FOUCAULT AVEC
DELEUZE.
LE RETOUR ÉTERNEL DU VRAI
[In : Revue de synthèse, n°2, avril-juin 1987, p. 277-285]
Le livre que Deleuze consacre à l’oeuvre
de Foucault (Gilles Deleuze, Foucault, Paris, Minuit, 1986, 13,5 x 22,7,
143 p. (« Critique »)), en vue de la faire apparaître comme « une
des plus grandes philosophies du XXe
siècle » (selon la prière d’insérer, au dos de l’ouvrage), rassemble six
textes, composés à des périodes différentes.
Les deux premiers : « Un
nouvel archiviste » (paru déjà, sous une forme à peu près identique, dans Critique,
n° 274, en
1970) et « Un nouveau cartographe » (paru dans Critique, n°
343, en 1975) sont des comptes rendus de l’Archéologie du savoir et de Surveiller
et Punir, réalisés au moment où ces livres avaient été publiés. Rassemblés
ici dans un ensemble préliminaire, sous le titre : « De l’archive au
diagramme », ils font voir comment Foucault, dans les années 1970, était
passé d’une problématique du savoir à une problématique du pouvoir, la seconde
reformulant en même temps qu’elle la résolvait la question introduite par la
première. Ce passage a effectivement représenté dans l’oeuvre de Foucault une
véritable césure, mais celle-ci est en fait seconde par rapport à une
précédente, à laquelle Deleuze fait souvent allusion, sans lui consacrer d’analyse
particulière : celle qui s’était opérée entre l’Histoire de la folie et
la Naissance de la clinique d’une part, deux oeuvres encore marquées par
la tentative d’une « phénoménologie » du geste et du regard, ramenant
l’ordre du savoir à des « expériences » fondatrices, et Les Mots
et les Choses et l’Archéologie du savoir d’autre part, qui, selon
Deleuze, ont évacué cette référence à l’expérience, pour lui substituer la
démarche d’un « nouveau positivisme » (Deleuze, p. 22).
Les trois textes suivants, dont la
rédaction est contemporaine de la publication du livre de Deleuze, et donc
postérieure à la mort de Foucault, sont rassemblés sous le titre : « Topologie :
penser autrement ». Ils forment un ensemble systématique, exposant une
rétrospection globale de l’oeuvre de Foucault. Les deux premiers de ces essais :
« Les strates ou formations historiques :
le visible et l’énonçable (savoir) » et « Les stratégies ou le non-stratifié : la pensée du dehors (pouvoir) »,
reprennent le contenu des articles précédents, et donnent une nouvelle
présentation de la césure qu’ils avaient mise en évidence. Mais ils situent
dans une perspective complètement nouvelle l’analyse des systèmes de savoir et
des rapports de pouvoir, dans la mesure où ils en font le précédent, plutôt que
le préalable, d’une analyse du sujet, dont les deux derniers livres de
Foucault, L’Usage des plaisirs et Le Souci
de soi, ont été l’occasion. Le troisième texte de Deleuze est consacré à
cette analyse du sujet : « Les plissements ou le dedans de la pensée
(subjectivation) ». On voit alors apparaître dans ce parcours une
troisième césure : celle qui sépare une « pensée du dehors » d’une
« pensée du dedans », et conditionne la constitution d’une
problématique de l’intériorité.
Enfin, cet ensemble est complété
par un développement présenté en annexe sur « La mort de l’homme et le
surhomme », qui ouvre la tentative de Foucault sur l’avenir vers lequel
elle s’était elle-même projetée, « l’avènement d’une nouvelle forme, ni
Dieu ni homme, dont on peut espérer qu’elle ne sera pas pire que les deux
précédentes » (Deleuze, p. 141).
