PEUT-ON
ENCORE AUJOURD’HUI LIRE LE DISCIPLE
DE PAUL BOURGET ?
Toutes
les fois qu’une doctrine aboutira, par voie de conséquence
logique,
à mettre en question les principes sur lesquels repose
la société,
elle sera fausse, n’en faites pas de doute.
(F. Brunetière,
compte-rendu du DISCIPLE
dans
la REVUE DES DEUX MONDES, 1889 )
Il ne
saurait y avoir pour la pensée une pire domination que celle
des moeurs.
(A. France,
compte-rendu du DISCIPLE dans
LE TEMPS, repris dans LA VIE LITTERAIRE, T. III)
[in : Le Trimestre psychanalytique,
publication de l’Association freudienne internationale, Paris, 1993, n°2,
p. 63-70.]
“Par-dessous l’existence intellectuelle
et sentimentale dont nous avons conscience et dont nous endossons la responsabilité,
probablement illusoire, tout un domaine s’étend, obscur et changeant, qui
est celui de notre vie inconsciente. Il se cache en nous une créature que
nous ne connaissons pas et dont nous ne savons jamais si elle n’est pas précisément
le contraire de la créature que nous croyons être” (cité
par L. J. Austin, PAUL BOURGET, SA VIE ET SON OEUVRE JUSQU’EN 1889,
Paris, Droz éd., 1940, p. 113 ).
Ces lignes sont de Paul Bourget, et elles se trouvent
dans la préface d’un roman, L’IRREPARABLE, publié en 1883. Dans les
ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE, parus la même année, on peut encore
lire ceci : “Notre moi nous échappe presque à nous-mêmes, sans cesse
envahi par les ténèbres de l’inconscience, sans cesse à la veille de sombrer
d’un naufrage irréparable dans les flux et les reflux de la morne et silencieuse
marée des phénomènes dont il est un flot” (id., p. 203). Ces déclarations
s’inscrivent, selon la perspective adoptée par leur auteur, dans le contexte
d’une analyse psychologique appuyée sur un principe d’observation, qui décompose
la continuité apparente de la vie mentale, pour révéler que celle-ci, faite
de ruptures et de crises, est fondamentalement dissociée et plurielle. Citons
encore, à l’appui de cette thèse générale, cet extrait d’un autre roman de
Bourget, CRUELLE ENIGME, qui est de 1885 :
“S’il fallait une preuve de la
multiplicité foncière de notre personne, on la trouverait dans cette loi,
habituel objet de l’indignation des moralistes, qui veut que la vision du
chagrin des êtres les plus aimés ne puisse, à certaines minutes, nous empêcher
d’être heureux. Il semble que nos sentiments soutiennent dans notre coeur,
et les uns contre les autres, une sorte de lutte pour la vie. L’intensité
d’existence de l’un d’entre eux, même momentanée, ne s’obtient qu’au prix
de l’exténuation de tous les autres” (id., p. 114).
Cette”observation” pourrait faire penser à certaines pages de Proust si
nous ne savions son auteur, littérairement, se situe quelque part entre Octave
Feuillet et Henry Bordeaux ; et, si elle ne pourrait certainement pas
être signée du nom de Freud, elle fait penser à certaines thèses de Spinoza,
que Bourget avait étudié de très près
dans sa jeunesse (le premier texte de Bourget, publié en 1872 dans LA RENAISSANCE
sous le nom de Pierre Pohl, avait été un article sur Spinoza), et dont il
avait fait, pour élaborer son propre système d’analyse de la vie mentale,
une sorte de modèle littéraire. Mais si on y regarde d’un peu plus près, on
s’aperçoit que la conception esquissée par Bourget regarde
aussi d’un autre côté : à travers la notion d’inconscient, et
le principe de dissociation du moi que celle-ci soutient, ce qui est visé c’est toute la frange obscure, le poids
fatal de l’hérédité, réfractée à travers l’élément du milieu vital et culturel,
dans une perspective qui, littérairement, évoque à la fois Ibsen et Zola,
et, philosophiquement, reste surtout marquée par l’influence de Schopenhauer.
