera
déterminant, Lindenbrock et son neveu Axel n’avancent
vers le centre que parce qu’ils sont possesseurs d’un message chiffré, et qu’ils
sont capables d’en reconnaître le reflet tout au long de leur route : c’est
pour eux le signe visible et assuré de la fermeture de la ligne. Les
deux exemples sont analogues et pourtant inverses : Hatteras avance à
travers les échecs des autres, et aussi, pour ceux qui l’accompagnent, « d’imprudence
en imprudence » ; Lindenbrock, au
contraire, marche sur les traces d’un héros antérieur, qui
est arrivé, qui est même revenu, et qui,
tels Hatteras et Nemo, était lui-même marqué pour le
succès, étant de ceux qui arrivent au bout, qui ferment la ligne : Arne Saknussem. Le voyage à
travers l’écorce terrestre est une nouvelle figuration du « mobilis in mobili » (jusqu’à
l’identification de l’aventurier avec le milieu naturel : le rêve d’Axel).
Mais le guide n’est plus ici présent et vivant, comme l’était Nemo : il doit être retrouvé, et suivi. Saknussem est le Nemo d’un autre
temps : il est lui aussi un proscrit, alchimiste brûlé sur le
bûcher, refusé par ses contemporains et ainsi projeté vers l’avenir, seul
capable donc d’atteindre le centre. Celui qui accomplit la conquête est
toujours un être exceptionne : Hatteras devient
fou, Nemo est un révolté politique, Saknussem un condamné, et Robur est
définitivement chassé de notre monde. L’humanité ne peut suivre le même
chemin qu’à la condition de retrouver leur trace, d’être fidèle à leur absente présence,
travestie sous la forme d’un chiffre à traduire. Après eux, ou même avec eux,
il ne peut donc y avoir exploration au sens strict du mot, mais seulement
découverte, récupération d’un savoir déjà en lui-même accompli, et qui peut
aussi être définitivement perdu (Robur).
Le voyage, à mesure qu’il impose,
d’étape en étape, son avance, se découvre aussi comme inéluctablement précédé.
C’est cela qui explique le thème lancinant de la hâte, qui encore une fois n’est
pas une faribole de psychologie imitative : le pittoresque chez Verne est
toujours là pour autre chose. Lindenbrock est l’homme
qui, dans son jardin, tire sur les feuilles pour qu’elles poussent plus vite :
au-delà du ressort comique (le portrait d’un savant original), il y a ce destin
de l’explorateur, qui est toujours pressé, parce qu’il est toujours en retard.
Quelqu’un finalement est allé plus
vite que lui, a anticipé. Et ce quelqu’un, en dernière analyse, ce n’est
même pas le héros maudit, et marqué donc pour le succès, c’est la nature
elle-même, qui est toujours en avance, et qu’il s’agit seulement de
rejoindre ; c’est là toute la signification de l’activité du savant pour
J. Verne. Il faut se hâter, violenter le temps : voir les quatre-vingts
jours de Phileas Fogg. Explorer, c’est faire, c’est-à-dire refaire, dans des
conditions nouvelles, un chemin déjà parcouru en fait. Explorer, à travers
cette forme systématique du récit d’exploration, c’est remonter le temps.
Anticiper se dit encore : regagner un peu du temps perdu.
Pour la première fois on rencontre
ce phénomène aberrant, et essentiel dans l’oeuvre de J. Verne : l’anticipation
ne s’exprime que dans la forme d’une régression, ou d’une rétrospection. Le
rapport, fondamental à l’intérieur du projet initial, présent-avenir,
se reflète dans le rapport réel présent-passé.
La conquête n’est possible en droit que parce qu’elle a déjà été opérée :
la fiction du progrès est seulement le reflet atténué d’une aventure passée,
presque effacée. La marche en avant, dans sa forme littérale, est comme un
retour. Et c’est pour cela qu’il importe peu qu’elle s’interrompe sur un échec :
Lindenbrock atteindra seulement les antichambres du
centre ; la simple vue des premiers couloirs, autrefois parcourus jusqu’à
leur terme, va jusqu’à en interdire définitivement l’accès ; à la fin, l’éruption
du volcan central ferme complètement l’entrée de l’aventure, coupe la ligne à
son début. De même, Nemo, dans sa mort, abolit toute
trace de son aventure, en retournant avec les produits de son travail au chaos
naturel. De même Robur se perd définitivement dans le
ciel. De même Hatteras oublie jusqu’aux moyens de communiquer aux autres son
secret. L’anticipation finalement ne suit pas l’enchaînement d’un procès d’acquisition,
mais montre dans un éclair ce qui va être perdu, efface jusqu’aux traces
de ce qui a été.
Il se passe donc quelque chose de
tout à fait étonnant ; l’enchaînement des figures thématiques, dans la forme systématique
du récit d’exploration, fait coexister un sens d’avant-garde (le projet, qui
est d’écrire l’avenir) avec sa formulation réel : un retour, une
régression. L’avenir ne peut être raconté en images que sous la forme d’hier.
Et on peut reprendre sans hésitation un des résultats du travail de M. Moré (Le
très curieux Jules Verne, éd. Gallimard). Nemo, c’est
la figure du père (inutile de reprendre toute la démonstration : le
maillon principal est le personnage d’Hetzel). L’anticipation,
dont l’objet est finalement une déduction à partir de l’origine, – qui est à
la fois la nature, le héros maudit, et le père : c’est la première
occasion que nous rencontrons de marquer l’importance chez J. Verne de toutes
les figures du père –, ne sera après tout que la recherche des premiers
chemins. On comprend alors que l’avenir ressemble au déjà vu.
L’anticipation ne sera que la
recherche des origines. Ainsi la structure de la fable est toujours ramenée à
un modèle très simple : la marche sur les pas de quelqu’un d’autre, et
elle est en fait l’histoire d’un retour.
·
De cette première analyse, on peut
tirer diverses conclusions :
1. La fable qui donne forme au
récit ne correspond au projet initial qu’après que celui-ci ait subi un
renversement : l’avenir se projette dans la forme du passé définitivement
dépassé (mort symbolique du père). J. Verne veut représenter et représente une
marche en avant mais figure en fait une marche en arrière.
2. Cependant cette forme est
remplie par les figures thématiques singulières sans qu’apparaisse
entre elles aucune discordance, au point qu’il puisse sembler artificiel de les
étudier à part. Si bien que le niveau de la figuration est aussi cohérent en
droit que celui de la représentation générale : la discordance de fait entre
le projet et sa mise en oeuvre ne s’est pas davantage reflétée dans ce second
niveau que dans le premier. Le moment de la figuration, en tant que moment
autonome, est homogène autant que l’était celui de la représentation.
La description analytique nous
conduit donc à un résultat paradoxal : elle permet de faire la distinction
entre deux niveaux, représentation et figuration ; la
discordance qui est apparue entre ces deux niveaux montre que la distinction n’était
pas artificielle. Pourtant une telle analyse est insuffisante : car elle
laisse ces deux niveaux, – qu’on peut appeler : des aspects, des points
de vue, ou des éléments de l’exposition –, l’un à côté de l’autre, semblables
à des objets qui ont chacun la consistance qu’ils se sont donnée, au moins en
apparence, et mesurables, chacun dans le rapport à sa légalité propre. Deux
réalités cohérentes et incompatibles sont ainsi révélées : la
méthode utilisée jusqu’ici ne permet absolument pas de comprendre leur
coexistence, ou même leur simultanéité, à l’intérieur d’une même oeuvre, qui
pourtant existe, c’est le moins qu’on puisse dire. Cette discordance n’est pas
la marque d’un échec mais d’une réussite : c’est pourquoi elle
sollicite l’explication.
Plutôt qu’une contradiction qui s’établit
entre des termes placés au même niveau, apparaît donc une incompatibilité
réelle entre la représentation du projet et sa figuration. Faut-il voir, dans
cette incompatibilité, le signe d’une faiblesse dans l’oeuvre de J. Verne ?
Faut-il dire que J. Verne n’a pas trouvé les mots à travers lesquels il aurait
pu dire ce qu’il avait à dire[67] ?
On pourrait même aller plus loin, et dire par exemple que la cohérence de fait
entre les figures thématiques et la structure de la fable est apparente, et qu’elle
recouvre un antagonisme : c’est-à-dire que la « forme » trahit
le contenu ; l’intrigue impose aux thèmes un sens aberrant qu’ils ne
possédaient pas nécessairement ; donc un autre agencement des signes était
possible, par lequel eussent été garanties, à la fois, une nouvelle cohérence
et la fidélité au projet initial. La cristallisation en image du projet donné
devait-elle nécessairement s’accompagner d’un renversement de la ligne idéologique
rêvée ? On voit quelle réponse se dissimule derrière une telle
interrogation : le gauchissement réactionnaire de l’oeuvre était
inévitable, il correspond au mouvement propre du projet que J. Verne avait
repris à son compte, et il sert finalement à caractériser la situation
idéologique qui était la condition ultime de la mise en oeuvre. La
contradiction entre la forme et le contenu dans l’oeuvre de J. Verne serait le
reflet, terme à terme, d’une contradiction dans le projet idéologique. On
dira alors de la composition de l’oeuvre non seulement qu’elle est nécessaire,
mais aussi qu’elle était fatale. Mais il est trop tentant aussi de décomposer
l’oeuvre de J. Verne, et de montrer que les articulations de son grand
projet soutiennent un tout autre agencement que celui qu’il avait rêvé : c’est
ainsi qu’on arrive à montrer que les thèmes persistants du récit s’organisent
suivant un système rigoureux qui décrit parfaitement la fermeture, manifestant
ainsi le caractère contradictoire du projet bourgeois de libération.
Tel est le court cheminement de R.
Barthes, qui s’attache à suggérer la contradiction flagrante entre le
projet de J. Verne[68]
et l’imagerie qu’il en propose[69] :
ainsi est facilement définie la rêverie bourgeoise, essoufflée et guettant les
lieux de son repos, qu’il faut radicalement distinguer de la rêverie poétique,
constructive du mouvement pur, et qui surgit du bateau Ivre plutôt qu’elle ne
le conduit. C’est bien à une telle critique[70]
que semble aussi conduire la description qui précède ; critique, qui pour
être cohérente doit se fonder sur une série d’identifications, naturellement
implicites. L’entreprise faussement polémique d’une mythologie se fonde
toujours sur une réduction du général au particulier : le monde est comme
une maison, et la maison est comme un navire, d’où l’oeuvre de Jules Verne – cet
enchaînement peut être suivi, selon les besoins de la cause, dans l’un ou l’autre
sens ; Verne, c’est l’idéal bourgeois du progrès, c’est aussi le tableau
réel de la claustration, d’où son échec, ou au moins l’aspect contradictoire de
son entreprise. L’explication suit les voies du plus mécaniste des
matérialismes : pour affirmer une contradiction, elle postule une
cohérence systématique de tous les niveaux et décrète leur enchaînement
rigoureux ; ainsi on ne distingue que pour mieux confondre, on se plaint
de ne plus trouver les coïncidences qu’on avait pourtant posées au départ. Le
rationalisme de l’équivalence n’est qu’un instrument méthodique qui sert à
lever à coup sûr, comme un gibier, échecs et contradictions ; cette chasse
aux sorcières s’appelle la démystification.
Il faut préciser que le point de
plus grande résistance de cette méthode, qui fait aussi toute sa séduction, c’est
que rien de ce qui est dit par ce moyen n’est faux ; mais l’analyse est
toujours incomplète : c’est même sa condition fondamentale, puisque l’inachèvement
sera donné comme solution aux problèmes posés par l’oeuvre. II y a donc échec,
et contradiction : et il ne suffit pas de les produire, il faut encore
les expliquer, et c’est ce que fait R. Barthes, en faisant appel à la situation
historique de l’écrivain[71] :
cette situation ne le dote pas seulement d’un programme daté, elle lui
donne en même temps toutes les contradictions d’une époque et son idéologie
dominante, qui sont transposées, telles quelles, dans l’œuvre.
Aussi, il semble inutile, et même
fort dangereux de parler de contradiction : au point où est
arrivée la description, on ne pourrait la situer nulle part. Il ne peut y avoir
une contradiction au niveau de la représentation, que Won retrouverait, après
une projection, –dans une contradiction des figures. En effet, il ne peut y
avoir de contradiction idéologique le caractère non rigoureux d’une idéologie exclut
la contradiction (voir : Lénine critique de Tolstoï, dernière
partie). Au principe de toute idéologie, il y a une entreprise de réconciliation :
aussi par définition, toute idéologie est cohérente à sa façon, d’une cohérence indéfinie
sinon imprécise, que ne supporte aucune déduction réelle. Le désaccord n’est
donc pas dans l’idéologie, mais dans son rapport avec ce qui la limite.
On peut mettre une idéologie en contradiction : il est vain
de dénoncer en elle la présence d’une contradiction. Aussi le projet
idéologique donné à Jules Verne constitue-t-il un niveau de représentation
relativement homogène et consistant, lié à lui-même par une sorte de
rigueur analogique : ce n’est pas en lui qu’il faut chercher le défaut de
l’oeuvre. De même le répertoire des figures, et leur insertion dans les
contours d’une fable choisie, est en lui-même parfaitement
conséquent. Jules Verne part d’une idéologie de la science ; il en fait
une mythologie de la science : cette idéologie comme cette mythologie
sont en droit irréprochables. C’est le chemin qui va de l’une à l’autre qu’il
faut questionner : dans l’entre-deux, qui, on va le voir, a
sa place marquée dans l’œuvre, s’opère une rencontre décisive. Par le
passage du niveau de la représentation à celui de la figuration, l’idéologie
subit une complète modification : tout se passe comme si, dans un
renversement critique du regard, elle était vue, non plus de l’intérieur mais
de l’extérieur ; non à partir de son centre illusoire et absent (une
idéologie est centrée en tous ses points, c’est-à-dire parfaitement crédible,
parce que son centre est exclu), mais à partir des limites qui la retiennent
et lui imposent un certain contour en l’empêchant d’être une autre
idéologie, ou autre chose que de l’idéologie.
Ce qui est particulièrement
intéressant dans l’oeuvre de Verne, c’est qu’à un moment au moins elle
rencontre cet obstacle, qui est finalement la condition de réalité du
projet idéologique et qu’elle parvient à le traiter comme tel, en obstacle.
Elle est évidemment incapable de le surmonter par ses propres moyens :
aussitôt que cette limitation est appréhendée, comme par un mouvement
inconscient de résolution, le livre se met à marcher tout seul, se dirige là où
il ne voulait pas aller. Il ne s’agit donc pas d’une véritable résolution :
le débat reste entier à la fin, au terme d’un développement presque autonome où
seul s’élargit l’abîme qui sépare l’œuvre telle qu’elle est véritablement
produite de ses conditions d’apparition.
En effet, entre la situation
contradictoire de l’idéologie bourgeoise aux débuts de la troisième République,
et les difficultés suscitées par une analyse de l’oeuvre de J. Verne, il y a toute
une distance, qui ne pouvait échapper à J. Verne lui-même, faute de quoi
peut-être il ne mériterait pas le nom d’auteur. Certaines des contradictions
qui caractérisent son époque, il les connaît, pas complètement bien sûr[72],
mais mieux peut-être que R. Barthes : il les a réfléchies, il a même
conscience d’en avoir fait le sujet véritable de son oeuvre, qui n’est donc pas
si unie qu’on veut la voir, ni si naïve ; si J. Verne a senti les
contradictions de son temps, – et on verra que cela s’est bien passé ainsi –,
et s’il a voulu donner quand même de ce temps une image non critique (ce qui n’est
même pas vrai : au moins pour la critique politique), et qui se trouve en
fait défaillante, c’est qu’il existe entre l’ensemble des contradictions
historiques et le défaut propre à son oeuvre un décalage, qu’il faut
considérer comme le vrai centre de son oeuvre.
Il ne suffit donc pas de dire :
Jules Verne, c’est un bourgeois des débuts de la troisième République,
avec tout ce que cela implique (affairisme, scientisme, ainsi que tout ce qui fait
une révolution bourgeoise). Nous savons qu’un écrivain ne reflète jamais
mécaniquement, ni rigoureusement, l’idéologie qu’il « représente », même
s’il s’est fixé comme seul but de la représenter : peut-être parce qu’aucune
idéologie[73]
n’est suffisamment consistante pour survivre à l’épreuve de la figuration. Et
autrement, son oeuvre ne serait pas lue. Toujours il donne à voir (ou à lire)
une certaine position (qui n’est pas seulement celle d’un point de vue
subjectif) par rapport à ce climat idéologique : il en fabrique une image
particulière qui ne se confond pas exactement avec l’idéologie telle qu’elle se
donne, qu’elle la trahisse, qu’elle la remette en question,
ou qu’elle la modifie[74].
C’est de cela qu’il faut rendre compte en dernier recours, pour savoir de quoi
l’oeuvre est faite. Et ce que l’auteur fait, il n’a pas toujours besoin de le
dire.
Or, Jules Verne a systématiquement
traité dans son oeuvre ce conflit propre à une situation nouvelle qui élabore l’avenir
dans des formes déjà passées. Ainsi il tente de résoudre la question des
rapports de la bourgeoisie avec son propre passé, avec son histoire, et
parvient à mettre en évidence au moins certaines limites d’une situation
historique (en mettant à l’épreuve son idéologie dominante). Car il existe dans
son oeuvre un objet thématique privilégié sur lequel on pourra lire les
conditions ultimes d’une problématique de la production. Ce motif est
privilégié, parce qu’il réunit rigoureusement, dans sa présence réelle, forme
et contenu (signe et fable) : il est à la fois un thème singulier, et le
principe d’une intrigue, dans la mesure où il montre sur un unique « objet »
l’enchaînement d’une série idéologique, qui prendra la forme d’un récit, qui
donnera sa forme à la fable. Disons, en anticipant, que c’est dans le
déroulement de ce récit que sera retrouvée la discordance qui était apparue
jusqu’ici, entre deux niveaux différents de l’exposé. Ce récit qui n’est simple
qu’en apparence est en fait l’affrontement, la rencontre, de deux récits
opposés, et même inconciliables : le récit ne progresse plus alors en
suivant les épisodes d’une aventure, sauf en apparence : son mouvement est
celui qui anime une problématique idéologique. Ce motif est celui de l’île.
Plutôt que d’une figure, il s’agit cette fois d’un thème révélateur, qui
supporte dans sa matérialité, une série idéologique complète. De toutes les figures
qui ont été étudiées jusqu’ici, on ne peut dire rigoureusement qu’elles
sont ainsi expressives : parce qu’elles ne le sont pas par elles-mêmes ;
la question reste encore et toujours de savoir si, à l’intérieur d’un nouvel
agencement, elles ne pourraient pas montrer autre chose.
Mais cette question n’a plus de
sens à propos de ce qui reste le thème par excellence de Jules Verne : ce
thème est complet, – et non ponctuel, ou figure pour un sens qui le dépasse –,
c’est-à-dire qu’il est absolument objecti :
il présente en une fois la totalité de ce qu’il peut être. Mis à l’épreuve, – comme
il le sera dans ce roman expérimental qu’est l’Ile mystérieuse –, il
subira une variation, – qui le ramènera à son point de départ –, mais non une
mutation. On pourrait donc dire qu’on en arrive, à ce troisième niveau de la
formulation, à la jonction du symbolique et de la réalité[75],
dans la mesure où le support du sens ne peut faire allusion à rien d’autre qu’à
ce sens qu’on lit sur lui, et n’est donc susceptible d’aucun commentaire. C’est
sur ce motif révélateur et profondément expressif qu’on pourra étudier complètement
la régression, ou la discordance qui est la marque du récit :
complètement, c’est-à-dire d’un seul coup ; alors on pourra aussi répondre
à la question : le renversement de la fable, – le retour aux origines –, n’a-t-il
pas définitivement contaminé l’objet du récit ? A ce moment apparaîtra
pleinement ce qu’on pourrait appeler, mais dans une perspective tout à fait
opposée à celle d’une critique, le défaut de l’oeuvre de J. Verne, ce
défaut qui est si peu un manque qu’il est constitutif de l’oeuvre. On
voit que le terme de défaut est préféré à celui de contradiction : il dit
bien que ce qui n’est pas dit ne pouvait pas l’être.
Il est vain de se demander dans
quelle mesure il y a création dans la production d’une oeuvre
littéraire : cette représentation mythologique, résidu de toutes les
théologies possibles, est contredite par le fait que l’oeuvre est précédée d’un
projet idéologique, toujours démesuré, dont l’existence recouvre et dépasse de
beaucoup la décision particulière d’un individu, l’auteur ; il y a aussi
tout ce « matériel pour écrire », répertoire de figures et de fables,
sans lequel rien ne peut être fait et qui n’existerait pas s’il devait être à
chaque fois réinventé. Cette préexistence, par rapport à l’oeuvre, de
ses conditions de possibilité, dont la reconnaissance semble aller de soi,
– et pourtant non, elle n’y va pas : des siècles de critique le montrent –,
critique par avance, et systématiquement, toute psychologie de l’inspiration,
même si celle-ci s’exprime dans la théorie d’une volonté intellectuelle, c’est-à-dire
dirigée, de produire du beau nouveau. Contre ces représentations métaphysiques
et surnaturelles, il faut mettre en avant une conception cohérente du métier d’écrivain
qui ne se confond pas avec le métier d’écrire (il ne s’agit absolument pas de
décrire le travail littéraire, ou artistique, comme une pure technique). Ce
travail n’est possible que parce qu’il répond à une exigence[76]
historique, une certaine nécessité d’oeuvrer, a un moment donné, dans des
conditions particulières.
L’oeuvre est donc nécessairement
limitée par les conditions de son apparition, et elle l’est définitivement, ce
qui a des conséquences bien plus surprenantes qu’il ne paraît d’abord. Mais
cette idée, ainsi, simplement formulée, ne va pas sans une certaine équivoque :
elle suggère que l’oeuvre est là seulement pour remplir un cadre qui la
précéderait[77]
et que, loin d’être véritablement produite, elle est appelée de l’extérieur d’elle-même.
Ainsi, la critique de l’idée de
création, au sens absolu de ce mot, semble retirer en même temps à l’oeuvre,
plutôt qu’une spontanéité, – ce concept critique est sans intérêt –, toute
originalité ou toute spécificité. Entre les conditions d’apparition de l’oeuvre,
et cette apparition même, il y aurait identité, ou répétition. Si l’exemple de
l’oeuvre de J. Verne paraît si important, c’est qu’il permet au contraire de
mettre en évidence, entre ces deux moments, un décalage. L’œuvre n’existe
que parce qu’elle n’est pas exactement ce qu’elle pouvait être, ce qu’elle
devait être : elle surgit, non de l’enchaînement simple d’une production
mécanique qui conduirait progressivement de l’extérieur d’elle-même à sa
réalité interne ; elle naît au contraire de l’appréhension obscure, et certainement
pas consciente dès le début, d’une impossibilité pour elle de remplir ce
cadre idéologique pour lequel elle aurait dû être faite. Là on peut situer
l’intervention personnelle de l’auteur dans le travail de la production
littéraire, qui commence par être un travail collectif, – dans la mesure où il fait intervenir une société,
une tradition pour dire cela très rapidement (si on s’arrête à cette
détermination, on traite seulement un problème de communication) –, mais qui
finit par être la prise de position d’un individu dans l’immense débat des
oeuvres réelles et des impératifs idéologiques ; c’est alors qu’intervient
la problématique de l’expression ou de la révélation. J. Verne est allé
jusqu’au bout de ce processus, puisque, comme on peut le voir dans un au moins
de ses romans, il a pris cette incompatibilité qui définit une situation
historique comme le sujet même de son travail. Et ce qu’il y a d’intéressant,
c’est qu’il ne l’a pas fait pour essayer de résoudre la difficulté, de
dénouer le débat, d’effacer l’incompatibilité : en effet, il pose le
problème, mais ne lui donne pas de solution ; la discordance forme la
structure même du roman qui s’achève sur son énoncé. Et ainsi la question fondamentale
de la situation de l’écrivain, pourtant objectivement traitée, puisqu’elle
donne sa vraie trame au récit, reste à ce point objective qu’on ne pourra
jamais savoir si elle a été réellement perçue par l’auteur, ou si elle s’est
imposée à son insu comme un motif fondamental, et assez peu malléable pour
échapper à toute prise directe : posé devant le regard du lecteur comme
une figure irréductible, à laquelle aucune modification ne peut être apportée,
et qu’on ne peut faire disparaître en lui donnant une « histoire ».C’est
par là que, paradoxalement, Jules Verne est un véritable auteur :
parce que, sans peut-être avoir eu besoin d’intervenir, il a su laisser s’imposer
cette interrogation décisive qui, dans sa propre oeuvre, le met lui-même
en question. On comprend alors que l’oeuvre de Jules Verne n’ait pas besoin d’être
défaite par un critique : elle donne elle-même le principe de sa décomposition.
C. — Le thème révélateur. L’Ile, figure pour une fable ou fable pour une figure :
l’Ile Mystérieuse.
1. Le
thème comme instrument idéologique[78].
— Lorsque Jules Verne choisit d’écrire l’histoire d’une île, – et s’il ne la
prend pas à sa naissance, il la conduit jusqu’à son terme le moment où elle s’abîme
dans la mer –, il ne décide pas seulement d’en faire le sujet d’un
roman, au sens anecdotique du mot. Depuis le dix-huitième siècle, la vie sur l’île
est un modèle de fable ou de rêverie : Defoe, Marivaux, Rousseau...
Et le vrai projet de Verne est d’opérer une variation sur ce modèle,
précisément de confronter, sur la mesure qu’il exhibe, une forme à une autre.
Aussi, avant même de raconter une aventure vécue. l’Ile
mystérieuse est la contestation d’un personnage symbolique : Robinson ; elle est donc bien roman sur un
roman. L’autre Robinson, celui de Defoe, apparaît entre toutes les lignes du
livre de Jules Verne, accablé, contesté, il faudra voir avec quel succès. Le
roman commence en fait par une évaluation du thème de Robinson :
Robinson, non comme une histoire, passionnante ou vraie, mais comme un thème
complet, la description d’une expérience, qui se donne tous ses moyens, ses
instruments.
En effet, dans Robinson Crusoé, la fable et sa figure (l’île) sont le support d’une
leçon : cette histoire de la formation d’un homme, ou plutôt de sa
réforme (puisqu’il s’agit d’une seconde vie, qui ne prend forme que sur
le fond éloigné de la première), est évidemment un livre éducatif. Rousseau
voyait même en lui un moyen si complet d’éducation qu’il ne voulait mettre d’autre
livre entre les mains d’Emile :
« N’y aurait-il
pas moyen de rapprocher tant de leçons éparses dans tant de livres, de les
réunir sous un objet commun qui pût être facile à
voir, intéressant à suivre et qui pût servir de
stimulant, même à cet âge ? Si l’on peut inventer une situation où tous
les besoins naturels de l’homme se montrent d’une manière sensible à l’esprit
d’un enfant, et où les moyens de pourvoir à ces mêmes besoins se développent
successivement avec la même facilité, c’est par la peinture vive et naïve de
cet état qu’il faut donner le premier exercice à son imagination.
Philosophe ardent, je
vois déjà s’allumer la vôtre. Ne vous mettez pas en frais ; cette
situation est trouvée, elle est décrite, et sans vous faire tort, beaucoup
mieux que vous ne la décririez vous-même ; du moins avec plus de vérité et
de simplicité. Puisqu’il nous faut absolument des livres, il en existe un qui
fournit, à mon gré, le plus heureux traité d’éducation naturelle. Ce livre sera
le premier que lira mon Emile : seul il composera durant longtemps toute
sa bibliothèque, et y tiendra aujourd’hui place distinguée ! Il sera le
texte auquel tous nos entretiens sur les sciences naturelles ne serviront que
de commentaire. Il servira d’épreuve durant notre progrès à l’état de notre
jugement, et tant que notre goût ne sera pas gâté, sa lecture nous plaira
toujours. Quel est donc ce merveilleux livre ?
Est-ce Aristote, est-ce Pline, est-ce Buffon ?
Non, c’est Robinson Crusoé.
Robinson Crusoé dans son île,
seul, dépourvu de l’assistance de ses semblables et des instruments de tous les
arts, pourvoyant cependant à sa subsistance, à sa conservation, et se procurant
même une sorte de bien-être. Voilà un objet intéressant pour tout âge, et qu’on
a mille moyens de rendre agréable aux enfants. Voilà comment nous réalisons
l’île déserte qui me servait d’abord de comparaison. Cet état n’est pas, j’en
conviens, celui de l’homme social ; vraisemblablement il ne doit pas être
celui d’Emile ; mais c’est sur ce même état qu’il doit apprécier tous les
autres. Le plus sûr moyen de s’élever au-dessus des préjugés et d’ordonner ses
jugements sur les vrais rapports des choses, est de se mettre à la place d’un
homme isolé, et de juger de tout comme cet homme en doit juger lui-même, en
égard à sa propre utilité. Ce roman, débarrassé de tout son fatras, commençant
au naufrage de Robinson près de son île et finissant à l’arrivée du vaisseau
qui vient l’en tirer, fera tout à la fois l’amusement et l’instruction d’Emile
durant l’époque dont il est ici question. Je veux que la tête lui en tourne, qu’il
s’occupe sans cesse de son château, de ses chèvres, de ses plantations ;
qu’il apprenne en détail, non dans des livres, mais sur les choses, tout ce
qu’il faut savoir en pareil cas ; qu’il pense être Robinson
lui-même ; qu’il se voie habillé de peaux, portant un grand bonnet, un
grand sabre, tout le grotesque équipage de la figure, au parasol près dont il
n’aura pas besoin. Je veux qu’il s’inquiète des mesures à prendre, si ceci ou
cela venait à lui manquer, qu’il examine la conduite de son héros ; qu’il cherche
s’il n’a rien omis, s’il n’y avait rien de mieux à faire ; qu’il marque
attentivement ses fautes, et qu’il en profite pour n’y pas tomber lui-même en
pareil cas ; car ne doutez point qu’il ne projette d’aller faire un
établissement semblable ; c’est le vrai château en Espagne de cet heureux
âge, où l’on ne connaît d’autre bonheur que le nécessaire et la liberté. »
(Emile,
L. III).
Nous
voyons apparaître ici l’idée que l’individu concret est aussi être génétique :
collusion du plus abstrait et du plus concret.
Robinson
est une fiction vraie, à la manière platonicienne. Au moment où Jules Verne
écrit, Emile n’a pas grandi, mais, historiquement, il a vieilli : il lui
faut un nouveau Robinson.
Il
n’y a donc rien d’épisodique ou de futile dans le choix du sujet : mais
travail sur le thème déjà constitué, variation, reprise d’un motif initial,
dans le double sens d’une décomposition et d’une restitution. L’aventure,
puisqu’il s’agit d’un roman d’aventures, est définie dès le départ comme un
débat théorique, ou thématique.
C’est
dire que Robinson, l’ancien comme le nouveau, est appréhendé comme une forme représentative
et didactique : il contient non seulement une histoire
dont il serait le cadre ou le décor, mais aussi une leçon ou une idée dont il
est la manifestation. Dans l’île de Jules Verne, aux contours dessinés avec
une précise et soigneuse irrégularité, rien, sinon peut-être après coup, ne
peut servir de prétexte à l’anecdote. Le thème exprime, démontre, – on pourrait
le nommer : démonstrateur –, exhibe ce qu’on pourrait appeler un motif
idéologique. Dans le cas particulier, ce motif est hérité du dix-huitième
siècle : c’est le thème de l’origine. Le thème n’est pas un décor
ponctuel, entièrement lisible dans l’instant où il se montre : au contraire,
il est perpétuellement allusif, animé d’une sorte de discursivité signe à l’intérieur
d’une histoire au long de laquelle il se déploie : il n’est pas créé pour
lui-même, surgi de sa forme visible, mais recelé par une tradition, qui donne
aussi l’histoire de son sens.
Si
J. Verne reprend le thème de l’île, c’est pour en montrer la signification
profondément historique : le motif n’a pas de valeur pour son seul contenu ;
il n’est qu’un instrument, et ce qui le caractérise, c’est le pouvoir qu’il a
de changer de sens (son seul poids lui vient de l’histoire de ses sens).
Le
thème a la valeur datée d’un outil qui n’a plus sa forme accomplie ou qui n’est
plus adapté à sa fonction et qu’il faut reconstruire pour le conformer à de
nouvelles exigences. L’île est d’abord un objet privilégié, sur lequel il est
possible de mettre en évidence, de déployer les implications d’une série idéologique.
Le thème est à la fois forme et raison de la série : sa figure
visible, et la loi de son enchaînement. Il est les deux à la fois, dans une
étroite concordance : loi de l’enchaînement parce qu’il est aussi figure
visible, et réciproquement. Si on retourne aux distinctions utilisées précédemment,
on voit qu’il réalise ainsi l’union des signes et de la fable, donc l’agencement
de l’oeuvre. A moins qu’il ne détienne le secret de leur désunion et ainsi du
défaut de l’oeuvre.
L’île
est une certaine façon de montrer et de lier, – mieux : d’ordonner –, des
objets idéologiques[79] :
nature, industrie, science, société, travail, et même, dans une certaine
mesure : destin. On peut mettre en évidence ce caractère systématique à
propos du roman de Defoe[80].
Jules Verne n’expose son île mystérieuse que pour rapporter les thèmes
qui lui sont propres à une représentation donnée, enregistrée par l’histoire
des idées et par l’histoire, des origines et ainsi leur donner leur vraie
dimension. Ainsi il suggère que cette représentation même porte, une fois pour
toutes, la marque d’une période historique. Ce n’est donc pas l’origine
elle-même qui est en question : le motif n’est pas repris à cause de sa
permanence, ou de l’identité possible de son contenu à travers le temps, mais
parce qu’il peut servir de terme à un rapport, parce qu’il distingue encore
plus qu’il ne rapproche, parce qu’il permet de comparer, à propos d’une
obsession commune, deux réalités idéologiques.
Ainsi la fonction instrumentale d’une
thématique, à un moment donné, détermine la valeur du thème jusqu’en son point
initial. Le vrai Robinson, le « premier », pouvait parcourir les
vrais couloirs des vraies origines : apparus plus tard, de nouveaux
Robinsons, – qu’ils le jugent, le contestent, ou l’imitent –, montrent que l’autre
n’était là que pour eux, pour qu’on puisse les estimer ; ou au moins
qu’il était là pour la même chose, également représentatif dans le cadre d’une
fonction commune. Si l’image de l’île peut être reprise comme le lieu commun d’une
variation, c’est qu’en tous les points de son histoire elle détient la même
valeur fictive. Parce qu’il l’utilise comme un artifice, comme pour
mieux marquer une date, sans avoir besoin de le dire, de faire la théorie de
cet usage, J. Verne fait apparaître comme étant de même nature la
représentation telle qu’elle avait été privilégiée par le dix-huitième siècle.
L’île, comme thème, est un
instrument idéologique[81],
de même que toutes les autres représentations symboliques de l’origine : l’enfant,
le sauvage, la statue, le premier homme, l’aveugle. Avec l’origine doit d’ailleurs
être présenté ce moment privilégié qui marque la rupture, le moment où on sort
de l’origine : le contrat, l’éducation des sens, l’éducation ;
peuvent aussi tenir ce rôle, dans la symbolique philosophique du dix-huitième
siècle, des motifs proprement psychologiques[82] :
le geste d’appropriation tel que le décrit Rousseau, ou, comme chez Marivaux,
la surprise, qui restitue la nature humaine aux conditions de son apparition,
et lui donne, sur le tard, le germe d’une vraie conscience, donc d’un mouvement
à partir de l’origine.
A l’image de ces motifs, le thème original,
celui dont J. Verne est parti, n’avait pas été davantage exploité alors pour
lui-même qu’il ne l’est dans sa reprise ; Robinson Crusoé
n’était pas non plus une histoire racontée : derrière certaines péripéties,
demeurait bien l’idée d’origine comme révélation d’un ordre. Et derrière
cette idée, représentative elle aussi, on plutôt allusive, il v avait un modèle
privilégié de raisonnement, d’après lequel genèse et analyse sont liés dans l’unité
d’un même mouvement : Condillac donne à ce raisonnement sa forme
définitive. Ce n’est pas parce qu’il y aurait véritablement origine qu’il y a
ensuite genèse à partir de cette origine, puis analyse de cette genèse :
mais c’est parce qu’il faut analyser une genèse, et parce qu’il faut engendrer
l’objet de cette analyse, qu’il y a origine. Et c’est pour cela que l’idée d’origine
était un instrument théorique irremplaçable, au moins pour résoudre le
problème que se posaient ceux qui l’ont forgé. Il est intéressant de savoir
aussi, – cela ne peut être développé ici –, que ce motif est l’instrument d’une
théorie qui, au moment où elle arrive à l’état de sa parfaite configuration,
porte déjà en elle, par une ironie de l’analyse, et de ses germes, les éléments
de sa critique : aussi bien chez Defoe, déjà, que plus tard chez Rousseau.