D’après ce résumé descriptif, on
comprend que le travail réalisé par Deleuze sur l’oeuvre de Foucault a, d’abord,
pour objectif de la déployer dans la suite rompue d’une démarche, qui procède
par déplacements successifs de son champ d’investigation, correspondant à des
reformulations de ses problèmes. Sur une période d’à peu près vingt-cinq ans,
cette démarche détache quatre groupes de textes : 1) l’Histoire de la
folie et Naissance de la clinique ; 2) Les Mots et les Choses et
l Archéologie du savoir ; 3) Surveiller et Punir et La Volonté
de savoir ; 4) L’Usage des plaisirs et Le
Souci de soi. La question que pose une telle périodisation, c’est d’abord
celle de l’unité de la pensée de Foucault, qui s’est donnée pour objectif d’élucider
successivement l’expérience, le savoir, le pouvoir et le sujet. L’interprétation
proposée par Deleuze tend à montrer que le mouvement qui a assuré le passage de
l’une de ces problématiques à la suivante procède d’une logique interne de
développement : c’est comme si ces déplacements s’étaient enclenchés les
uns les autres, selon une nécessité qui relève d’une signification globale.
Ainsi, ce serait dans la mesure où il n’a pas toujours pensé aux mêmes choses
que Foucault aurait persisté à penser la même chose : cette disparition de
l’homme qui, faisant apparaître à la place ainsi laissée vacante les figures
diverses du multiple, commande aussi finalement d’autres usages et d’autres
soucis, c’est-à-dire une autre éthique.
Partons de la première césure,
celle qui fait succéder à l’investigation de l’Histoire de la folie et
de la Naissance de la clinique celle de Les Mots et les choses et
de l’Archéologie du savoir, et qui fait de Foucault un « archiviste »
au lieu d’un interprète.
Pour Sartre, paraît-il, Foucault
était un « positiviste désespéré » (d’après un propos rapporté par A.
Cohen-Solal : Sartre, Gallimard, 1985, p.
575) : cette formule devait alors signifier le rejet, sinon d’une
métaphysique du sujet, du moins d’une ontologie de la liberté, rejet qui
caractérisa, en effet, la pensée de Foucault, une fois qu’elle eut exorcisé l’image
obsédante des grands fous (Hölderlin, Nietzsche ou Artaud), dont l’expérience
sauvage était réputée traverser toute l’histoire et en déchirer l’écran d’un
seul trait. Mais lorsque Deleuze parle du « positivisme raréfié » de
Foucault, c’est dans un tout autre sens, à la fois plus singulier et plus
radical, celui d’une révolution dans le domaine propre de l’épistémologie, qui
conduit à prendre seulement en considération des énoncés libérés de toute
relation à un référent, que celui-ci soit donné du côté d’un sujet ou du côté d’un
objet : alors la connaissance n’est plus qu’une affaire d’inscription, l’inscription
de ce qui est dit ou la « positivité du dictum »
(Deleuze, p. 24), et l’archiviste-archéologue est d’abord
un épigraphiste, dont le travail consiste à recueillir et à restituer des
inscriptions, indépendamment de l’effet de sens qu’elles peuvent produire, et
qu’elles semblent – mais ceci est pure apparence – recéler. Positivisme doit
donc s’entendre ici en plusieurs sens : il s’agit, d’abord, de ramener
tout l’ordre du savoir à de pures relations entre des énoncés ; ce qui
signifie aussi que ces relations soient considérées indépendamment d’un
présupposé unificateur, que celui-ci les homogénéise dans la perspective d’une
signification ouverte ou dans celle d’une structure fermée, présupposé par
rapport auquel ces relations ne seraient chacune en elle-même que des
déterminations, marquées négativement. Épurer les énoncés de tout rapport à un
référent, subjectif ou objectif, c’est encore faire l’économie d’une « dialectique »,
elle-même objective ou subjective, qui restituerait, en arrière des énoncés, la
logique unitaire de leur engendrement. Du point de vue de l’épigraphie, les
énoncés sont simplement donnés comme ça, et « derrière le rideau, il n’y a
rien à voir » (Deleuze, p. 61), « il n’y a rien avant le savoir, ni en-dessous » (Deleuze, p. 117). Le seul a priori auquel
soit subordonné le savoir est donc un a priori historique, recueillant l’ensemble
des formules qui constitue, dans une forme nécessairement dispersée, le corpus
savant ou sachant d’une époque.