L’évocation du nom et de l’oeuvre, pour ne pas parler
de la pensée, de P. Bourget prête aujourd’hui à sourire, tant ils paraissent
obsolètes. Pourtant, il n’est pas tout à fait futile de se rappeler l’événement
intellectuel que fut en 1889 la publication de son roman LE DISCIPLE, qui
l’a fait reconnaître par ses contemporains, mais par eux seuls il est vrai,
comme un écrivain important : et l’événement en l’occurrence ne fut pas
tout à fait détaché du scandale déclenché par la publication de ce livre,
qui a fait l’effet, en cette fin de siècle, d’une sorte de brûlot, davantage
réactionnaire d’ailleurs que révolutionnaire, car la leçon essentielle qui
s’en dégageait était celle du nécessaire retour des valeurs morales, mises
à mal par le relativisme et le scepticisme liés au développement des sciences
positives et de la société démocratique. Précurseur en quelque sorte de Spengler,
Bourget a voulu être l’analyste, moins des phénomènes de la conscience individuelle,
que d’une dérive des formes collectives de la socialité, dont il a fait commencer
le déclin au moment qui avait vu triompher les idéaux républicains. Et l’on
comprend que Maurras ait trouvé lui-même quelque grain à moudre, en trouvant,
dans les ETUDES DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE, ce diagnostic :
“Il y a un mouvement secret des
intelligences. Les conceptions de Darwin et de Herbert Spencer se répandent
dans l’atmosphère spirituelle et pénètrent les nouveaux venus. Ayons confiance
dans la vertu de ces doctrines qui bouleversent la politique comme elles bouleversent
les lettres après avoir bouleversé les sciences naturelles. Le temps approche
où la société n’apparaîtra plus aux regards des adeptes de la philosophie
de l’évolution comme elle apparaît au regard des derniers héritiers de l’esprit
classique. On y verra, non plus la mise en oeuvre d’un contrat logique, mais
bien le fonctionnement d’une fédération d’organismes dont l’individu est la
cellule” (id., p. 192).
Remarquons l’ambivalence de cette prédiction désenchantée,
qui n’est pas sans évoquer le Renan des DIALOGUES PHILOSOPHIQUES :
elle affirme le caractère inéluctable d’une évolution tout en en dénonçant
les orientations fondamentales. Or c’est précisément ainsi que commence LE
DISCIPLE, par une longue préface-manifeste adressée à la jeunesse française,
qui propose l’analyse d’une conjoncture politique et intellectuelle marquée
par le “scepticisme” et le déclin des valeurs fondamentales de la civilisation,
sans qu’on comprenne si ce courant pourra jamais être remonté en sens inverse
et si l’entreprise d’un redressement national, que manifestement Bourget appelle
de ses voeux, a, du point de vue même de celui qui en formule l’exigence,
quelque chance d’aboutir.
On ne lit plus aujourd’hui LE DISCIPLE de
Paul Bourget, ouvrage que les prises de position conjoncturelles d’écrivain
naïvement engagé affirmées par son auteur ont définitivement daté et périmé,
et on a peine à mesurer l’effet produit par sa publication, qui ne fut pas
seulement un événement littéraire. En se présentant comme le directeur de
conscience des générations nouvelles, et en donnant à la question de la responsabilité
de l’écrivain la forme narrative d’une fable élémentaire, dont les personnages
représentaient directement des positions abstraites, incarnées dans les figures
complémentaires du maître et du disciple, Bourget a été le révélateur des
contradictions d’une époque : et s’il est bien difficile de le tenir
à présent pour un grand écrivain, - mais qu’est-ce qu’un grand écrivain ? -
il faut reconnaître qu’il a su jouer avec efficacité son rôle d’opérateur
idéologique. Une chose en tous cas est certaine, qui intéresserait principalement
les historiens : la querelle du DISCIPLE (sur cette querelle,
on trouvera toutes les indications nécessaires dans l’ouvrage d’Albert Autin,
LE DISCIPLE DE PAUL BOURGET, Paris, 1930), dont les protagonistes ont
été Ferdinand Brunetière, Anatole France, Hyppolite Taine et Théodule Ribot,
a préparé le terrain pour l’affaire Dreyfus et a offert à ses débats d’intellectuels
l’occasion d’une répétition générale.
Si le roman de Bourget, dont les faiblesses nous
paraissent évidentes, a tant frappé les esprits, c’est parce qu’il développait,
en relatant une sorte de fait-divers, cette thèse radicale : les maîtres,
entendons les maîtres à penser, portent l’entière responsabilité des erreurs
de leurs disciples, y compris éventuellement les erreurs d’interprétation
que ceux-ci commettent à propos du contenu de leurs doctrines. A l’origine
de l’histoire racontée par Bourget, on a identifié une affaire criminelle
qui avait eu un certain retentissement une dizaine d’années auparavant :
l’affaire Lebiez. En 1878 une loueuse de garnis, la veuve Gillet, avait été
assommée à coups de marteau par deux bacheliers déclassés dont l’un, Lebiez,
venait peu avant son arrestation de donner une conférence publique, dans une
salle de la rue d’Assas sur “Le darwinisme et l’Eglise”, et devait
au cours de son procès justifier son acte en revendiquant les doctrines de
la lutte pour la vie. La justice française aurait-elle pu alors appeler le
célèbre naturaliste anglais à témoigner, à charge ou à décharge, au procès
de son “élève” et l’amener à reconnaître les effets dévastateurs produits,
même si c’était au prix d’une interprétation abusive, par la théorie de l’évolution ?