Il faut donc signaler la
perspicacité implicite, et peut-être aveugle, de J. Verne : l’origine, il
le voit bien, ce n’est pas une façon de montrer l’absolu, ou le commencement ;
mais d’est une façon de déterminer la genèse de l’ordre, de l’enchaînement. L’île
est bien le lieu de l’origine, mais l’origine alors n’est pas un commencement
ponctuel : elle se déploie aussitôt dans un récit qui est une figuration
de la genèse, et on peut dire qu’elle n’a pas de statut indépendant de
cette transformation. Aussi l’île est-elle le lieu par excellence de l’aventure :
sa forme, et même son contour, sa figure impliquent déjà par eux-mêmes, le
mouvement d’une intrigue.
Il n’est pas nécessaire d’énumérer,
ni d’étudier dans leur détail, toutes les variations opérées par Verne sur le
thème de l’île ; il suffit de savoir qu’il a envisagé de le transporter à
partir de toutes les conditions possibles : l’Ecole des Robinsons,
Deux ans de vacances, l’Ile mystérieuse[83]...
Il est plus important de se rappeler que le personnage évidemment
symbolique de Robinson constitue pour toute son oeuvre une obsession
permanente. En effet, Jules Verne ne manque aucune occasion de distinguer la
pratique dans laquelle sont engagés les personnages d’un de ses romans, en l’opposant
à la pratique de l’autre, de celui d’autrefois : Robinson, personnage
presque historique. On peut lire à ce sujet, par exemple, dans Les Enfants
du Capitaine Grant :
« — Il y a donc
des Robinsons partout ? demanda lady Helena.
— Ma foi, Madame, répondit
Paganel, je connais peu d’îles qui n’aient eu leur
aventure en ce genre, et le hasard avait déjà réalisé bien avant lui le roman
de votre immortel compatriote, Daniel Defoe.
— Monsieur Paganel, dit Mary Grant, voulez-vous me permettre de vous
faire une question ?
— Deux, ma chère
miss, et je m’engage à y répondre.
— Eh bien, reprit la
jeune fille, est-ce que vous vous effrayeriez beaucoup à l’idée d’être
abandonné dans une île déserte ?
— Moi ! s’écria Paganel.
— Allons, mon ami,
dit le major, n’allez pas avouer que c’est votre plus cher désir.
— Je ne prétends pas
cela, répliqua le géographe, mais enfin l’aventure ne me déplairait pas trop.
Je me referais une vie nouvelle. Je chasserais, je pêcherais, j’élirais domicile
dans une grotte l’hiver, sur un arbre l’été ; j’aurais des magasins pour
mes récoltes ; enfin je coloniserais mon île.
— A vous tout
seul ?
— A moi tout seul,
s’il le fallait. D’ailleurs est-on jamais seul au monde ? Ne peut-on
choisir des amis dans la race animale, apprivoiser un jeune chevreau, un
perroquet éloquent, un singe aimable ? Et si le hasard vous envoie un
compagnon, comme le fidèle Vendredi, que faut-il de plus pour être heureux ?
Deux amis sur un rocher, voilà le bonheur ! Supposez le major et moi...
— Merci, répondit le
major, je n’ai aucun goût pour les rôles de Robinson, et je les jouerais fort
mal.
— Cher Monsieur Paganel, répondit Lady Helena, voilà encore votre
imagination qui vous emporte dans les champs de la fantaisie. Mais je crois que
la réalité est bien différente du rêve. Vous ne songez qu’à ces Robinsons
imaginaires, soigneusement jetés dans une île bien choisie, et que la nature
traite en enfants gâtés ! Vous ne voyez que le beau côté des choses !
— Quoi ! Madame,
vous ne pensez pas qu’on puisse être heureux dans une île déserte ?
— Je ne le crois pas.
L’homme est fait pour la société, non pour l’isolement. La solitude ne peut
engendrer que le désespoir. C’est une question de temps. Que d’abord les
soucis de la vie matérielle, les besoins de l’existence, distraient le
malheureux à peine sauvé des flots, que les nécessités du présent lui dérobent
les menaces de l’avenir, c’est possible. Mais ensuite, quand il se sent seul,
loin de ses semblables, sans espérance de revoir son pays et ceux qu’il aime,
que doit-il penser, que doit-il souffrir ? Son îlot, c’est le monde
entier. Toute l’humanité se renferme en lui et, lorsque la mort arrive, mort
effrayante dans cet abandon, il est là comme le dernier homme au dernier jour
du monde. Croyez-moi, Monsieur Paganel, il vaut mieux
ne pas être cet homme-là !... »
(Enfants du Capitaine Grant,
II, 3).
Ce passage se trouvera de lui-même
commenté par tout ce qui suit : il suffit de remarquer qu’on peut y
lire les motifs essentiels de la réflexion vernienne
des rapports de l’homme et de la nature ; on relève au passage le thème de
la colonisation. L’idée essentielle peut être dite en deux mots : Robinson est devenu un personnage
anachronique ; il faut à présent, pour rêver, d’autres images.
Pour les voyageurs du présent, Crusoé sera donc une nouvelle manifestation
du prédécesseur, une nouvelle figure du père. A ceci près évidemment que
le père est ici bafoué : son échec, ou le caractère définitivement relatif
et provisoire de son entreprise, qui apparaît rétrospectivement comme truquée,
précède leur réussite. Nous verrons même qu’avec lui, le père apparaît sous sa
forme essentielle, puisqu’il est le père idéologique : le
débat entre le passé et le présent, qui donne sa consistance à la mutation du
présent en avenir, s’établit aussi entre des formes idéologiques ; c’est
ce nouveau débat qui donne au livre de J. Verne sa réalité expressive et
révélatrice. Toute la question sera alors de savoir si ce père, vieilli et
dépassé, pourra être formellement éliminé, si le passé pourra être supprimé
pour que s’institue l’avenir.
·
Le motif de l’île prête donc aux
deux états du récit, l’ancien et le nouveau, la surface d’une forme commune.
Mais son organisation interne, qui est définie par sa variabilité, est
profondément modifiée au départ : il permet de délimiter une
configuration, ou en termes romanesques, une situation inédite, à l’intérieur
de laquelle pourra se jouer une histoire moderne. L’île de Jules Verne doit
signifier au départ un dénuement absolu, alors que chez Defoe, elle est déjà
comme remplie, puisqu’elle exprime la circularité méthodique de l’origine[84] :
« Les héros
imaginaires de Daniel Defoe... ne furent jamais dans un dénuement aussi
absolu... Ils ne se trouvaient pas tout d’abord absolument désarmés en face de
la nature. Mais ici, pas un instrument quelconque, pas un ustensile. De rien,
il leur faudrait arriver à tout. »
(L’Ile
mystérieuse).
La genèse fictive dont se
contentait l’idéologie du xviiie
siècle est une genèse
ratée : avec l’épave échouée, le bien initial, toute la société
est donnée à Robinson comme en germe. C’est que la société est pour lui un
attribut, une « propriété » : il lui est impossible de procéder
à sa totale reconstruction. Au contraire, une nouvelle période de l’histoire,
une nouvelle société, que les contemporains de Jules Verne sont en train de
fabriquer, semble capable de penser, et de faire , raconter par ses écrivains,
son commencement absolu, donc de maîtriser complètement son évolution :
« En effet,
c’était bien par le « commencement » que ces colons allaient être
forcés de débuter. Ils ne possédaient même pas les outils, et ils ne se
trouvaient même pas dans les conditions de la nature, qui « ayant le temps
économise l’effort ». Le temps leur manquait... » (id.).
Ils vont donc refaire, – et c’est
bien ce qui illustre le mieux leur avenir –, tout le chemin de la conquête de la nature,
déjà parcouru en droit : ils vont montrer qu’ils sont en possession de
leur avenir dans la mesure où ils sont les maîtres du passé. Ils referont ce
chemin depuis son commencement, ce qui ne veut pas dire à partir de rien,
comme on le verra par la suite : autrement la fiction aurait toute la gratuité
d’une rêverie diurne, et rien n’est plus éloigné des intentions de J. Verne.
On voit que la trajectoire
initiale de l’aventure, – par le moyen d’un contraste entre plusieurs figures
possibles –, semble restituer au projet idéologique toute sa pureté, et aussi se cohérence : les personnages,
lancés à l’assaut de la nature, dans la mesure où ils sont radicalement
distingués du héros d’autrefois, se donnent le programme de la bourgeoisie conquérante,
et en effacent toutes les ambiguïtés. L’origine telle qu’on la représentait
était une fausse origine. Le temps est venu de montrer l’origine telle qu’elle
est. Ce début contredit apparemment tout ce qui vient d’être dit sur la valeur
instrumentale du thème : J. Verne dénonce le caractère artificiel des
robinsonnades pour mettre à leur place le vrai récit de l’origine, ne variant
le thème que pour mieux tomber dans l’image. Mais nous sommes au début du
livre, et qui nous dit que c’est là vraiment qu’il commence ?
On vient de le voir (cf. la
dernière citation), le manque de biens est aussi un manque de temps. Maintenant
qu’il n’est plus permis de se dérober à l’origine, le déroulement de l’aventure
ne supporte plus de délais. Ainsi l’opposition entre les deux « formes »
de l’origine, – qui apparaît à l’occasion d’une forme commune : celle de l’île
–, se retrouve dans une corrélation psychologique, où s’affrontent hâte et
lenteur. Robinson Crusoé a tout son temps, et même
il ne peut oeuvrer qu’à la condition de se servir de ces longs délais qui
remplacent pour lui des instruments qu’il n’a pas ; quoi qu’il entreprenne,
il a toujours la possibilité de choisir la voie la plus longue : l’insuffisance
de ses ressources techniques est équilibrée par une inépuisable réserve de
temps. Aussi Robinson Crusoé, c’est en un sens le
roman du temps qui passe. Au contraire les personnages de Jules Verne sont
régulièrement pressés : on a vu que le thème de la hâte traduit, sur le
plan particulier des impressions affectives, l’idée générale de l’industrie ;
ils sont tous comme Lindenbrock qui tire sur les
feuilles des plantes de son jardin pour les faire pousser plus vite : ils
sont astreints à suivre le plus rapidement qu’ils le peuvent, et même plus rapidement,
le parcours déjà suivi par la nature. C’est à cette condition qu’ils méritent d’être
considérés comme les maîtres du monde, et de demain, sur le modèle de leur
maître commun, dont la devise est : mobilis
in mobili. Cette rapidité qu’ils
ont tous n’est donc pas la simple figuration de leur statut dans les termes d’une
psychologie élémentaire. L’impatience est un signe qui dit bien plus :
avec Jules Verne on assiste à une brusque accélération de l’aventure,
qui en renverse complètement le sens ; par rapport au vieil homme, ce ne
sont pas seulement les intentions ou la forme de l’entreprise qui ont changé,
mais ses conditions. L’accélération de l’aventure exprime une accélération de l’histoire,
et, avec elle, l’apparition du nouveau.
Nécessairement, la nature du héros
est en même temps profondément modifiée. Si les personnages de l’île mystérieuse
se distinguent de Robinson, qui dispose des produits du travail social, ce n’est
pas parce qu’ils sont absolument dépourvus de toute espèce de ressources.
Simplement le registre de ces ressources a changé : il y a bien dénuement
absolu, mais dans un domaine seulement.
En effet, le sujet de l’entreprise
de construction n’est plus à présent le héros solitaire, directement affronté à
la nature, même si la présence d’un minimum d’objets techniques légués par la
société engloutie donnait comme le schéma d’une médiation. Il y a maintenant
au départ une société réelle : le héros est remplacé par un groupe. Le
problème est ainsi complètement renversé : Robinson, à partir des résultats
d’une activité sociale devait parcourir toute la distance qui sépare l’homme
seul de la société ; il devait reconstituer la société, presque l’engendrer ;
et cette situation était bien le signe de sa nécessaire impuissance. A présent,
il s’agit seulement de Montrer que la société ou le groupe qui la représente,
est capable de maîtriser complètement la courbe de son activité passée[85].
On voit bien alors que Verne n’est
pas « tombé » dans l’image du commencement absolu : simplement
il substitue à une figure illégitime de l’origine, ou devenue telle, un thème
complet, à partir duquel l’aventure puisse prendre son vrai sens, c’est-à-dire
un sens contemporain, daté lui aussi. Le sujet de la modernité ne
saurait être un seul homme, qui aurait la figure du passé : le proscrit. C’est
un ensemble d’individus, qui se présente sous la forme d’un matériel humain
hiérarchisé.
D’abord la famille : non la
famille biologique bien sûr, mais une famille d’hommes[86].
Elle est composée généralement, mais de nombreuses modifications sont
évidemment possibles, d’un père, d’un fils et d’un serviteur qui leur est
directement attaché. Le père est un père moderne, un père neuf ; c’est
pourquoi il est aussi un père de remplacement, par opposition à la fois à l’ancêtre
mythologique (Robinson) et au père naturel, qui est donné et non conquis :
voir le Voyage au centre de la terre et les Enfants du capitaine
Grant[87].
Dans l’Ile mystérieuse, le
groupe initial qui constitue aussi par rapport au reste de la population de l’île
une élite nettement distincte, se répartit ainsi : un père d’adoption,
qui est aussi l’ingénieur (celui qui fabrique) ; le reporter : celui
qui observe, qui retient, et aussi celui qui soigne ; le jeune homme qui
dispose d’une connaissance, en forme de reconnaissance, proprement miraculeuse
de la nature vierge (les essences, les races). Il ne s’agit donc pas de la
réunion d’individus séparés, mais d’une collectivité véritable, organisée
suivant la répartition de ses fonctions essentielles.
A côté du groupe initial, et
initiateur, il y a, nettement séparé, celui des exécutants et des amuseurs,
inférieur au premier[88].
Il est constitué par : le marin, celui qui mange et classe[89]
les choses d’après leur comestibilité (il est ainsi la caricature de la vraie
connaissance, non parce qu’il la subordonne à l’intérêt mais parce que la
norme qu’il a privilégiée est dérisoire). Il y a aussi : le nègre, celui
qui obéit ; le singe, supérieur aux deux précédents parce qu’il se
définit à la fois par sa docilité et sa voracité ; et enfin le chien, qui
est un magnifique instrument de transmission, véritable équivalent de ce que
sera, à la fin du roman, un objet naturel : l’électricité ; il est le
seul à pouvoir assurer certaines liaisons, à former certains pressentiments qui
deviendront essentiels par la suite : dès le début, il connaît Nemo, au moins il reconnaît sa présence, mais ce savoir ne
peut évidemment être communiqué que par le moyen de signes énigmatiques.
Plus tard viendra s’ajouter un
nouvel élément, nettement séparé du groupe initial : Ayrton, qui reste
extérieur à la division, car il a un autre rôle à jouer. Il y a aussi Nemo, invisible jusqu’à la fin : pour le moment on
peut dire qu’il est la personnification de l’île.
Avec ce germe de société, est
donné ce qui signifie pour Jules Verne la cohésion de la société, son armature :
le savoir, l’ingéniosité, c’est-à-dire un certain état de la science. Non
une science arrêtée, passée comme une chose ; mais le savoir tel qu’il s’incarne
dans un individu qui est là pour le faire vivre, pour l’appliquer : un
ingénieur, ou plutôt l’ingénieur, car Cyrus Smith n’est pas un spécialiste,
enfermé dans une certaine région de l’activité industrieuse :
« L’ingénieur
était pour eux un microcosme, un composé de toute la science et de toute
l’intelligence humaine ! Autant valait se trouver devant Cyrus dans une
île déserte, que sans Cyrus dans la plus industrieuse ville de l’Union. »
Ainsi il est « plus qu’un
homme » : puisqu’en lui s’est ramassée toute l’histoire des sociétés.
Sa présence distingue encore l’aventure moderne de celle que vivait Robinson « pour
qui tout était miracle à faire ». Toute la promesse d’exploitation contenue
dans ce savoir-faire s’appuie non sur le travail de la fiction, ou du mystère,
mais sur une certitude historique. Cyrus Smith n’est si confiant que parce qu’il
sait qu’en lui l’histoire dans sa ligne la plus positive, s’est comme accumulée :
l’essentiel y est résumé.
A tout cela s’ajoute
naturellement, et c’est même par là u’il aurait fallu commencer, l’objet à
transformer, la matière de l’aventure, la nature vierge : « cette île
à laquelle ils allaient demander de subvenir à tous leurs besoins ». Mais
il ne s’agit pas d’autre chose : la nature n’est que l’envers de la
science puisqu’elles se correspondent rigoureusement, suivant les lignes d’une
harmonie qui, elle, n’est pas mystérieuse. Tout le travail des nouveaux Robinsons
sera de redécouvrir cette harmonie, de la mettre au jour : entreprise
parfaitement inédite là où ne se voit pas, absolument pas, la main de l’homme.
« L’ingénieur
avait confiance parce qu’il se sentait capable d’arracher à cette nature
sauvage tout ce qui serait nécessaire à la vie de ses compagnons et à la
sienne... »
Nulle part, donc, on ne retombe
dans le mythe de la nature hostile à l’homme ; au contraire celle-ci
collabore à tous les moments de son entreprise : en droit elle est déjà informée
par la science, et elle est une réserve inépuisable de produits de laboratoire[90].
« Mes amis, ceci
est du minerai de fer, ceci une pyrite, ceci de l’argile, ceci de la chaux,
ceci du charbon. Voilà ce que nous donne la nature, et
voilà sa part
dans le travail commun. »
Pourtant cette nature, qui
constitue le véritable objet de départ (la matière première de l’aventure),
recèle aussi, mais d’autre part, le mystère. L’île est en effet curieusement complète :
en elle c’est
toute la nature qui se retrouve, de même que toutes les réserves du
savoir-faire scientifique sont à la disposition de l’ingénieur. Cette plénitude
des moyens, qui donne à l’aventure sa simplicité démonstrative, requiert pourtant
elle aussi une démonstration ; elle ne peut être seulement donnée et
admise comme un fait, ainsi que le remarque Cyrille Andreev
dans sa préface à l’édition russe des oeuvres complètes de Verne (voir Europe,
avril 1955, p.
33) :
« L’Ile Lincoln comme l’ont baptisée les colons, est vraiment
une île mystérieuse, extraordinaire. Elle semble avoir été créée exprès pour
les romans d’aventure dont les héros font naufrage, à moins que ce ne soit pour
ces critiques qui ont choisi pour profession de « dénoncer » les
erreurs scientifiques de Jules Verne. Il n’y a, et il ne peut y avoir dans les
îles de l’Océan Pacifique, ni orangs-outangs, ni onagres solipèdes, ni
kangourous. La richesse minérale de l’île n’est guère plus vraisemblable.
Presque à la surface de l’île, les colons trouvent de l’argile, de la chaux, de
la pyrite, du soufre, du salpêtre. Jules Verne connaissait les imprécisions de
son roman. Bien mieux, il les a introduites en pleine connaissance de cause.
L’île mystérieuse, c’est le symbole de l’univers, l’allégorie de notre globe
terrestre rendu à la domination de l’humanité. L’île mystérieuse, c’est le
roman d’une société humaine idéale face à face avec la nature. »
Cette régularité dans la puissance
qui remplit l’île, comme si toute la nature s’y était tassée, ne peut que
surprendre. Or cette symbolisation ne marque pas seulement le contenu
du roman : elle ne manque pas de frapper les habitants de l’île. Quand, d’un
sommet, ils parviennent à en contempler les contours, ils sont alertés par la
forme déjà travaillée de leur irrégularité trop
manifeste. C’est pour eux la première irruption du mystère. L’île ressemble
trop à la nature, ce qui leur apparaît sous la forme : l’île ressemble
trop à une île.
Sont donc données, une fois pour
toutes : la nature, la société (réduite à sa plus simple expression), et
la science. Il ne reste plus qu’à apporter le travail, montrer de quoi l’activité
humaine est capable, quand elle a ces éléments à sa disposition On voit bien que la reprise du thème de l’origine
ne va pas du tout
dans le sens d’une utilisation mythique : la démonstration est
parfaitement adaptée aux conditions dans lesquelles le problème est posé, pour
la vraie société que Verne représente. Au moins le récit sera fidèle au
problème tel qu’il se pose à la conscience d’une société. La fiction romanesque
doit servir d’expression parfaite à la construction réelle
de l’avenir. Et
les hommes que J. Verne cherche à instruire (il faut se souvenir du projet d’une
Bibliothèque éducative, réalisé par Hetzel) auront à
entreprendre une tâche analogue, pensent avoir à entreprendre une tâche
analogue.
Que faut-il construire ? Une
nouvelle Amérique. Nous sommes donc très loin d’une robinsonnade, au sens
ordinaire du mot (qui n’a d’ailleurs pas grand-chose à voir avec le roman effectivement
écrit par Defoe) : Jules Verne s’est efforcé de réduire
toute forme
possible d’exotisme ; ses lecteurs ne doivent pas découvrir le nouveau,
mais l’annexer. Lorsque les habitants de l’île décident d’en baptiser les
points essentiels, ils choisissent de vieux noms, qui ramènent la terre nouvelle à n’être
que le reflet de celle qu’ils viennent de quitter : il faut des noms qui « rappellent
l’Amérique », comme par exemple « le petit Ontario ». Ainsi le
problème est de reconstituer à partir d’une norme, par un effort d’identification
innover, c’est répéter. C’est ce qui définit, pour
Jules Verne, le thème de la colonisation[91].
« Nous ferons de
cette île une petite Amérique ! Nous y bâtirons des villes, nous y
établirons des chemins de fer, nous y installerons des télégraphes, et un beau
jour, quand elle sera bien transformée, bien aménagée, bien civilisée, nous
l’offrirons au gouvernement de l’Union. »
Il n’est donc pas du tout question
d’inventer, ou même de fabriquer du neuf[92],
mais seulement de reproduire le possible à partir de ses conditions (et non,
comme Robinson, à partir de possibles déjà réalisés). Et ce programme est l’illustration
bourgeoise par excellence du thème : maître et possesseur de la nature.
A partir de ce départ, déjà
visibles en lui comme enroulés dans le germe, doivent se développer : l’intrigue
fictive, le récit concerté. Il ne subsiste plus aucune distance, – sinon
peut-être certaines ambiguïtés, qui, le moment venu, se résoudront de façon
inattendue –, donc aucune possibilité de discordance entre la décision
de représenter un projet idéologique et le travail qui lui donne figure :
c’est pourquoi on peut, à bon droit, parler de thème expressif.
Il est facile de suivre la ligne
des réalisations successives, qui transforment la nature par la médiation de l’industrie.
« La clairière était transformée en usine ». Cette ligne part du four
à poteries, passe par la métallurgie (à partir des techniques les plus
primitives), pour arriver au point extrême : l’utilisation de l’électricité,
la fabrication du télégraphe, avec lequel, comme on le verra, la ligne se brise
en même temps que l’aventure subit un changement qualitatif[93].
Ainsi est rempli un écart qui n’est finalement qu’un faux écart[94],
– au niveau des prémisses, il n’y a aucune distance entre les termes à rejoindre
–, puisque la nature se prête à l’aventure de sa transformation, comme
les animaux d’eux-mêmes viennent se faire apprivoiser.
« Décidément, Pencroff avait rayé le mot impossible du vocabulaire de
l’Ile Lincoln. »
Ce qui donne au livre son vrai
sujet, et aussi son sens, c’est qu’à mesure que l’histoire avance, ce schéma
est profondément bouleversé, et même renversé. La ligne des réalisations idéologiques
est brisée, au moment où elle croise le déroulement d’une autre intrigue, qui
semble plus réelle, dans la mesure où elle force à reconnaître la
persistance d’une autre forme de la fiction. Ce n’est pas un hasard si, à ce moment,
ce livre aux allures indépendantes renoue avec d’autres ivres
un lien qu’il avait
rompu. Le rapport de la fiction nouvelle avec la fiction passée devient autre
chose qu’un rapport critique : un conflit réel.
En effet, la présentation du commencement,
de ces premiers termes à partir desquels se déroule l’aventure, est progressivement
remise en question. Les colons ne sont pas placés en face d’une nature neuve,
– qui serait l’équivalent ou le complément du savoir de l’ingénieur –, mais
paradoxalement sans le savoir, posés à la surface d’une « île mystérieuse ».
Il faut alors reprendre complètement les données du problème.
L’idée de ce nouveau début est
donnée par la forme artificieuse de l’île : celle-ci saute aux
yeux, dès que les colons peuvent la dessiner, du sommet de la montagne
centrale, qui est aussi un volcan. C’est précisément la présence du volcan qui
fait voir que ce morceau de nature n’est qu’un produit artificiel. L’île n’est
pas le lieu d’un commencement, mais d’un aboutissement[95].
Elle est la dernière trace d’un continent disparu ; c’est ce qui
explique la richesse de ses ressources elle présente sous une forme réduite,
condensée, tout ce qui reste d’une terre ; elle est un « résumé »
de tous les aspects que présente un continent. Ainsi semble être expliqué le
mystère : le caractère totalement inhabituel de l’île est figuré par le
thème du volcan fondamental chez Jules Verne.
Mais il apparaît bientôt que l’île
n’est pas non plus déserte : si elle n’a pas été touchée, donc profanée
par la main de l’homme, – si donc elle peut servir d’instrument pour une épreuve,
épreuve réelle : c’est-à-dire productive, et pour une initiation aux « naufragés
de l’air » –, elle est pourtant habitée Par une forme invisible, « une
force inconnue ». La présence de cette force se manifeste très tôt, dès l’arrivée
dans l’île : voir l’épisode du combat sous les eaux du lac. Elle devient
indiscutable au moment où, à l’intérieur du cochon abattu dans une forêt de
file, est découvert un grain de plomb : d’une manière qui, cette fois,
rappelle fort la thématique du roman de Defoe, cette parcelle de métal semble
emporter avec elle l’existence de l’humanité tout entière, en tant qu’elle est
seule à produire des objets techniques.
Alors se succèdent, de plus en
plus rapprochés, des signes indéchiffrables, des « faits inexplicables »
qui ont l’étonnante particularité d’être toujours favorables à l’entreprise des
colons. A ce moment, le roman est bien près de céder à la tentation d’une
imagerie merveilleuse :
« L’ingénieur ne
savait que penser, et ne pouvait se retenir de rêver de complications
bizarres. »
et les colons se mettent en effet à
avoir des pensées de religion, de providence. Ils ne se laissent pourtant pas
séduire par cette trop facile solution, et cherchent à établir les rapports de
ce problème nouveau avec celui qu’ils croyaient être en train de résoudre :
« Seul, Cyrus
Smith attendait avec sa patience habituelle, bien que sa raison tenace
s’exaspérât de se sentir en face d’un fait absolument inexplicable, et il
s’indignait en songeant qu’autour de lui, au-dessus de lui peut-être s’exerçait
une influence à laquelle il ne pouvait donner un nom. »
Il apparaît donc très vite que l’expérience
est entièrement truquée : l’île sauvage et nue n’est qu’un décor,
par lequel les personnages[96]
sont ramenés à l’île en trompe-l’oeil du dix-huitième siècle. La mystérieuse « force »
les renvoie à leur condition de Robinsons, de laquelle on les croyait
définitivement délivrés ; et dans un moment crucial elle leur envoie la
caisse échouée qui contient, rangée dans un minimum d’espace, toute la
panoplie du parfait Robinson Crusoé : « rien
n’y manque » ; leur aventure devient alors identique au motif qui,
par contraste, servait à la distinguer.
Ce n’est donc pas un hasard si l’épave
n’a pas été, cette fois, donnée dès le début : c’est ce retard
justement qui souligne la facticité du départ idéologique. L’irruption
de cette nouvelle donnée anéantit complètement l’idée de conquête. D’ailleurs
la caisse contient aussi, en guise de message, un livre, la Bible, comme par
hasard, ouverte à un passage marqué d’une croix : « Quiconque
demande reçoit, et qui cherche trouve. » C’était précisément
le thème de la transformation industrielle et bourgeoise de la nature, mais il
a maintenant complètement changé de sens : la quête ne se comprend plus
que comme un rapport entre ce qui donne et ceux qui reçoivent.
Ainsi le problème du rapport de l’homme à la nature se trouve posé de façon
nouvelle.
C’est ici que se situe l’histoire
allégorique d’Ayrton : signe irréfutable de la mutation du sens apparaît
l’épisode de l’homme abandonné. Les colons découvrent, dans une île voisine de
la leur, la vraie île de Robinson : le capitaine Grant y a mené une
expérience voisine de celle du grand ancêtre, et c’est là que pour, le punir de
sa traîtrise, on a relégué le convict Ayrton, avec la promesse de venir le
rechercher au moment (naturellement indéfinissable) où sa faute serait expiée.
Ayrton disposait lui aussi au départ d’un acquis non négligeable : toute l’installation
réalisée par Grant ; mais il n’a pu supporter une complète solitude, et il
s’est progressivement rapproché de l’état animal. Quand les colons le retrouvent,
il a perdu le langage, et son retour à l’état civilisé, c’est-à-dire à l’état d’exploitant
et de colonisateur, est problématique : il ne se fera en effet qu’au prix
d’une très lente rééducation. Cette variation autour du motif de l’isolement est
intéressante, car elle donne aux colons le secret de leur situation : leur
succès se mesure à l’échelle de l’échec d’Ayrton ; c’est donc qu’un
problème identique leur est posé.
La tâche qui leur est imposée n’est
pas naturelle (ils ne sont pas en train de conquérir réellement la nature) ;
elle est une action symbolique au terme de laquelle ils pourront faire valoir
un certain nombre de capacités, mais non la réalité d’une entreprise de
transformation. Ayrton s’est perdu, moralement s’entend, et on l’a perdu, dans
la nature. Ainsi le rachat éthique peut servir d’illustration pour la quête
industrielle. Dans les deux cas des valeurs sont mises à l’épreuve, et le
travail réel importe peu : à la limite il a une fonction seulement
pédagogique, puisque pour l’adolescent du groupe, l’aventure est l’occasion d’une
initiation complète, ou presque. De la même façon, tel que Rousseau voulait
déjà Robinson, le livre est lui-même instructif pour ses lecteurs. La tentative
telle qu’elle était présentée au départ est donc faussée : l’île n’est pas
la nature vierge, mais le lieu préparé d’une expérience ou d’une
expérimentation ; on n’y avance qu’autant qu’on avance dans un
labyrinthe, inutilement, et à la recherche d’un point de départ.
Ainsi, l’idée d’une adéquation
entre la nature et la science est remise en question elle aussi ; non
parce qu’elle serait moins réelle que rêvée seulement : mais parce que l’image
du laboratoires[97]
qu’elle implique est ambiguë. L’application du savoir à un matériel naturel n’est
que la conséquence d’une application de la nature à ce savoir, et cette
deuxième sorte d’application, qui devient en droit la première, est un mystère
historique :
« (Pencroff) :
— Monsieur Cyrus, croyez-vous qu’il y ait des îles à naufragés ?... des
îles créées spécialement pour qu’on y fasse convenablement naufrage, et sur
lesquelles de pauvres diables puissent toujours se tirer d’affaire ?
— Cela est possible,
répondit en souriant l’ingénieur.
— Cela est certain,
Monsieur, répondit Pencroff, et il est non moins
certain que l’île Lincoln en est une. »[98]
L’intérêt de cette lente
transformation de l’idée que les colons se font de leur entreprise est évident :
car alors ils font la rencontre de la fiction même, et le roman qui était le
commentaire contradictoire d’un autre roman commence à réfléchir sur lui-même.
La fiction n’est plus dans la représentation de la réalité, mais dans la
réalité représentée elle-même.
« Depuis ce
jour, Pencroff parut être soucieux. Cette île, dont
il faisait sa propriété
personnelle, il
lui semblait qu’elle ne lui appartenait plus tout entière et qu’il la
partageait avec un autre maître auquel il se sentait soumis. »
L’aide de celui « qui fait
pour nous tout ce que nous ne pouvons faire pour nous-mêmes » est très
exactement à double tranchant, et ainsi elle suscite une double réaction :
d’admiration et de refus ; la première indique la renonciation au but
initial, la seconde sa permanence :
« Cette
protection invisible qui réduisait à néant leur propre action, irritait et
touchait à la fois l’ingénieur. »
Car l’effet essentiel de ce
secours superflu[99]
est de montrer aux conquérants qu’ils sont objets d’une action et non ses sujets au
même titre que la nature, et ainsi le problème initial n’a plus de sens. Alors
leur aventure devient précisément analogue à l’épreuve symbolique que subit
Ayrton, pour des motifs différents en apparence :
lui aussi a été
renvoyé à la nature, pour qu’il se rachetât, en s’identifiant à elle.
Si l’île est truquée, factice,
fabriquée, c’est parce qu’elle n’est en fait que la
forme visible d’une volonté : Nemo, caché au creux du volcan,
artisan secret du décor. C’est pourquoi, au moment où Nemo
meurt, l’île ne peut que disparaître, retourner avec lui à la mer originelle
dont elle était la très fugitive émanation. Quand l’épreuve est terminée pour
les colons, quand le navire du capitaine Grant vient mettre un terme à la
pénitence de l’homme abandonné, avec une nature illusoire, disparaît tout ce
qui a été bâti sur elle : aucune trace ne reste du travail accompli ;
de l’objet de leur quête, les colons ne peuvent rien fixer. Ils ne sont plus ce
qu’ils croyaient être : les agents d’un changement réel. La tentative de
colonisation a échoué.
Il reste à comprendre le sens de
ce détournement ; il reste à savoir comment l’irruption de la forme du
livre dans le déroulement de ce qu’il raconte a pu tout remettre en question,
et pourquoi la mise en question de la fiction est opérée par
la fiction elle-même. C’est dire qu’il va falloir procéder au déchiffrement de nouveaux
signes.
Par l’intervention de la « force »,
mystérieuse et efficace, le récit est ramené à son point de départ, puisque les
conditions mêmes de l’aventure sont remises en question : ce qui apparaît
à présent comme indice exige une nouvelle interprétation. Les colons n’étaient
pas aux prises avec la nature elle-même, mais avec une autre réalité qu’il faut
à présent identifier. C’est cette identification qui donne son nouveau sujet à
la fable : maintenant qu’il n’est plus question du thème « travailler
pour connaître », il faut trouver les raisons d’un succès illégitime. La
nature « naturelle » ne posait pas de problèmes de ce genre :
source sincère d’efficacité, réservoir de réalisations vraies, elle produisait
à la fois le savoir de sa puissance, donc l’explication d’une fatalité
nécessaire ; la nature était alors à elle-même sa science : principe
de toutes les rationalités, elle n’avait pas besoin de recourir à des raisons
externes pour justifier son pouvoir. Mais quand il s’agit d’une nature « mystérieuse »,
où le travail est trop facile, où un juste effort n’est plus la garantie de la
conquête, alors se fait sentir l’exigence d’un autre savoir, qui ne soit
plus l’émanation de la nature, mais une clé extérieure, à partir de laquelle
sera révélée une surnaturelle puissance. Ainsi l’histoire, comme dans tant d’autres
romans de Jules Verne, se raconte par l’intermédiaire d’une expérience de
déchiffrement. Il faut traduire dans un autre langage les données faussement
naturelles du départ pour résorber l’artifice par lequel l’aventure est
compromise.