On comprend qu’ainsi soit exorcisé
le mythe d’une expérience originaire, constituant l’objet et le sujet à l’intérieur
de leur corrélation, quel que soit d’ailleurs le sens, de l’objet vers le sujet
ou du sujet vers l’objet, dans lequel soit interprétée cette corrélation. Mais
on voit aussi de quel prix se paie une telle réduction : ne doit-elle pas,
suivant la rigueur de son exigence, identifier l’ordre de l’épistémé
à celui d’une doxa, c’est-à-dire, en diluant la massive rigueur des prétendus
systèmes de connaissance, la ramener à la facticité d’un « c’est dit ou
inscrit comme ça », qui reste en apparence le dernier mot de l’archivisteépigraphiste ? En effet, le « positivisme »
de Foucault, minutieusement attentif à l’exactitude des énoncés, élude du même
coup toute question sur la vérité qui serait donnée en eux, et donc aussi avant
eux : celle-ci n’étant tout au plus qu’un effet dérivé de leur
fonctionnement. Or, vider le savoir de son contenu de vérité – de manière à ce
qu’il ne soit plus seulement l’expression mais l’effecteur de ce contenu qui,
alors, n’en est plus un – n’est-ce pas en même temps lui ôter son caractère de
savoir, en en donnant une caractérisation strictement formelle ?
Mais le positivisme de Foucault n’est
pas seulement un positivisme de l’énoncé, identifiant le savoir à tout ce qui
se dit à une époque : il replace aussi les énoncés dans le réseau que
tisse autour d’eux leur rapport à des « visibilités », c’est-à-dire à
des institutions : la prison ou l’asile, par exemple, en tant qu’ils sont
en corrélation nécessaire avec le droit pénal et le savoir médical. Or ces institutions,
dont le regard ne peut contourner l’opaque présence telle qu’elle lui est
imposée en quelque sorte de l’extérieur, ne sont pas seulement la concrétisation
ou l’application d’un système de pensée qui leur préexisterait sous la forme de
discours librement produits : car les théories qu’on élabore sur la
culpabilité et sur la maladie sont aussi bien des effets du fonctionnement de
ces institutions, dont elles ne peuvent de toutes façons être détachées. Comme
l’avait déjà montré l’Histoire de la folie, tout ce qu’on a pu penser de
la folie ou de l’aliénation a tenu à cette existence massive de l’Hôpital et de
l’Asile. C’est ici que le positivisme de Foucault apparaît comme étant aussi un
« pragmatisme » (Deleuze, p. 59). Ce qui constitue un savoir, c’est
en effet la synthèse entre des pratiques qui ne sont pas seulement discursives,
mais qui s’effectuent aussi dans un autre ordre, non plus seulement ordre de
mots mais ordre de choses. La vérité est ce qui résulte de cette combinaison
entre deux formes qui interfèrent sans se confondre, et sans qu’il soit
possible de réduire l’une à l’autre. Deleuze parle à ce propos d’un « néokantisme »
de Foucault (p. 67) : « Parler et voir, ou plutôt les énoncés et les
visibilités sont des Éléments purs, des conditions a priori
sous lesquelles
toutes les idées se formulent à un moment, et les comportements se manifestent. »
Ainsi le problème de la vérité est-il non pas écarté mais divisé si l’épistémé n’est pas pure doxa, c’est parce que ce que « sait »
une époque n’est pas seulement ce qu’elle pense, au sens de la pensée discursive,
mais aussi ce qu’elle voit et ce qu’elle fait. Et, pour que le contenu de ce
savoir fasse l’objet d’une compréhension authentique, il faut que l’unité de
ces éléments soit à chaque fois reconstituée : « Il faut bien que les
deux moitiés du vrai entrent en rapport, problématiquement, au moment même où
le problème de la vérité exclut leur correspondance ou leur conformité »
(Deleuze, p. 70). La vérité ne préexiste pas, comme un sens, à sa
manifestation, parce qu’elle dépend d’une synthèse dont les conditions sont
toujours originales : « Ce sont les énoncés et les visibilités qui s’étreignent
directement comme des lutteurs, se forcent ou se capturent, constituant chaque
fois la vérité » (Deleuze, p. 73). S’il n’y a rien avant le savoir, c’est
parce que celui-ci dépend du jeu réciproque de ces formes qui s’apparient en
restant hétérogènes, et maintiennent leur disparité jusque dans les figures qui
les unissent.