C’est tout le sujet du roman de Bourget, qui raconte lui aussi l’histoire
d’un “crime” crapuleux, qui d’ailleurs se révèle finalement être un suicide,
interprété alors dans les termes d’un crime moral, dont le coupable présumé
est un “disciple” perverti par l’influence intellectuelle de son “maître”.
La démonstration romanesque tend ainsi à établir que le crime, quelle qu’en
soit la nature, a bien été accompli, même si c’était à distance, par le maître
qui l’a inspiré. Comme s’il revenait toujours aux maîtres de préméditer les
fautes que leurs disciples effectuent à leur place dans la réalité.
Le “maître”, dans l’histoire racontée par Bourget,
s’appelle Adrien Sixte. C’est un bonhomme inoffensif, mais aussi un manipulateur
d’idées dont les doctrines évoquent à la fois Spinoza, Darwin, Schopenhauer
et Taine. Ses trois livres, une PSYCHOLOGIE DE DIEU, une ANATOMIE
DE LA VOLONTE et une THEORIE DES PASSIONS, révèlent, selon les
termes de Bourget “une analyse critique, aiguë jusqu’à la cruauté, et une
ardeur dans la négation, exaltée jusqu’au fanatisme” (LE DISCIPLE,
chap. 1, p. 25 de la réédition de l’ouvrage publiée dans la collection Nelson
en 1911, ici citée sous l’abréviation D). Sa théorie, qui consiste à découper la vie mentale
en ses éléments pour en reconstituer scientifiquement les mécanismes, à la
manière de ce que Taine avait voulu faire dans son ouvrage DE L’INTELLIGENCE
(1870), est représentée dans le cours du roman par un certain nombre de
“citations”, comme celles-ci par exemple :
“Nos états de conscience sont
comme des îles sur un océan de ténèbres qui en dérobe à jamais les soubassements.
C’est l’oeuvre du psychologue de deviner par des sondages le terrain qui fait
de ces îles les sommets visibles d’une même chaîne de montagnes, invisible
et immobile sous la masse mobile des eaux” (D, p. 170).
“Considérer sa propre destinée
comme un corollaire dans cette géométrie vivante qui est la nature, et par
suite comme une conséquence inévitable de cet axiome éternel dont le développement
indéfini se prolonge à travers le Temps et l’Espace, tel est l’unique principe
de l’affranchissement” (D, p. 254).
Ce qui rend ces thèses absolument néfastes, au point
de vue de celui qui les reproduit, c’est l’athéisme qui les fonde et les fait
déboucher sur un véritable scepticisme moral. Citons encore Adrien Sixte :
“Toutes les âmes doivent être
considérées par le savant comme des expériences instituées par la nature.
Parmi ces expériences, certaines sont utiles à la société, et l’on prononce
alors le nom de vertu ; les autres nuisibles, et l’on prononce le nom
de vice ou de crime. Ces dernières sont pourtant les plus significatives et
il manquerait un élément essentiel à la science de l’esprit si Neron, par
exemple, ou tel tyran italien du XVème siècle, n’avait pas existé.”
A travers ces formules assez élémentaires, Bourget
a cherché à retracer la figure de l’objectivisme scientiste et de son relativisme
foncier qui ne reconnaît aucun fondement, ou bien-fondé, aux valeurs sociales ;
il proposait ainsi sa variation personnelle sur l’air connu : science
sans conscience n’est que ruine de l’âme.