Cette recherche d’une rationalité
nouvelle pourrait très bien s’achever dans une imagerie surnaturelle :
cette possibilité a déjà été rencontrée, au moins une fois. Et une telle
conclusion ne serait peut-être pas pour surprendre de la part de Jules Verne,
qui, au printemps de 1884, ira solliciter à Rome l’approbation de Léon XIII ;
on nous dit qu’il y fut « félicité de la pureté et de la valeur morale et
spiritualiste de ses oeuvres » (Mme Allote de la
Fuye : Jules Verne, sa vie, son oeuvre, Kra
1928, chap. 18). Et L’Ile mystérieuse, montrant
l’échec relatif de l’industrie humaine, ou la ramenant dans la dépendance d’une
providence, – mais laquelle ? –, qui ne s’accommode des progrès de l’histoire
que dans la mesure où elle les a elle-même préparés, pouvait bien être
considérée comme un roman catholique, fidèle à l’orthodoxie des projets d’éducation,
– s’il est vrai qu’éducation, depuis Rome, cela signifie : dépréciation de
tout effort strictement scientifique d’explication du monde. J. Verne,
rappelant aux ingénieurs la soumission nécessaire de leur savoir aux mystères
révélés, luttant aux côtés d’Huysmans, de Drumont, ... de Leo
Taxil, ajoutant une nouvelle arme à toutes celles qu’ils
avaient déjà réunies (esthétisme, fraude, fanatisme), pour ramener le
surnaturel dans des consciences qui commençaient à l’oublier un peu
trop, ç’aurait été un beau gage de « valeur morale » pour le pape
bourgeois, et une jolie contradiction de plus dans une oeuvre vouée au « progrès »,
contradiction guère mystérieuse cette fois.
Tel n’était pas le dessein de
Jules Verne. Le livre de M. Moré montre par ailleurs de façon convaincante
comment sa vie et son oeuvre entière excluent la possibilité d’un
semblable conformisme. Si Jules Verne reste nécessairement discret sur ce
point, et ne défend le plus souvent sa laïcité que par la manière négative, c’est-à-dire
en ne l’attaquant pas, il reste que ses adversaires implicites ne s’y sont pas
trompés. Quinze ans avant la visite au pape, au début de 68, Veuillot écrivait
à Hetzel :
« Je n’ai pas lu
les Voyages extraordinaires de M. Verne. Notre ami Aubineau
me dit qu’ils sont charmants, sauf une absence qui ne gâte sans doute rien,
mais qui désembellit tout, et qui laisse les
merveilles du monde à l’état d’énigmes. C’est beau mais c’est inanimé. Il
manque quelqu’un... »
(Cité par
A. Parménie et Bonnier de la Chapelle : Histoire
d’un éditeur et de ses auteurs, Hetzel, Albin
Michel, 1953, p. 489).
C’est très bien dit, et aussi d’une
parfaite perspicacité. Il n’est pas indifférent non plus de retrouver, dans ce « jugement »,
les termes mêmes du problème qui vient d’être posé : quelle médiation
permettra de passer de l’énigme aux merveilles, et inversement ?
J. Verne s’accorde avec Veuillot en ce qu’il refuse, – la structure de son
roman nous l’a suffisamment montré –, de laisser à la science le rôle de cette
transition ; mais il ne donne pas pour autant la réponse attendue, et c’est
ce double refus qui donne au roman son vrai sens, et, certainement, sa valeur éducative.
Aussi la solution surnaturelle n’est-elle
qu’évoquée au passage, et avec une trivialité nettement appuyée :
« — Je ne suis
pas curieux, mais je donnerais bien un de mes yeux pour voir face à face ce
particulier-là ! Il me semble qu’il doit être beau, grand, fort, avec une
belle barbe, des cheveux comme des rayons, et qu’il devrait être couché sur des
nuages, une grosse boule à la main !
— Eh, mais Pencroff, répond Gédéon Spilett,
c’est le portrait de Dieu le père que vous nous faites là.
— Possible, Monsieur Spilett, mais c’est ainsi que je me le figure. »
Nemo, présence absente mais agissante,
dieu caché et efficient est un faux dieu, de même qu’il est un faux père,
ainsi qu’il va apparaître : sinon une caricature, au moins l’image d’un
échec, tracée à mi-chemin du respect et de l’irrespect. Il dispose de moyens
supérieurs, mais il reste un homme. Aussi son immense puissance
peut-elle être mesurée par analogie :
« Si
l’intervention d’un être humain n’est plus longtemps douteuse pour nous, je
conviens qu’il a à sa disposition des moyens d’action en dehors de ceux dont
l’humanité dispose. Là est encore un mystère, mais si nous découvrons l’homme,
le mystère se découvrira aussi. »
Le signe peut donc être déchiffré ;
il suffira de l’éclair d’une rencontre. Il n’est pas besoin d’essayer de dire
moins bien ce qui l’a été mieux :
« Bien que
certains hommes soient avantagés de dons que la nature n’a point accordés aux
autres, on ne dit pas que les premiers se situent au-dessus de l’humanité, à
moins que leurs dons (sans pareils) ne puissent être ramenés sous la définition
de la nature humaine. Par exemple la taille d’un géant est exceptionnelle, et
cependant humaine. La facilité d’improvisation poétique n’est pas donnée à
tous, et cependant elle est humaine. Humaine aussi est l’aptitude à considérer
différents objets ; les yeux ouverts avec autant de vivacité que si on
les avait devant soi. En revanche, si qui que ce soit disposait d’un moyen de
saisir les idées, et de principes de connaissance refusés aux autres hommes,
il ne resterait plus dans les bornes de la nature humaine. »
(Spinoza,
Tractatus theologico
politicus, note marginale du 1er
chap.).
Ce qui distingue justement Nemo, c’est qu’il ne dispose pas de tels dons, qu’il ne
dispose pas de tels principes, et que pourtant il a su utiliser les « avantages
naturels » de l’humanité de façon à aller plus loin qu’on n’a coutume de
le faire sur le chemin de l’invention et de la conquête ; mieux qu’un
autre il a su utiliser le pouvoir de former des images nouvelles.
Pourtant une telle description
reste insuffisante, parce qu’elle procède seulement par la voie négative :
il reste encore à répondre à la question précise d’une identification.
Qui est Nemo ? Or la première vraie réponse à
cette question sera donnée par l’analogie de son statut avec celui d’Ayrton, l’homme
abandonné qui doit obtenir son rachat en subissant les conditions d’une solitude
symbolique. Nemo lui aussi, comme s’il subissait une
épreuve, a besoin d’être jugé, et c’est bien ce qu’il
demande aux colons dans les dernières pages du livre :
« Que
pensez-vous de moi, Messieurs ? Ai-je eu tort ? Ai-je eu
raison ? »
C’est ainsi que le roman est en
fait décentré par rapport à ce qui avait d’abord semblé sa préoccupation
essentielle : le thème de la conquête masque celui de l’épreuve. Et ceci
doit bien être compris : il ne faut pas dire qu’il n’y pas eu conquête
parce que l’entreprise était précédée par une conquête anticipée. Pas
davantage que les colons, Nemo n’est un conquérant :
il est exactement dans la même situation que les hommes qu’il a voulu tromper.
Et c’est ainsi qu’est chassée la
solution surnaturelle. Nemo n’a fait que reporter sur
d’autres l’épreuve qui lui a été imposée. Il est tout autant qu’eux Robinson,
et même le plus Robinson de tous. Il est le vrai Robinson, dont les autres ne
sont que des imitations.
Il est à la fois un faux dieu et
Robinson : de la divinité il s’est donné seulement le décor, la solitude.
« Je meurs
d’avoir cru que l’on pouvait vivre seul ».
Si Nemo
a fait du travail des colons une entreprise entièrement factice, ce que Marx
appelle comme Jules Verne une robinsonnade, c’est qu’il est une puissance
rétrograde, – et en même temps miraculeusement prospectrice : il a utilisé
à l’envers son inépuisable réserve de moyens rationnels, non pour construire
une société meilleure, mais pour organiser le trajet, vingt mille lieues et
quelques autres, d’une vie solitaire. Il s’est promené sur les voies d’une
conquête de la nature : et ainsi il restera profondément, jusqu’à la fin
de son entreprise, un amateur, qui a besoin d’autres amateurs à qui faire
apprécier son oeuvre, même s’ils doivent pour cela déprécier la leur, qui n’en
est alors que le reflet. Il est obligé, pour voir l’avenir qu’il donne à l’humanité,
d’en forger une image déjà rétrospective, c’est-à-dire de faire apparaître le
progrès sous la forme de l’inutile.
Ainsi, loin d’être la condition et
la figure précoce de l’avenir humain, Nemo reste
attaché à la forme du passé. Il est la figure même d’autrefois, au lieu d’être
l’image de demain. C’est bien ainsi que le juge finalement Cyrus Smith :
« Capitaine,
votre tort est d’avoir cru que l’on pouvait ressusciter le passé, et vous avez
lutté contre le progrès nécessaire. »
Ces paroles ont un sens
particulier, puisqu’elles évoquent directement la lutte incessante que mène Nemo contre la politique anglaise d’oppression des peuples
colonisés ; il est intéressant de remarquer combien peu révolutionnaire
pouvait sembler une telle lutte au bourgeois d’avant-garde qu’était pourtant
Jules Verne. Mais il est très important de savoir généraliser ce jugement qui
est aussi jugement sur le roman lui-même, et d’y voir la condamnation d’une
forme d’activité par ailleurs totalement réactionnaire, même si elle
semble dans certains de ses aspects progressiste : ce qu’il prononce c’est
la condamnation de l’utopie, c’est-à-dire de l’avenir vu par les yeux du père.
De même que le romancier, Nemo a besoin de donner à voir, de se donner la réalité en
spectacle. Ainsi s’explique le retour inéluctable au modèle de fiction qui
semblait pourtant dépassé : le Robinson de la légende, tel même que Defoe
ne l’avait pas voulu peindre. Les résultats de la révolution industrielle,
dont les colons de l’Ile sont à la fois les agents et les produits, sont appliqués
sur une représentation idéologique typiquement prérévolutionnaire. Par
rapport à la grande figure idéologique du héros solitaire, Nemo
est dans la même situation que le sont les colons par rapport à lui : il
ne peut exprimer le sens de son oeuvre qu’en s’identifiant à cette figure, donc
en renonçant à son projet d’une conquête réelle, pour devenir, – non seulement
dans la représentation qu’il donne de lui-même, mais dans celle qu’il impose
des autres, dans ses actes et ses décisions mêmes –, le sujet fictif d’une
aventure périmée. C’est pourquoi il ne peut se sauver que par le recours à une
expérience factice : l’épreuve qu’il impose à d’autres. C’est leur
médiation qui lui permet de se « réconcilier avec le reste de l’humanité »,
qu’ils sont censés représenter sous une forme résumée (de la même façon
l’île était le résumé de la nature ; de même aussi, en Nemo
se résument toutes les fictions) ; par le fait que c’est un rôle qui
leur est ainsi dévolu ils sont seulement les émissaires d’une humanité
illusoire, dépossédée de son pouvoir, que ne définissent plus son savoir et
son travail.
La leçon du roman est donc claire.
Si une oeuvre littéraire parvient à montrer comment la terre deviendra comme un
paradis, ce n’est pas en présentant cette transformation comme le résultat du
travail humain, mais en insinuant, dans la forme d’une anticipation, que ce
résultat est déjà atteint : non certes par la suggestion d’une influence
extérieure, mais par l’action d’un homme, à condition qu’elle soit
inversement appliquée. C’est dire que le roman du travail en est arrivé avec
Jules Verne, que celui-ci le veuille ou non, au point où il doit nécessairement
inventer de nouvelles formes d’expression, qui lui permettront en particulier d’éliminer
cette figure dégradée du héros unique : J. Verne n’invente pas ces formes,
mais il joue avec une extrême virtuosité des formes antérieures, de façon à les
exposer dans leur réalité d’obstacle et de retard, de façon à en montrer
le sens rétrograde.
Le dernier secret que les
personnages du livre ont à déchiffrer, – et c’est aussi le sens ultime du
motif expressif : l’aventure dans l’île –, c’est qu’au lieu de régler
leurs comptes avec la nature, comme ils l’avaient cru, ils sont en train de
régler les comptes d’un autre avec la fiction, et de montrer qu’un certain
style de fiction est désormais, historiquement, révolu. Ainsi, leur entreprise
n’est pas aussi insensée qu’il pouvait paraître : bien qu’elle n’arrive à
rien montrer de réel, elle est parfaitement démonstrative, au rebours cette
fois du dessein de Nemo, puisqu’elle parvient à en
faire apparaître la vanité. Ainsi elle a un sens positif. De la même
façon, l’oeuvre de Jules Verne, loin d’être illusoire, par la constitution d’une
mythologie, donne à une mythologie attestée historiquement son exacte
position.
Avec Nemo
doivent disparaître l’île et toute trace de l’activité des colons :
« Leur premier
sentiment fut une douleur profonde ! Ils ne songèrent pas au péril qui les
menaçait directement, mais à la destruction de ce sol qui leur avait donné
asile, de cette île qu’ils avaient fécondée, de cette île qu’ils aimaient,
qu’ils voulaient rendre si florissante un jour ! Tant de fatigues
inutilement dépensées, tant de travaux perdus ! »
La fable culmine alors dans l’illustration
d’une fondamentale précarité : et cet épisode n’est pas
accessoire, puisque Verne le reprendra jusque dans son dernier roman, les Aventures
de la Mission Barsac, où l’incendie de Blackland
par le savant qui l’a créée rappelle directement la disparition de Nemo et de ses oeuvres.
Le livre s’achève donc, non sur l’image
d’une conquête, mais sur celle d’une destruction : au lieu d’évoquer la
possession de la nature, il décrit une dépossession, celle du travail, de l’aventure
humaine, par la fiction. Avec Nemo s’efface la possibilité
des voies courtes vers l’avenir, et de leur détour par le passé. Ainsi le livre
parvient bien à montrer la position de la littérature dans son rapport à l’histoire
qu’elle prétend décrire : les images qu’il veut fixer ne sont pas
illusoires ou vaines, mais dignes d’une juste mémoire :
« Jamais ils ne
devaient oublier cette île sur laquelle ils étaient arrivés, pauvres et nus,
cette île qui pendant quatre ans avait suffi à leurs besoins, et dont il ne
restait plus qu’un morceau de granit battu par les lames du Pacifique, tombe de
celui qui fut le capitaine Nemo ! »
C’est la dernière phrase du livre[100].
« Ainsi donc,
cela paraît constant, cette mer ne renferme que des espèces fossiles, dans
lesquelles les poissons comme les reptiles sont d’autant plus parfaits que leur
création est plus ancienne. » (Voyage au centre de la terre).
Mobilis in mobili,
on le sait, c’est le signe de reconnaissance du capitaine Nemo,
c’est aussi l’adage fondamental d’une rêverie historique sur le destin, et il n’est
pas difficile de retrouver, derrière cette formule, le principe général que
Verne a voulu illustrer. On y lit en raccourci toutes les implications
idéologiques qui sont la condition de possibilité de l’œuvre romanesque telle
que Verne la conçoit : c’est, comme la perception encore sourde d’un
événement historique, l’idée que la science est l’instrument essentiel d’une
transformation de la nature. Mobilis in mobili, c’est la situation de la science, donc de l’homme
par rapport à la nature, c’est Axel qui, autour du centre de la terre,
retrouve, le temps d’un bain, l’unité avec la mer originelle. La science est
dans la nature, l’avenir est dans le présent, comme le Nautilus est dans son
élément, où ne se distinguent plus le réel et le symbolique. L’inconnu baigne dans
le connu : cette liaison intime, cette conjonction qui est aussi
conjoncture, puisqu’elle désigne mieux qu’autre chose la modernité, cette
adéquation est ce qui permet de caractériser au mieux, de l’intérieur, l’œuvre
de Verne ; c’est elle qui dit ce qu’il a fait ; là est le
noeud véritable de son entreprise. Ainsi elle pourrait lui servir de titre.
Mais l’essentiel est que cette
idée peut en même temps servir à nommer les insuffisances,
ou plutôt les limites de l’oeuvre ; elle permet de déceler cette
confusion sans laquelle le rapport science-nature ne
pourrait être montré, et de montrer, à côté de l’œuvre réalisée, l’œuvre
impossible qui est son inévitable et illusoire corrélat. Le principe d’une
fidélité imaginaire à l’avenir est nécessairement fictif lui aussi : cette
fidélité se prononce à l’envers d’elle-même, avec les mots de l’infidélité.
Et voyages et rencontres ne sont que retours, et retrouvailles.
Ainsi commence à se dessiner ce
que nous sommes bien obligés d’appeler le revers de l’œuvre : ses
conditions de possibilité qui permettent de la lire au rebours de ce qu’elle
voudrait dire.
Aussi l’identité rêvée de la
science et de la nature n’est pas une identification absolue, puisqu’elle s’organise
dans l’intervalle d’une distance infinie, celle même qui sépare la réalité de
la fiction, et permet de montrer, comme périmée, toute forme d’anticipation. C’est
dans la mesure où, comme on vient de le voir, Verne se charge lui-même de cette
révélation que son oeuvre nous semble atteindre un terme de la conscience
esthétique, aller jusqu’au bout de son savoir.
C’est pourquoi d’ailleurs il
convient de n’affirmer qu’avec prudence que l’attitude de J. Verne à l’égard de
la science a changé, comme le fait M. Butor par exemple, en ajoutant que cette
évolution s’est faite dans le sens d’un pessimisme croissant : jamais
Verne n’a voulu montrer qu’il croyait à l’efficacité de l’activité
scientifique : ni qu’il croyait le contraire. Là n’est pas son sujet. C’est
l’image de la science qu’il interroge, car il ne se contente pas de la
représenter. L’oeuvre de Verne ne se comprend évidemment pas si on ne la
rapporte pas à l’idée de progrès, et à celle d’industrie, mais cette idée n’est
pas exactement son affaire ou plutôt : elle n’en considère pas directement
le contenu. Le problème de Verne est : à quelle condition est-il possible
de figurer le projet idéologique qui est la conscience de
soi d’une
société industrielle ? Et c’est à travers cette problématique singulière qu’il
parvient à révéler le vrai sens de ce projet. Loin de vouloir faire un
portrait poétique du savant qui serait alors proscrit et solitaire[101],
il veut marquer les distances qui séparent cette représentation et la réalité
de l’aventure humaine ; l’originalité de cette entreprise c’est que la
distance doit s’y manifester à l’intérieur même de cette représentation.
C’est pourquoi il ne peut suffire
de dire que Verne est le représentant d’un certain état idéologique de la
société, ou d’une certaine classe de la société, si on ne se demande pas au
préalable ce que c’est que représenter. On a trop facilement tendance à
interpréter l’idée de représentativité dans un sens rétrospectif : une
oeuvre, une fois faite, serait représentative, parce qu’elle a été faite, et
ce serait le prix obscur de cet accomplissement : de même, un candidat
élu, parce qu’il est ainsi désigné, devient représentant. Mais, avant que l’oeuvre
soit faite, avant que le suffrage ait décidé, y a-t-il ou non représentation ?
C’est là en tout cas qu’il faut aller chercher les racines, et le sens, de
toute représentativité : dans les conditions d’apparition de l’oeuvre,
par exemple, qui n’appartiennent pas nécessairement au mouvement de l’oeuvre.
C’est au moment où l’oeuvre se fait que doit être posé le problème de sa
représentation, car ce moment décisif articule : ce que l’auteur veut, ou
doit représenter, son projet, et ce qu’il représente en fait. Ainsi l’objet
essentiel du travail de Verne n’est pas de traduire, ou d’illustrer, une idée
ou un programme : mais bien de réaliser l’agencement de figures
thématiques et d’une fable. L’intérêt de l’oeuvre de Verne est qu’elle parvient
à découvrir un objet qui désigne cet agencement même : l’île, c’est la rencontre
d’une figure thématique et de ce qui s’y passe, d’une certaine forme d’intrigue,
qui résulte de l’affrontement de deux récits possibles qui symbolisent aussi
deux formes de fiction. C’est ce qui permet de la distinguer, radicalement, de
toutes les autres figures thématiques.
C’est donc qu’un effort pour
représenter ne se confond pas avec un mouvement d’assimilation : un
individu représente une classe sociale, et l’idéologie de cette classe, dans la
mesure où il prend position par rapport à ce « climat » idéologique ;
autrement, dans le cas de l’écrivain, il n’écrirait rien. Le produit du
travail romanesque n’est oeuvre que dans la mesure où il fournit un
apport propre, dans la mesure où il comporte une invention par rapport à l’« esprit »
dont il dépend[102].
D’abord il est impossible de
reproduire dans une oeuvre particulière toute l’idéologie : celle-ci peut
être appréhendée seulement dans une de ses parties ; il y a donc choix, et
c’est ce choix qui est significatif dans la mesure où il peut être plus ou
moins représentatif. Les contradictions qui habitent l’oeuvre, s’il y en a, ne
peuvent donc être les mêmes, reproduites terme à terme, que les
contradictions dont cette oeuvre dépend ; même si on retrouve ces
contradictions idéologiques dans la vie même de l’auteur : dans l’histoire
de Jules Verne, il y a à la fois Veuillot et Léon XIII, le candidat sur une
liste rouge aux élections municipales d’Amiens, et le correspondant de l’élève
Aristide Briand à Nantes. Si l’oeuvre peut être décrite comme le reflet de ces
contradictions réelles, ce n’est donc pas en tant qu’elle serait une
reproduction, mais en tant qu’elle est, par les moyens qui lui sont propres,
une véritable production. Et finalement, une idéologie n’est faite que
de l’ensemble de ces productions, ou au moins elle n’est faite qu’à partir d’elles.
L’idéologie n’est pas, avant l’oeuvre, comme un système qui pourrait être
reproduit : elle est reprise, élaborée par l’oeuvre, et ainsi elle ne
saurait avoir de valeur indépendante.
L’acte de l’écrivain est donc
fondamental : il réalise une cristallisation particulière, une
restructuration, et même une structuration des données sur lesquelles il
travaille : tout ce qui n’était que pressentiment collectif, projet,
aspiration, précipite brusquement dans une image vite familière, qui
devient alors pour nous la réalité, la chair même de ces projets, cela seul qui
leur donne réalité. De cela, l’oeuvre de Verne offre un exemple irremplaçable :
à l’idéologie elle ne donne pas seulement une forme nouvelle, elle lui donne sa
forme visible. Cette forme visible n’est doublée d’aucune réalité idéale, d’aucune
forme invisible : sur elle, pourtant, il est possible de repérer les
traces de son altération. Altération inévitable, qu’est l’épreuve de la fiction :
elle ne peut être désignée dans son rapport à nulle positivité, et peut
cependant être décrite. L’oeuvre apparaît comme une modification, sans
qu’aucune substance soit là pour la supporter. L’oeuvre existe à l’envers de ce
qu’elle voudrait être, à l’envers d’elle-même. Où est cet envers ?
Ce qui a été décrit jusqu’ici, c’est
le traitement que subit un projet idéologique au moment où il doit
devenir lisible. Cette description pourrait être systématisée, on l’a déjà vu,
à partir de l’image du père, lancinante chez Verne : le père est un des
personnages significatifs de l’œuvre, un thème obsédant qui finit par avoir
une valeur générale (il y a de vrais pères, des pères artificiels ; il y a
Nemo, père de la fiction et fiction du père, il y a
aussi le volcan père de la nature) ; en tant qu’objet de roman, il est
privilégié, au point de sembler donner la clé de tous les autres. Mais en même
temps, il informe le récit lui-même, dans la mesure où celui-ci se donne
toujours le mouvement d’un retour aux origines, posant ainsi à l’histoire, et
non plus, comme cela se fait par ailleurs, à l’individu, la question du mystère
de sa naissance. Finalement, cette présence continuée, et encore multipliée
par le nombre des rôles qui lui sont assignés, renvoie à quelque chose de plus
q’une figure matérielle, ou la forme d’une interrogation : elle évoque la
réalité du père au niveau de l’œuvre elle-même. Le père littéraire, père du
livre : Robinson Crusoé, ancêtre thématique,
plus encore qu’un modèle idéologique déterminé, à partir duquel se déduisent
les figures symboliques et l’allure du récit, est ce qui donne son sens à l’oeuvre,
en faisant d’elle le terme d’un rapport historique, qui, au-delà de l’histoire
des oeuvres et des thèmes, au-delà de toute histoire du langage, fait allusion à l’histoire tout court
avec laquelle J. Verne, comme quelques autres, a eu la prétention de débattre.
Le projet, – non plus idéologique
seulement, mais appartenant au domaine de l’idéologie littéraire – de faire
voir un Robinson moderne exprime cette nécessité sans laquelle il n’y aurait
pas d’écrivains : pour des temps nouveaux, des oeuvres nouvelles. Et les
oeuvres auraient-elles des rapports analogues à ceux qui lient l’un à l’autre, et à d’autres
encore, les temps ? Pour Jules Verne, l’ancêtre Robinson ne peut paraître
qu’imaginaire, purement fictif : il faut donc inventer un vrai Robinson,
et c’est bien le programme de l’œuvre d’anticipation. Dessiner une nouvelle
figure de Robinson, qui soit un symbole de la réalité, c’est poser le problème
de la fiction, et de sa réalité, donc de son erreur et de son irréalité :
tous ces problèmes en même temps nécessairement.
Mais on le voit, le nouveau
Robinson n’existe que dans la mesure où l’autre existe toujours ; il le
fait durer, affirme sa persistance, qui, sans cette dénégation, serait
peut-être plus fragile. Le motif de l’île, non plus seulement dans la réalité
de son contenu, mais dans sa réalité tout court, celle qui lui donne son
histoire, manifeste la forme régressive du récit : parce qu’il est un
thème emprunté, et qui n’a plus guère de sens en dehors de cet emprunt, à
travers lequel s’exprime une confrontation idéologique. Le projet littéraire de
J. Verne ne peut être simple, premier, surgi de lui-même ; il s’enchaîne
inexorablement à d’autres projets qui lui donnent chair, le construisent dans
sa lettre et lui donnent sens ; c’est ainsi seulement, autour de ce
débat, dont le vrai décor n’est pas l’île mais une bibliothèque, que se
construit la problématique d’une oeuvre. Il faut se souvenir du frontispice que
Grandville, avec un tact extraordinaire, avait donné à l’œuvre de Defoe (cette
illustration est reproduite en note[103]) :
il ne Montre pas Robinson Crusoé au milieu de son
vrai décor, celui qui a toute la vérité de l’artifice, une nature dont la
virginité est cultivée comme celle d’une fille à marier, ce délice bourgeois ;
par un subtil déplacement, il l’installe dans ce paradis de l’illusoire, où c’est
vérité que de faire vrai : dans un jardin public. Une statue
inerte, définitivement arrêtée, qui regarde son public, sans être
véritablement vue.
Robinson est bien cette apparition
qui nous juge sur nos apparences, et livre la clé de bien des rêves historiques :
ce phantasme, aux contours précis et complets, qui fixe une fois pour toutes
les limites de certaines représentations, d’un certain savoir, qui n’est
cohérent que dans la mesure où il sait ne pas être plus que lui-même, et rester
incomplet à sa façon. Il ne s’agit plus seulement de l’idéologie, mais d’une
forme idéologique.
Que cette forme soit passée, et
que ce soit précisément à travers elle que J. Verne cherche à exprimer un
projet qui nécessairement lui paraît d’avant-garde, cela ne signifie pas
seulement, et même pas du tout, que ce projet est en fait périmé : mais qu’il
n’est pas possible d’enchaîner les thèmes à l’intérieur d’une œuvre
particulière sans les situer en même temps, implicitement ou explicitement[104],
à l’intérieur de l’ordre historique des thèmes, qui les relie tous les uns aux
autres, tellement qu’il est impossible pour aucun d’exister isolément.
Or cet ordre ne se déploie, cette
histoire n’avance qu’à son allure propre, qui n’est pas nécessairement celle de
l’oeuvre projetées[105].
Paradoxalement, et presque inévitablement, l’histoire est en retard sur le
projet qui décide de la décrire, et ce retard contamine le récit lui-même :
le « vivier de symboles » ne fournit pas à Jules Verne les
instruments qui lui permettraient de représenter, comme il semble vouloir le
faire, une conquête totale.
Mais cet empêchement n’est pas
seulement dû à une viscosité technique ; il s’agit même de tout autre
chose : le désaccord entre la représentation et l’expression renvoie à la
structure du projet lui-même, autant qu’aux moyens mis en œuvre pour le
réaliser. Il serait trop simple de renvoyer les difficultés de l’écrivain
à la distance qui écarte l’une de l’autre l’oeuvre et la réalité : c’est
le même défaut qui doit se retrouver en chacune d’elles, évoquant des obstacles
analogues, qui, ni l’un ni l’autre, ne peuvent s’expliquer par de simples
contradictions idéologiques.
Aussi il ne faut surtout pas dire :
le livre est plus fort que la réalité. Ni l’inverse. Il ne faut pas dire que le
livre du dix-huitième siècle est encore assez vivace, ou encore suffisamment
pétrifié, inerte, pour se laisser investir par un autre livre, et servir à constituer, en lui
donnant son revers, la réalité nouvelle. Le problème serait alors trop simple ;
il suffirait de dire qu’à travers le projet d’une stylisation réaliste[106]
de la vocation idéologique de son époque, Jules Verne rencontre un obstacle, un
empêchement d’oeuvrer, dans la manipulation des instruments idéologiques. Il
rencontre plutôt une difficulté à les utiliser comme de simples instruments ;
le motif expressif, – précisément parce qu’il est expressif et pas seulement
figuratif –, n’est pas si maniable, dans un geste réglé par une simple
structure d’opposition, qu’il pouvait paraître : un mouvement
irrésistible enlève le personnage de Robinson à sa place, commode, d’arrière-plan,
de décor qui faisait de lui un moyen particulièrement efficace pour distinguer
le nouveau de l’ancien. Lui qui, à l’intérieur de la fiction, jouait le rôle de
la fiction même, qui en imposait le personnage, réapparaît comme un héros réel
cette fois comme le vrai héros de l’histoire, – même si c’est en plusieurs
personnes : Ayrton et Nemo qui, contre Cyrus
Smith et le capitaine Grant, contre les deux formes de l’esprit d’entreprise
caractéristiques de la société moderne, indiquent les deux directions possibles
de la solitude. Cette fiction de la fiction devient une instance réelle, qui
dénie toute réalité à la fiction : c’est la fiction qui est fictive, on n’est
pas allé plus loin.
Est-ce à dire que la validité du
projet idéologique est contestée, – ou même : se conteste elle-même –, au
moment où la question se pose de le réaliser ? Dans le passage d’une forme
de conscience à une forme d’écriture éclaterait, en même temps qu’elle s’opérerait,
la contradiction. Encore une fois, s’il y a véritablement contradiction, si
cela a suffisamment de sens de dire qu’il y a là contradiction, ce n’est ni là
qu’elle apparaît, ni là qu’elle s’effectue. Les bourgeois de Jules Verne, Jules
Verne le bourgeois, font bien un pas en avant, trois pas en arrière : mais
cette oscillation se fait des deux côtés du livre, – en deçà : dans le
rapport historique qui lie les oeuvres en un ordre spécifique ; au-delà :
dans le jeu des rapports historiques sans quoi il n’y aurait pas de livre ;
– dans le livre il se passe autre chose.
L’effort pour ressaisir une forme
contemporaine (la modernité) à travers une forme périmée, et par le biais de
ce contraste, échoue. Il n’y a pas une écriture de la réalité, qui jouerait
des moyens que lui garde toute l’histoire de l’écriture : finalement il y
a écriture de l’écriture, puisque, dans cette entreprise, c’est la forme
intermédiaire qui détient le maximum de réalité. Les contours de l’allusion se
révèlent plus significatifs que le contenu dont on veut les remplir : ils
sont l’objet même de l’écriture.
Si, au moment où se constitue la
représentation d’un monde nouveau, le vieux livre arrive quand même à émerger,
c’est qu’il n’est pas seulement l’écran mobile, cet instrument docile qui fait
avancer un travail de représentation : il est aussi l’élément d’une
réalité qu’il ne sert pas seulement à décrire. Si le poids de la « littérature »,
de l’écriture, l’emporte sur la décision volontaire de changer, c’est qu’il y
a dans le motif expressif plus qu’une forme, plus qu’un prétexte, plus qu’une
simple figure ; une allusion décisive à l’oeuvre à venir, au nouveau
livre, au nouveau monde. Le vieil homme définit profondément l’homme nouveau,
même si, momentanément, il semble compromettre son entreprise.
Il ne faut pas croire qu’ainsi
serait dégagée une forme nécessaire du travail de l’écrivain, l’allure
générale, déterminée comme à l’avance, de toute entreprise littéraire, n’importe
où dans l’histoire des oeuvres. Mais le livre dont on vient de s’occuper ne
pouvait, lui, apparaître que sous cette forme. Car le recours du livre au
livre, qui finit par le triomphe d’une représentation ancienne, signifie
finalement une dépendance de la réalité contemporaine par rapport à l’histoire qui
la constitue. L’échec
du projet de Jules Verne révèle la dépendance du nouveau par rapport à ses
conditions d’apparition. La bourgeoisie conquérante, dont Jules Verne a voulu
dessiner l’image fictive, et prometteuse d’un avenir réel, n’était pas ce
voyageur qui part en laissant tout derrière lui : justement l’homme
nouveau, tel que Verne est parvenu effectivement et positivement à le décrire,
ne peut être seul, ni conquérant d’un absolu, défrichant la nature vierge ;
mais le maître seulement d’un certain nombre de relations. Son trait le plus
nécessaire et le plus profond, est qu’il est obligatoirement accompagné :
non seulement par
d’autres hommes, mais aussi par ce qui donne sens à son projet, – et en
présente en même temps la première contestation – toute une histoire dont il
est solidaire même s’il veut en perdre le souvenir. Et cette appartenance n’est
pas seulement vécue, directement perçue, comme le fruit,.un choix volontaire ;
elle est nécessairement conflictuelle, déchirée, alourdie par de secrètes
réticences : cette bourgeoisie qui ne parvient pas à abolir son
histoire, elle ressent de façon très implicite qu’elle lui est peut-être
définitivement liée, – donc qu’elle achèvera avec elle –, qu’elle ne pourra
jamais s’en alléger, et que cette inertie qui retient sans cesse la ligne de
ses intentions est
aussi la condition nécessaire de toute oeuvre, comme elle l’est par exemple de l’expression
écrite du projet de changer. C’est cela la viscosité de l’histoire qui ne
rattache les décisions à leur véritable sens qu’en passant par la
reconnaissance d’un retard nécessaire.
Le monde nouveau n’est pas si
nouveau que le monde, – tel que le décrivaient péniblement et partiellement l’économie
politique, et même la littérature, classiques : et au prix de quelles
concessions, de quel aveuglement fondamental ! –, puisse paraître une fois
pour toutes vieilli ; c’est-à-dire tel qu’il puisse être utilisé comme un objet
instructif seulement en ce qu’il donne à considérer une organisation désuète.
La satiété que J. Verne « représente » n’est pas encore libérée des
entraves qui retenaient la vieille société marchande dans les liens d’une
certaine constitution historique, décrite, par ailleurs scientifiquement ;
et ainsi elle reste prisonnière aussi de ses anciens rêves. La bourgeoisie a sa
révolution derrière elle : nul progrès technique ne pourra la
rénover. Ainsi l’idéologie bourgeoise est devenue incapable de penser et de
représenter l’avenir.
Il se passe donc à peu près ceci :
Jules Verne veut représenter, traduire, une exigence, qui est profondément
idéologique ; c’est une certaine idée du travail, de la conquête, qui est
au centre de son oeuvre. Par rapport à la réalité historique
qu’il recouvre, cet
idéal est contradictoire ; le travail est aliéné par ses actuelles
conditions de possibilité, la conquête absolue est nécessairement ramenée aux
conditions de l’ancienne colonisation. Ces limites sont les limites réelles de
l’idéologie bourgeoise : mais cette idéologie n’est absolument pas contradictoire
en elle-même ; cela supposerait qu’elle donne une description complète de
la réalité ; donc qu’elle cesse d’être une idéologie : alors que son
caractère non suffisant, inachevé, est justement ce qui en garantit la
cohérence, partielle et partiale. L’intérêt de l’oeuvre de Jules Verne, c’est
qu’à travers l’unité de son projet, qu’elle emprunte à une certaine cohérence,
ou incohérence, idéologique, elle révèle, par les moyens qui informent
ce projet (ou échouent dans cette entreprise), par des moyens proprement
littéraires, les limites et, dans une certaine mesure, les conditions
de cette « cohérence » idéologique, qui repose nécessairement
sur une discordance intérieure à la réalité historique, et sur une discordance
entre cette réalité et sa représentation dominante.