Tel est donc le « positivisme »
de Foucault : il consiste à affirmer que le savoir dépend de la
combinaison entre des appareils et des théories, telle qu’elle s’effectue
historiquement, sans qu’il soit possible d’expliquer cette combinaison par des « causes »,
que celles-ci soient de l’ordre de la pure expérience ou de la pure pensée,
puisqu’il n’y a au contraire d’expérience et de pensée que sur la base de cette
combinaison, ou plutôt sous son horizon.
Toutefois, il ne suffit pas de
constater l’existence de cette synthèse, et d’en répertorier les figures concrètes.
Il faut encore se poser la question des conditions sous lesquelles elle s’effectue,
étant entendu que ces conditions n’ont rien à voir avec une cause, quelle qu’en
soit la nature, matérielle ou idéale. C’est ici qu’intervient ce que Deleuze
appelle la « pensée du dehors », et ceci constitue une nouvelle étape
dans la démarche de Foucault. Si une époque dispose d’institutions et de
discours, dont la corrélation constitue l’ordre de son savoir, c’est parce qu’elle
répartit ceux-ci à l’intérieur d’un réseau, ou d’un « diagramme »,
qui obéit à la seule logique de la dispersion des forces, c’est-à-dire à une
stratégie de pouvoir. Stratégie « anonyme », « muette », et
« aveugle » (Deleuze, p. 80), qui précède le savoir, et les relations
de formes qu’il institue, dans la mesure où elle se tient au dehors de ces
formes, et, comme telle, reste extérieure au savoir, et doit donc aussi être
ignorée. C’est ainsi que la stabilité du savoir s’édifie sur la dynamique
évanescente et informelle des rapports de forces, vis-à-vis desquels elle
représente une tentative de fixation nécessairement provisoire : l’ensemble
des appareils et institutions, l’État lui-même, qui donnent voix au pouvoir et
le nomment, selon l’opération du savoir qui organise à l’aide de ses formes la
matière pure d’un pouvoir proliférant sans règles.
Le problème de la vérité peut donc
être à nouveau posé, dans de nouveaux termes : la vérité n’est pas « dans »
le savoir, parce qu’elle circule entre le pouvoir et le savoir, comme ce qui
résulte de l’adaptation d’une matière et d’une forme ; ainsi, elle est
plutôt au dehors du savoir, non comme une autre forme, qui en contrôlerait
idéalement le système, mais comme cette exigence d’un rapport à une matière,
sans lequel l’organisation du savoir, sous le double aspect de ses discours et
de ses appareils, ne serait qu’une structure creuse, incapable de susciter par
sa propre spontanéité les critères de sa légitimité. La vérité est au-dehors du
savoir, parce qu’elle dépend elle-même du rapport du savoir à son « dehors »,
qui constitue en dernière instance pour le savoir la condition de sa synthèse.
Ainsi, « penser ne dépend pas d’une belle intériorité qui réunirait le
visible et l’énonçable, mais se fait sous l’intrusion d’un dehors qui creuse l’intervalle,
et force, démembre l’intérieur » (Deleuze, p. 93). Si le savoir engendre
ses objets, visibles ou énonçables, à partir des lois de son organisation,
indépendamment de toute relation à un référent extérieur objectif ou
subjectif, il reste que son fonctionnement est lié à l’existence d’une matière
ou d’un contenu, qui n’est pas vis-à-vis de lui comme un objet ou un référent,
puisque ce contenu échappe complètement à ses règles, et demeure comme tel de l’ordre
du non-su : il est de la nature de ce pouvoir,
qui maîtrise, de ne pouvoir lui-même être maîtrisé.