Or ce méchant savant devient un maître, au sens propre
du terme, du jour où il reçoit la visite d’un jeune lecteur enthousiaste qui
se présente à lui, et à la face du monde, comme son disciple. Le roman de
Bourget tire sa trame proprement narrative
des aventures du disciple, que Bourget a appelé, d’un nom dont les sonorités
grelottantes évoquent la faiblesse mentale, Robert Greslou. Ce jeune homme,
pour reproduire sur le terrain les expériences idéalement décrites dans les
livres de son maître, séduit une jeune fille pure afin de pouvoir observer
le développement d’une passion au moment même où celle-ci est vécue. Cette
jeune fille, qui n’est pas de sa classe, ce qui a une certaine importance
dans l’intrigue, se laisse assez facilement prendre dans le piège qui lui
est tendu : elle pousse elle-même jusqu’au bout le jeu de cette passion
qu’elle vit au premier degré, comme un animal de laboratoire qui pousse un
cri non en réponse à un stimulus mais parce qu’il a mal, et elle en meurt
dans des conditions qui paraissent à juste titre suspectes à son entourage.
Le roman s’achève lorsque le savant, Adrien Sixte, qui devrait ne plus éprouver
aucune des émotions dont il a cyniquement décrit les enchaînements inéluctables,
fond en larmes en découvrant le mal dont il a été responsable sans l’avoir
voulu, par la seule propagation fatale de ses idées. Et l’on devine que si
l’histoire avait une suite, elle raconterait le grand autodafé que le savant
fait de tous ses papiers après avoir présenté à un prêtre, catholique bien
sûr, sa confession générale et promis de ne plus braver les bonnes moeurs
par d’épouvantables doctrines.
Depuis Bourget, les thèmes de la culpabilité du savant
et de la crise des valeurs du monde moderne ont été exploités à satiété, et
s’il n’était question que de cela dans son livre il n’y aurait pas lieu de
le distinguer. Mais l’originalité du DISCIPLE se situe sur un autre plan,
en rapport avec le traitement littéraire de ces thèmes, qui, tout en leur
offrant un espace de déploiement contribue aussi d’une certaine manière à
les placer à distance d’eux-mêmes. Il n’est pas indifférent, de ce point de
vue, que le livre de Bourget, en vue de mieux mettre en scène une leçon dont
les finalités sont expressément idéologiques, raconte une histoire de maître
et de disciple, qui répartit la nocivité des mauvaises pensées entre les initiatives
de deux protagonistes : l’un pense, et croit ne faire que cela, alors
que dans son ombre, l’élève qu’il a persuadé du bien-fondé de ses idées, les
met en oeuvre dans la forme d’une sorte de passage à l’acte, qui en révèle
la noirceur cachée. Or, dans une telle configuration, les torts se partagent
ainsi : le maître, en s’enfermant naïvement dans un monde de pure spéculation,
qui lui assure une factice impunité, se coupe des conditions d’une action
effective ; et la possibilité de celle-ci lui apparaît seulement à travers
l’image en miroir que lui renvoie le comportement de son disciple, qui a parfaitement
assimilé ses leçons et les matérialise en les incorporant à la réalité vivante
d’un corps mutilé de vierge. La scène finale du DISCIPLE, où coulent les larmes
du maître, aurait ainsi la signification suivante : l’erreur de la doctrine,
qui est d’ailleurs une faute plutôt qu’une erreur, c’est d’être trop vraie,
jusqu’ à ce point, où elle adhère sordidement au réel dont elle prétendait
ne donner qu’une description purement théorique. Aux disciples reviendrait
ainsi la charge de montrer à leurs maîtres l’autre face de ce qu’ils pensent,
cette part d’ombre que nulle intelligence, si magistrale soit-elle, ne maîtrise,
et que les convenances incitent à ne pas approcher de trop près.
L’étonnant, c’est que l’auteur du DISCIPLE
professe lui-même, nous l’avons vu au départ, cette science des âmes, qui
lui permet de débusquer derrière la bonne conscience des maîtres la masse
immergée de l’“inconscient”, dont la mise au jour fait éprouver, à en pleurer,
les limites des savoirs les mieux établis. En
donnant à leur maître une représentation dérisoire, et insupportable
d’eux-mêmes, les disciples s’élèvent au rang de maîtres des maîtres, en les
forçant à comprendre ce qu’ils voudraient bien continuer à ignorer :
leur faillibilité d’infaillibles qui se trompent parce qu’ils ont raison.
Si démodé qu’il puisse nous apparaître, et ne conservant que la seule valeur
d’un témoignage historique, LE DISCIPLE de Bourget mérite que nous
le lisions aujourd’hui encore, tant son naïf message de moralité révèle à
l’examen des perversités cachées, qui, le dédoublant en lui-même, lui confèrent
la signification d’un symptôme, voire d’un révélateur, en ce qui concerne
non seulement les limites de nos savoirs, mais les prétentions non moins abusives
de ceux qui les dénoncent, et ne peuvent éviter, ce faisant, de les conforter
dans leur vérité.
Copyright Pierre Macherey