L’échec littéraire de Jules Verne,
la fragilité de cette entreprise qui n’est pas seulement la sienne, voilà ce
qui forme la matière de ses livres : la manifestation d’un défaut
historique fondamental, dont l’expression historique la plus simple se
prononce lutte des classes. Ce n’est donc pas un hasard si toute l’imagerie
vernienne de la réconciliation débouche sur la
description d’un conflit. Aujourd’hui et demain, mobilis
in mobili, c’est pour le roman deux choses à la fois :
et pourtant ce n’est pas la même chose. II suffit de bien lire pour s’en rendre
compte.
Ainsi, comme Balzac, encore que ce
soit dans des formes très différentes, J. Verne rencontre, ou plutôt
assiste dans son oeuvre même à la rencontre, des figures qu’il a créées, – et
qui déterminent, dans les limites de l’œuvre, la réalité –, et du projet
idéologique qu’il voulait peut-être simplement illustrer. Entre ces deux
instances, on a vu qu’il y avait contestation : la présence de Nemo, et son style, transforment complètement l’entreprise
des candidats à la colonisation ; il n’y a pas eu destruction des objets
de l’aventure, ou leur remplacement par d’autres, mais, ce qui est d’une plus
grande conséquence, une mutation de leur sens. La nature n’est pas ce qu’on
croyait ; entre sa réalité profonde et l’activité des hommes, il n’y a
pas seulement la médiation du travail et de la science, mais tout l’écran des
mythes historiques, qui est factice dans sa constitution, mais pas moins réel
pour cela, puisque la facticité est sa raison d’être. L’île mystérieuse raconte
justement l’épreuve que font des hommes de son pouvoir. Avec Nemo, c’est bien le mythe qui émerge, et avec lui
tout le poids
de l’histoire, cette réticence et cette retenue qui font qu’elle n’est pas en
cette fin où elle connaîtrait le seul dérouement mécanique
d’un accomplissement. Nemo c’est le type même du
héros qu’on croyait disparu, alors que cette disparition était signe et
garantie, à la fois, de la présence d’une modernité.
Nemo, c’est Robinson, un Robinson
tragique et condamné qui n’avance que parce qu’il est, à l’avance, déjà passé.
C’est la fiction récurrente. C’est cet ancêtre : l’avenir bourgeois. Ainsi
l’idée d’un progrès mécanique est rendue à son rôle de représentation
idéologique, à sa place de grand rite bourgeois, qui
caractérise une
certaine époque de la bourgeoisie. Nemo c’est la
résurgence fatale, la résurrection, non du fils, mais du père.
Or ce qui caractérise les romans
de Jules Verne, c’est que par leur structure ils rencontrent cet antagonisme
comme un obstacle : ainsi l’entreprise d’une démystification du livre est
illusoire, ou plutôt appartient aux faiseurs de mythologies, parce que le livre
est cette entreprise même. Tout se passe comme si J. Verne connaissait la
situation idéologique de l’époque dont il voulait représenter les aspirations,
en les incarnant dans la matière d’un livre. Mais il n’y a pas de savoir
implicite : ce livre qui n’est pas le simple reflet des contradictions de
son époque, n’est pas non plus une description concertée des limites
historiques du projet d’une classe sociale à un moment donné. Il présente une
forme de perception finale de la réalité : et c’est ce qui définit,
plutôt que la nature
de l’art, – car cela n’apporte pas grand-chose de dire que Jules Verne est un
artiste[107]
–, la nature du livre, – car cela a un sens au contraire de montrer que J.
Verne est un véritable
écrivain. Ni un savoir au véritable sens du mot, – c’est-à-dire, comme on l’a
déjà vu, un savoir théorique –, ni une reproduction mécanique, – et en ce sens,
mais ce n’est pas le seul : inconsciente –, de la réalité : un effort
pour l’exprimer dans sa nature profonde, pour en rendre visibles les replis, à
travers l’agencement de figures vivantes et l’enroulement d’une fable choisie.
Le défaut de J. Verne renvoie donc
bien au défaut, non d’un projet historique, mais d’un statut
historique. Et
cette différence change tout : il n’est pas question de dire qu’ainsi est
proposée une nouvelle « interprétation » de l’oeuvre de J. Verne, c’est-à-dire
encore une traduction, encore un commentaire ; est avancée au contraire
une explication des désaccords qui lient l’oeuvre à elle-même. Ces désaccords
ne sont pas finalement le reflet direct d’une contradiction idéologique, mais
le symptôme d’une opposition historique[108].
Ce qui pourrait sembler n’être qu’une simple allusion littéraire, le détour par
Robinson, permet, mieux qu’aucune autre forme de conscience, – mise à part bien
sûr une véritable élaboration théorique, mais alors il ne s’agit plus de conscience
au sens strict –,
de révéler une situation réelle. A sa manière, si simple et curieusement
enveloppée, clairvoyante, et trompeuse, le livre nous montre
bien finalement,
si ce n’est de la manière qu’il le disait, ce dont il disait parler :
les conditions d’une
actualité.
Janvier 1964-juin 1966.
L’ancêtre thématique :
Robinson Crusoé.[109]
1. En 1719, c’est-à-dire avant
la date. Defoe,
journaliste de génie, lance, à tous les sens du mot (dynamique, ludique,
publicitaire) le thème de l’homme dans l’île[110].
Il fait de l’île le décor indispensable, le lieu géométrique d’un motif idéologique
qui se prépare seulement à exister : la rêverie sur l’origine. En fait la
forme idéologique ne sera pas exactement celle dont Defoe donne le moule en
creux : si bien qu’il faudrait étudier à part l’histoire des lectures de
Robinson Crusoé, déceler ce qu’on y a vu et lu et qui
correspondait à l’idéologie des origines complètement dessinée, et que Defoe n’avait
pourtant pas dit. Il faut dire, très rapidement, que Defoe n’est jamais
lui-même complètement tombé dans cette idéologie, dans la mesure où il est le
premier à donner les éléments de sa critique, et cela explicitement. L’île de
Robinson est donc une forme préhistorique à laquelle ne correspondra que
tardivement un objet : il s’agit d’une réelle anticipation.
Récursivement
cette forme sera gauchie, dans des lectures infidèles, puisqu’on voudra y voir
la réplique mécanique de cet objet. Il n’est donc pas indifférent de savoir
que Defoe n’avait pas vraiment dit ce que Verne a cru entendre, et bien d’autres
avant lui. Il faut le redire : Defoe est peut-être le seul auteur d’anticipation,
dans la mesure où il a su alimenter en images ceux qui sont venus après lui.
2. Il faut se souvenir que
Robinson Crusoé, malgré une légende tenace (un
résultat de ces fausses lectures) n’est pas seulement une histoire racontée, le
sujet d’une aventure, mais l’instrument d’une recherche, le thème autour duquel
une idéologie s’est progressivement constituée (au moins un
des thèmes ;
il y en a d’autres, aussi importants peut-être). Cette « histoire »
figure très tôt, vulgarise à l’avance, le concept d’origine. Marx et Engels ne
s’y sont pas trompés, qui l’ont prise plusieurs fois comme exemple
particulièrement représentatif d’une idéologie économique. Il n’est pas
question de reprendre complètement la démonstration de ce rôle essentiel que
jouent dans la « philosophie » du dix-huitième siècle les figures de
l’origine, qui, à la fin, s’ordonneront dans un lexique et dans une grammaire,
au moment où seront systématisés ces thèmes (avec Condillac, Buffon, Diderot,
Maupertuis, entre autres ; Rousseau aura plus tard un rôle très particulier,
puisqu’il opérera la dernière grande systématisation, négative et critique,
celle-là). Portant sur la naissance de la société, de l’art, de l’industrie,
de la pensée, des moeurs, le miracle d’un regard neuf,
l’homme dans l’île
tient sa place, à côté de l’enfant, du sauvage, de l’aveugle, de la statue…,
dans la réserve des « instruments métaphysiques », images
visibles de l’analyse, d’une anatomie conceptuelle. Ces présences absentes à
elles-mêmes, neutres dans la mesure où elles n’ont d’autre sens que celui qu’elles
acceptent, valent moins par la description franche et naïve qu’elles donnent de
qualités que parce qu’elles mettent systématiquement en évidence un ordre :
sous ce regard se révèle la succession nécessaire d’une constitution, la
hiérarchie suivant laquelle s’organisent les éléments d’une genèse. Le thème a
la même valeur chez Defoe déjà, et on pourrait dire qu’il donne aux autres un
modèle formel : mais la révélation de l’ordre a chez lui, plus que chez
aucun autre, une valeur critique ; c’est ainsi qu’il devait lui plaire de
faire apparaître assez tard, à l’intérieur de cette histoire idéale, Dieu et
autrui. Il reste que « l’histoire », au-delà de son support
anecdotique, a une signification didactique : elle est la représentation
complète, ce corps visible sur lequel peut être exhibée une théorie. Tous ceux
qui ont voulu régler leurs comptes avec Robinson, – et J. Verne est un de
ceux-là –, l’ont donc fait dans la mesure où cela leur permettrait de
critiquer une certaine représentation de l’origine. C’est sur Robinson qu’il
semble le plus simple, et le plus démonstratif, de critiquer l’idée d’origine :
le principe de cette critique tient dans la mise en évidence de la circularité
de l’origine ; voir à ce sujet l’Antidühring
comme l’oeuvre de
J. Verne. L’origine se donne toujours au départ ce qu’elle voudrait engendrer :
l’épave de Robinson en est un bel exemple.
Cependant une lecture attentive de
l’oeuvre de Defoe montre que cette critique y apparaît déjà spontanément :
l’origine apparaît expressément comme une fausse origine, dont la fonction est
de montrer un processus plutôt qu’elle ne prétend l’expliquer. Il faut
donc encore insister : il est nécessaire de ne pas assimiler hâtivement
le thème individuel à son environnement idéologique : les lectures à côté
du livre consistent toutes dans le remplacement de l’objet par son horizon. Il
faut bien sûr replacer le thème dans son champ idéologique, mais il n’est pas
question de perdre ainsi le thème dans sa particularité : toutes
les représentations de l’origine intérieures à une idéologie de l’origine ne
sont pas nécessairement équivalentes ; chacune porte en elle, dans la
configuration qui lui est propre, une façon différente, sinon de poser, au
moins d’exposer la question. Une allure strictement méthodique
conduirait donc de Robinson Crusoé à l’idéologie
ambiante, plutôt que l’inverse.
3. Une première spécification
porte sur la qualité du regard initial que Robinson porte sur les
choses : plutôt que d’un regard naïf, il s’agit d’un regard dénué,
privé de toute espèce de recours. Il s’agit d’un regard pauvre. L’île
déserte est habitée par un regard déserté. Cette caractéristique est très
importante, car elle nous installe d’emblée dans les limites d’une
constitution économique : Robinson Crusoé est à
l’économie politique classique ce que la statue, c’est-à-dire le premier homme,
sera à la théorie de la connaissance. Ce regard rencontre l’univers pour lequel
il était fait : un univers du dépérissement. Il est étonnant de
voir comment Defoe substitue dans son récit, à la luxuriance qui semblait aller
de soi, semblait émaner des conditions qu’il s’était données : l’exotisme,
comme une sécheresse des choses. La nature apparaît comme le contraire d’une
profusion : une absence de biens.
4. Le thème premier, manifeste,
qui revient avec le caractère purement mécanique d’une obsession, et qui, pour
cette raison, est peut-être tout entier à sa propre surface, et joue donc le
seul rôle d’un écran, c’est celui de la Providence, dès le prologue assimilée
au père : c’est ce thème qui donne son départ au récit, et enchaîne les
épisodes les uns aux autres. Il est lié à l’ébauche d’une thématique
fantastique : les pressentiments obscurs (p. 192, p. 267),
le diable. Le
tout est cimenté par un déisme diffus. Ces thèmes, de couverture, nous
éloignent de l’idée d’origine, qui reste donc profondément enfouie (et n’a
peut-être été décelée qu’après coup). L’intrigue est nourrie de toute une
série de « miracles » (cf. p. 147) ; l’existence dans l’île n’est qu’un
« tissu de prodiges » (p. 276). Le projet essentiel semble donc
bien d’illustrer une tentative apologétique : c’est au moins cet
aspect qui est mis au premier plan, quoique sous une forme très relâchée dans
son style même. S’agit-il d’un prétexte, d’une couverture purement publicitaire ?
5. En fait la problématique de l’origine
n’apparaît vraiment qu’au moment où sont exorcisés les thèmes fantastiques,
qui sont d’ailleurs de très bas étage : aucun travail sur le merveilleux,
qui, bien que mis au premier plan par la méthode de la répétition, n’est
traité à chaque fois qu’allusivement, comme en passant. L’exorcisme ne passe
même pas nécessairement par le stade de l’interprétation : « l’histoire »
se charge elle-même de mettre le diable en fuite ; c’est un cannibale, un
vieux bouc..., et la Providence est vite oubliée. Pourtant cet exorcisme par l’épreuve
des faits se double d’une critique interprétative de la tentation apologétique :
derrière le fantastique, il y a, en droit aussi, la nature, ou ses ruses. Le
moment capital de cette critique est la rencontre avec le cannibalisme, puisqu’il
marque la déroute définitive du mal, et de toutes ses séquelles idéologiques.
La tolérance accordée au cannibalisme comme forme équivalente de
civilisation repose sur cette découverte fondamentale : la nature est
anthropophage (p. 187 ; cette idée est reprise plus loin). A cette idée
critique de la tolérance correspond la question de Vendredi sur le bien et le
mal, avec laquelle la distinction est mise dans une définitive déroute. En
passant, en même temps que la critique de la religion, dans le même sac, s’opère
celle de la colonisation à l’espagnole.
Avec la critique de l’idéologie de
surface, apparaît donc la réflexion sur l’idée de nature.
6. Le regard pauvre est un
instrument « démonstrateur » de la nature, moins parce qu’il découvre
des qualités nouvelles que parce qu’il explore, parcourt un ordre. Ainsi est
mise en évidence une hiérarchie des nécessités, dont la connaissance est
essentielle : les objets se rangent, sur une ligne temporelle, suivant les
besoins du regard pauvre. Naturellement le motif de l’ordre est critique :
suivant leur place, le moment où ils sont appelés, les objets ont plus ou moins
de prix. Ainsi la place de Dieu n’est plus la première (p. 104) ; et en
effet, comme on le verra par la suite : Dieu, c’est quand le perroquet
appelle Robinson par son nom. Ainsi, l’état de nature[111],
le moment de la naissance, – l’arrivée dans rue est une nouvelle naissance, et
en effet elle coïncide avec l’anniversaire naturel, si on peut dire, de
Robinson –, n’ont pour fonction que de fixer l’échelle de l’ordre en y marquant
la graduation de départ : et le déploiement de l’ordre est lié à la
succession des encoches sur un tronc d’arbre, qui marque le temps de l’expérience.
7. Du regard pauvre à « mon
île », la genèse marque les étapes d’une prise de possession.
Dépossédé au départ, Robinson devient « roi dans son royaume » (p.
164 ; p. 258) et il en vient à parler de : « mon bien ».
Son aventure est donc bien l’histoire d’une constitution économique. L’île
représente en effet le lieu naturel d’une autarcie économique : « Mon
royaume, mon île, où je n’avais pas laissé croître de blé au-delà de mon
besoin » (II, p. 333). L’île origine, en même temps qu’elle est la
découverte d’un ordre, est la révélation d’une mesure. C’est donc qu’avec
le lieu de l’origine est aussi découverte la médiocrité louée par le père au
début du livre, et qui règle les variations de la providence : Robinson a
trouvé ce qu’il cherchait, cet équilibre qui rend l’homme à lui-même, là où il
croyait que la Providence l’avait envoyé pour l’en écarter ; on retrouve
le motif de la critique de toute les formes de préjugés. Robinson avait choisi
l’aventure contre la mesure : l’aventure lui a donné la mesure ;
ainsi pourrait se résumer le programme de la conquête économique. Cette
obsession de la mesure qui est à la fois, confusément, une morale et une
doctrine économique, on la retrouvera sans cesse : « La nature nous
dit qu’il est inutile de semer plus qu’on ne consomme » (p. 397).
La circularité de cette
constitution, qui fait qu’elle n’est que l’image d’une genèse, ne saurait
échapper : elle n’est pas cachée. Defoe conduit Robinson de ses « richesses »,
– le navire, et avec lui tout ce que la société donne au départ –, à « mon
bien » (p. 111), ce qu’il a acquis à partir de ces données. Ce passage est
en même temps la critique de l’idée d’une « longue série de prodiges ».
La circularité de l’exposition, et de son sujet, est donc manifeste : on
verra qu’elle correspond aussi à une certaine thématique du temps.
8. Le moteur de la genèse est le travail.
Robinson Crusoé, c’est avant tout un roman sur le
travail, et même le premier roman du travail. Y est en particulier représentée
la réinvention de toutes les techniques fondamentales, uniquement à partir du
labeur individuel ; l’effort suffit pour reconstituer les techniques :
« Je me mis donc
à l’oeuvre ; et ici je constaterai nécessairement cette observation, que
la raison étant l’essence et l’origine des mathématiques, tout homme qui base
chaque chose sur la raison, et juge les choses le plus raisonnablement
possible, peut, avec le temps, passer maître dans n’importe quel art
mécanique. Je n’avais, de ma vie, manié un outil ; et pourtant, à la
longue, par mon travail, mon application, mon industrie, je reconnus qu’il n’y avait aucune
des choses qui me manquaient que je n’eusse pu faire, surtout si j’avais eu des
instruments. Quoi qu’il en soit, sans outils, je fabriquai quantité
d’ouvrages ; et seulement avec une hache et une herminette, je vins à
bout de quelques-uns qui, sans doute, jusque-là n’avaient jamais été faits
ainsi. Mais ce ne fut pas sans une peine infinie... »
(p. 73).
« ... Je n’étais
alors qu’un triste ouvrier ; mais bientôt après le temps et la nécessité
firent de moi un parfait artisan, comme ils l’auraient fait, je pense, de tout
autre... » (p. 83).
A titre d’exemple, voici le récit
de l’« invention » de la meule :
« ...Mais
j’étais dépourvu d’outils. J’avais trois grandes haches et une grande quantité
de hachettes, – car nous avions emporté des hachettes pour trafiquer avec les
Indiens –, mais à force d’avoir coupé et taillé des bois durs et noueux, elles
étaient émoussées et ébréchées. Je possédais bien une pierre à aiguiser, mais
je ne pouvais la faire tourner en même temps que je repassais. Cette difficulté
me coûta autant de réflexions qu’un homme d’Etat pourrait en dépenser sur un
grand point de politique, ou un juge sur une question de vie ou de mort. Enfin
j’imaginai une roue à laquelle j’attachai un cordon, pour la mettre en
mouvement au moyen de mon pied, tout en conservant mes deux mains libres.
Nota : je
n’avais jamais vu ce procédé mécanique en Angleterre, ou du moins je ne l’avais
pas remarqué, quoique j’aie observé depuis qu’il est très commun ; en
outre, cette pierre était très grande et très lourde, et je passai une semaine
entière à amener cette machine à perfection. »
L’essentiel de l’univers technique
peut donc être reproduit, ou remplacé. Ce processus est accompagné, comme on
vient de le voir, d’une méditation sur l’origine raisonnable de la technique.
Le récit de ces activités
laborieuses est nécessairement présenté selon une temporalité
longue, celle qui
évoque le mieux les difficultés successivement vaincues. Nulle hâte :
« Il n’y a
personne qui ne puisse juger quelle rude besogne c’était pour mes mains ;
mais le travail et la patience m’en faisaient venir à bout comme de bien
d’autres choses ; j’ai seulement cité cette particularité pour montrer
comment une si grande portion de mon temps s’écoulait à faire si peu d’ouvrages ;
c’est-à-dire que telle besogne qui pourrait n’être rien quand on a de l’aide et
des outils, devient un énorme travail et demande un temps prodigieux pour
l’exécuter seulement avec ses mains. » (p. 130).
« Ce manque
d’instruments, je le répète, me rendait toute opération lente et pénible, mais
il n’y avait à cela point de remède. D’ailleurs mon temps étant divisé, je ne
pouvais le perdre entièrement. » (p. 134).
Robinson ne peut remplacer les
instruments absents que parce qu’il a tout son temps.
Le temps, les
longs délais, sont donc l’équivalent d’une longue médiation par les
instruments. C’est pourquoi, Robinson Crusoé, en même
temps que le roman du travail, c’est le roman de la durée : du temps qui
passe : les vingt années que Robinson passe sur son île, égrenées jour
après jour, dans une succession indéfiniment racontée, qui sert de cadre
formel au roman (« Ce jour-là, cette année-là, je fis... »). Il y a
donc dans ce livre moins une réflexion sur l’industrie qu’une lente évaluation
de la peine. En même temps que la raison, le temps vécu est présenté
comme la véritable origine de la technique.
Il faut noter aussi que le temps
du travail est ce qui fait oublier Dieu :
« Je commençai à
être fort aise : je me mis à travailler à ma conservation et à ma subsistance,
bien éloigné de m’affliger de ma position comme d’un jugement du ciel, et de
penser que le bras de Dieu s’était appesanti sur moi. De semblables pensées
n’avaient pas accoutumé de me venir à l’esprit. » (p. 101).
9. Avec le dernier épisode de la
première partie, celui du navire mutiné, apparaît de façon très claire ce qui a
été l’attitude,
ou la tactique, de Robinson pendant tout son séjour dans l’île : la ruse.
Il est devenu très habile surtout dans les techniques du camouflage. En effet :
le regard pauvre a peur d’être vu. Se cacher devient donc une préoccupation
essentielle. C’est cette dissimulation réalisée qui donne son sens matériel,
physique, à la décision de « ne pas se montrer ». Mais cette
décision a bien d’autres motifs : elle correspond aussi, pour Robinson,
au désir de ne pas se montrer tel qu’il est, de cesser d’apparaître en
tant qu’homme, en tant que Robinson. Ce qui montre bien que : le problème
posé dès le début, et incessamment développé, est d’échapper à la nature. Ce
que nous dit Robinson, c’est qu’il n’y a pas d’état de nature ; celui-ci
est à mettre sur le même plan que les mythes manifestes, apologétiques, qui ont
été successivement dénoncés (la providence, Dieu, le bien et le mal..). Il y a
seulement une constitution économique, l’acquisition d’un royaume ; d’autre
part : une absence radicale d’innocence ; et à sa place au contraire :
la crainte, le doute.
A cela correspond aussi une
organisation spécifique de la temporalité : lorsque Robinson échappe à l’île,
il retrouve d’autres biens, ceux qui ont fructifié sans lui, à partir du
capital qu’il avait laissé derrière lui. On a droit alors à un long état
financier de la plantation au Brésil. C’est donc que durant la genèse,
naturelle et fictive à la fois, il ne s’est rien passé ; la constitution d’un
royaume s’est faite, finalement, indépendamment de la « situation
originaire », comme s’il n’y avait pas eu d’origine. Les vingt années, la
longue durée du séjour dans l’île, n’étaient en fait qu’une illusion, au même
titre que l’état de nature. L’île origine est complètement réintégrée dans le
cycle économique qui la déborde : elle s’appelle alors « ma nouvelle
plantation » (p. 328).
Le travail opéré sur le thème par
la mise en forme d’un récit complet finit par séparer le thème de ce dont il
devait être l’instrument : l’aventure sur l’île dénonce le mythe de l’île
origine.
10. Il ne faudrait pas donner l’illusion,
en ne parlant que de Robinson Crusoé qu’il s’agit d’une
oeuvre de hasard. Defoe semble justement s’être spécialisé dans la recherche
de formes d’expression qui donneraient figures, et
figures spécifiques, à la société de son temps. Un autre de ses romans, moins
fréquenté, nous en donne un exemple presque aussi intéressant. Par rapport à la
société marchande du dix-huitième siècle anglais, passant de Londres aux
colonies d’Amérique, née à Newgate, habituée du
monde et du demi-monde, Moll Flanders
joue le même rôle révélateur que Robinson : sous ses pas, rapports
sociaux, conflits de classes, genèse du capital, apparaissent sous une lumière
plus crue. C’est pour cela qu’on a voulu y voir un des premiers romans
réalistes. Moll Flanders
est pauvre elle aussi, dénuée au seul sens du mot, qui est économique ;
mais elle l’est d’une façon moins romanesque : elle est née pauvre, fille
d’une reprise de justice ; et si son statut apparaît sous une forme
instrumentale, par la médiation de la « providence », c’est qu’il
recèle au fond un pouvoir absolu d’explication ou de dénonciation. Prostituée,
dame embourgeoisée, voleuse à la tire, planteuse et propriétaire, toujours
escortée d’un répertoire, indéfiniment inventorié, de marchandises (qui se
valent quelles qu’en soient les origines), elle fait à sa manière, simple et
nette, de femme comblée, le procès de l’amour, du commerce, du mariage,
catégories essentielles d’une société dont, par privilège spécial, elle
connaît exhaustivement le revers. Pour elle les rapports sociaux sont comme des
choses, parce qu’elle traite directement avec eux, et non par intermédiaires,
comme cela se fait d’autre part.
Comme Robinson elle est un
personnage démonstratif : mais, comme lui aussi, elle échappe à
toute forme de statut imaginaire pour être le lieu d’apparition de la seule
réalité.
Juillet 1963.
« Ici quelque
chose revient sur soi, quelque chose s’enroule sur soi, et pourtant ne se ferme
pas, mais en même temps se libère par son enroulement
même. »
HEIDEGGER,
Le principe de raison, p. 64.
Borgès est essentiellement préoccupé par
les problèmes du récit : mais il pose ces problèmes à sa manière (pas par
hasard, elle donne titre à un de ses recueils) qui est profondément fictive.
Ainsi il nous propose une théorie fictive du récit : de là le risque
par lui couru sans cesse d’être pris trop au sérieux, ou trop[112].
L’idée obsédante qui donne sa forme à l’image du livre est
celle de la nécessité et de la multiplication, réalisée par excellence dans la
Bibliothèque (voir le récit : La Bibliothèque de Babylone), où chaque
volume trouve son exacte place, et apparaît comme l’élément d’une série. Le
livre (entendons : le récit) n’existe sous la forme qu’on lui connaît que
parce qu’il se rapporte implicitement à l’ensemble de tous les livres
possibles. Il existe, il a sa juste place dans l’univers des livres parce qu’il
est l’élément d’un ensemble. Là-dessus, Borgès peut
faire jouer tous les paradoxes de l’infini. Le livre n’a donc de réalité, il ne
s’impose que par sa multiplication possible : à l’extérieur de lui-même
(par rapport aux autres livres), mais en lui-même aussi (à l’intérieur de
lui-même il est comme une bibliothèque). Le livre possède une consistance
propre parce qu’il est identique à lui-même ; mais l’identité n’est
jamais qu’une forme limite de la variation. Un des axiomes de la bibliothèque,
qui lui donne une allure presque leibnizienne, est : il n’y a pas deux
livres identiques. On peut le transposer, et le faire servir à caractériser le
livre comme « unité » : il n’y a pas deux livres identiques dans
le même livre. Chaque livre reste profondément différent de lui-même parce qu’il
implique une indéfinie possibilité de « bifurcations ». Cette
réflexion narquoise sur le même et l’autre fait l’objet, comme on sait du récit
sur Pierre Ménard, qui « écrivit » deux chapitres de Don Quichotte. « Le
texte de Cervantès et celui de Ménard sont verbalement identiques. » (Fictions,
p. 68) : mais l’analogie est seulement formelle, et elle contient une
diversité radicale. L’artifice d’une nouvelle lecture, celui de l’anachronisme
délibéré (voir p. 71), qui consiste par exemple à lire l’Imitation de
Jésus-Christ comme si elle était l’œuvre de Céline ou de Joyce, n’a pas
seulement le sens anecdotique de nous proposer des surprises ainsi plaquées ;
elle renvoie nécessairement à un procédé d’écriture. Alors l’apologue de
Ménard prend tout son sens : lire n’est finalement que le reflet du pari d’écrire
(et non l’inverse) ; les hésitations de la lecture reproduisent, peut-être
en les déformant, les modifications inscrites dans le récit lui-même. Le
livre est toujours incomplet à sa manière, car il recèle la promesse d’une
inépuisable variété. « Aucun livre n’est publié sans quelque divergence
entre chacun de ses exemplaires » (La Loterie à Babylone, p. 91) :
la moindre inexactitude matérielle évoque l’inadéquation nécessaire du récit à
lui-même ; celui-ci ne nous parle qu’autant que par le hasard se laisse
déterminer le temps.
Le récit n’existe donc qu’à partir
de son dédoublement intérieur, qui le fait apparaître en lui-même comme rapport
et terme d’un rapport dissymétrique. Tout récit, dans le temps même où il est
formulé, est la révélation d’une reprise contradictoire de lui-même. L’examen
de l’oeuvre d’Herbert Quain nous initie à ce roman-problème parfaitement représentatif : The God of the Labyrinth :
« Il y a un
incompréhensible assassinat dans les pages initiales, une lente discussion dans
celles du milieu, une solution dans les dernières. Une fois l’énigme éclaircie,
il y a un long paragraphe rétrospectif qui contient cette phrase :
« Tout le monde a cru que la rencontre des deux joueurs d’échecs était
fortuite. » Cette phrase laisse entendre que la solution est erronée. Le
lecteur inquiet, revoit les chapitres pertinents et découvre une autre solution,
la véritable. Le lecteur de ce livre singulier est plus perspicace que le détective. »
(p. 110).
Le récit, à partir d’un certain
moment se met à vivre à l’envers de lui-même : tout récit digne de ce nom
contient, même s’il le tient caché, à l’écart, un tel point de rebroussement,
qui ouvre tout un itinéraire insoupçonné à la volonté d’expliquer. Là Borgès rejoint Kafka, qui fait de la manie de l’interprétation
le centre de toute son oeuvre.
L’allégorie du labyrinthe ne nous
aide guère à comprendre cette théorie du récit : trop simple, cédant trop
facilement à la pente dégringolante de la rêverie,
elle est là bien plutôt pour nous égarer. Le labyrinthe, plutôt que l’énigme,
le déroulement du récit, c’est cette image inverse qu’il réfléchit à partir de
sa fin, où se cristallise l’idée d’une inépuisable division : le
labyrinthe du récit se parcourt à l’envers, en vue d’une issue dérisoire,
derrière laquelle il n’y a rien, ni centre ni contenu, pas l’ombre d’un but,
puisque aussi bien on recule au lieu d’avancer. Le récit tire sa nécessité de
ce déboîtement qui l’éloigne de lui-même, et le lie à son double : de
plus en plus inéluctable à mesure qu’on s’aperçoit qu’il répond moins à ses
conditions initiales. On peut lire à ce sujet la nouvelle policière La mort
et la Boussole, qui pourrait être l’oeuvre d’Herbert Quain :
la marche du détective Lonnrot vers une solution est
l’annonce d’un problème plus initial ; la résolution de l’énigme était un
des termes de l’énigme même : résoudre complètement le problème, et déjouer
le piège, ç’aurait été ne pas résoudre l’énigme, etc. Le récit dispose à l’intérieur
de lui-même plusieurs versions qui sont autant de déroutes dirigées. On
retrouve ici un certain aspect de l’art poétique de Poe : le récit s’inscrit
à l’envers de lui-même, déroulé à partir de son terme ; mais sous la
forme, cette fois, d’un art radical : le récit est tellement
déroulé à partir de sa fin qu’on ne sait plus où sont fin et commencement, et
que le récit finit par s’enrouler sur lui-même, donnant l’illusion de sa
cohérence par l’instauration d’une perspective infinie.
Aussi ce qu’écrit Borgès a une bien autre valeur que celle des devinettes. S’il
fait en apparence réfléchir son lecteur (et le meilleur exemple de ce genre nous
est donné par la nouvelle : les Ruines circulaires, où l’homme qui
en rêve un autre est lui-même le produit d’un rêve), c’est bien parce qu’il lui
ôte de quoi penser : de là sa prédilection pour les paradoxes de l’illusion,
qui ne contiennent rigoureusement aucune idée (la bouteille d’apéritif :
sur l’étiquette il y a une bouteille d’apéritif sur l’étiquette de
laquelle...). Le Borgès le plus facile, mais c’est
probablement celui qui nous trompe, use à profusion des points de suspension.
Ses meilleurs récits ne sont pas ceux qui sont ainsi facilement ouverts, mais
d’autres au contraire parfaitement clos, qui n’ont pas de ces issues.
« Les lecteurs assisteront à
l’exécution et à tous les préliminaires d’un crime, dont l’intention leur est
connue, mais qu’ils ne comprendront pas, me semble-t-il, jusqu’au dernier
paragraphe. » (Fictions, p. 17). Lorsque, dans un prologue, Borgès résume ainsi « Le jardin aux sentiers qui
bifurquent », nous sommes bien obligés de le croire sur parole. Enfermé
entre le problème (pas besoin qu’il soit posé) et sa résolution, cerclé :
le récit. Et le dernier paragraphe en effet, loyalement annoncé dans le
prologue, nous donne la clé de l’énigme. Mais il le fait au prix d’une
redoutable confusion qui s’installe à rebours dans tout ce qui précède. L’énigme
dissipée se révèle aussi dérisoire : ce n’est qu’au prix de l’artifice,
semble-t-il, qu’elle peut supporter le poids d’un récit. L’auteur triche, et
fait de l’insignifiant un mystère. Mais la solution est là pour la parade :
elle ne fait que côtoyer le sens du récit : elle est une bifurcation
nouvelle qui ferme l’aventure en même temps qu’elle en dénonce le contenu
inépuisable. Une issue possible est fermée, et le récit s’achève : mais où
sont les autres portes ? Ou bien la clôture est-elle imparfaite ?
Et le récit s’échappe, passe tout entier par la fausse fenêtre qui le laisse s’enfuir,
en une suspension très indéterminée. Le problème semble ainsi clairement posé :
ou bien il y a un sens du récit, et la fausse résolution est une allégorie bien
il n’y en a pas, et la fausse résolution est une allégorie de l’absurdité. C’est
bien ainsi qu’on interprète généralement l’œuvre de Borgès :
on l’achève en lui attribuant les tournures d’un scepticisme
intelligent. Il n’est pas certain que le scepticisme soit intelligent, ni que
le sens profond des récits de Borgès soit dans leur
raffinement apparent.
Le problème serait donc mal posé.
Le récit a bien un sens, mais ce sens n’est pas celui qu’on croit. Ce sens ne
résulte pas du choix possible entre plusieurs interprétations. La nature de ce
sens n’est pas interprétative ; le sens ne doit pas être cherché du côté
de la lecture, mais du côté de l’écriture : les appels du pied au
lecteur, incessants et indiscrets, indiquent une profonde difficulté du récit à
se développer, à avancer, comme s’il était d’abord arrêté. D’où une technique
assez simple de rédaction, qui fait large usage de l’allusion. Plutôt qu’il n’écrit,
Borgès indique un récit : non seulement
celui qu’il pourrait écrire, mais celui que d’autres auraient pu écrire (voir
par exemple l’analyse de Bouvard et Pécuchet, reproduite dans le numéro
spécial de L’Herne consacré à Borgès, qui
représente assez bien la manière de Ménard). Au lieu de tracer la ligne du
récit, il en marque la possibilité, généralement reculée, remise : c’est
pourquoi ses articles de critique, même lorsqu’ils portent sur des oeuvres
réelles, sont fictifs ; c’est pourquoi aussi ses récits de fiction ne
valent que par la critique explicite qu’ils contiennent d’eux-mêmes. La creuse
entreprise de Valéry : voir un peu ce qu’on fait lorsqu’on
écrit, lorsqu’on pense, voilà qu’elle se met à sonner plein : parce
que Borgès lui a trouvé de vrais moyens. Comment
écrire la plus simple histoire, alors qu’elle implique une possibilité infinie
de variation, alors que sa forme choisie manquera toujours des autres
formes qui auraient pu l’habiller ? L’art de Borgès
c’est qu’il répond à cette question par un récit : en choisissant
justement parmi ces formes celle qui, par son déséquilibre, son caractère évidemment
artificieux, ses contradictions, préserve le mieux la question. Il y a loin de
ces récits efficaces aux reculades complaisamment commentées du sinistre et
académique poéticien : la distance qui sépare de la coupe les lèvres.