Ainsi le pouvoir ne double pas le
savoir, pour lui assurer un fondement ou une garantie légitime : mais, le
savoir ne tirant sa stabilité que de lui-même, le pouvoir agit sur lui
seulement pour le désorganiser, comme une force permanente de contestation,
qui dément l’inaltérabilité apparente de ses formes. Au mythe du Pouvoir comme
forme, qui n’est en fait que l’image mystifiée qu’en donne un savoir, Foucault
oppose donc la réalité mouvante des pouvoirs, dont la fonction est
essentiellement déstructurante, puisqu’elle conditionne simultanément les
mécanismes de l’assujettissement et de la résistance, sans jamais donner les
moyens d’en surmonter la contradiction. Pas davantage qu’il n’y a de vérité
inscrite une fois pour toutes dans le savoir, il n’y a de vérité définitive du
pouvoir, celui-ci ayant comme on dit le dernier mot : car le pouvoir, qui
est le dehors du savoir, est aussi tout au-dehors de soi, sans dedans, absolue
dispersion de ses forces, qu’il ne parvient lui-même à retenir dans aucune
figure définie et fixée ; et ainsi il n’y a pas du tout de dernier mot. La
fonction du savoir, d’où il tire sa légitimité propre, c’est donc de prêter
occasionnellement au pouvoir cette organisation qui essentiellement lui manque,
en lui offrant cette représentation arrêtée de lui-même en dehors de laquelle
il n’est que le flux incessant et imperceptible de relations fuyantes, qui l’oppose
indéfiniment à soi. L’union du savoir et du pouvoir n’est pas scellée à partir
d’un principe qui leur serait commun, mais au contraire elle suppose leur
irréductible disparité, qui leur permet justement de se compléter à travers
leurs apports réciproques. Car, pourrait-on dire, un savoir sans pouvoir serait
vide, et un pouvoir sans savoir aveugle.
Des analyses précédentes se
dégageaient les concepts d’un savoir et d’un pouvoir sans sujet. Pour faire
place à une problématique de la subjectivation – c’est à celle-ci que sont
consacrés ses deux derniers livres –, il a donc fallu que Foucault pensât
quelque chose d’encore tout à fait différent, dans une perspective dont ses
précédents ouvrages l’avaient tenu écarté : ce repli du savoir et du
pouvoir par lequel et dans lequel le sujet se creuse à lui-même un lieu de
refuge. C’est alors qu’aux grandes figures de l’extériorité succèdent celles de
l’intériorité : si les dernières avaient été, littéralement, exclues par
les premières, c’était pour se trouver recluses dans un autre espace qui leur
est propre. Comment comprendre la nature de cet « espace du dedans » ?
Or le sujet ne fait pas irruption
dans les recherches poursuivies par Foucault comme un objet radicalement
nouveau, qui ne serait accessible qu’à condition que soient complètement
effacées les traces de ses démarches antérieures, et en constituerait ainsi la
dénégation ou le reniement : mais son concept est précisément ce qui
ressort au contraire des précédents concepts du savoir et du pouvoir, dont il
est le résultat. Ainsi le dedans, ou si l’on peut dire le dedans du dedans, n’est-il
pas un pur dedans, illusoirement refermé sur lui-même, et dont l’image apaisée
se substituerait tout d’un coup aux figures violentes du dehors ; mais il
est le dedans du dehors, ou encore le dedans tel qu’il se forme lui-même à
partir du dehors d’où il est paradoxalement issu. « Le dedans comme
opération du dehors : dans toute son oeuvre, Foucault semble poursuivi par
ce thème d’un dedans qui serait seulement le pli du dehors, comme si le navire
était un plissement de la mer (Deleuze, p. 104) ; et cette formule de « l’embarcation
comme intérieur de l’extérieur » est encore reprise un peu plus loin (p.
130). Car il ne peut y avoir de positivisme du sujet : le sujet, c’est-à-dire
ce qui s’intériorise, n’est pas donné comme ça, mais il est lui-même le produit
d’un processus de subjectivation, dont les conditions sont données au-dehors,
dans l’existence de ce qui est donné au-dehors et que le sujet replie.
Pour découvrir ce sujet, il a
fallu que Foucault accomplisse un véritable trajet initiatique, qui l’a ramené
au monde des Grecs. « Ce que les Grecs ont fait, ce n’est pas révéler l’Être
ou déplier l’Ouvert, dans une geste historico-mondiale.