Avant de revenir aux sentiers qui
bifurquent, on peut prendre un nouvel exemple, plus transparent (et pas
condamné pour autant, si malgré certaines apparences il y a vraiment quelque
chose dans ce qu’écrit Borgès) : la nouvelle
La Forme de l’Epée (p. 153). Selon un procédé du roman policier,
rendu classique par Agatha Christie (Le Meurtre de Roger Ackroyd),
le récit est raconté avec le détachement de la troisième personne par celui
qui en est le sujet (je raconte qu’il ; il raconte que je : le je n’est
pas le même ; seul le il peut être pris comme un terme commun, et
rend le récit possible). Un homme raconte l’histoire d’une trahison, mais ne
découvre qu’à la fin qu’il est le traître : et cette révélation s’opère
par le déchiffrement d’un signe ; le « récitant » porte au
visage une cicatrice : au moment où la même cicatrice apparaît dans le
récit, l’identité est dévoilée. Ainsi toute explication est superflue : la
présence d’un indice éloquent (le récit est son discours) en tient lieu. Mais l’indice
doit lui-même se déployer dans un discours : autrement sa signification
resterait cachée. Il suffit que l’indice réapparaisse à un moment privilégié du
récit pour prendre tout son sens. C’est un peu comme Phèdre, qui vient
annoncer sur scène, au début d’un premier « acte » qu’elle va mourir,
que ses voiles l’étouffent..., et qui meurt effectivement à la fin du cinquième
acte ; en apparence il ne s’est rien passé : en fait il a fallu
quinze cents vers pour charger de son sens un geste décisif, pour lui donner
sa vérité de langage, sa vérité littéraire. Ainsi la fonction du discours, ou
du récit, est claire, il nous apporte la vérité. Mais il le fait au prix
d’un très long détour, dont il faut payer le prix. Le discours donne ses
contours au vrai à condition de se remettre lui-même en question, à condition
d’apparaître précisément comme un pur artifice : il ne progresse nécessairement
vers une fin qu’en construisant sa propre inutilité (puisque tout était donné
à l’avance) ; il n’improvise ses épisodes, dans une totale
liberté, que pour tromper qui l’écoute (puisque tout sera donné à la fin).
Le discours s’enroule autour de son objet, il l’enrobe et le contourne, de
façon à agencer, en son simple progrès, deux récits : l’envers et l’endroit.
Le prévu est imprévu parce que l’imprévu est prévu. On voit quel point de vue
privilégié choisit Borgès : celui qui fait
éclater la dissymétrie entre un sujet (une intrigue) et l’écriture qui nous y
donne accès. A mesure que l’« histoire » se remplit de sens, le récit
diverge, signale toutes les autres façons possibles de le raconter, ainsi que
tous les autres sens qu’il pourrait avoir.
Effectivement, l’histoire du Jardin,
qui pourrait servir de support à une aventure d’espionnage, tourne bien
vers un imprévu dirigé. Dans le récit, il se passe quelque chose dont l’intrigue
initiale se serait bien passée. Le personnage principal, un espion, doit
résoudre un problème dont les termes sont posés de façon fort confuse :
pour le faire il se rend dans la maison d’un certain Albert, et y fait ce qu’il
avait à y faire ; quand il l’a fait, on nous fait comprendre de quoi il s’agissait,
et l’énigme est dénouée, comme cela était promis, dans le dernier paragraphe.
L’histoire achevée transmet bien une certaine information, qui n’est d’ailleurs
pas d’un grand intérêt (l’espion, pour signaler le bombardement d’une ville
Albert commet un crime sur un homme qui a nom Albert, et dont il a trouvé l’adresse
sur un annuaire de téléphone : ainsi tout s’éclaire, mais qu’importe ?).
Ce sens insignifiant a essaimé au passage, produit un autre sens, et même une
autre histoire, qui par contraste va paraître essentielle. Dans la maison d’Albert,
outre le nom d’Albert qui va servir de chiffre, s’est trouvé autre chose :
le labyrinthe en personne. L’espion, dont la profession est de traquer les
secrets des autres, est allé tout droit (mais sans le savoir) au lieu du
secret : alors qu’il ne cherchait pas le secret lui-même, mais
le moyen de transmettre un secret. Albert tient enfermé chez lui le labyrinthe
le plus accompli que puisse élaborer une intelligence chinoise : un livre.
Non un livre où l’on se perd, mais un livre qui se perd lui-même à toutes les
pages, « Le Jardin des sentiers qui bifurquent ». Albert a déchiffré
ce secret fondamental : il n’en a pas trouvé la traduction (sinon une
traduction linéaire, qui déchiffre sans décrypter, et tient à l’écart toute
interprétation : la raison du secret, son secret, c’est qu’il est le lieu
géométrique de toutes les interprétations) ; il l’a identifié. Il sait
que ce livre est un labyrinthe absolu : y entrer, c’est se perdre ;
il sait aussi que ce labyrinthe est livre : où n’importe quoi peut être
lu, puisqu’il est écrit ainsi (ou plutôt n’est pas écrit, puisque, comme
on le verra, une telle écriture est impossible).
En effet le roman labyrinthique de
l’érudit Ts’ui Pên résout
tous les problèmes du récit (il le fait, naturellement, à la condition de ne
pas exister : dans un récit réel, on peut poser seulement quelques
problèmes) :
« Dans toutes
les fictions, chaque fois que diverses solutions se présentent, l’homme en
adopte une et élimine toutes les autres ; dans la fiction du presque
inextricable Ts’ui Pên, il
les adopte toutes simultanément. » (p. 129).
Le livre parfait est celui qui a
réussi à éliminer tous ses doubles, tous les trajets simples qui prétendent le
traverser ; ou plutôt il a réussi à les absorber : pour un quelconque
événement, toutes les interprétations coexistent. Que le personnage d’un
récit frappe à une porte : si le récit se déroule librement, sur le mode
de l’improvisation, on peut s’attendre à tout. La porte peut s’ouvrir, ne pas s’ouvrir,
ou toute autre solution, s’il y en a ; l’artifice du labyrinthe repose sur
un axiome : ces solutions forment un ensemble dénombrable, qu’il soit fini
ou infini. Pour exister, le récit doit ordinairement privilégier l’une de ces
solutions, qui apparaît alors comme nécessaire, ou au moins comme vérace :
le récit prend parti, s’engage dans une direction déterminée. Le mythe du labyrinthe
correspond à l’idée d’un récit complètement objectif, qui prendrait à la fois
tous les partis, et les développerait jusqu’à leur terme : mais ce terme
est impossible, et le récit ne donne jamais que l’image du labyrinthe,
parce que, condamné à choisir un terme défini, il est obligé de dissimuler
toutes les bifurcations, et de les noyer dans la ligne d’un discours. Le
labyrinthe du « Jardin » est l’analogue de la Bibliothèque de Babel,
mais le livre réel n’a pour se perdre que le dédale de son incomplétude. Le
dernier paragraphe nous apporte bien, comme Borgès
le promettait dès le prologue, la solution : il nous donne si on veut la
clé du labyrinthe, en nous indiquant que les seules traces réelles du
labyrinthe nous les trouverons dans la forme du récit, précaire et finie :
mais précisément achevée. Chaque récit particulier trahit l’idée du
labyrinthe, mais il nous en donne le seul reflet lisible. Borgès a su clore sa démonstration, et ne pas retomber dans
le mouvement d’exposition des écrivains fantastiques traditionnels (étant
entendu qu’une rhétorique du fantastique a été élaborée au xviiie siècle) : dans
une histoire où il est question de Melmoth, il se
rencontre quelqu’un qui nous raconte une histoire sur Melmoth
où il se rencontre..., sans qu’aucun récit puisse jamais se terminer, pris,
comme il l’est dans l’enfilade des tiroirs. Le vrai labyrinthe c’est qu’il n’y
a plus de labyrinthe : écrire, c’est perdre le labyrinthe.
Le récit réel se détermine donc
par l’absence de tous les récits possibles parmi lesquels il aurait pu
être choisi : cette absence creuse la forme du livre, en l’engageant
dans un interminable conflit avec lui-même. Alors, à l’allégorie finalement
joviale de la Bibliothèque où l’on peut se perdre, du Jardin assez grand pour
qu’on s’y égare, se substitue l’allégorie critique du livre perdu, dont
restent seulement les traces et les insuffisances, l’Encyclopédie de Tlön :
« Qu’il me
suffise de rappeler que l’ordre qu’on a observé dans le XIe
tome est si lucide et si exact que les contradictions apparentes de ce volume
sont la pierre fondamentale de la preuve que les autres existent. » (p.
28).
Le livre absent ou incomplet
manifeste encore quelque présence à travers ses fragments. Il n’est pas
absurde alors d’imaginer qu’au lieu du livre total qui regrouperait toutes les
combinaisons, il serait possible d’en écrire un tellement insuffisant que par
lui éclate l’importance de ce qui a été perdu :
« ... une vaste
polémique portant sur l’exécution d’un roman à la première personne, dont le
narrateur omettrait ou défigurerait les faits et tomberait dans plusieurs
contradictions, qui permettraient à un petit nombre de lecteurs – à un très
petit nombre de lecteurs – de deviner une réalité atroce ou banale. » (p.
19).
Les artifices de Borgès ne tendent à rien d’autre finalement qu’à constituer
la possibilité d’un tel récit. Cette entreprise peut être tenue à la fois pour
une réussite et pour un échec, dans la mesure où à travers les insuffisances d’un
récit, Borgès parvient à nous montrer que nous n’avons
rien perdu.
Décembre 1964.
3. « Les
Paysans » de Balzac : un texte disparate[113].
« Il faut des
spectacles aux grandes villes, et des romans aux peuples corrompus. J’ai vu les
moeurs de mon temps et j’ai publié ces lettres. Que n’ai-je vécu dans un siècle
où je dusse les jeter au feu. »
(Rousseau, La Nouvelle Héloïse)
« Si vous restez
longtemps ici, vous apprendrez ben des choses dans el livre ed’la
nature, vous qui, dit-on, escrivez dans les papiers-nouvelles... »
(Le père Fourchon à Blondet, p. 40)
« l’écrivain... qui voulait étudier la question du paupérisme
sur le vif. »
(il s’agit
de Blondet, p. 81)
« Il
ne suffit pas d’observer et de peindre, il faut encore peindre et observer dans
un but quelconque. »
(Préface de
1835 pour la Comédie Humaine).
Le projet romanesque tel que le
conçoit Balzac n’est pas simple mais partagé, et il s’énonce à la fois sur
plusieurs lignes divergentes. Tout se passe comme si, en faisant un livre, Balzac
avait voulu dire plusieurs choses à la fois : comme on va le voir, il a réussi effectivement
à en écrire plusieurs, qui ne sont pas nécessairement celles-là
qu’il avait voulu dire. La question est de savoir comment l’oeuvre subit l’épreuve
de cette diversité : le décalage qui sépare en elle plusieurs types d’énoncés
parvient-il à la défaire ? N’est-elle pas au contraire faite de
leur contraste ?
On sait depuis l’« Avant.Propos » à la Comédie Humaine de 1842 que
le livre doit être conforme à un certain nombre de modèles différents. Dans un
premier temps sont proposés ensemble l’exemple de Buffon (l’histoire naturelle)
et celui de Walter Scott (le roman historique). La première référence donne à l’auteur
son sujet (la représentation d’espèces sociales), la seconde indique les
moyens de le réaliser (la suite romanesque) : ainsi sont ajustés une forme
et un contenu, en même temps qu’est assurée en principe la rencontre entre la
littérature (le roman) et la réalité (les hommes dans la précise distinction
qu’instituent entre eux les rapports sociaux). En fait, les choses ne vont pas
si simplement, et cette première dualité est une fausse dualité ; la
réalité, modelée sur la forme de l’histoire naturelle, que l’auteur se donne à
représenter, n’est pas une réalité indépendante, mais une réalité déjà élaborée
par le moyen d’une analogie, très peu objective dans sa formulation :
« Il n’y a qu’un
animal. Le créateur ne s’est servi que d’un seul et même patron pour tous les
êtres organisés. L’animal est un principe qui prend sa forme extérieure, ou,
pour parler plus exactement, les différences de sa forme, dans les milieux où
il est appelé à se développer. Les espèces zoologiques résultent de ces
différences...
Pénétré de ce système
bien avant les débats auxquels il a donné lieu, je vis que, sous ce rapport, la
Société ressemblait à la Nature. La Société ne fait-elle pas de l’homme,
suivant les milieux où son action se déploie, autant d’hommes différents qu’il
y a de variétés en zoologie ? »
(Avant-Propos).
Le roman transformiste n’est pas
un roman scientifique : le mythe de la science donne seulement une image
de la réalité objective, et ainsi prête forme au projet général de l’écrivain.
La symétrie proposée entre science et roman est évidemment une fausse symétrie :
elle sert, par l’intermédiaire d’une théorie quelconque, à justifier un projet
anthropologique préexistant (il faut peindre l’homme) ; elle n’institue
pas un contenu véritablement nouveau, mais donne à un sujet déjà donné les
instruments de sa réalisation : par analogie avec les sciences naturelles,
il apparaît qu’il faudra représenter l’humanité dans ses variétés, dans sa
variété. Le choix du modèle scientifique n’a pas pour effet d’introduire la
science dans le roman, – on aurait pu s’en douter – en ajustant l’objectivité
et la fiction, mais de proposer un procédé romanesque, qui s’apparente à
ce que certains formalistes ont appelé la caractérisation et qu’on nommera ici
le processus de distinction : pour peindre l’homme, il faut
le représenter dans la différence de ses « espèces » ; comme on
le verra, cette image empruntée à l’histoire naturelle a pour fonction de
bouleverser la technique traditionnelle du roman, en suggérant au romancier l’emploi
de techniques nouvelles. La science n’ouvre donc pas à l’entreprise de Balzac
des voies qui le conduiraient vers un secteur inexploré du réel : elle lui
prête un style, au sens le plus général de ce mot. Mais l’usage de ce
nouvel instrument implique que l’oeuvre soit en même temps envahie par une doctrine,
qui n’a rien de scientifique, et dont l’intrusion finira par la faire
tourner à l’envers d’elle-même : le procédé de la variation permet de
représenter une certaine conception de l’homme.
Dans un deuxième temps apparaît
une nouvelle forme de dualité, plus caractéristique encore ; Balzac
prétend créer, à mi-chemin de l’idéologie politique et de la littérature, un
genre nouveau. Dans d’innombrables textes il se définit d’abord comme penseur
politique, et ensuite seulement comme romancier. Paraphrasant J.-J. Rousseau,
il écrit dans la dédicace des Paysans : « J’étudie la marche de mon époque, et
je publie cet ouvrage » ; la construction de la phrase montre qu’il
s’agit dans son esprit d’assurer la jonction de deux entreprises différentes,
indépendantes au départ. Le programme du roman moral est transposé en celui du
roman de moeurs. La production de l’oeuvre littéraire est subordonnée à une « étude »,
qui exprime peut-être ses résultats dans les termes d’un roman, mais en déborde
très largement le champ d’application. Balzac s’appelle lui-même « historien
des mœurs » plutôt que romancier : dirigé par une grande pensée
historique, il n’aurait qu’après coup envisagé de communiquer cette pensée en
lui donnant la forme d’une oeuvre littéraire : comme on sait, les choses
se sont passées dans un ordre exactement inverse. Si on veut suivre l’auteur
dans sa déclaration d’intention, il apparaît que c’est le contenu politique de
l’oeuvre qui importe le plus ; c’est lui qui donne à l’œuvre son unité et
son originalité. Bien lire, suivant cette directive, c’est remonter de la forme
provisoire au contenu fondamental, et entendre la leçon qui est proférée
à la lisière du récit. Car l’écrivain ne peut être à la fois un romancier et un
historien que s’il est aussi un idéologue : un maître et un juge.
« La loi de
l’écrivain, ce qui le fait tel, ce qui, je ne crains pas de le dire, le rend
égal et peut-être supérieur à l’homme d’Etat est une décision quelconque sur
les choses humaines, un dévouement absolu à des principes... « Un écrivain
doit avoir en morale et en politique des opinions arrêtées, il doit se regarder
comme un instituteur des hommes ; car les hommes n’ont pas besoin de
maîtres pour douter », a dit Bonald. J’ai pris de bonne heure pour règle
ces grandes paroles, qui sont la loi de l’écrivain monarchique aussi bien que
celle de l’écrivain démocratique. »
(Avant-Propos
de la Comédie Humaine).
Après Buffon et Walter Scott,
Bonald fixe le troisième modèle auquel doit se conformer l’œuvre. Il ne suffit
pas de connaître les hommes, comme l’analogie avec les sciences naturelles
aurait pu le faire croire, et de représenter dans des « histoires »
leur histoire ; il faut aussi les instruire, en leur inculquant des
principes, ceux-là mêmes qui sont censés diriger le travail du romancier.
Engels, qui connaissait bien l’oeuvre de Balzac, dira plus tard : l’écrivain
pose les questions mais n’y répond pas. D’après Balzac au contraire, l’écrivain
doit poser les questions pour pouvoir y répondre. Peut-être, d’ailleurs,
ces deux propositions ne sont-elles pas inconciliables : l’une donne
forme au projet romanesque, alors que l’autre en caractérise le produit
réel ; Balzac s’oblige à « répondre » : peut-être
fait-il tout autre chose. Cependant, il est tout à fait remarquable de trouver
énoncée, dans le texte de l’Avant-Propos, une loi universelle :
elle n’engage pas seulement Balzac, mais l’écrivain monarchique comme l’écrivain
démocratique. Il s’agit donc d’une nécessité objective, non d’une contrainte
inédite : il n’est pas question d’introduire par un coup de force l’idéologie,
sous la forme d’une idéologie particulière, dans la littérature, pas plus qu’il
n’était question de le faire à propos de la science. Son rapport avec une idéologie
quelconque détermine le statut de toute oeuvre littéraire. Pas de bon romancier
sans idéologie : c’est donc que le romancier n’est pas bon par son
idéologie, mais par le fait qu’il opère la rencontre d’un énoncé
idéologique et d’un énoncé romanesque. Il semble donc bien que, d’après
Balzac lui-même, l’idéologie n’ait pas, dans son rapport à l’oeuvre, une forme
indépendante, séparable : elle réalise, dans l’autonomie de son propre
niveau, une fonction littéraire ; sans elle il n’y aurait pas de
leçon romanesque : mais il n’y aurait probablement pas non plus de roman.
Par rapport au roman, l’idéologie
ne joue donc pas le même rôle que la science : elle n’offre pas l’image
globale d’un style qui peut être imité, mais produit des énoncés particuliers
qui peuvent être insérés dans le tissu romanesque ; cependant l’une comme
l’autre, bien que ce soit de différente façon, sont intériorisées, prises dans
le travail de l’écrivain, pour lequel elles sont moins des modèles lointains qu’un
matériel immédiatement transformable. Le rapport entre le roman et l’idéologie,
pas plus que le rapport entre le roman et la science, tel qu’il apparaît
explicitement dans le projet de Balzac, n’est un rapport réel, ce qui
supposerait l’existence indépendante de ses termes : il s’agit d’une
double implication analogique qui définit le mouvement même de l’entreprise
romanesque ; l’idéologie doit être utilisée (et ainsi modifiée), la
science doit être mimée : le romancier n’a recours à elles que pour les
faire servir à ses fins. On n’aura donc pas à se demander, à part : de
quelle science s’inspire Balzac ? Quelle est son idéologie ? A chaque
fois, sous des formes peut-être différentes, c’est la même question qui se
trouve posée : quel roman a-t-il voulu faire ? Pour dire les choses
simplement l’étude de la doctrine de Balzac doit servir à le caractériser comme
romancier, non comme doctrinaire. La « pensée » de Balzac ne présente
d’intérêt que comme élément de la production littéraire : prise dans les
liens d’un texte, dont l’importance ne saurait se mesurer à sa qualité
idéologique. Il faut donc renoncer à lui appliquer cette lecture négative et
réductrice qui, prétendant éliminer une surface inessentielle et trompeuse, va
directement au fond de l’oeuvre, la détruisant
doublement : en la décomposant et en lui retirant ce par quoi elle a une
valeur propre. Si la pensée de Balzac avait une signification par elle-même,
elle serait seulement traduite par l’oeuvre, qui n’en serait que la lecture et
le commentaire, et ainsi elle pourrait peut-être apparaître autrement ; d’ailleurs,
cette pensée risque de n’être originale qu’en apparence : elle est
empruntée pour l’essentiel, et, en tant qu’elle a une existence indépendante,
elle ne définit pas l’entreprise de production littéraire. Il n’est donc pas
question, pour comprendre l’oeuvre, de la défaire, et d’étudier séparément les
éléments qui la composent. De là une difficulté de méthode assez considérable :
il ne faut pas isoler ces éléments, mais il ne faut pas non plus les confondre,
sans quoi la complexité réelle de l’oeuvre est perdue. Balzac, en écrivant un
roman, entreprend de dire deux choses à la fois, qui
ne peuvent être prises l’une pour l’autre : d’une part, il doit dire le
vrai, savoir et montrer ce savoir ; d’autre part, il doit choisir et
propager une vérité de convenance (qui est : Monarchie et Catholicisme
offrent à la société française ses seules perspectives d’avenir). Ces deux
intentions pourraient être dans le prolongement l’une de l’autre : la
proposition de droit (doctrine) s’appuyant sur l’analyse de fait (description
objective d’une situation et d’une nature) et lui donnant son sens. En fait il
n’en est rien : il s’agit de deux mouvements différents, qui, loin de se
compléter, de se fondre l’un dans l’autre, vont dans des directions opposées,
et se contestent réciproquement. L’auteur veut savoir et
juger : à ces deux projets correspondent, dans l’oeuvre, deux types
d’énoncés, décalés l’un par rapport à l’autre puisque l’un formule le distinct
tandis que l’autre exprime la confusion. Savoir ce que c’est que le roman
balzacien, c’est montrer comment s’effectue la liaison de ces deux
énoncés. On dira : l’oeuvre de Balzac est le lieu d’apparition d’un
contraste qui la définit comme son principe ; elle n’est pas constituée d’un
texte simple et achevé : sa caractéristique première et essentielle est le
disparate.
Si
Balzac a effectivement écrit deux choses à la fois, et si le roman est le produit
de cette rencontre, lire un de ces romans, c’est lire deux fois, lire deux
livres qui ne sont ni séparés ni confondus mais conjugués. Le texte romanesque
ne suscite pas un sens mais plusieurs. Nulle part mieux que dans la dédicace
des Paysans nous ne sommes avertis, implicitement, de cette possibilité
d’une double lecture :
« Le but de cette Etude, d’une effrayante vérité tant
que la Société voudra faire de la philanthropie un principe au lieu de la
prendre pour un accident, est de mettre en relief les principales figures d’un
peuple oublié par tant de plumes à la poursuite de sujets nouveaux. Cet oubli
n’est peut-être que de la prudence par un temps où le Peuple hérite de tous les
courtisans de la Royauté. On a fait de la poésie avec les criminels, on s’est
apitoyé sur les bourreaux, on a presque déifié le Prolétaire ! Des sectes
se sont émues et crient par toutes leurs plumes : Levez-vous,
travailleurs ! comme on a dit au Tiers-Etat : Lève-toi ! On voit bien qu’aucun de
ces Erostrates n’a eu le courage d’aller au fond des
campagnes étudier la conspiration permanente de ceux que nous appelons encore
les faibles contre ceux qui se croient les forts, du paysan contre le
riche ! ... Il s’agit ici d’éclairer, non pas le législateur
d’aujourd’hui, mais celui de demain. Au milieu du vertige démocratique auquel
s’adonnent tant d’écrivains aveugles, n’est-il pas urgent de peindre enfin ce
paysan qui rend le Code inapplicable en faisant arriver la propriété à quelque
chose qui est et qui n’est pas ? Vous allez voir cet infatigable sapeur,
ce rongeur qui morcelle et divise le sol, le partage, et coupe un arpent de
terre en cent morceaux, convié toujours à ce festin par une petite bourgeoisie
qui fait de lui tout à la fois son auxiliaire et sa proie. Cet élément insocial créé par la Révolution absorbera quelque jour la
Bourgeoisie, comme la Bourgeoisie a dévoré la Noblesse. S’élevant au-dessus de
la loi par sa propre petitesse, ce Robespierre à une tête et à vingt millions
de bras travaille sans jamais s’arrêter, tapi dans toutes les communes, intronisé
au conseil municipal, armé en garde national dans tous les cantons de France
par l’an 1830, qui ne s’est pas souvenu que Napoléon a préféré les chances de
son malheur à l’armement des masses. »
Pour
qui l’écoute attentivement, ce texte rend exactement deux sons. Une intention
simple, dépourvue de toute équivoque, s’y manifeste, et pourtant, à travers sa
formulation, elle apparaît sans être entachée d’ambiguïté, autre qu’elle n’est ;
plutôt que proférée, énoncée, elle est montrée, désignée de loin, et ainsi
dépouillée de toute immédiate présence, rendue à son éloignement. De
quoi s’agit-il en effet ? de dire une « effrayante
vérité » : doublement effrayante, d’abord parce qu’elle est ignorée
pour des raisons très profondes qui apparentent sa nature à celle d’un secret ;
ensuite parce que, en regard du choix politique revendiqué ici par Balzac,
elle annonce le surgissement d’un danger. Par le roman, une double
rupture doit donc être opérée : au niveau du savoir, au niveau du
jugement. L’auteur se propose, dans un même mouvement (mais est-il
véritablement identique à lui-même ?) d’informer et d’inquiéter. La
proposition idéologique est la plus apparente ; mais à côté d’elle, il
est facile de déceler, comme la condition de sa réalisation, l’énoncé de fait qui
la conteste. Balzac écrit contre le peuple ; il est impossible
d’ignorer cette décision, ou de ne pas en tenir compte, en assimilant l’auteur
des Paysans aux écrivains « démocrates », V. Hugo et G. Sand,
avec lesquels précisément il ne veut pas être confondu. Cette décision de
principe, qui, en elle-même, n’engage pas directement le travail de l’écrivain
(il ne suffit pas
plus d’être contre le peuple que d’être avec lui, pour écrire) prend sa
signification véritable au moment où, pour support de sa dénonciation, elle
impose le préalable ou le corrélat d’une analyse. En même temps qu’on parle
contre le peuple, pour en bien parler, il faut parler de lui :
il faut le montrer, le constituer, donc lui donner la parole. Comme l’éloge,
la condamnation ne se suffit pas à elle-même : la prétention idéologique
se double nécessairement d’une présentation et d’une révélation ; alors l’argumentation
devient style. A la mesure de son double sens, ce texte est susceptible d’une double
lecture : l’une, réductrice, sera attentive seulement à ce qu’il annonce
de façon explicite ; une autre cherchera à dégager les conditions qui
rendent possible son énoncé : sans séparer l’énoncé du projet, et les
rendre indépendants l’un de l’autre, elle les verra dans leur relative
autonomie, qui est aussi leur contraste. Montrant comment les travailleurs se
lèvent, ou comment on les en empêche, s’il se refuse lui-même à les y appeler,
Balzac est plus proche de Marx que ne l’était V. Hugo par exemple : ne
dit-il pas, même si c’est en sens contraire et avec des moyens différents, la même
chose ?
Il ne faut donc pas croire que,
métamorphosée en art, l’idéologie deviendrait inessentielle, et se ferait
oublier comme telle : pas plus qu’on ne peut isoler la doctrine et la
juger pour elle-même, à part, on ne doit privilégier l’art de l’écrivain et
par lui recouvrir, comme d’un voile, ce sans quoi il n’aurait ni lettre ni
sens. Les romans de Balzac n’existent que parce qu’ils sont enracinés sur un
double projet : il n’est pas question d’échapper à cette duplicité ;
il faut au contraire l’expliquer.
·
On se posera, à propos des Paysans,
la question : qu’est-ce qu’écrire un roman ? La première réponse,
donnée par Balzac lui-même, est : c’est résoudre un grand problème d’actualité.
« Mais
qu’arrivera-t-il de ce débat de plus en plus ardent, d’homme à homme, entre le
riche et le pauvre ? Cette Etude n’est écrite que pour éclairer cette
terrible question sociale. » (p. 106).
Il faut voir qu’ainsi sont posées
à la fois une question de fait et une question de droit : en même temps le
roman doit montrer le riche aux prises avec le pauvre, et le défendre
contre lui, assurer la rencontre de l’histoire (naturelle) et de l’idéologie
(politique). En effet, et ce paradoxe est en quelque sorte la source de
l’oeuvre, sa raison, sans laquelle elle n’aurait pas été écrite, le riche
est faible : il a besoin d’être défendu. La question est donc une énigme
et un scandale. Pourquoi le riche est-il si faible ? Cela s’entend
à l’unisson sur deux tons. On voit donc réalisée dès le départ la jonction du
jugement de fait et du jugement de valeur : le roman s’engage, à la fois
sur la voie d’une apologie inspirée, idéologique, sur celle d’une exacte
connaissance ; le paradoxe initial doit être expliqué et réduit.
Le scandale est affirmé, reconnu
dès le départ : il ne peut donc pas fonder une progression véritable. C’est
par l’exploration de l’énigme que le roman avance : alors que le propos
idéologique est déjà une réponse, qui se donne le prétexte d’une question, l’effort
pour connaître doit résoudre une difficulté réelle ; cette image de la résolution
permet de construire le roman. Le riche est faible : donc il y a un
autre riche, caché, plus fort que lui. Ainsi, le roman s’élabore en deux temps :
dans un premier moment est présenté, dans son caractère extrême (et
scandaleux), l’affrontement du pauvre et du riche, représenté en particulier
dans la rencontre du château et de la chaumière.
« Avez-vous bien
saisi les mille détails de cette hutte assise à cinq cents pas de la jolie
porte des Aigues ? La voyez-vous, accroupie là, comme un mendiant devant
un palais ? Eh bien ! son toit chargé de
mousses veloutées, ses poules caquetant, le cochon qui vague, toutes ces
poésies champêtres avaient un horrible sens... » (p. 43).
Il s’agit ici d’un secret
particulier : la chaumière (« cette fatale chaumière » édifiée
sur les ruines du château, cf. p. 47) est un cabaret, c’est-à-dire, par
définition, un mauvais lieu. Ainsi il est annoncé que derrière le décor
poétique et champêtre risque de se trouver quelque chose d’« horrible »
et d’inattendu. Ce mince secret est l’allégorie du grand secret qui donne à l’œuvre
son sujet.
A travers la distance infinie qui
sépare les deux pouvoirs, leur débat apparaît comme un débat creux : insolite
et insoluble, artificiel ; et de cette situation, qui apparaît, dans les
termes qui la présentent, comme une fausse situation, naît peu à peu une inquiétude
infinie qui donne aux premiers chapitres
du roman un ton secrètement dramatique. Par le moyen de ce contraste, la
question est montrée dans toute son acuité. Dans un deuxième temps,
beaucoup plus long, est donné, progressivement, le maillon manquant, qui
explique tout : l’alliance bourgeoise, la « médiocratie »,
présentée dans sa complexité et ses divisions : lancée à l’assaut d’un
même butin, elle est provisoirement réunie, elle n’est pas unifiée. Alors le
ton change, et tout le temps de cette description, Balzac retrouve, pour
montrer dans sa médiocrité ce monde intermédiaire qu’il ne faut pas prendre
pour un demi-monde, une jovialité, une allégresse conquérante. L’intervalle
infini et intenable qui séparait les extrêmes, la chaumière et le château, le
plus pauvre et le plus riche, est rempli : il apparaît que s’y joue
une action déterminante, dont tous les épisodes de l’intrigue ne sont que des effets.
« De la sphère
paysanne ce drame va donc s’élever jusqu’à la haute région des bourgeois de Soulanges et de LaVille-aux-Fayes,
curieuses figures dont l’apparition dans le sujet, loin d’en arrêter le
développement, va l’accélérer, comme des hameaux englobés dans une avalanche en
rendent le cours plus rapide », p. 218 (Ce paragraphe fait la transition
entre la première et la seconde partie).
Le mouvement de cette progression
nous comble, dans la mesure où il satisfait une curiosité, mais il nous
inquiète aussi, et porte en lui la raison d’une indignation galopante : le
récit, comme il fallait s’y attendre, va bien en deux sens, inverses l’un de l’autre.
Cette première analyse, très
élémentaire, montre que les Paysans, comme tant d’autres romans de
Balzac, sont une réflexion anticipée (l’action est située en 1823) sur les
événements de 1830 : leur temps est celui où la bourgeoisie apparaît à la
surface de l’histoire pour la diriger en son nom propre, et pour en faire son
bien personnel. Cet avènement, qui est un surgissement ne doit pas être
seulement évoqué, il doit être reproduit par l’ensemble du roman, qui va
en donner, plutôt qu’une image, un équivalent. A ce moment le motif historique
s’accompagne d’une exigence proprement romanesque : pour faire voir la chose
(le triomphe de
la bourgeoisie) telle qu’elle est, il ne suffit pas de la montrer, puisque
justement elle n’est pas là (d’une part elle est cachée ; d’autre part, en
présence de la réalité même, le roman n’aurait plus sa raison d’être) : il
faut, par des moyens appropriés, en donner un substitut. Alors, derrière
le projet historique et le projet idéologique, ou plutôt entre eux, assurant
leur liaison ou leur écart, se manifeste, sous sa forme spécifique, un projet d’écrivain
qui ne consiste plus à savoir ou à juger. Ce projet est dès le départ spécifié :
il s’agit d’écrire un livre qui soit comme un monde.
Ce nouveau
problème, c’est un problème puisqu’il faut trouver les moyens de réaliser cette
intention, est la véritable origine du roman.
Pour le résoudre, deux solutions
complémentaires sont pratiquées ensemble : l’une est extérieure au livre[114],
l’autre l’organise de l’intérieur de lui-même. Le roman est d’abord inséré
dans un réseau de livres qui remplace la complexité des rapports
réels par lesquels un monde est effectivement constitué. Replacé dans l’ensemble
d’une oeuvre, le roman, par la multiplicité des relations particulières qu’il
entretient avec elle, est dans toute sa lettre allusion renouvelée, incessante
reprise de quelque chose qui se met alors à imiter un monde inépuisable. L’oeuvre,
conçue d’après ce principe, est une combinaison d’éléments qui, réunis, ont
une consistance et une complexité analogues à celles de la réalité. L’univers
romanesque n’est pas un reflet de l’univers vrai : il constitue un système
de la réalité ; on voit par là combien le projet d’écrire un roman est
éloigné, nécessairement, de celui de dire le vrai : il ne suffit pas
« d’étudier le paupérisme sur le vif », encore faut-il le montrer en
constituant un objet romanesque. A cette volonté de situer le roman à l’extérieur
de lui-même, correspond le procédé de « reparition »,
c’est-à-dire de retour des personnages. Mais il ne faut pas limiter l’usage de
ce procédé au fait que des personnages identiques traversent des intrigues
différentes ; l’essentiel est que ces personnages (ou même des lieux, des
situations) jouent aussi un rôle analogique, qu’ils sont toujours,
explicitement ou implicitement, le terme d’un rapport de comparaison. Parce qu’ils
se définissent les uns par rapport aux autres, ils manifestent leur liaison à
l’intérieur d’un monde unique, dont ils assurent ainsi l’existence : « Ce
meunier, un Sarcus-Taupin, était le Nucingen de la vallée » (p. 236). Donc l’ensemble de l’œuvre
est comme un fond innombrable sur lequel se détache chaque élément. C’est pourquoi,
pour lire un roman de Balzac, et comprendre ce qu’on lit, il faut toujours en
lire un autre en même temps, n’importe lequel à la limite : par ce moyen
on découvre le nécessaire redoublement du sens qui tient lieu d’une réalité absente.
L’oeuvre est elle-même assez vaste pour que, de chacun de ses points et du
point de vue d’une lecture individuelle, une multiplicité de rapports et de
trajets puisse sembler possible. L’ordre de l’oeuvre tend à produire l’illusion
d’une telle diversité : ses dimensions sont par là objectivement fixées ;
elles doivent être telles qu’aucune mémoire ne puisse la rendre actuellement
présente dans son ensemble : on comprend pourquoi Balzac a tant
travaillé, et pourquoi il était si pressé. M. Butor a bien montré, dans Répertoire
I, qu’une des composantes essentielles de la Comédie Humaine est ce
pouvoir qu’elle a d’être lue en plus d’un sens, approchée d’une façon ou d’une
autre, parcourue terme à terme, égrenée dans un ordre sans cesse différent :
ayant ainsi une consistance bien autre que celle que lui donne l’addition de
ses parties. Pour connaître Balzac écrivain, toutes les ouvertures sont donc
bonnes, à condition de comprendre qu’elles ne sont jamais à chaque fois qu’une
ouverture parmi d’autres.
Cependant, cette première
caractérisation du roman est en elle-même insuffisante : la relation à l’ensemble
de l’oeuvre qui met le roman hors de lui-même, le déplace et lui donne ainsi un
mouvement analogue à celui de la réalité, doit avoir un équivalent dans son
rapport à lui-même, dans son agencement interne. Au principe de combinaison,
qui fait du roman un roman parmi d’autres, correspond un principe de distinction,
qui fait qu’en lui des éléments romanesques sont séparés et réunis, de
façon aussi à remplacer l’univers de l’histoire. Le contenu du roman est ainsi
déterminé nécessairement : faire voir une chose, quelle qu’elle soit, c’est
la présenter dans sa différence, dans sa particularité, qui interdit de la
confondre avec aucune autre, même si elle est dite en même temps. Le roman
avance en produisant à l’intérieur de lui-même une diversité allégorique.
Construire un roman, c’est
produire un certain nombre d’éléments distincts présentés dans leur
affrontement. C’est pourquoi, dans son organisation interne, le livre est comme
écartelé : puisqu’il assure la rencontre de termes opposés, il est nécessairement
déséquilibré, partagé entre plusieurs points d’application. Un début de la
vie offre à cet égard un exemple particulièrement significatif : en un
même lieu triplement individualisé : il est clos ; il est
représentatif du « matériel social d’une époque » ; enfin il ne
convient qu’à certains de ses occupants : les autres, suivant le procédé
que nous retrouverons souvent, y sont déplacés), une voiture publique, pour le
temps déterminé d’un voyage, se trouvent réunis des individus représentatifs
des milieux les plus différents (doublement individualisés ; par les
conflits et les alliances multiples qui les « unissent » ; par
leur ressemblance, ou leur dissemblance, avec des individus du même type, ou
appartenant à un autre type, présentés dans d’autres romans). Sont installés
côte à côte :
— un riche fermier (le père
Léger) ;
— un adolescent de la petite
bourgeoisie (Oscar Husson) ;
— deux artistes (G. Bridau et Mistigris) ;
— un clerc de notaire (G. Marest) ;
— un haut fonctionnaire de l’Etat
(le comte de Sérizy).
Le roman emprunte à l’espace
social des éléments venus de ses régions les plus éloignées, et compose avec
eux un nouvel espace, qui est celui de leur rencontre. Ce sont les différences
et les contrastes entre tous ces éléments (lieux et personnages) qui donnent
son sujet au roman : mais il ne faut pas oublier, que cette
différenciation n’est possible que sur le fond d’une appartenance commune de
tous les termes à un même monde, celui de l’oeuvre, qui les entoure et leur
donne leur signification. Ainsi, lorsque dans Honorine le consul général
de Gênes évoquera la personne d’un certain comte Octave, il précisera : « Il
menait une existence à peu près semblable à celle du comte de Sérizy, que vous connaissez, je crois, tous ; mais
plus obscure car il demeurait au Marais, rue Payenne,
et ne recevait jamais... » (t. II, p. 254).
Fondé sur ce système de
différences, le roman aura nécessairement plusieurs centres d’intérêt, et
sollicitera une attention multiple. Un début dans la vie semble en
effet constitué de deux romans mis bout à bout : l’un tourne autour du
comte de Sérizy, et de ses rapports avec son
régisseur Moreau (il servira alors de norme de référence, dans les Paysans, pour
comprendre les rapports du général de Montcornet
avec ses régisseurs : analogues, et pourtant distincts, puisque cette fois
l’action est à la campagne et non plus dans la région parisienne, où les
conditions sont essentiellement différentes, cf. Les Paysans, p. 105) ;
l’autre, à peine amorcé au départ, et qui est un roman d’éducation, raconte l’histoire
d’Oscar Husson, qui finit par n’avoir plus qu’un
rapport très éloigné avec ce qui a été raconté auparavant. Une conclusion « à
effet » qui ramène les mêmes personnages, changés, différents d’eux-mêmes
cette fois, souligne davantage encore l’incohérence concertée du récit :
la nécessité qui donne forme au roman le compose de morceaux rapportés. Pour
réaliser le projet qu’il s’est fixé, Balzac ne peut se contenter de bien
écrire, et de construire harmonieusement son roman autour d’un thème
central : les exigences de la figuration de ce projet font qu’il n’y
a pas, au devant de l’oeuvre, un premier plan derrière lequel se profileraient
successivement des plans secondaires mais, tour à tour, avec des ruptures
brusques, plusieurs premiers plans. On ne semble guère s’en être aperçu :
les principes balzaciens de composition sont ceux auxquels, dans un autre
domaine, recourt Brecht. Balzac met le monde dans l’oeuvre comme Brecht met la
dialectique sur le théâtre : ces deux entreprises aboutissent au même
résultat d’une action brisée.
Ces
mêmes principes sont à l’oeuvre dans Les Paysans, mais sur une plus
vaste échelle. La Population mise en mouvement par le récit est cette fois
recrutée dans toutes les régions de l’espace social, et il y a plus de deux
premiers plans. On y trouve, en effet :
— un général
comte d’empire, issu de l’artisanat parisien, riche propriétaire (Montcornet) ;
— une femme
du monde, parisienne, issue d’une famille légitimiste plus ou moins ruinée (Mme
de Montcornet, née Troisville) ;
— un
journaliste parisien (Blondet) ;
— un prêtre
légitimiste (l’abbé Brossette) ;
— la
bourgeoisie provinciale (réunie dans le chef-lieu de département, autour de Gaubertin) ;
— la petite
bourgeoisie de sous-préfecture (distinguée en : première société de Soulanges, groupée autour de Mme Sou dry ; deuxième
société de Soulanges, groupée autour de Mme Plissoud) ;
— le
« bourgeois » de village (Rigou) ;
— le monde
paysan, présenté dans toutes ses gradations.
Cette
liste est celle des principaux personnages qui, à un moment ou à un autre,
occuperont le devant de la scène. Mais à côté d’eux il y a aussi :
—
l’administration provinciale (l’évêque, le préfet, le Procureur général :
Bourlac...) ;
— les
propriétaires légitimistes (les Boulanges...) ;
— la
chanteuse d’opéra, maîtresse de fermier général, ancienne propriétaire des
Aigues (Mlle Laguerre) ;
— les
soldats démobilisés devenus gardes forestiers.
Certains
de ces termes, le monde paysan en particulier, devraient d’ailleurs être
eux-mêmes décomposés en autant d’éléments. Naturellement chaque individu est
représenté dans son rapport avec un lieu qui lui convient (ainsi Rigou à Blanzy) ou ne lui convient pas (ainsi Montcornet aux Aigues). Contrairement à une idée reçue,
Balzac ne représente pas toujours l’accord, l’osmose entre un lieu et un
personnage. Le désaccord qui les oppose l’un à l’autre est souvent plus
significatif encore :
« Les choses autour de nous ne concordent pas
toujours à la situation de nos âmes. » (p. 157).
A
la distinction des espèces sociales correspond, suivant un principe bien connu
une division géographique : ainsi la campagne, où se joue l’action, n’est-elle
pas un lieu simple et indépendant, mais une réalité complexe, morcelée, telle
qu’on ne passe pas sans solution de continuité du parc du château au village,
du village à la sous-préfecture, etc.
Cette
multiplicité des éléments constituants pose un problème de composition
particulièrement complexe : le récit sera lui aussi nécessairement réparti
entre plusieurs centres d’intérêt divergents, sans cesse dédoublé. A la
pluralité des lieux, des situations, des intérêts, correspond une diversité
romanesque :
« Beaucoup de gens s’attendent sans doute à voir la
cuirasse de l’ancien colonel de la garde impériale éclairée par un jet de
lumière, à voir sa colère allumée tombant comme une trombe sur cette petite
femme, de manière à rencontrer vers la fin de cette histoire ce qui se trouve à
la fin de tant de livres modernes, un drame de chambre à coucher. Le drame
moderne pourrait-il éclore dans ce joli salon à dessus de porte en camaïeu
bleuâtre où babillaient les amoureuses scènes de la Mythologie, où de beaux
oiseaux fantastiques étaient peints au plafond et sur les volets, où sur la
cheminée riaient à gorge déployée les monstres de porcelaine chinoise, où les
plus riches vases, des dragons bleu et or tournaient leur queue en volute
autour du bord que la fantaisie japonaise avait émaillé de ses dentelles de
couleurs, où les duchesses, les chaises longues, les sofas, les consoles, les
étagères inspiraient cette paresse contemplative qui détend toute
énergie ? Non, le drame n’est pas ici restreint à la vie privée, il
s’agite ou plus haut ou plus bas. Ne vous attendez pas à de la passion, le vrai
sens ne sera que trop dramatique. D’ailleurs, l’historien ne doit jamais
oublier que sa mission est de faire à chacun sa part : le malheureux et le
riche sont égaux devant sa plume ; pour lui le paysan a la grandeur de ses
misères, comme le riche la petitesse de ses ridicules ; enfin, le riche a
des passions, le paysan n’a que des besoins, le paysan est donc doublement
pauvre ; et si, politiquement, ses agressions doivent être impitoyablement
réprimées, humainement et religieusement, il est sacré. » (p. 28).
Le
récit serait fait de plusieurs « jets de lumière » : entendons
qu’il comportera plus d’un éclairage ; il ne sera ni un roman de la vie
privée, ni un roman de plein air, mais, à la fois, l’histoire d’une passion
discrète et d’une conspiration monumentale, histoire de riche, histoire de
pauvre, et aussi de ce qui les sépare. Parce qu’il est aussi un
« historien », le romancier doit « faire à chacun sa
part », tour à tour : ainsi se manifeste la seule forme d’égalité que
puisse reconnaître Balzac, l’égalité dans le contraste, assurée par des moyens
romanesques, qui permet aux protagonistes de la Scène de s’affronter comme dans
un monde. Les Paysans, à la différence du Médecin de Campagne par
exemple, sont un roman complet : un monde divers y est, diversement,
présenté.
« …Les paysans qui sont, dans ce drame, des comparses
si nécessaires à l’action, qu’on hésitera peut-être entre eux et les premiers
rôles. » (p. 33)
Il
n’y a qu’une Scène pour deux, et même plusieurs actions : l’illusion d’un
monde réel est produite par la rencontre de plusieurs mondes, ou sphères,
fermés et indépendants. Le problème de composition de ramène finalement à un
problème de distribution (puisqu’il s’agit d’un drame ou d’une Scène), et peut
se formuler simplement : à qui revient le premier rôle ? La réponse à
ce problème, elle, n’est pas simple.
Qu’y
a-t-il dans cette lettre qui fait d’elle autre chose que n’importe quel
début ? Elle montre le lieu de la Scène, la campagne, non du point de vue
de son légitime occupant (qui n’est pas non plus Montcornet),
mais d’un point de vue extérieur, d’autant plus révélateur qu’il est
déformant : Blondet voit la nature non telle
qu’elle est (comment le pourrait-il ?), mais comme un décor de théâtre, et
même comme un décor d’opéra.
« J’ai enfin joui d’une campagne où l’Art se trouve
mêlé à la Nature, sans que l’un soit gâté par l’autre, où l’Art semble naturel,
où la Nature est artiste. J’ai rencontré l’oasis que nous avons si souvent
rêvée après quelques romans… » (p. 14)
« Une décoration d’opéra » (p. 17)
« Le village paraît naïf, il est rustique, il a cette
simplicité parée que cherchent tous les peintres. » (p. 19)
« Ma foi c’est presque aussi beau qu’à l’opéra, se
dit Blondet en remontant l’Anonne. » (p. 33).
Blondet ne voit pas le
lieu de la vie paysanne (on verra qu’il n’est pas non plus une nature vierge),
mais une nature arrangée,
embellie. Ce faisant, il se laisse aveugler par l’habitude qu’il a prise de ne
voir partout que ce que son éducation l’a accoutumé à voir : le reflet d’un
tableau, d’un roman, d’une action dramatique. Pourtant, il est en même temps
sensible à une composante réelle du paysage : celui-ci a été longtemps
le décor devant lequel a évolué une authentique chanteuse d’opéra, Mlle
Laguerre, l’ancienne propriétaire du château, qui a contribué à y inscrire le
souvenir de Piccini. La nature qui est donnée au
début du récit ressemble donc fort à un artifice : ce caractère
lui est donné par le point de vue particulier du journaliste, qui la voit comme
une « sphère » étrangère. Cependant, il ne s’agit pas d’un caractère
subjectif, mais d’un caractère objectif : la campagne n’est effectivement
pas une nature à l’état vierge, simple et spontanée, d’abord parce qu’elle est
creusée par un « horrible secret », ensuite parce qu’elle est le
point d’application d’un rapport social (la campagne est avant tout le lieu de
la Propriété : la majuscule est de Balzac). La nature comme décor :
ce n’est pas le produit d’une vision directe de la réalité (qui serait
pur reflet) ; mais ce n’est pas non plus une illusion : la déformation
impliquée par le point de vue particulier de Blondet
est, après plusieurs détours, doublement révélatrice. Elle nous apprend à
connaître la « sphère » du journaliste, mais aussi la sphère qui lui
restera définitivement fermée (devant le Paysan, il ne saura que dire : « O
Rus ! » p. 87) : dans les deux cas, la révélation se fera à l’insu
du sujet de cette vision.
Le premier chapitre donne donc au
récit un véritable point de départ (et non seulement un commencement) : il
institue une perspective romanesque, à la fois particulière et complexe ;
loin d’être limitée et figée, cette perspective, par le déséquilibre interne
qui la fait bouger, est l’origine d’un mouvement ; elle implique le
passage à une nouvelle perspective. Ainsi le personnage de Blondet,
qui tient dans l’intrigue une place relativement secondaire, joue dans la
construction du récit un rôle déterminant : l’élément romanesque précède
ici la réalité dont il doit produire l’illusion, et la définit. Pas par hasard,
au même Blondet sera attribuée la tâche de donner sa
conclusion au roman.
Le système romanesque suscite un effet de réalité non en
donnant des descriptions (c’est-à-dire des imitations directes de la réalité :
pures visions), mais en présentant des contrastes ou des désaccords. Les
descriptions balzaciennes, généralement très mal comprises, ont toujours pour
fonction de produire une différence. Mais pour s’en apercevoir, il ne
suffit pas évidemment de les redoubler, en faisant d’elles l’objet d’une
description : c’est-à-dire en y projetant ce qu’on se figure y trouver. L’analyse
littéraire est communément embourbée dans une idéologie de la description :
elle ne voit partout que textes décrivant ou textes à décrire.
On comprend alors comment il sera
possible de passer du point de vue de Blondet au
point de vue de Fourchon, initiateur au monde paysan, et ainsi, par un
biais, du château à la chaumière. Ce nouveau point de vue s’exprimera
évidemment de façon différente : on ne peut produire une lettre de
Fourchon (non qu’il ne sache écrire, puisqu’il a été maître d’école, mais :
à qui pourrait-il écrire ? Dans le système, la place singulière de
Fourchon est marquée en particulier par le fait que ne lui correspond aucun
Nathan). Il faut noter cependant que Fourchon a, par rapport au monde de la campagne,
une situation analogue à celle de Blondet par rapport
au monde de la propriété : il n’y est pas tout à fait à sa place (fermier
déchu, déclassé, il est pour les paysans un complice très proche : mais il
reste à la périphérie de leur univers) ; ainsi un autre glissement sera
possible, qui fera passer le récit à un autre niveau. De même que Blondet n’est pas tout à fait un propriétaire parce qu’il n’a
rien, mais surtout parce qu’il écrit, Fourchon n’est pas tout à fait un paysan
parce qu’il est un orateur : lui est dévolu le rôle de porte-parole. Mais
aussi de même que les oeuvres du journaliste ou de l’écrivain ne lui
appartiennent pas tout à fait (ce thème est généralement développé dans les Illusions
Perdues), les paroles de Fourchon échappent à leur propriétaire, et
finissent même par représenter bien autre chose que le milieu social auquel il
appartient directement.
« ... Cloué par
la loi de la Nécessité, cloué par celle de la Seigneurie, on est toujours
condamné à perpétuité à la tarre. Là où nous sommes,
nous la creusons la tarre et nous la bêchons, nous la
fumons et nous la travaillons pour vous autes qu’êtes
nés riches, comme nous sommes nés pauvres. La masse sera toujours la même, elle
reste ce qu’elle est... Les gens de chez nous qui s’élèvent ne sont pas si
nombreux que ceux de chez nous qui dégringolent !... Nous savons ben ça,
si nous ne sommes pas savants. Faut pas nous faire nout
procès à tout moment. Nous vous laissons tranquilles, laissez-nous vivre...
Autrement, si ça continue, vous serez obligés de nous nourrir dans vos prisons
où l’on est mieux que sur nout paille. Vous voulez
rester les maîtres, nous serons toujours ennemis, aujourd’hui comme il y a
trente ans. Vous avez tout, nous n’avons rien, vous ne pouvez pas encore
prétendre à notre amitié. » (p. 82).
A entendre cet étonnant discours,
on peut se demander par quelle aberration Balzac a été considéré comme un écrivain
réaliste au sens étroit du terme. En effet, toutes les invraisemblances
possibles sont comme rassemblées dans cette page. Invraisemblance de la
situation : bien que ce thème soit évoqué dans le titre du chapitre (« Les
Ennemis en présence »), il est peu probable qu’un affrontement aussi
direct puisse réunir les héros de la contradiction, le pauvre et le riche ;
une telle rencontre, essentiellement irréelle, vaut surtout par sa
signification symbolique. Invraisemblance du ton : malgré les idiotismes
qui habillent le discours de guenilles paysannes, et semblent lui donner une
assise réelle, une sorte d’emphase l’élève et l’emporte au-delà de son
caractère immédiatement représentatif ; par une augmentation formelle, l’expression
s’adapte à une situation extraordinaire. Invraisemblance du contenu : « Cloué
par la loi de Nécessité »... ; pour exposer les limites de sa
condition, ce paysan, qui n’est pas un paysan comme les autres, dispose d’une
conscience empruntée, et non spontanée : il restera à savoir si ces limites
sont des limites réelles ou les limites d’une forme de conscience (elle-même
particulière ou générale). En résumé une telle netteté dans la présentation du
conflit, et de son caractère extrême, révèle une transposition qui
appartient non à la réalité, mais à l’entreprise romanesque.
Ce discours du pauvre, on sera d’autant
plus surpris de l’entendre qu’on se souviendra de l’avoir déjà rencontré, sous
une forme presque analogue (et au moins convergente), proféré par un
personnage qui représente un tout autre ordre de la réalité, l’abbé Brossette. Il n’est pas indifférent de remarquer en
passant que le même Brossette apparaîtra, très
différent de lui-même, dans une autre sphère : il sera alors le
confesseur mondain de Beatrix.
« Aussi l’abbé Brossette, après avoir étudié les moeurs de ses
paroissiens, disait-il à son évêque ce mot profond : « Monseigneur,
à voir comment ils s’appuient de leur misère, on devine que ces paysans
tremblent de perdre le fruit de leurs débordements. » (p. 54).
« Madame la
comtesse, dit le curé, nous n’avons sur la commune que des malheurs
volontaires. Monsieur le comte a de bonnes intentions,
mais nous avons affaire à des gens sans religion, qui n’ont qu’une pensée,
celle de vivre à vos dépens. » (p. 73).
Par le moyen d’une formulation
différente, prise dans un sens inverse, c’est la même idée qui apparaît :
pour Brossette comme pour Fourchon, le paysan est
marqué par sa condition au point de lui être définitivement attaché, et même d’y
être enfermé. Ainsi la lutte qui l’oppose au riche n’est pas épisodique,
spontanée, ou décidée par des individus : elle est nécessairement
déterminée par un conflit de classes. Cette idée, essentielle au déroulement du
roman (elle lui donne jusqu’à son titre), est présentée deux fois au
moins : elle prend un sens par la différence qu’institue ce redoublement.
Ce qui pour Fourchon est loi est pour le curé le fait d’une mauvaise
volonté concertée, d’un système subjectif du vol et de la débauche.
Qu’elle soit l’expression d’une fatalité ou d’une perversité, la situation
reste ainsi présentée, en tant qu’elle se reflète dans les discours de deux
observateurs privilégiés, comme une forme de conscience. Ce n’est pas la pensée
de l’auteur qui est ainsi exprimée : contre Brossette,
Balzac pense que le système de la pauvreté est objectif, et ne dépend pas de
l’initiative des individus (c’est pourquoi la charité, qui s’adresse à des
individus, est dénoncée dans ce roman comme inutile) ; mais contre
Fourchon, il pense qu’il ne s’agit pas d’un destin : le monde des pauvres
n’est pas une fois pour toutes limité, fixé ; au contraire il évolue historiquement
(cela donne sens à la menace adressée aux bourgeois : bientôt les pauvres
s’en prendront directement à vous), et il peut être modifié (cela donne
sens aux grands romans sociaux : le Médecin de Campagne, le Curé de
Village).
On le voit : le roman n’est
pas construit mécaniquement, comme s’il s’agissait, dans un reflet parallèle de
la réalité, d’en donner une simple description. Avant de décrire, il faut
montrer, expliquer, constituer : par un jeu de miroirs inclinés, qui
produit des images rompues, déformées, morcelées, est révélé un monde nouveau
et significatif. Blondet, Fourchon, Brossette : ces observateurs, légèrement
décalés par rapport à ce centre où d’autres jouent le drame, ne sont ni des
sujets de l’action ni des représentants directs de l’auteur ; mais,
projetée dans le triangle de leur discours, l’entreprise romanesque prend forme
et mouvement. Ce n’est pas par leur individualité positive, mais par le
décentrement, le déplacement qui les sépare d’eux-mêmes, de leur situation et
des autres, que les personnages du roman permettent l’avènement d’une réalité,
d’un équivalent de la réalité. On pourrait évidemment faire la même analyse
pour les lieux, les situations, pour tous les éléments romanesques. Le problème
essentiel de l’écriture romanesque se retrouve, identique, à tous les niveaux ;
il faut produire une différence. Par la variation qui les déplace à l’intérieur
et à l’extérieur d’eux-mêmes, choses et êtres finissent par être démonstratifs.
On pourrait définir le travail de Balzac par cette obsession de distinguer qui
dirige toutes ses décisions.
« Guidé par le
génie de l’observation, il hantait les vallées et hauteurs sociales, étudiait,
comme Lavater, sur tous les visages les stigmates qu’y impriment les passions
ou les vices, collectionnait ses types dans le grand bazar humain comme
l’antiquaire choisit ses curiosités, évoquait ces types aux places où ils lui
étaient utiles, les posait au premier ou au second plan, selon leur valeur,
leur distribuait la lumière et l’ombre avec la magie du grand artiste qui
connaît la puissance des contrastes, imprimait enfin à chacune de ses créations
des noms, des traits, des idées, un langage, un caractère qui leur sont
propres et qui leur donnent une telle individualité que, dans cette foule
immense, pas un ne se confond avec un autre. »
Dans la notice biographique de
1858, Laure de Surville était bien allée à l’essentiel,
à ceci près qui est décisif : elle attribuait à un « génie de l’observation »
ce qui est le produit du travail de l’écrivain ; elle
réduisait à une fidélité ce qui est en fait une innovation. Si Balzac s’était
contenté d’observer une réalité donnée, en formant le projet de
lui être fidèle, très probablement il n’aurait pas écrit : dans l’oeuvre
rien ne subsiste de donné ; et, pour l’entreprise d’écrire, la réalité n’est
initiale qu’en ce qu’il faut s’en éloigner, et lui substituer
autre chose qui, une fois donné le projet de conformité, reste à faire.
Il apparaît aussi que l’instrument
par excellence du romancier est le type qui permet de mimer les
distinctions réelles en produisant des distinctions équivalentes sinon
conformes : on en reparlera plus longuement par la suite. Cependant il
convient de faire tout de suite deux remarques à propos de ce procédé :
il n’intervient pas seul, mais avec d’autres qui viennent d’être évoqués ;
il ne double pas terme à terme une réalité préexistante, naturelle, qu’il
aurait seulement à reproduire, à répéter, en en donnant une image à la fois
générale et concrète. Le type implique d’abord, évidemment une ressemblance :
« Si le portrait
de Tonsard, si la description de son cabaret, celle
de son beau-père apparaissent en première ligne, croyez bien que cette place
est due à l’homme, au cabaret et à la famille. D’abord cette existence, si
minutieusement expliquée, est le type de celle que menaient cent autres ménages
dans la vallée des Aigues... » (p. 56).
Mais cette ressemblance n’est
significative que sur le fond d’une différence : si Tonsard
est le même qu’un certain nombre d’individus, c’est parce que, avec eux, il s’oppose
à d’autres groupes.
L’homologie entre l’univers
historique et l’univers romanesque ne se réalise pas au niveau des éléments
particuliers mais au niveau des systèmes : c’est le système romanesque
dans son ensemble qui produit un effet de réalité. Le type social, devenu
personnage de roman, s’il est largement représentatif, ne remplit pourtant pas
exactement le rôle d’une généralité : il n’est pas individualisé seulement
par un nom ou par le détail d’une intrigue, mais par les rapports qu’il
entretient avec d’autres personnages typiques, également représentatifs et
cependant distincts, qui lui donnent place. On dira pour simplifier : il n’y
a jamais un seul type et un seul personnage pour une généralité donnée, mais
plusieurs, qui n’existent que par leurs différences. Ainsi la figure du Régisseur
traverse un certain nombre de romans en se diversifiant :
« ... De là
cette nomenclature sociale et l’histoire naturelle des intendants, ainsi définis
par un grand seigneur polonais :
— Nous avons,
disait-il, trois sortes de régisseurs : celui qui ne pense qu’à lui, celui
qui pense à nous et à lui ; quant à celui qui ne penserait qu’à nous, il
ne s’est jamais rencontré. Heureux le propriétaire qui met la main sur le
second !
On a pu voir ailleurs le personnage
d’un régisseur songeant à ses intérêts et à ceux de son maître (voir Un début dans la Vie, Scènes de la Vie
Privée). Gaubertin est l’intendant exclusivement occupé de sa
fortune. Présenter le troisième terme de ce problème, ce serait offrir à
l’admiration publique un personnage invraisemblable que la vieille Noblesse a
néanmoins connu (voir Le Cabinet des Antiques, Scènes de la vie de Province)
mais qui disparut avec elle. Par la division perpétuelle des fortunes, les moeurs
aristocratiques seront inévitablement modifiées. S’il n’y a pas actuellement
en France vingt fortunes gérées par des intendants, il n’existera pas dans
cinquante ans cent grandes propriétés à régisseurs, à moins de changements
dans la loi civile. Chaque riche propriétaire devra veiller lui-même à ses
intérêts. » (p. 106).
On retrouve, à l’oeuvre cette
fois, la comparaison avec l’histoire naturelle : elle sert à constituer
cette multiplicité romanesque dont la valeur est double puisque, dans un sens
synchronique, elle répartit les éléments de l’œuvre et les équilibre, alors que,
dans un sens diachronique, elle fait allusion à une évolution historique. De
la même façon, mais ce nouvel exemple est plus significatif encore, il n’y a
pas un type général de l’Avare, mais un univers différencié de l’avarice :
« Vous vous rappelez peut-être certains maîtres en avarice déjà
peints dans quelques scènes antérieures ? D’abord l’avare de province, le
père Grandet de Saumur, avare comme le tigre est cruel ; puis Gobsek l’escompteur, le jésuite de l’or, n’en savourant que
la puissance et dégustant les larmes du malheur, à savoir quel est leur
cru ; puis le baron de Nucingen, élevant les
fraudes de l’argent à la hauteur de la politique. Enfin, vous avez sans doute
souvenir de ce portrait de la Parcimonie domestique, le vieil Hochon d’Issoudun, et de cet autre avare par esprit de
famille, le petit la Baudraye de Sancerre ! Eh
bien ! les sentiments humains et surtout
l’avarice ont des nuances si diverses dans les divers milieux de notre société,
qu’il restait encore un avare sur la planche de l’amphithéâtre des Etudes de moeurs ;
il restait Rigou ! l’avare égoïste,
c’est-à-dire plein de tendresse pour ses jouissances, sec et froid pour autrui,
enfin l’avarice ecclésiastique, le moine demeuré moine pour exprimer le jus du
citron appelé le bien vivre, et devenu séculier pour happer la monnaie
publique... » (p. 202).
L’avare de Blangy
ne prend figure que sur le fond que composent pour lui : Sancerre, Issoudun,
Saumur et Paris le multiple. Ce qui fait l’oeuvre c’est cette dissection des
caractères qui
les sépare et les oppose : mais cette division n’est ; due à la
finesse d’une observation psychologique, pas plus que le moyen essentiel de l’élaboration
de l’oeuvre n’est la seule fidélité mécanique au réel, qui définit les
conditions d’une réception passive, non d’une entreprise de production. Et la
psychologie ici évoquée ne prend tout son sens que prise dans les liens d’un
roman, ou plutôt constituant les liens d’un roman : sa vraie fonction est
bien de réaliser une telle cohésion.
Le roman apparaît alors dans sa
vraie fonction pédagogique : il n’est pas le produit d’une leçon, qui
serait un contenu auquel il donnerait seulement forme, mais la
condition d’apparition d’une telle leçon ; mais alors elle ne sera plus la
même. Plutôt que fondé sur une généralisation empirique, dont il serait l’expression
particulière, le roman, sur la base de sa constitution particulière (dont
quelques moyens viennent d’être indiqués), rend possible une généralisation
didactique :
« Quelques
esprits, avides d’intérêt avant tout, accuseront ces explications de
longueur ; mais il est utile de faire observer ici que, d’abord,
l’historien des moeurs obéit à des lois plus dures que celles qui régissent
l’historien des faits ; il doit rendre tout probable, même le vrai ;
tandis que, dans le domaine de l’histoire proprement dite, l’impossible est
justifié par la raison qu’il est advenu. Les vicissitudes de la vie sociale ou
privée sont engendrées par un monde de petites causes qui tiennent à tout. Le
savant est obligé de déblayer les masses d’une avalanche, sous laquelle ont
péri des villages, pour vous montrer les cailloux détachés d’une cime qui ont
déterminé la formation de cette montagne de neige. S’il ne s’agissait ici que
d’un suicide, il y en a cinq cents par an, dans Paris ; ce mélodrame est
devenu vulgaire, et chacun peut en accepter les plus brèves raisons ; mais
à qui ferait-on croire que le suicide de la Propriété soit jamais arrivé par un
temps où la fortune semble plus précieuse que la vie ? De re vestra agitur,
disait un fabuliste, il s’agit ici des affaires de tous ceux qui possèdent
quelque chose.
Songez que cette ligue
de tout un canton et d’une petite ville contre un vieux général échappé malgré
son courage aux dangers de mille combats, s’est dressée en plus d’un département
contre des hommes qui voulaient faire le bien. Cette coalition menace
incessamment l’homme de génie, le grand politique, le grand agronome, tous les
novateurs enfin !
Cette dernière
explication, politique pour ainsi dire, rend non seulement aux personnages du
drame leur physionomie, au plus petit détail sa gravité, mais encore elle
jettera de vives lumières sur cette Scène, où sont en jeu tous les intérêts
sociaux. » (p. 154).
Ainsi la volonté de diversifier
autant qu’il est possible ne fait pas tomber le roman dans une particularité
absolue : au contraire, toutes les figures singulières finissent par
converger et par énoncer un thème général, le « suicide de la Propriété ».
Alors se fait sentir tout le poids de cette diversité romanesque qui rend « au
plus petit détail sa gravité ». « Il s’agit ici... » : par
une sorte de multiplication intérieure, le récit, à partir des limites très
précises à l’intérieur desquelles il a été constitué, reçoit une ampleur
nouvelle : par la collusion du plus particulier et du plus significatif,
qui manifeste l’appartenance de chaque élément à un système, le roman suscite
une leçon
politique. « De re vestra
agitur » : le roman est aussi une adresse ;
il dit, en même temps qu’il construit un monde : ce monde n’est pas n’importe
lequel mais le vôtre.
Il faut bien voir que cette
généralisation n’implique aucune confusion : elle n’intervient qu’après
coup ; le roman produit une politique, il n’en est pas le résultat, l’émanation :
comment une politique pourrait-elle devenir directement, romanesque ou romancée ?
La généralité est évoquée à partir de la diversité, non comme une réduction,
mais comme une explication : elle ne se substitue pas à elle, mais lui
donne toute sa portée. Le fait que « tous les intérêts sociaux » soient
en jeu n’implique pas qu’ils le soient confusément, mais distinctement au
contraire, sur la base de leur très précise identification. Le roman n’est pas
détourné de son sens : son mouvement est seulement accentué, souligné et
simplifié.
En résumé de tout ce qui précède :
l’institution d’une réalité romanesque procède par agencement complexe d’éléments
qui ne valent que par la différence qui les sépare et les constitue à la fois.
La volonté de connaître le monde de l’homme et d’en présenter un substitut se
réalise dans la production d’une diversité.
« Relisez cette oeuvre
kaléidoscopique, vous n’y trouverez ni deux robes pareilles, ni deux têtes
semblables » disait la préface de 1835 (signée Félix Darvin).
On pourrait croire qu’il s’agit
seulement d’un procédé ; d’une technique indifférente, servant
seulement à réaliser, à traduire une intention déjà élaborée pour l’essentiel. Comme
on va le voir, il n’en est rien. Le procédé est constitutif de l’intention même ;
il est en effet susceptible de telles variations qu’il semble impossible
de le tenir pour un outil purement matériel. Soit qu’il serve d’instrument à
deux intentions en fait très différentes, soit qu’il ne puisse s’exercer que
dans le voisinage d’un autre qui le conteste, il apparaît qu’il est entraîné
par le mouvement du roman comme un de ses éléments constituants, peut-être même
comme son vrai sujet.
En effet, l’oeuvre ainsi
constituée, dans son unité systématique, paraît cohérente et pleine :
finie. A ceci près qu’on pourrait se demander : pourquoi cette unité
plutôt qu’une autre ? Pour que l’œuvre ait une consistance, il ne suffit
pas qu’il y ait système : encore faut-il que le système soit lui-même
déterminé, qu’il ne soit pas n’importe quel système. C’est pourquoi, il ne
suffit pas, pour comprendre le roman, ou plutôt pour l’expliquer, d’en analyser
le mécanisme : encore faut-il voir comment fonctionne effectivement ce
mécanisme, s’il est utilisé directement, dans la ligne naturelle de son sens, ou
bien s’il ne subit pas une modification caractéristique, par laquelle il
deviendra objet de roman.
·
Une fois mis en marche, le système
se met à vivre par lui-même, et produit un effet inattendu. L’instrument qui,
en principe, doit permettre de distinguer (connaître et montrer la réalité) va
en fait servir à confondre (juger). C’est donc qu’un même
moyen peut s’adapter à des usages différents, incompatibles : tout se passe
comme s’il possédait une puissance propre, par laquelle il produit son ou ses
sens, cette multiplicité de sens qui le constitue.
A ce moment, il faut revenir au
projet idéologique, qu’on avait pu très provisoirement oublier : le récit
tel que le conçoit Balzac doit, on s’en souvient, réaliser deux exigences à la
fois. Il doit tenir lieu de deux récits à la fois. Par son intermédiaire,
il est possible de voir et de juger : chacune de ces attitudes
implique un partage différent de la réalité. Le problème posé à l’écrivain est
donc : comment concilier, raccorder, adapter, ces deux découpages ?
La solution proposée par Balzac est d’une déconcertante simplicité : il
suffit de les superposer, faisant servir les moyens d’un sens à la production
de l’autre, ajustant confusion et distinction par leur coïncidence.
Ainsi,
pour prendre tout de suite un exemple élémentaire, s’il y a description, celle-ci
doit d’abord, par principe, être distincte ; mais elle doit aussi servir
de support à une dénonciation. Ainsi l’homme du peuple, non comme une idée générale
mais comme une instance réelle du roman, c’est, comme l’annonce déjà la préface
des Paysans, le sauvage. Cette
métaphore implique évidemment l’idée d’éloignement ; le paysan n’est pas
un homme comme les autres.
« Quelles peuvent être les idées, les moeurs d’un pareil être, à
quoi pense-t-il ? se disait Blondet
pris de curiosité.