C’est beaucoup moins ou beaucoup plus, dirait Foucault. C’est ployer le dehors
dans des exercices pratiques » (Deleuze, p. 107). C’est ainsi que
Foucault, qui était parti d’ailleurs, c’est-à-dire en fait d’ici où nous
sommes, est arrivé aux Grecs, chez lesquels il a rencontré un ordre inédit :
ordre du sujet, en rapport avec des savoirs et des pouvoirs eux-mêmes
distribués selon des ordres qui n’ont plus rien à voir avec ceux qui
déterminent aujourd’hui notre propre manière de voir, dans l’horizon desquels s’étaient
maintenus les travaux antérieurs de Foucault. Mais cette étrangeté était
nécessaire pour révéler ce qui constitue la figure authentique de l’intériorité,
qui n’est pas comme un dedans immédiatement donné et accessible, ici et
maintenant, mais qui doit faire l’objet d’une véritable conquête.
Ce retour, dont la valeur est
essentiellement symbolique, n’est pas un mouvement en arrière, qui nous
ramènerait vers un passé saisi dans sa positivité, c’est-à-dire comme il a été :
puisque le monde mental des Grecs tire pour nous sa valeur du fait précisément
qu’il n’existe plus, et représente ainsi exemplairement l’absence même d’une
positivité. Foucault n’a donc pas cherché à comprendre ce que les Grecs ont été
historiquement, en rapport avec leurs propres systèmes de savoir et de pouvoir
qu’il a en quelque sorte mis entre parenthèses, mais il a voulu saisir en quoi
ils constituent pour nous un double ou une image de notre propre activité de
subjectivation, elle-même étrangère aux systèmes de savoir et de
pouvoir, auxquels elle oppose sa faculté indéfinie de métamorphose. « La
lutte pour une subjectivité moderne passe par une résistance aux deux formes
actuelles d’assujettissement, l’une qui consiste à nous individuer
d’après les exigences du pouvoir, l’autre qui consiste à attacher chaque
individu à une identité sue et connue, bien déterminée une fois pour toutes. La
lutte pour la subjectivité se présente alors comme droit à la différence, et
droit à la variation, à la métamorphose » (Deleuze, p.113). Ce que nous
apprennent aujourd’hui les Grecs, mais qu’ils ne savaient peut-être pas
eux-mêmes autrefois, c’est que le sujet se définit d’abord par ce rejet ou ce
refus d’une forme arrêtée, rejet ou refus qui n’a de sens que parce qu’il s’oppose
comme une résistance au mouvement inverse qui, par le jeu des savoirs et des pouvoirs,
a toujours tendu au contraire à fixer les forces dans des formes.
Le sujet n’existe donc pas comme
une nouvelle forme, coiffant le savoir et le pouvoir, et les maîtrisant :
mais il est justement un repli absolu par rapport à toute forme. Étrangeté du
sujet, qui n’est soi-même que dans la mesure où il parvient aussi à se tenir au
plus loin : ce qui précisément a été tout à l’heure reconnu comme étant
au-dedans du dehors. C’est pourquoi le sujet n’est pas, son nom même de « sujet »
l’indique, objet d’un savoir, pas plus d’ailleurs qu’il n’en constitue le sujet
ou le fondement : pour « maîtriser » le sujet, il faut se placer
en quelque sorte hors-savoir, dans un autre lieu qui
n’est pas celui d’un nouveau rassemblement, mais au contraire d’une dispersion.
Deleuze explique ainsi la référence que fait Foucault à Heidegger, en en
expliquant les limites. « Il n’y a pas de doute que Foucault a trouvé une
forte inspiration théorique chez Heidegger, chez Merleau-Ponty, pour le thème
qui le hantait : le pli, la doublure » (Deleuze, p. 118). Cette
inspiration ne joue que sous la condition d’être décalée. « Tout se passe
comme si Foucault reprochait à Heidegger et à Merleau-Ponty
d’aller trop vite » (ibid.).
Heidegger et Merleau-Ponty tentent, en effet, de dépasser
d’emblée le savoir vers son fondement, comme si l’entrelacement de ses deux
aspects, le visible et l’énonçable, était déjà le pli de l’Être. Mais l’Être n’est
pas au-delà du savoir comme sa vérité, parce qu’il ne se tient lui-même en
aucun lieu ; et la pensée du sujet ne consiste finalement en rien d’autre
qu’en l’affirmation de ce non-lieu, d’autant plus radicale qu’elle n’est pas
localisable, et reste donc évanescente. Ainsi Deleuze écrit : « Il y
a toujours eu chez Foucault un héraclitéisme plus
profond que chez Heidegger, car finalement la phénoménologie est trop
pacifiante, elle a béni trop de choses » (p. 120). Ce qui confère au sujet
sa valeur propre, par laquelle il est rapport absolu à soi, c’est sa puissance
de déstabilisation.
La
démarche de Foucault s’achève donc dans une topique, dont Deleuze présente pour
finir le schéma complet. « C’est de cette manière qui ne doit plus rien à
Heidegger, que Foucault comprend la doublure ou le pli. Si le dedans se
constitue par le plissement du dehors, il y a entre eux une relation
topologique : le rapport à soi est homologue du rapport avec le dehors, et
les deux sont en contact par l’intermédiaire des strates qui sont des milieux
relativement extérieurs (donc relativement intérieurs). C’est tout le dedans
qui se trouve activement présent au dehors sur la limite des strates »
(Deleuze, p. 127). Ceci signifie aussi que le dedans du sujet, c’est-à-dire l’intimité
qu’il conquiert sur soi en se maîtrisant, ne trouve nulle part ailleurs à se
loger que dans l’interstice qui sépare les strates épaisses du savoir, et l’éparpillement
des forces au pouvoir. Présence évasive, incertaine, qui a la minceur d’un pli,
aussitôt effacé puis retracé, et tire sa certitude de son incertitude même.
Il
fallait garder aux dernières pages écrites par Deleuze sur les dernières pages
écrites par Foucault leur caractère quelque peu énigmatique, pour faire apparaître
aussi leur valeur prophétique. Car le « positivisme » de Foucault est
ce qui l’a finalement conduit de la considération de l’histoire à une certaine
pensée de l’avenir, qui est aussi la clé de sa position philosophique. En
affirmant que le savoir, le pouvoir, et le sujet ne sont en rapport que pour
autant qu’ils parviennent à se maintenir sur des plans distincts, qui donnent
à la pensée, selon les conditions historiques de ses époques, ses dimensions
épistémologique, politique et éthique, Foucault a du même coup renoncé à une
problématique unitaire de la vérité, ramenant celle-ci à des présupposés
homogènes et uniformes, à l’intérieur d’un ordre dont l’allure serait fixée une
fois pour toutes. Mais cela ne signifie pas que, ayant déplacé le champ d’application
de son concept, il ait renoncé à penser la vérité comme telle, c’est-à-dire d’une
certaine manière à philosopher car toute son entreprise est tendue en fait vers
la recherche d’une autre vérité, dont les règles ne soient pas seulement
formelles, et dont la figure ne puisse donc être établie de manière définitive.
En suivant les métamorphoses de la vérité, dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire
en lui déniant la faculté de se définir à partir d’une forme donnée une fois
pour toutes, Foucault n’est pas, comme on le dit trop souvent, revenu à un
scepticisme généralisé, ou à la dénégation sauvage de tout concept : mais
il a cherché plutôt à formuler les conditions de possibilité d’une nouvelle
manière de penser, se tenant délibérément à côté des archétypes (« l »’homme,
mais aussi bien « le » réel, ou « la » science) qui tentent
vainement de contrecarrer cette transformation ; car celle-ci est en fait
la seule condition permanente à laquelle soit assujettie la production de
vérité. Ce qui distingue la lecture que Deleuze présente de l’oeuvre de
Foucault, c’est qu’elle restitue à cette production sa puissance et sa
fécondité, ou encore le pouvoir qu’elle détient de se propulser sans cesse sur
de nouveaux terrains, et d’inventer de nouvelles formes d’organisation. Après
tout, une authentique histoire de la vérité est celle qui ne privilégie pas seulement
ses réalisations passées, en constatant le fait qu’elles ont été, mais encore s’intègre
dynamiquement à leur développement : alors elle saisit aussi le
frémissement qui accompagne, voire même précède, l’invention de ses formes
ultérieures ; et elle signifie l’urgence de « penser autrement ».
Pierre
MACHEREY,
Université de Paris-I.