Est-ce là mon semblable ? Nous n’avons de commun que la forme et
encore... » (p. 34).
L’image
reviendra sans cesse. Elle est introduite par Blondet :
« Voilà les Peaux Rouges de Cooper, se dit-il, il n’y a pas
besoin d’aller en Amérique pour observer les sauvages. » (p. 35).
« Ah ! çà ! nous sommes ici comme les héros de Cooper dans les forêts de
l’Amérique, entourés de pièges par les Sauvages ? demanda railleusement Blondet. » (p. 88).
puis
reprise par l’abbé Brossette (dont la place dans le
système romanesque est symétrique de celle qu’occupe Blondet) :
« Par la nature de leurs fonctions sociales, les paysans vivent
d’une vie purement matérielle qui se rapproche de l’état sauvage auquel les
invite leur union constante avec la nature. » (p. 54).
« Monseigneur m’a envoyé ici comme en mission chez les
sauvages ; mais ainsi que j’ai eu l’honneur de le lui dire, les sauvages
de France sont inabordables, ils ont pour loi de ne pas nous écouter, tandis
qu’on peut intéresser les sauvages de l’Amérique. » (p. 73).
Utilisée
différemment selon chaque cas (chaque cas est particulier), l’image n’est pas
seulement représentative d’un point de vue particulier. Elle est utilisée
anonymement, de ce point de vue extérieur au déroulement du récit qu’est celui
de l’auteur
« Le Sauvage, le Paysan, qui tient beaucoup du Sauvage, ne
parlent jamais que pour tendre des pièges à leurs adversaires. » (p.
102).
Elle
donne même forme au récit dans ce qu’il a de plus anecdotique :
« Ce cri suraigu retentit dans les bois comme un appel de
Sauvages. » (p. 183).
A
travers la multiplicité de ses emplois, l’image finit par acquérir en quelque
sorte une valeur autonome. Elle caractérise le paysan en montrant son rapport
original à la nature ; mais son efficacité est alors allégorique, c’est-à-dire
inadéquate. Le paysan n’est pas un vrai sauvage, la nature qui le contient n’a
rien de naturel : diversifiée et informée par les différents modes de l’appropriation,
habitée, elle suppose l’existence préalable d’une société. Ainsi la comparaison
a une valeur exotique surtout par son caractère lointain, déplacé : elle
ne correspond pas exactement à une réalité qu’elle représente, suivant un
procédé déjà analysé, en la déformant. Ce caractère artificiel de l’image
apparaîtra mieux au moment où on la retrouvera, dans un usage très différent,
appliquée par Mme Soudry à Rigou :
« Ce grand usurier sec imposait d’ailleurs beaucoup à la société
de Mme Soudry qui flairait en lui ce tigre à griffes
d’acier, cette malice de Sauvage... » (p. 240).
Il
devient clair alors que le rapprochement avec le sauvage est le signe d’une
profonde méconnaissance : c’est ce que dit
lui-même le texte de Balzac, par son incohérence. Voir dans le paysan un
sauvage, comme le font Blondet ou Brossette,
c’est ne pas tout à fait le voir tel qu’il est : la représentation est
significative surtout par l’écart qui paradoxalement la lie à son modèle.
Les Paysans, c’est un roman à la manière de Fenimore Cooper, parce qu’il tend à décrire la même « primitive »
violence. Les paysages du Morvan, la « campagne », ne sont pas le
décor d’une pastorale : ils font voir, avant même qu’apparaisse leur
habitant, la figure inquiétante et déconcertante d’une nature vierge, celle-là
même que sont censés peupler les Indiens d’Amérique.
Mais, s’il y a des sauvages, et le
paysan est bien un sauvage, il n’y a pas de lieu à l’état sauvage : tout
lieu, tel que le fait apparaître la Comédie, est le décor devant lequel
se joue un rapport social. Ainsi se manifeste un très primitif désaccord entre
le lieu et son occupant, qui sera le point de départ de la curiosité
romanesque. Cette importance du lieu, qui est le premier objet de l’analyse
de moeurs, est à retenir : la perception du rapport entre l’homme
et la nature qui l’entoure, est un moyen proprement littéraire, non une donnée
mais un produit du travail de l’écrivain. Mais cet instrument a une double
valeur : il donne forme au roman ; et il en détermine le contenu. Que
les forêts du Morvan se décrivent dans les mêmes termes que les forêts d’Amérique,
et cela avec la référence explicite à l’écrivain qui a popularisé ce décor, c’est
d’abord un artifice d’écriture : celui-là même qui, par exemple, fera de Rigou un Héliogabale (p. 208), un « Louis XV sans
trône » (p. 210), « le Tibère de la vallée d’Avonne »
(p. 213), « le Lucullus de Blangy » (p.
238), « le Sardanapale villageois » (p. 250) ; mais que « l’homme
des bois » soit, à cause de cette métaphore, le même ici et là-bas,
c’est une thèse historique, critique et polémique qui, usant des mêmes moyens,
produit un sens radicalement opposé à celui que produisait le système tel qu’il
a été analysé : loin de distinguer, il s’agit, semble-t-il, à présent de
rapprocher et de confondre. Comme nous allons le voir, cette coexistence de
deux types d’exposé caractérise essentiellement le travail de Balzac écrivain :
c’est elle qui, à la rencontre par elle instituée[115]
d’un savoir (distinct) et d’une idéologie (confuse), fait de l’oeuvre une
oeuvre littéraire (et non, comme Balzac le dit parfois historique, ou
politique). C’est pourquoi, du point de vue théorique, rien n’empêche de
privilégier l’étude de la forme de l’œuvre : on est sûr de
retrouver, par elle impliqué, ce principe de réalité qui la remplit.
La forme qui organise le débat
romanesque, débat réel (historique) et artificiel (puisqu’il relève d’une
technique de composition littéraire), donne aussi contenu à ce débat : une
étude des procédés d’écriture ne se suffit pas à elle-même dans la mesure où
elle rencontre nécessairement l’objet même de l’histoire.
Balzac résout le problème
technique posé par ce double jeu, non pas en inventant une forme
nouvelle, mais en privilégiant et en donnant une efficacité nouvelle à une
forme traditionnelle, le type romanesque, dont il a déjà été question.
Disons plutôt qu’il rencontre la solution de ce problème, car elle ne
dépend pas cette fois du contrôle conscient d’un moyen technique : il la
rencontre en faisant l’épreuve de cette mutation de sens qui attribue à un
système de représentation un usage inattendu.
Le choix d’objets typiques
(personnages, lieux, situations, époques...) répond d’abord à la nécessité de
décrire : il permet d’identifier la réalité comme telle, de représenter
chaque élément d’une situation. Il serait facile de montrer comment dans les Paysans
la diversité des caractères, qui a une fonction indistinctement
psychologique et sociologique, parvient à caractériser, justement parce qu’elle
est discriminante, la complexité de l’univers bourgeois, sa démultiplication en
sphères différentes, qui établissent entre elles des rapports temporaires,
toujours remis en question ; c’est la différence et la mobilité des « caractères »
qui permettent de montrer l’espace bourgeois dans toutes ses dimensions :
en tant qu’il est complexe et réel à la fois. Sur le « type », il
est possible de repérer les catégories sociales avec toujours plus de finesse.
Mais l’utilisation des types romanesques se trouve produire un effet très
différent : elle juge la réalité qu’elle a servi d’abord à constituer, et
renvoie alors à une théorie de la société. Ainsi l’instrument littéraire
reçoit son vrai sens, non de la nécessité de refléter la réalité en elle-même,
mais de sa place dans le système romanesque, conçu comme le meilleur des points
de vue sur cette réalité.
Si le roman entraîne dans son
mouvement des « types », c’est parce que ceux-ci ont entre eux des
rapports autres que réels (les rapports réels entre types sont déterminés par l’existence
réelle de groupes sociaux auxquels ils donnent une figure romanesque), des
rapports déterminés par leur nature même de type, des rapports idéaux : c’est
alors que, loin d’aider à distinguer, la fonction du type sera de confondre.
Ce qui donne sa réalité, sa
matière même, à l’entreprise de Balzac, et en fait une oeuvre, c’est
justement cette double nature de l’objet romanesque. Les deux sens sont chacun
à leur tour affirmés, et il y a glissement incessant de l’un à l’autre.
Il sera plus simple d’expliquer
cela sur un exemple. On sait l’importance des lieux dans le déroulement de la
fiction romanesque : il faut montrer que cette fonction typique est
ambiguë. Le début des Petits Bourgeois donne un excellent exemple de la
première conception de l’objet romanesque : une longue description de choses
(une maison, un mobilier), dans la forme d’une exploration (caractéristique
du mouvement d’exposition balzacien), met en place ce qu’Un début dans la
Vie a désigné comme étant « le matériel social d’une époque » :
tous les détails de la maison ont un aspect discriminant, et leur fonction est
de montrer, sur le fond, sur le décor lui-même, comment la petite bourgeoisie
se détermine par rapport à la bourgeoisie, à la fois par elle et contre elle.
Ce rapport très complexe est constitué par l’agencement de la
description romanesque : les meubles typiquement « petits bourgeois »
sont placés devant des murs « bourgeois », qu’ils dissimulent et
montrent en même temps ; c’est cette occultation matérielle qui donne
figure à la réalité. Toutes les descriptions chez Balzac sont conduites d’après
de telles normes ; ainsi, dans les Paysans, trois des lieux
essentiels de l’action sont caractérisés par un système d’opposition :
« La maison de Rigou, celle de Soudry, et celle
de Gaubertin ne sont-elles pas, pour qui connaît la
France, la parfaite représentation du village, de la petite ville, et de la
sous-préfecture. » (p. 271).
Chacun de ces lieux est typique d’une
unité sociale particulière, où les rapports entre les groupes sociaux se
nouent de façon originale : les trois formes essentielles de la coalition
bourgeoise en Province sont ainsi métamorphosées en objets romanesques. L’extraordinaire
est que Balzac ne se contente jamais de la vérité du type ainsi réalisé, qu’il
se refuse à le tenir pour définitif. D’un roman à un autre, le type subit une variation :
si la maison de Soudry représente parfaitement la petite
ville, celle de Gaubertin le chef-lieu de
département, la ville de Province, elle, est aussi bien Saumur qu’Issoudun,
Angoulême ou Bayeux, ou encore les localités imaginaires des Paysans. Cette
variation n’obéit pas à des exigences anecdotiques (par exemple : le
souci de pittoresque), colorant le cadre de l’action de la nuance géographique
qui convient le mieux à la Scène : elle répond à la volonté de mieux remplir
ce cadre en le diversifiant. Paris seul a le droit d’être unique, parce qu’il
est la multiplicité même : mais la petite ville, pour garder son identité,
exige que soient décrites d’autres petites villes, qui sont finalement autant
de ses aspects ; c’est le problème de cette description infinie que résout
la conception d’ensemble de la Comédie Humaine. Contrairement à ce qu’on
pourrait croire d’abord, le type est d’autant plus représentatif qu’il se
partage entre plus d’exemplaires, uniques et originaux.
Mais, comme on l’a dit, la
fonction du type se trouble, devient ambiguë, au moment où il est rapporté aux
autres non dans un rapport réel de différence, mais dans un rapport d’analogie,
manifestement fantastique. A propos du même exemple, c’est ce qui se passe
quand Balzac dit : la ville de Province, c’est Paris en moins rapide,
comme il le fait dans les Illusions Perdues. De la même façon, dans les Petits
Bourgeois, en contradiction avec la précision initiale du décor, le salon
bourgeois est présenté plus tard comme une réduction du Faubourg
Saint-Germain. Ces rapprochements de types, non plus seulement divers, mais
réellement opposés, ne se font pas en passant ; ils sont au contraire une
constante du style de Balzac. Le type perd sa fonction de réalité pour devenir
une image trouble : il n’est plus représentatif, au sens strict du mot,
mais le terme d’une identité systématique.
Pour comprendre ce glissement, il
faut mettre en place dans son ensemble le système qui détermine l’organisation
du récit. Avec Balzac, le roman reçoit pour cadre général la Scène, qui
n’est ni une unité de lieu ni une unité de temps, mais un élément romanesque,
défini à partir d’une théorie de la société, et indépendamment de la méthode
des différences qui par ailleurs sert à la décrire. On va retrouver mais avec
un sens différent une considération sur la construction du roman balzacien déjà
évoquée : construction par principe déséquilibrée. Le rythme du
récit ne se conçoit que comme rompu, heurté : les épisodes se succèdent,
avec passage brutal de l’un à l’autre. Cela répond à une exigence de
progression qui définit la nature de la Scène. La Rabouilleuse
donne un bon
exemple de ces ruptures formelles : après un exposé statique, très
développé, de la vie à Issoudun, qui forme une unité complète de récit, est
racontée la brusque irruption de Philippe Bridau dans
la ville, sur une initiative de Desroches. Rien n’avait laissé prévoir cet
événement : brusquement le récit prend une dimension nouvelle, se joue à
un tout autre niveau. La même structure toujours donne forme au roman : de
très longs éléments de description, traités par eux-mêmes, sont brutalement
coupés par un événement inattendu, par rapport auquel la description apparaît
comme insuffisante ; de là la nécessité d’une nouvelle description :
ainsi s’établit une progression à l’intérieur d’un système démonstratif. L’événement,
c’est l’apparition d’un individu, caractérisé au préalable par un portrait. Le
modèle du récit, de la Scène, c’est donc la rencontre infiniment variée et
renouvelée d’une situation et d’un portrait, par lequel est donné une
individualité dynamique, ce que Balzac appelle une « puissance morale » :
à la suite de cette rencontre, la situation est changée et un nouvel élément de
récit fait progresser la Scène.
Cette organisation très simple du
récit dépend d’une représentation systématique de l’intrigue : celle-ci
résulte du choc d’une « force morale » et d’une situation réelle, qui
produit des déplacements et des réadaptations. C’est que le « monde moral »
est toujours confronté au monde réel, sans cesser d’être déterminé d’une façon
autonome. La situation et la « force » individuelle s’impliquent
réciproquement sans jamais se confondre. Ainsi on comprend que le thème essentiel
de l’oeuvre soit celui de la réussite et de la dépravation.
Ce thème est à la
fois « moral » et « social » : sur lui on va pouvoir
repérer cette articulation qui définit l’objet par excellence de la Scène. Il
y a dépravation au moment où, entre la force et la situation, l’écart est tel
que leur confrontation soit sans issue. C’est ce qui arrive à Maxence Gilet,
tel que le caractérise la fin de La Rabouilleuse :
« Ainsi périt un
de ces hommes destinés à faire de grandes choses, s’il était resté dans le
milieu qui lui était propice ; un homme traité par la nature en enfant
gâté, car elle lui donna le courage, le sang-froid et le sens politique à la César
Borgia. Mais l’éducation ne lui avait pas communiqué cette noblesse d’idées et
de conduite sans laquelle rien n’est possible dans aucune carrière. »
L’éducation est évidemment le seul
trait d’union entre la « situation » et la « force » :
c’est pourquoi tous les romans de Balzac traiteront d’une éducation ou d’un
dépérissement.
Un
Début dans la Vie est
l’exemple par excellence du roman de l’adaptation ; les Illusions Perdues,
celui d’un roman
de la désadaptation :
« On peut tout
attendre de Lucien, en bien comme en mal. »
(lettre de d’Arthez).
« Eh ! c’est une nature qui n’est belle que dans son milieu, dans
sa sphère, dans son ciel. »
(David Séchard).
La rencontre peut s’achever sur
une conciliation, ou bien produire des résultats aberrants, qui déforment la
situation (voir La Rabouilleuse)
ou l’individu
(Rubempré) : alors la force initiale s’épanouit
sous la forme d’un vice.
« Il n’y aura
dans la superposition du caractère de Rastignac, qui réussit, à celui de
Lucien, qui succombe, que la peinture sur de grandes proportions d’un fait
capital dans notre époque : l’ambition qui réussit, l’ambition qui tombe,
l’ambition du début de la vie. »
(David
Séchard, préface de la première édition).
« Un fait capital dans notre
époque » : avec lui, l’analyse de moeurs prend forme romanesque. Adaptation
et désadaptation sont des généralités, des éléments typiques, qui subsistent,
quelle que soit la variété des situations.
Tout cela est donc à la fois très
cohérent et très simple, à ceci près que la cohérence n’est pas la même que
celle qui a été identifiée précédemment. Tout homme emporte avec lui un « monde
moral » : la question est de savoir si, placé en contact avec une ou
plusieurs situations, ce monde arrivera ou non à se réaliser, et dans quel sens ;
en effet un monde moral peut se développer dans des directions contradictoires :
« Toutes les lois de la nature
ont un double effet, en sens inverse l’un de l’autre. »
(Illusions
Perdues).
Le programme idéal de la Comédie
Humaine consiste
à réaliser toutes les rencontres possibles entre des forces morales et des
situations réelles, et à représenter toutes les formes de l’adaptation « morale ».
C’est dans les Illusions
Perdues qu’on
trouve, sous sa forme la plus simple, la « théorie » de cette
adaptation :
« La
constitution actuelle des sociétés, infiniment plus compliquée dans ses rouages
que celle des sociétés antiques, a eu pour effet de subdiviser les facultés de
l’homme. Autrefois, les gens éminents, forcés d’être universels, apparaissaient
en petit nombre et comme des flambeaux au milieu des nations antiques. Plus
tard, si les facultés se spécialisèrent, la qualité s’adressait encore à
l’ensemble des choses. Ainsi un homme riche en cautèle, comme on l’a dit de
Louis XI, pouvait appliquer sa ruse à tout ; mais aujourd’hui la qualité s’est
elle-même subdivisée. Par exemple, autant de professions, autant de ruses
différentes. Un rusé diplomate sera très bien joué dans une affaire au fond
d’une province, par un avoué médiocre ou par un paysan. Le plus rusé journaliste
peut se trouver fort niais en matière d’intérêts commerciaux... »
et un grand romancier peut ne pas
réussir dans les affaires. Le problème de l’adaptation se pose au moment où une
sorte de division technique institue une diversité, à
l’intérieur du monde moral cette fois. Pour supporter l’édifice de la Scène, une nouvelle sorte
de type devient alors nécessaire : le type moral.
Toutes ces spéculations, qui sont
de nature idéologique, pourraient être expliquées par référence à une tradition
(Swedenborg, Saint Martin, le roman philosophique). Il semble plus
significatif de les interpréter en les rapportant à une problématique des
formes littéraires. La Scène, la composition du récit (situation-explosion),
le type, ne sont pas d’abord des idées sur le monde et sur l’homme, mais des
objets romanesques, que Balzac a choisis ou institués moins parce qu’ils
pouvaient lui paraître vrais, réels que parce qu’ils étaient, par excellence, les
véhicules de la fiction. Alors on comprendra comment, avec l’articulation des deux conceptions
du type (type réel, type moral), c’est le problème de la littérature qui est
posé.
Avec Balzac, comme l’indique l’Avant-Propos, le roman cesse de représenter les rapports entre
individus, des rencontres au sens anecdotique du mot. Ces rapports ne sont
objets du roman nouveau que parce qu’ils sont susceptibles de prolongement :
l’individu n’a de place dans le roman que parce qu’il est le terme d’une série.
Mais toute l’oeuvre de Balzac est bâtie sur une double caractérisation de ce
prolongement. L’individu existe par rapport à une situation ; mais cette
situation n’est simple qu’en apparence : elle résulte en fait d’une
superposition, qui fait coïncider le milieu réel (représenté par les moyens de
la diversité : premier système de Balzac) et le monde moral (représenté
par les moyens de la confusion : deuxième système de Balzac). L’élément
romanesque est doublement représentatif par cette double inscription :
les rencontres entre individus, qui forment la matière même de l’intrigue, sont
significatives parce que l’individu est lui-même le produit d’une rencontre (il
est doublement déterminé).
Le « type moral » est un
moyen littéraire au même titre que le « type réel » : en fait,
dans le développement du discours romanesque, ils sont même le plus souvent
confondus ; un même type peut être à la fois moral et réel. La différence
éclate, au moment où se pose la question des rapports entre deux types
différents. Deux liaisons sont en effet possibles : un rapport de
différence et d’opposition, qui exprime un rapport réel ; une unité
idéale, évoquant l’universalité la plus large. De la première liaison, on a
donné précédemment assez d’exemples. De son côté, l’univers moral est un monde
leibnizien, où « c’est toujours et partout la même chose, au degré de perfection
près » : les concierges y sont comme des duchesses, les curés y
ressemblent à tous les autres types de célibataires : on n’y distingue
plus les pauvres des riches.
« La
plaisanterie des paysans et de l’ouvrier est très attique, elle consiste à dire
toute la pensée en la grossissant par une expression grotesque. On n’agit pas
autrement dans les salons. La finesse de l’esprit y remplace le pittoresque de
la grossièreté. Voilà toute la différence. »
(Les
Paysans, p. 57).
Le langage orné est caractéristique,
typique, dans toute sa généralité : les différences sont alors
secondaires. Comparant et rassemblant, la littérature alors ignore les limites
réelles et retrouve partout la confuse identité qui lie l’homme à
l’homme, par delà les différences sociales : le même individu
renvoie à une série réelle et à une série morale (Mme Soudry
est caractéristique de la petite ville de Province, p. 224, mais elle l’est
aussi de certains aspects de la nature humaine, p. 226).
« Et voilà pourtant la vie comme elle est à tous les
étages de la société. Changez les termes, il ne se dit rien de moins, rien de
plus dans les salons les plus dorés de Paris. » (p. 253).
Le
curé de Tours donne un exemple de cette nouvelle
leçon qui se trouve glissée dans le roman : leçon par identification, et
non plus par différenciation.
« Cette histoire est de tous les temps : il
suffit d’étendre un peu le cercle étroit au fond duquel vont agir ces personnages
pour trouver la raison coefficiente des événements
qui arrivent dans les sphères les plus élevées de la société...
…les événements qui constituent en quelque sorte l’avant-scène
de ce drame bourgeois ; mais où les passions se retrouvent tout aussi
violentes que si elles étaient excitées par de grands intérêts... ».
La
scène elle-même est typique, puisqu’elle est cet élément de littérature, le
plus simple et le plus déterminé à la fois, dans lequel se reflètent toutes les
variétés du monde moral. Sans portes ni fenêtres sur la diversité du monde
réel, parfaite monade, la Scène porte en elle-même l’infinité de l’univers
moral.
« Peut-être blâmera-t-on la crudité de cette
peinture, et trouvera-t-on les éclats du caractère de la Rabouilleuse empreints
de ce vrai que le peintre doit laisser dans l’ombre. Eh bien ! cette scène, cent fois recommencée, avec d’épouvantables
variantes, est, dans sa forme grossière et dans son horrible véracité, le type
de celles que jouent toutes les femmes, à quelque bâton de l’échelle sociale
qu’elles soient placées, quand un intérêt quelconque les a diverties de leur
ligne d’obéissance et qu’elles ont saisi le pouvoir. Comme chez les grands
politiques, à leurs yeux, tous les moyens sont légitimés par la fin. Entre
Flore Brazier et la duchesse, entre la duchesse et la
plus riche bourgeoise, entre la bourgeoise et la femme la plus splendidement
entretenue, il n’y a de différences que celles dues à l’éducation qu’elles ont
reçue et au milieu où elles vivent... »
et
il n’apparaît pas que ces différences soient essentiellement significatives.
Pourtant,
en même temps qu’elle formule ainsi, dans la confusion de l’universel, les « raisons
coefficientes », la Scène institue l’agencement
d’un monde analogue au monde réel, et les mêmes instruments lui servent à
réaliser ces opérations contradictoires et complémentaires : distinguer
et confondre. Toujours dans le Curé de Tours, les types sur lesquels
vient d’être faite l’expérience d’une démultiplication idéale servent aussi à
mettre en évidence des rapports réels, en faisant voir un jeu de conflits et d’alliances.
Au départ, l’abbé Birotteau, et avec lui le clan Listomère,
représentent la vieille aristocratie dans une ville
de province ; Troubert au contraire, avec les
amies de Mlle Camard, c’est la lignée d’assaut de la bourgeoisie. Le roman n’avance
que parce que ces déterminations apparaissent rétrospectivement comme
précaires et provisoires. Derrière Troubert se
profile la Congrégation ; Birotteau progressivement privé de ses « appuis
traditionnels » finit par recourir aux services d’un avocat libéral. Ainsi
éclate une contradiction historique, celle même qui fait 1830 : elle
montre la décomposition de l’ancienne classe dominante sous la Restauration, et
l’appui que, pour survivre, elle doit aller chercher dans la bourgeoisie, qui
se révèle comme le véritable chef de la réaction. Mlle Camard est l’un des
termes de cette subtile et précise analyse historique, mais elle est aussi « cette
figure typique du genre vieille fille... » Le type sert à décrire, mais il
sert aussi à interpréter et à juger, dans le cadre d’une fausse universalité.
La
disproportion entre le monde réel et le monde moral est en même temps produite
et réduite par l’oeuvre : en dehors d’elle cette disproportion n’a aucun
statut, aucune existence ; pourtant cet écart ne la constitue qu’après
coup, par une sorte d’action en retour de la machine romanesque : il s’agit
d’un effet second, non pas fortuit mais déterminé et constitutif de l’œuvre.
Ceci permet de mieux comprendre la place de l’idéologie dans l’oeuvre
littéraire : que l’auteur soit parti d’une idéologie, extérieure par
nature à l’entreprise d’écrire, est inessentiel ; ce qui importe, c’est
que la mise en œuvre d’un
système romanesque finit par produire un effet idéologique (la confusion).
Ainsi l’idéologie fait partie du système, elle n’en
est pas indépendante. On peut dire, sur le modèle d’autres analyses, que ce
surgissement idéologique signale en l’oeuvre la présence d’un écart, d’un
défaut, d’une complexité qui la rendent significative.
Mieux qu’aucune autre, l’oeuvre de Balzac est représentative de cette
obligation dans laquelle se trouve tout écrivain, pour dire une chose, d’en
dire d’autres en même temps.
La constitution du récit balzacien
est susceptible de deux explications : ce récit tend à réaliser en même
temps deux formes de généralisation. Faut-il choisir entre les deux
explications, dire que l’une est plus profonde que l’autre et la privilégier ?
Il semble qu’il faille plutôt préserver le jeu de cette double explication qui
institue en même temps deux sens et leur écart. Balzac n’est pas plus artiste
qu’il n’est politique : il est les deux à la fois, l’un contre l’autre, l’un
avec l’autre. Divisées, la lecture artiste et la lecture politique sont de
fausses lectures : ce qu’il faut voir au contraire, c’est leur nécessaire
accompagnement.
On pourrait, de façon très
générale, distinguer dans le récit balzacien deux types d’énoncés :
certains énoncés sont liés directement à la mise en place et au fonctionnement
du système romanesque ; d’autres énoncés sont « séparables » :
ils semblent transportés tels quels de l’idéologie dans le tissu romanesque (et
pourraient vraisemblablement retourner aussi simplement à leur lieu d’origine).
S’il ne sont pas, dans bien des cas, indiscernables, ils sont indissociables :
le roman est fait de leur contraste. Le texte littéraire ne constitue pas un
tout homogène : il ne se loge pas dans un lieu unique, préparé à l’avance
à le recevoir. Cependant ces énoncés séparables ne sont pas des énoncés
séparés : ils sont dans l’oeuvre non comme des énoncés véritables, mais
comme des objets romanesques ; ils y sont le terme d’une désignation, d’une
monstration ; leur statut, malgré les apparences, n’est pas directement
idéologique : le mode de leur présence est celui d’une présentation
qui les creuse, exhibe
en eux une disparité fondamentale. Ainsi, ils ne sont pas dans le texte comme
des intrus, mais comme des effets : ils n’ont de sens que
par la métamorphose qui fait d’eux les éléments parmi d’autres du processus de
production romanesque.
Dans son cours sur la subjectivité
romanesque[116]
A. Badiou a posé clairement le problème des rapports
entre les énoncés idéologiques et les énoncés proprement romanesques. Il a
montré qu’on ne pouvait, dans le roman, isoler des énoncés idéologiques et les
considérer comme des réalités indépendantes, comme des enclaves : l’idéologie
est tellement prise dans le tissu de l’oeuvre qu’elle y reçoit un statut
nouveau, qui l’arrache à sa nature immédiate ; pour reprendre un vocabulaire
déjà utilisé, on dira : d’illusoire qu’elle était, elle devient fictive.
On comprend alors pourquoi oublier
en l’oeuvre de Balzac l’idéologie politique (faire comme si elle n’existait
pas, l’excuser ou la dénoncer), c’est la méconnaître en tant qu’oeuvre
littéraire. Lire la Comédie Humaine en s’indignant, c’est la réduire à
son procès idéologique, et ne voir en elle que l’oeuvre d’un historien ou d’un
journaliste. Dissocier en elle ce qui relèverait de l’art pur, comme si le
reste était inessentiel, c’est ignorer sa nécessaire
complexité.
Juin 1966.
[1] C’est-à-dire, au sens strict, une
technique.
[2] Oeuvres en prose, ed. de la Pléiade, p. 991.
[3] Roman d’Anne Radcliffe.
[4] Voir A. Breton, préface à Melmoth de Mathurin.
[5] Voir l’œuvre de Propp et les
travaux des formalistes russes.
[6] Toutes ces équivalences sont
énoncées seulement pour le plaisir de braver la pudeur, et d’indigner ainsi
l’honnête M. Picard. Mais il n’est pas question d’en rester à ces exorcismes
faciles, à ces trop officielles messes noires : ne voir partout que sexe
et sang, c’est faire après tout oeuvre de ministre.
[7] Tout ce passage est
descriptif : il ne saurait donc être tenu pour une analyse définitive.
Celle-ci viendra plus tard.
[8] Auxquels se rapportait l’erreur
dénoncée par le Moniteur de l’Armée.
[9] Au moins, l’inconscient ne produit
pas d’oeuvre ; il produit des effets.
[10] Marcel Proust par G. Painter, Le Mercure de France.
[11] En effet l’esthétique du beau a
peut-être été renversée, et effectivement mise en question, au moment
par exemple où un certain romantisme et un certain surréalisme ont voulu
instaurer une esthétique du laid, mais elle n’a pas été remplacée par une autre
théorie. Si le surréalisme et Baudelaire ont réalisé, c’est
incontestable, une révolution capitale dans l’art, ils l’ont fait au prix d’une
régression théorique considérable, par un retour au platonisme (l’autre
monde) : cette régression a pu être pratiquement bénéfique ; elle ne
saurait être définitive. La théorie de la révolution surréaliste reste à
faire : ce ne sont pas les surréalistes qui la feront.
[12] Voir Mallarmé : Divagations.
[13] C’est la thèse exposée par Roland
Barthes dans Le degré zéro de l’Ecriture, éd. du Seuil.
[14] En ce sens, le théoricien de
l’humanisme, c’est Aristote.
[15] Et ce producteur n’est pas un
sujet centré sur sa création : il est lui-même l’élément d’une situation
ou d’un système.
[16] Ceci doit être lu en clair :
ce n’est pas le livre qui, par quelque mystérieux pouvoir, produirait ses
lecteurs ; mais les conditions qui déterminent la production du livre
déterminent aussi les formes de sa communication : Ces deux modifications
s’opèrent en même temps et sont solidaires. Cette question mériterait
naturellement une étude théorique particulière. On pourrait en trouver le
principe directeur dans cette remarque de Marx : « Ce n’est pas seulement
l’objet de la consommation, mais aussi le mode de consommation, qui est donc
produit par la production, et ceci d’une manière non seulement objective, mais
aussi subjective. » (Contribution. Introduction. E.S. p. 157).
[17] Cependant, bien que ce point n’ait
pas été développé ici, l’étude des attitudes de lecture, qui pourrait faire
l’objet d’une sociologie culturelle, est essentielle : d’une telle
description pourraient être inférées les conditions réelles, idéologiques,
« culturelles », de la communication littéraire comme forme de
reconnaissance. En l’absence de ces conditions, l’écrivain ne pourrait produire
aucune oeuvre : mais cette production peut à son tour modifier les
conditions initiales, sans pouvoir prétendre à elle seule assurer les voies
d’une telle transformation. Dans un domaine voisin, l’Amour de l’Art (Bourdieu
et Darbel, coll. Le sens Commun, éditions de Minuit)
donne un exemple remarquable des résultats qui peuvent être obtenus sur ce
point.
[18] Cependant, il faut bien voir que
cette idée de contrat n’a que la valeur d’une image : elle indique
l’existence d’un problème sans parvenir à le résoudre ; elle est même
fausse dans la mesure où elle évoque une décision spontanée, individuelle ou
collective. Cette mythologie volontariste ne pourra être défaite que par une
étude objective des rapports qui unissent, ou opposent, une œuvre à son public.
[19] Cf. Umberto Eco : L’oeuvre
ouverte, éd. du Seuil.
[20] Voir, dans la troisième partie,
l’étude sur J. Verne.
[21] J’emprunte cette expression à A. Badiou ; sur ce point, voir dans la troisième partie,
l’étude sur Balzac.
[22] Voir sur ce sujet le cours de Mme
R. Balibar sur l’Etranger, de Camus (édité par
la corporation des étudiants en lettres de Tours).
[23] « Les aspirations
révolutionnaires égalitaires des paysans, qui luttent pour le renouvellement
complet du pouvoir des propriétaires fonciers, pour l’abolition de la grande
propriété féodale » (Article de 1912 sur Herzen).
[24] C’est la période démocratique de
l’histoire russe : démocratie paysanne et démocratie bourgeoise. D’où
l’appellation complexe qui revient souvent chez Lénine : la
révolution bourgeoise-paysanne (p. 123 et p. 127).
[25] Mais cette époque n’est pas
déterminée par une contemporanéité mécanique.
[26] « Par sa naissance et son
éducation, Tolstoï appartenait à la haute noblesse foncière russe ; il
rompit avec toutes les opinions courantes de ce milieu... » (p. 133).
[27] Et le destin posthume de l’œuvre
de Tolstoï sera déterminé par ce défaut (au sens de :
manque) : rien n’empêchera la bourgeoisie, dans un autre temps de son
développement, au moment où son conflit avec le prolétariat effacera tous les
autres, de reprendre à son compte l’œuvre de Tolstoï pour s’en faire une arme
contre la révolution prolétarienne. C’est pour lui arracher cette arme, et pour
rendre l’œuvre de Tolstoï à son vrai public, que Lénine écrit ses articles.
Voir en particulier, à ce sujet, le cinquième article, « Les héros de la
petite réserve » (décembre 1910).
[28] Une telle réduction n’est légitime
que dans des circonstances particulières. Comme Lénine le souligne, Herzen a
raison d’écrire : « Chez un peuple privé de la liberté politique, la
littérature est la seule tribune du haut de laquelle il puisse entendre
les cris de son indignation et de sa conscience » (Oeuvres complètes,
VI, p. 350).
Alors, la
littérature tient lieu d’expression idéologique : mais un tel
usage, parfaitement juste, laisse pendante la question de la définition de la
littérature.
[29] A l’image dans le miroir, on
pourrait peut-être substituer ici « l’image dans le tapis »,
illustrée par une célèbre nouvelle d’Henry James.
[30] Pour une telle enquête, voir L.
ALTHUSSER : Marxisme et humanisme, in Pour Marx.
[31] Ce « mythe » ne doit pas
être immédiatement transposé à la réalité : ici c’est l’auteur qui est structuraliste.
Il n’en sera plus de même pour Racine, à moins d’un insoutenable paradoxe. Mais
la fable met en évidence une réciprocité entre lecture et écriture qui,
renversée, définit bien le critique structuraliste : celui qui fait de sa
lecture une écriture.
[32] Voir, dans la troisième partie,
l’étude sur Borgès.
[33] Pourtant R. Barthes assimile
« l’activité structuraliste » à l’activité surréaliste. L’une aurait
remplacé l’autre : il serait intéressant de savoir ce qu’en pensait
Breton. A la page 214 des Essais critiques, on trouve cette
mystérieuse déclaration : « Le surréalisme a peut-être produit la
première expérience de littérature structurale, il faudra y revenir un
jour. » Cette énigme probable (« peut-être ») contient plus d’un
secret : serait-on déjà venu à cette idée ? Quand ? Et quand y
reviendra-t-on ?
[34] On voit donc qu’entre la méthode
structurale et la méthode traditionnelle l’opposition, pour être affirmée de
part et d’autre de façon tapageuse, n’en est pas moins formelle : l’une
comme l’autre, avec des moyens différents cherchent dans la lettre de l’oeuvre
les moyens de l’interpréter. La querelle est bruyante, mais elle ne porte pas
sur le fond.
[35] Le « Sur Racine » de R.
Barthes tente de redonner un sens à l’idée d’une valeur
« transhistorique » des oeuvres.
[36] Au moins, complet à sa
manière : on verra plus loin que ce qui caractérise le texte littéraire,
ce qui, met en un tout autre sens, le structure, c’est son inachèvement.
[37] D’ailleurs, cette dissociation
(abstraite) de deux termes solidaires donne un moyen très facile de distinguer
la bonne littérature de la mauvaise : la première est celle qui se tient,
et se maintient, au niveau du message, la seconde celle qui prétend représenter
le réel. Il est significatif que la critique structurale se double
d’une littérature structurale : dans ce cas effectivement, la
production littéraire renvoie au préalable d’une critique. Cependant, cette
« preuve » retire toute valeur scientifique (mais qu’importe ?)
à la méthode qu’elle veut illustrer : s’il existe une littérature
structurale, c’est que toute littérature n’est pas structurale, donc
justiciable de la méthode. Celle-ci apparaît alors comme artificielle et
arbitraire, dans la mesure où elle ne peut rendre compte de la totalité de son
domaine :
« Socrate :
Prenons un exemple : y a-t-il un art de la peinture en général ?
Ion :
Oui.
Socrate :
Une foule de peintres existent et ont existé, bons et médiocres ?
Ion :
Parfaitement.
Socrate :
As-tu donc déjà vu un homme capable, à propos de Polygnote, fils d’Aglaophon de montrer ce qui est bien et mal dans ses
peintures, mais incapable de le faire pour les autres peintres ? Et qui,
lorsqu’on expose les oeuvres des autres peintres, sommeille et reste court,
sans trouver aucune idée à exprimer, au lieu que, s’il s’agit de donner son
avis sur Polygnote ou tel autre peintre à ton choix, mais sur lui seulement, il
est éveillé, devient attentif, et a une foule de choses à dire ?
Ion :
Non ! par Zeus, assurément non ! »
(Platon, Ion, 532 e.)
Seule une oeuvre particulière peut
faire sortir du sommeil critique. Loin d’être une méthode générale, le
structuralisme contribue à faire du critique un spécialiste. Chaque structure,
unité monadique, est fermée sur elle-même : le critique structuraliste
voudrait bien pouvoir, tel le Dieu leibnizien, passer de l’une à l’autre, et
poser les raisons de leur universelle harmonie ; lui manquent pour cela
les moyens d’une analyse infinie. Pour cette raison, on n’hésitera pas, à
l’occasion, à lui préférer le critique obsédé, qui projette sur toutes les
oeuvres des préoccupations très personnelles : c’est ce que font, avec un
inégal bonheur Sartre, Starobinski et Butor ; alors l’idéologie, au lieu
de jouer le rôle de la forme d’un système, prend celui de contenu
manifeste : l’explication reste confuse, mais elle peut avoir une valeur
authentiquement littéraire.
Dans la mesure où chaque œuvre peut
être rapportée à son principe, elle est bonne en elle-même : elle est, à
sa façon, incomparable, et inégalable ; le structuraliste ne peut
l’étudier qu’en elle-même, dans son individualité. A moins qu’il ne la
rapporte, par-delà les œuvres particulières à une définition générale de la
littérature (par exemple, la littérature comme message). La seule généralité
qu’on puisse arriver à connaître est donc une généralité abstraite. Dans ce
continuum indéfini de l’originalité parcellaire, toutes les oeuvres sont
bonnes, et toutes les critiques sont bonnes aussi (de là leur caractère
gratuit, qui est nécessairement lié à leur caractère abstrait). Le critique ne
s’occupera jamais du travail réel de l’écrivain (où R. Barthes parle-t-il des
difficultés particulières que Racine a eu à résoudre, des moyens dont il
disposait pour les résoudre, des conditions réelles dans lesquelles il se
trouvait, sans le savoir nécessairement ?), mais du travail littéraire en
général : que fait-on quand on écrit ? L’oeuvre ne sera jamais
rapportée aux conditions réelles de sa production, mais à son principe,
c’est-à-dire à sa possibilité idéale (qui est aussi son « simulacre »).
Le rapport entre oeuvre et opération est donc exactement celui que Hegel
décrit comme correspondant au Règne Animal de l’Esprit ; or ce qui
caractérise ce moment du processus de constitution de la raison, c’est
que : la création et la théorie de la création ne font qu’un ;
l’auteur y est son propre critique (c’est pour lui le seul moyen de préserver
son originalité). Renversons la proposition, puisque aussi bien la création
dépend de sa théorie : le critique est son propre auteur ; de là l’idée
d’une littérature structurale. Hegel, pensant non à R. Barthes, et pour
cause, mais aux frères Schlegel, qui lui avaient donné le modèle de l’animal
intellectuel, avait déjà identifié l’idéologie structurale, et l’avait remise
à sa vraie place.
[38] Foucault pourtant n’échappe pas
toujours à cette tentation du commentaire quand il parle d’oeuvres
littéraires : de là, l’ambiguïté de son livre sur R. Roussel et, dans une
certaine mesure de Les mots et les choses.
[39] Il est significatif que toute
analyse génétique finisse par constituer un objet ainsi ordonné, et donc
immuable. L’idée de structure est donc seule capable de rendre compte d’une
temporalité véritable : parce qu’elle sait penser l’irrégularité.
[40] Au livre, comme à l’enfant, on
demande qu’il soit à sa naissance bien conformé.
[41] Une juste conception de la
structure mettra en évidence au contraire : séparation et dépossession.
[42] Ce texte est étudié ici à titre
d’exemple, non parce qu’il serait particulièrement représentatif de la méthode
de Levi Strauss.
[43] Temps Modernes, 1961, p.
1080.
[44] p. 1101.
[45] p. 1107.
[46] Cette distinction est aussi une
certaine forme de ressemblance. A partir de la question : qu’est-ce que la
littérature ? toutes les oeuvres se ressemblent.
[47] Alors que depuis Hetzel (et l’ancienne reproduction par Hachette), il n’y a
plus en France d’édition complète des oeuvres de Verne. Ceci a été écrit avant
que le Livre de Poche ne se remette à publier J. Verne : il convient de
louer cette entreprise, en souhaitant qu’elle aille jusqu’à son terme.
[48] On verra d’ailleurs que les vrais
thèmes de l’oeuvre ne sont pas les mêmes que ces thèmes idéologiques généraux
(et généreux), qui constituent un sujet, le projet d’une
description, mais restent extérieurs à sa réalisation. Ce qui mérite rigoureusement
d’être pris pour un thème, ne se distingue pas du travail de la mise en
oeuvre. Ainsi nous savons déjà que le secret de l’œuvre ne sera pas donné par
les thèmes idéologiques, qui indiquent tout au plus un sens général, indépendamment
de sa réalisation. Le véritable révélateur de l’oeuvre, il faudra aller le
chercher dans les instruments de sa production, dans ses moyens réels :
c’est à cela qu’on donnera, légitimement, le nom de thème.
[49] Surtout dans le cas d’un auteur
comme Jules Verne, qui a voulu rendre son oeuvre plus transparente en
accentuant l’opacité de ses articulations, qui sont dès lors visibles comme
les arbres dans la plaine.
[50] Ce mot étant entendu au sens le
plus large. On pourrait dire aussi organisation.
[51] C’est le mouvement même qui part
de l’analyse pour aller au remembrement.
[52] D’un seul coup, et non au prix
d’une confusion, parce que c’est de cette complexité que l’œuvre est faite, qui
n’est divisée qu’après coup, et beaucoup trop facilement pour être aussitôt
ramenée à une unité factice.
[53] Ce qui, encore une fois, ne veut
pas dire : leur confusion.
[54] Il sera question seulement d’un
certain nombre de romans : ceux qui ont été écrits dans la première
période (1863-1870), qui sont d’ailleurs les plus célèbres, et qui
correspondent pour Jules Verne au travail d’invention d’un nouveau genre
littéraire. L’Ile Mystérieuse a été publiée
en 1875. Ainsi toute la description se fera autour d’un domaine
volontairement limité : il a semblé inutile de multiplier les références,
alors qu’il est si simple de dégager ce qui est caractéristique. Et inutile
aussi de contester certaines affirmations, en utilisant d’autres références,
tirées de l’œuvre tardive de J. Verne. Il est certain que J. Verne a évolué,
qu’il a exploité les thèmes, une fois inventés, dans des sens parfois très
différents ; voir en particulier le pessimisme des dernières œuvres :
Robur, les 500 millions de la Bégum, la
mission Barsac, le dernier Adam, qui reviennent à une tentative pour fermer
l’avenir avec les moyens de figuration qui avaient été inventés pour
représenter son ouverture ; tout cela est étudié par M. Butor dans Répertoire
I. Il n’est pas sans intérêt de savoir qu’il y a une histoire de
l’œuvre de J. Verne, mais ce n’est pas cet aspect de l’œuvre qui est passé dans
l’histoire, et l’étude de cette évolution appartient à un autre domaine. La
dépréciation de la science est un nouveau thème idéologique, et non la
dénégation de l’œuvre antérieure, et la remise en question des instruments de
sa réalisation. La description qui va être donnée de l’œuvre de J. Verne n’est
donc pas complète, mais elle se suffit à elle-même.
[55] Ces deux types de conditions ne
seraient d’ailleurs qu’artificiellement distingués chez J. Verne : la
société se représente totalement dans des individus typiques (le savant ou
l’aventurier, mais c’est la même chose). C’est dire déjà que tout ce qui semble
relever de la psychologie chez J. Verne n’est qu’allusif. Et alors tout
ce qui ressemble à une « description de caractère » n’est en
apparence si agaçant ou raté que parce qu’il n’y a pas de psychologie, pas de
caractères.
[56] Pour Gramsci (Oeuvres choisies,
p. 479), cette familiarité n’est que le produit d’un équilibre : elle
implique une limitation volontaire, la décision de ne pas aller trop avant dans
la fiction (au contraire de Wells ou de Poe). Ainsi s’expliquerait le
vieillissement de l’oeuvre de J. Verne : cet équilibre la condamne, parce
qu’il est daté et devrait être remplacé par un nouvel équilibre. Mais l’oeuvre
de J. Verne a-t-elle vieilli ?
[57] Cette idée d’une fermeture est
intéressante évidemment dans la mesure où elle renvoie à la représentation du
cosmos comme intériorité, comme lieu d’une intimité, représentation contre
laquelle justement la science a dû lutter au début de son époque moderne :
voir sur ce sujet les travaux de Koyré, et aussi de Francastel. Nous
rencontrons ainsi la première régression théorique de l’oeuvre de J. Verne.
Cette régression la désigne immédiatement comme une représentation idéologique.
[58] C’est pourquoi la fiction
scientifique est en même temps poétique.
L’objet technique peut bien être orné et décoré, comme
l’ont compris les illustrateurs : par sa soumission à la mode, pour
nous surprenante, il devenait, aux yeux des premiers lecteurs, plus familier et
même plus quotidien. Ainsi devant le véhicule qui doit le conduire à la lune,
Michel Ardan déclare :
« — Je
regrette seulement que ses formes ne soient pas plus effilées, son cône plus
gracieux ; on aurait dû le terminer par une touffe d’ornements en métal
guilloché, avec une chimère, par exemple, une gargouille, une salamandre
sortant du feu les ailes déployées et la gueule ouverte...
— A quoi
bon, dit Barbicane, dont l’esprit positif était peu
sensible aux beautés de l’art.
— A quoi
bon, ami Barbicane ! Hélas, puisque tu me le
demandes, je crains bien que tu ne le comprennes jamais !
— Dis
toujours, mon brave compagnon.
— Eh
bien ! selon moi, il faut toujours mettre un peu
d’art dans ce que l’on fait, cela vaut mieux... »
(De la
Terre à la Lune, chap. XXIII).
[59] « Quelque sauvage, errant
au-delà des limites de l’horizon, eût pu croire à la formation d’un nouveau
cratère au sein de la Floride et cependant ce n’était là ni une éruption, ni
une trombe, ni un orage, ni une lutte d’éléments, ni un de ces phénomènes terribles
que la nature est capable de produire ! Non ! L’homme seul avait créé
ces vapeurs rougeâtres, ces flammes gigantesques dignes d’un volcan, ces
trépidations bruyantes semblables aux secousses d’un tremblement de terre, ces
mugissements rivaux des ouragans et des tempêtes, et c’était sa main qui
précipitait dans un abîme créé par elle, tout un Niagara de métal en
fusion. »
(De la Terre à la Lune, chap.
XV).
Inversement :
« Mais
cette fausse Suisse n’est pas comme la Suisse européenne, livrée aux industries
pacifiques du berger, du guide et du maître d’hôtel. Ce n’est qu’un décor
alpestre, une croûte de rocs, de terre et de pins séculaires, posée sur un bloc
de fer et de houille.
Si le
touriste, arrêté dans ces solitudes, prête l’oreille aux bruits de la nature,
il n’entend pas, comme dans les sentiers de l’Oberland,
le murmure harmonieux de la vie mêlée au grand silence de la montagne. Mais il
saisit au loin les coups sourds du marteau pilon, et, sous ses pieds, les
détonations étouffées de la poudre. Il semble que le sol soit machiné comme les
dessous d’un théâtre, que ces roches gigantesques sonnent creux et qu’elles
peuvent d’un moment à l’autre s’abîmer dans de mystérieuses profondeurs. »
(Les
500 millions de la Bégum, chap. 5).
[60] Ce qui ne contredit pas l’idée
générale de la colonisation, mais lui impose certaines limites. Nemo, contre une colonisation infidèle à la vocation de la
nature, annexe légitimement un domaine encore ignoré, la mer. Le
capitaine Grant lui aussi représentant d’une minorité exploitée colonise par
révolte ; aussi l’entreprise de fondation d’une nouvelle colonie, qui
donne finalement son sujet au livre, – entreprise qui rejoindra curieusement
celle de Cyrus Smith, identique dans sa forme générale –, n’est-elle pas
incompatible avec la critique d’une certaine forme de colonisation, la
colonisation politique : « Les Anglais, on le voit, au début de leur
conquête, appelèrent le meurtre en aide à la colonisation. Leurs cruautés
furent atroces. Ils se conduisirent en Australie comme aux Indes où cinq
millions d’Indiens ont disparu comme au Cap où une population d’un million de
Hottentots est tombée à cent mille. Ainsi la population, décimée par les
mauvais traitements et l’ivrognerie, tend-elle à disparaître du continent
devant une civilisation homicide ». Le roman d’un type nouveau, le roman
de la science, prétend aussi décrire une colonisation d’un type nouveau. Que
le projet idéologique recouvre en fait cela même qu’il critique ne suffit pas à
remettre en question la cohérence de l’entreprise littéraire de J. Verne :
au contraire, c’est une telle discordance qui donne chair à son oeuvre.
[61] C’est à partir de tels
« motifs » que s’éclaire la relation de Verne à Roussel.
[62] Le couple père naturel - père
culturel est aussi une des constantes imaginaires de l’œuvre de J. Verne.
[63] Que ce soit une occasion pour dire
l’importance chez Jules Verne de la carte de géographie, qui est un objet réel,
mais aussi poétique, dans la mesure où elle récupère totalement la nature. Par
elle, le voyage est une conquête au même titre que l’invention scientifique. Il
recrée la nature, dans la mesure où il lui impose ses propres normes, un ordre.
L’inventaire est une forme d’organisation, donc d’invention. C’est là tout le
sens du roman géographique :
« Est-il
une satisfaction plus vraie, un plaisir plus réel que celui du navigateur qui
pointe ses découvertes sur la carte du bord ? Il voit les terres se former
peu à peu sous ses regards, île par île, promontoire par promontoire, et pour
ainsi dire, émerger au sein des flots. D’abord les lignes terminales sont
vagues, brisées, interrompues ! Ici un camp solitaire, là une baie
isolée, plus loin un golfe isolé dans l’espace. Puis les découvertes se
complètent, les lignes se rejoignent, le pointillé des cartes fait place au
trait ; les baies échancrent des côtes terminées, les caps s’appuient sur
des rivages certains ; enfin le nouveau continent, avec ses lacs, ses
rivières et ses fleuves, ses montagnes, ses vallées et ses plaines, ses
villages, ses villes et ses capitales, se déploie sur le globe dans toute sa
splendeur magnifique ! Ah mes amis, un découvreur de terres est un
véritable inventeur ! Il en a les émotions et les surprises ! Mais
maintenant cette mine est épuisée ! On a tout vu, tout reconnu, tout inventé
en fait de continents ou de nouveaux mondes, et nous autres, derniers venus
dans la science géographique, nous n’avons plus rien à faire.
— Si, mon
cher Paganel, répondit Glenarvan.
— Et quoi
donc ?
— Ce que
nous faisons ! »
(Enfants
du Capitaine Grant, I, chap. 9).
[64] On peut rapprocher cela de l’allure
propre de la science (ce qui ne saurait nous étonner) :
« Voilà
un fait que la science n’a pas soupçonné.
— La
science, mon garçon, est faite d’erreurs, mais d’erreurs qu’il est bon de
connaître, car elles mènent peu à peu à la vérité. »
(Voyage
au centre de la terre, chap. 31).
[65] Car il n’est pas besoin de
psychologie pour faire un héros ; les personnages de Jules Verne ne sont
souvent si falots que parce qu’ils sont dessinés en trompe-l’oeil : ce
sont eux qui constituent le décor véritable du roman, au même titre que
le style bon enfant, la sagesse populaire, cette sagesse qu’on voudrait bien
voir au peuple, – Ah ! s’il était sage ! –,
et les ressorts comiques, qui reviennent inlassablement d’un roman à l’autre,
comme des accessoires, que Verne serait bien en peine de remplacer, puisqu’ils
ne veulent rien dire par eux-mêmes. C’est leur pauvreté qui fait tout leur
prix.
[66] Deux de ces attitudes, typiques,
figuratives, et non simplement anecdotiques, sont particulièrement
importantes : l’idée fixe (Lindenbroaé,
Hatteras, Fogg...) qui sert d’équivalent à la figure centrale (centre,
volcan, rectitude) ; et la hâte (Lindenbrock),
thème essentiel dont on reprendra plus loin le commentaire : disons tout
de suite que ce n’est pas par hasard que l’aventurier est si pressé.
[67] Et qui ne se confond pas a priori
avec ce qu’il voulait dire : c’est même le fait qu’une telle discontinuité
soit possible qui donne tout son sens au problème.
[68] Qui est, rappelons-le, d’indiquer
une ouverture : celle de la nature sur les merveilles : « C’est
merveilleux — non, c’est naturel ».
[69] Voir R. Barthes : Mythologies,
p. 90 et sq.
[70] Critique prend alors le sens de
contestation.
[71] Ce qui est pour le moins étonnant,
puisque Barthes critique par ailleurs (voir la dernière étude de : sur
Racine, sur l’essence transhistorique de la littérature) toute forme
d’interprétation de l’oeuvre littéraire par l’histoire. Faut-il dire que sa
pensée a évolué ? Il est plus vraisemblable de dire qu’il s’y croit
autorisé quand il s’agit d’une oeuvre qui, non couronnée, ne peut être
parfaite, donc vraiment littéraire. Jules Verne n’est pas Racine (qui s’en
plaindrait ?), et pour ce qui ne mérite pas le nom d’oeuvre, tout est
permis, qui ne l’est pas pour d’autres. Pourtant l’oeuvre de Verne existe,
autant et même davantage que celle de Racine, et si elle mérite une explication
qui lui soit adaptée, elle ne souffre pas l’interprétation passe-partout qui
est trop souvent dévolue. Elle mérite même d’autant mieux cette explication
qu’elle est plus au centre de son époque : on a vu qu’elle en est
parfaitement représentative, – il n’y a là-dessus aucun doute. Une
telle étude donnera peut-être le secret d’un travail complètement engagé dans
le déroulement historique, et qui n’a pas la prétention d’en sortir, – on ne
saurait considérer comme une telle prétention la volonté d’écrire un roman d’un
type nouveau pour raconter un nouvel objet –, qui ne brigue aucun des déguisements
de l’éternité : ce qui n’est pas a priori une faiblesse.
[72] Autrement il n’y aurait pas
d’oeuvre de J. Verne. Il faut choisir entre : écrire pour savoir, et
savoir pourquoi on n’écrit pas.
[73] Encore une fois, le sens de ce mot
exclut l’idée d’un savoir théorique.
[74] C’est alors le problème général de
toute interprétation : comment comprendre, dans l’élaboration d’une oeuvre
nouvelle, l’interférence de l’ancien et du nouveau, débat jamais résolu,
duplicité qui donne finalement sa consistance à l’oeuvre : ainsi, comment
décrire l’effort de J. Bosch pour instituer une nouvelle peinture, à l’écart de
toute modernité, par un travail sur des formes historiquement dépassées (cf.
l’étude de J. Combes, Tisné, éd.) ? Ou encore,
dans l’analyse que fait Althusser de l’oeuvre de Montesquieu, le premier théoricien
scientifique des sociétés apparaît en même temps comme le défenseur implicite
des théories les plus réactionnaires (puisqu’il s’inspire de l’idéologie
politique « féodale ») : là encore il est inutile de chercher
une contradiction ; cette ambiguïté n’est qu’apparente : derrière
elle on voit les conditions historiques d’apparition de toute oeuvre un peu
révolutionnaire, qui doit nécessairement s’appuyer sur l’objet de sa critique,
d’abord parce qu’elle y trouve l’essentiel ou une part de son armature
conceptuelle.
[75] Cette réalité telle que la
définit l’oeuvre, évidemment.
[76] En chassant de ce mot toutes les
déterminations surnaturelles qu’il peut évoquer.
[77] Ce qui revient à réintroduire,
sous une forme différente, l’idée d’un espace de l’oeuvre préexistant à son
effectuation. La critique se confond alors avec une topique.
[78] Le mot « thème »
est ici employé dans un sens libre de toutes les déterminations qui lui
sont ordinairement données.
[79] C’est-à-dire un matériel commun à
plusieurs ensembles idéologiques, des éléments, qui ne prennent de sens
qu’à l’intérieur d’un agencement particulier.
[80] Voir, en annexe, une étude sur Robinson
Crusoé.
[81] On pourrait dire que le thème,
dans son rapport à l’oeuvre idéologique ou représentative, a la même consistance
que le concept par rapport à l’oeuvre théorique.
[82] On a vu que chez J. Verne, les
motifs psychologiques tiennent un rôle analogue.
[83] Et même cet étrange livre
posthume, qui n’est peut-être pas de Jules Verne : Les Naufragés du
Jonathan.
[84] C’est ici qu’il faut se souvenir
de la critique fameuse des robinsonnades par Marx et Engels, maintes fois
reprises par eux. Mais en voyant bien qu’elle vise la rêverie romanesque des
économistes plutôt que Robinson Crusoé
lui-même : on a vu qu’il était le dernier à se laisser prendre au piège
des vrais commencements, bien installé qu’il était dans la circularité d’un
monde déjà engendré. Ce n’est pas la faute de Defoe si certains lecteurs,
Ricardo entre autres, s’y sont laissé prendre.
[85] Il faut naturellement remarquer
que cette situation, nettement affirmée dès le départ, – et reprise à d’autres
occasions : voir Deux ans de vacances –, ne distingue pas L’Ile mystérieuse seulement du roman de Defoe, mais aussi
d’autres romans de J. Verne, qui sont organisés autour d’un héros solitaire et
maudit (Hatteras, Nemo, Robur).
Ainsi on pourrait présenter l’oeuvre de Jules Verne en la partageant entre deux
grands groupes : tantôt l’aventure est menée dans la solitude et le
secret, tantôt elle est vécue par une collectivité réelle. De ce deuxième type
seraient, en même temps, que l’Ile mystérieuse, le Voyage au centre
de la terre, – où la collectivité se présente sous une forme très
simple ; le serviteur, le fils et le père, qui dans le cas particulier est
un oncle, mais c’est pour montrer qu’il s’agit comme toujours d’un faux père,
d’un père d’adoption et non d’un père naturel –, et les Enfants du capitaine
Grant ; dans tous ces livres, la même structure, à partir d’un certain
nombre d’éléments fixes, est indéfiniment variée. De même, les voyageurs qui,
au lieu d’aller « de la Terre à la Lune », sont voués à tourner
indéfiniment autour de leur but, forment aussi le microcosme d’une
société :
« D’ailleurs, je les connais,
ce sont des hommes ingénieux. A eux trois, ils emportent dans l’espace toutes
les ressources de l’art, de la science et de l’industrie. Avec cela on fait ce
qu’on veut, et vous verrez qu’ils se tireront d’affaire. » Une
particularité essentielle a la valeur d’une constante : celui qui dans le
groupe joue le rôle du père est toujours un père approximatif, qui se trouve à
la fin délogé par un père naturel, ou au moins plus naturel ; dans cette
mesure, les romans de la « famille » (puisque la famille ne peut
jamais se construire qu’autour d’un autre père) sont généralement des
romans de l’échec et de la déception : à une exception près, les Enfants
du Capitaine Grant, qui confirme la règle. Ce détail est capital,
car c’est lui qui constitue la charnière structurale de cette série
d’oeuvres : il révèle finalement que le roman où une collectivité essaie
de s’approprier son avenir, et qui est aussi quête de la nature, n’est qu’une
variation sur l’autre catégorie de romans, celle où le héros isolé montre aux
autres qu’il est le maître de leur avenir dans la mesure où il est aussi
l’image de leur passé. Il ne s’agit donc pas de deux séries indépendantes, ou
contradictoires, mais d’une véritable implication. La deuxième catégorie, celle
où le groupe finit par rencontrer la nature sous la forme paternelle du héros,
n’est probablement pas une simple dérivation : elle est plus importante
parce qu’elle est une certaine façon de réfléchir sur les romans du premier
genre. Ces romans animés par une collectivité réelle sont aussi les seuls qui
puissent être définis par le concept d’expression ou de révélation (et non
seulement de figuration).
[86] Il serait trop long de chercher à
savoir pourquoi les romans de Jules Verne sont, à quelques exceptions près, des
romans sans femmes, et d’ailleurs cela ne touche pas à la question particulière
qui est traitée ici. Sur ce point, J. Verne s’est expliqué lui-même, avec une
évidente naïveté, dans une interview au Strand Magazine de février
1895 : ce témoignage peut être considéré à la fois comme un écran et
comme un aveu :
« L’amour
est une passion absorbante qui ne laisse que fort peu de place pour autre chose
dans le coeur de l’homme. Mes héros ont besoin de toutes leurs facultés, de
toute leur énergie, et la présence autour d’eux d’une charmante jeune femme les
aurait empêchés de réaliser leurs gigantesques projets. »
Aussi le
« chevaleresque » Michel Ardan refuse-t-il
absolument de partir sur la lune avec une femme :
« Son
intention n’était pas de faire souche sur le continent lunaire et d’y
transplanter une race croisée de Français et d’Américains. Il refusa
donc : « Aller jouer là-haut, disait-il, le rôle d’Adam avec une
fille d’Eve, merci ! Je n’aurais qu’à rencontrer des serpents. »
(De La
Terre à La Lune, chap. XXII).
Il faut dire que, si la femme, trop
fatigante, n’est pas représentée, c’est dû évidemment d’abord aux exigences
qu’on imposait au public à qui ces livres étaient destinés : les petits
garçons, qu’il fallait doter de rêves gigantesques, non de projets à leur
inconvenante mesure. Il faut dire aussi que la femme n’est pas pour autant
absente de l’oeuvre de J. Verne : sa transparente présence est au
contraire indispensable, moins parce qu’elle se réalise dans certaines figures
secondaires (la fille du capitaine Grant, l’inattendue « fiancée » de
Phileas Fogg...), que parce que c’est sur elle, en dernier recours que repose
le destin de l’homme.
Pensons au seul vrai roman d’amour
que Verne ait écrit, si on met à part les Indes noires : un château dans
les Carpathes ; la femme n’y prend une
telle importance que parce qu’elle revêt les attributs d’une Eve future :
elle est le produit de l’industrie de l’homme, l’expression ultime de ses
pouvoirs de reconstitution. La femme représente donc l’étonnant pouvoir de la
science, le produit le plus achevé de son travail ; mais, dans la mesure
où la science c’est la nature en mouvement, elle est aussi l’image la plus
parfaite de la nature. Réciproquement, dans tous les romans de J. Verne, les
rôles que ne tiennent pas des personnages féminins sont tenus par la nature
elle-même (la mer, l’intérieur de la terre et sa surface), et ses
transformations. La machine, on l’a vu, est ce corps qui habille l’homme :
la nature, la femme, c’est le domaine qu’il explore ou investit.
[87] Ce dernier roman est beaucoup plus
complexe que les autres, d’abord parce que le rôle du père d’adoption est
dédoublé entre un père affectif et grave (Glenarvan)
et un père savant et drôle (Paganel) ; ensuite
parce que le vrai père se révèle aussi être l’aboutissement et le but de la
conquête : dans la mesure où le sujet du livre est explicitement la quête
du père, le roman s’achève sur la reconnaissance d’une maîtrise de la nature,
et c’est bien le seul exemple de ce genre ; pourtant cette conquête se
fait en passant par certaines étapes essentielles, en particulier l’épisode d’Ayrton,
qui annonce l’Ile mystérieuse, et corrige cette trop simple structure
en restituant la distance et la discordance entre la nature et l’oeuvre de
l’homme.
[88] Cette séparation entre deux
sous-groupes montre bien que si le groupe, élément de société, est symbolique,
il ne renvoie pas à l’idée abstraite de société (un ensemble d’individus), mais
à une forme précise de société, à un état de société, celui où elle est
arrivée au moment où J. Verne écrit : cette division montre que la
répartition des individus à l’intérieur de cet « élément de base »
n’est pas seulement réglée dans une perspective fonctionnaliste. La place
dévolue à la fonction doit être au préalable déterminée à partir d’une division
plus fondamentale : celle qui, selon les termes employés, dans le Discours
sur l’esprit positif, par A. Comte, trente ans avant que J. Verne se mette
à écrire, et juste au moment où s’élabore le Manifeste du Parti communiste,
distingue les « entrepreneurs » et les « opérateurs ».
La Société telle que la voit Verne dans son degré zéro, tel que si on
retranche quelque chose il n’y ait plus de société, garde son prolétariat.
[89] Il y a chez Verne une obsession de
la classification : voir aussi Vingt mille lieues sous les mers.
[90] De même que par ailleurs elle constitue
une inépuisable réserve d’objets d’art : voir particulièrement Vingt
mille lieues sous les mers. Ici aussi, dans une simple profusion, où
le syncrétisme naturel réunit tous les styles, l’île présente à l’avance le
musée de toutes les oeuvres à faire (se souvenir, dans un texte déjà cité, des
« ruines éternellement jeunes ») :
« Cette
voûte offrait un mélange pittoresque de tout ce que les architectures
byzantine, romane et gothique ont produit sous la main de l’homme. Et pourtant
ce n’était que l’oeuvre de la nature ! Elle seule avait creusé ce féerique
Alhambra dans un massif de granit. »
[91] Une colonisation idéale des terres
vierges, qu’il ne faut pas confondre avec une colonisation politique,
nettement refusée par ailleurs : C’est pourquoi l’île portera le nom de
Lincoln.
[92] C’est pourquoi il n’est pas juste
d’interpréter l’œuvre de Verne en la classant dans le genre de l’utopie.
[93] En effet cette invention accomplie
mettra les colons en relation avec autre chose (c’est par son
intermédiaire que Nemo les convoque) elle les fait
basculer hors de la simple ligne science-nature, et
leur impose une épreuve décisive. Il n’est pas sans intérêt de se souvenir que
l’électricité est une des figures centrales de l’oeuvre de Verne, ainsi que le
volcan, qui va bientôt aussi jouer un rôle cathartique. Il se confirme ainsi
qu’à certaines figures est attaché un sens précisément révélateur, qui consiste
à indiquer la distance nécessaire entre le projet et sa réalisation. Au moment
où elles recoupent une figure décisive, qui est le lieu d’un problème, les
autres figures ne sont plus des instruments maniables
arbitrairement ; elles ne peuvent plus servir à n’importe quoi.
[94] « — Que nous manque-t-il ?
Rien !
— Si ce n’est... tout ! »
Un tout qui n’est rien et réciproquement. C’est ainsi que le changement se
manifeste à travers la permanence.
[95] Ce thème, ainsi présent dès le
début, ne prendra tout son sens qu’à la fin du livre.
[96] Au sens où on parle des
personnages d’une pièce de théâtre.
[97] Rappelons que, pour Jules Verne,
la nature est un « laboratoire naturel ».
[98] Cette idée qui est présentée ici
de façon à moitié sérieuse deviendra dans l’Ecole des Robinsons un
sujet de dérision, le prétexte d’une bouffonnerie. Alors il apparaît que la
conquête de la nature symbolisée par une île vierge est un rêve, et un
divertissement, de milliardaire.
[99] Mais, s’il l’est en fait, on ne
pourra jamais le savoir, et tout est là : la démonstration est devenue
impossible.
[100] Il est intéressant de savoir que
les colons n’auront ensuite qu’à reproduire l’aventure de leur
initiation fictive pour réaliser une colonisation véritable, en
Amérique : mais toujours avec l’aide, posthume cette fois, de Nemo, qui leur a légué une caisse de pierres précieuses.
C’est donc que la fiction peut servir d’initiation, d’introduction au travail
réel, ne serait-ce que par contraste. Elle en est le reflet, l’image inverse,
mais aussi la seule image : au point qu’il n’est plus nécessaire de décrire
le travail réel qui va lui succéder ; la répétition est en elle-même sans
intérêt : il suffit de l’évoquer. Ainsi l’œuvre de J. Verne révèle
toujours le même sens, en présentant la fiction elle-même comme une
illustration précaire du réel, mais aussi sa préfiguration anachronique et
démesurée, forme nécessairement précédée.
[101] D’ailleurs, Nemo,
pas plus que M. Ardant, n’est un savant.
[102] Esprit, climat : ces
expressions ne sont pas satisfaisantes, dans la mesure où elles cherchent à
définir l’indéfini (sans qu’il soit question de charger ce mot, auquel suffit
bien son indigence, d’aucune valeur mystique).
[104] C’est parce qu’il choisit ce
deuxième parti que J. Verne mérite une place à part.
[105] Certaines oeuvres, celle de J.
Verne n’est pas de celles-là, se développent sans comprendre leur situation
dans l’histoire des oeuvres et dans l’histoire ; et même à partir de cette
incompréhension. Et à cause de ce malentendu tout se passe comme si
elles étaient intérieurement désaccordées.
[106] En ce sens qu’elle serait directement
conforme à son objet.
[107] Cela a seulement une valeur polémique,
et alors elle est indiscutable : puisque cela revient à dire qu’il n’est
pas moins artiste que d’autres.
[108] Opposition, dans un sens aussi
bien statique (les conflits du présent) que dynamique (l’ancien et le nouveau).
[109] Les citations sont faites d’après
la reproduction en livre de poche (Marabout) de l’édition romantique, illustrée
par Grandville.
[110] Il n’est pas question de s’occuper
ici de ses antécédents immédiats. Mais il serait intéressant d’autre part de
savoir comment Defoe a réalisé cette forme, à partir de sa préhistoire
thématique, donc de faire l’histoire de ce qui n’est pas encore un thème.
Histoire paradoxale puisqu’elle semble être tout entière celle d’un décor de
théâtre (moments essentiels : Sophocle ; Shakespeare) : mais
ceci n’est qu’une hypothèse.
[111] « Là j’étais éloigné de la
perversité du monde : je n’avais ni concupiscence de la chair, ni
concupiscence des yeux, ni faste de la vie... » (p. 144).
[112] Tous les exemples sont empruntés
au recueil Fictions, éd. Gallimard.
[113] Les références renvoient à
l’édition de La Comédie Humaine, éd. de la Pléiade.
[114] Au roman particulier.
[115] Précisons, une fois encore, qu’il
ne s’agit pas d’un collage : c’est le fonctionnement du système
romanesque qui produit la rencontre, et ses éléments.
[116] Professé à l’E.N.S.
en 1965-66, la partie de ce cours qui nous intéresse ici est publiée dans les Cahiers
marxistes-léninistes en octobre 1966.