Communication en forme de « dialogue
des morts » présentée par P. Macherey au colloque
« Pascal/Spinoza » organisé par le Collège
international de philosophie et l’UMR 5037 du CNRS,
jeudi
8 juin 2006,
à l'Agence Universitaire de la Francophonie)
(Pascal, Spinoza, Fontenelle)
Fontenelle
– Je me suis acquis quelque réputation de mon vivant avec mes Nouveaux dialogues
des morts, imités de Lucien, celui des Anciens avec lequel, en dépit de ma
qualité de Moderne, que je revendique hautement, je me sentais le plus
d’affinités. C’est pour moi un amusant paradoxe, à présent que nous sommes
réunis dans cette autre partie du monde, de pratiquer ce genre d’exercice in
vivo, si j’ose dire, puisque ce qui nous rassemble à présent, et nous
permet d’échanger directement entre nous, c’est le fait d’être tous morts, ce
qui nous a mis d’une certaine façon à égalité, et en tous cas, a aplani les
obstacles qui s’opposaient à ce que nous nous communiquions personnellement nos
pensées. Messieurs, je suis enchanté, et honoré, d’avoir l’occasion de vous
trouver en ces lieux, car vous avez été parmi les plus grands esprits du siècle
où moi-même je suis né, et je me suis en partie formé à l’étude de vos œuvres, qui
ont en commun d’avoir été pour l’essentiel posthumes, ce qui ne vous a pas
empêché d’avoir accédé, avant leur tardive publication, à la célébrité, par la
voie confidentielle du bouche à oreille : Pascal, vous n’aviez pas
vingt-cinq ans lorsque le glorieux Descartes, qui n’était ni si inutile ni si
incertain que vous avez eu ensuite l’audace de le déclarer, s’est dérangé pour
venir en personne vous visiter et discuter avec vous des causes du déplacement
des fluides dans les vaisseaux de l’expérience de Torricelli après s’être fait
présenter votre étonnante machine arithmétique ; et vous, Spinoza, l’obscur
artisan lunetier, qui viviez discrètement retiré, vous avez attiré de la part
du futur secrétaire de la prestigieuse Royal Society de Londres, M.
Oldenburg, et, plus tard, de M. Leibnitz qui a été à
l’origine de la création de l’Académie des sciences de Berlin, deux
institutions que j’ai moi-même beaucoup pratiquées en tant que secrétaire
pendant près de quarante ans de l’Académie des sciences fondée par le roi de
France avec l’assistance de M. Huygens le fils auquel le père Mersenne avait
donné l’appellation flatteuse de « nouvel Archimède » et que vous, Spinoza,
avez bien connu lorsque vous résidiez à Voorburg à
proximité de son domaine, vous avez, dis-je, attiré de la part de ces personnes
de renom une suffisante curiosité pour qu’elles vinssent forcer votre porte et
converser avec vous, ce dont elles sont revenues étonnées, stupéfiées, et
peut-être aussi pour une part effrayées, voire même scandalisées, par l’ampleur
de vos vues, qui, en décalage par rapport à votre temps, renouvelaient de fond
en comble les perspectives traditionnelles de la connaissance, et faisaient de
vous des « modernes » au plein sens du terme. C’est pour moi un
privilège insigne d’assister à votre rencontre, qui est une première, car je
sais qu’avant d’accéder à l’immortalité qui est le privilège des grands morts
vous n’aviez jamais eu occasion de vous rencontrer, et je pense même que, en
dépit de la grande réputation que vous vous étiez attirée dans les cercles que
vous fréquentiez, vous n’aviez jamais entendu parler l’un de l’autre, et n’aviez
eu aucune connaissance de vos travaux respectifs dont il vous est, à présent
seulement, possible de vous entretenir.
Spinoza
– Vous n’êtes peut-être pas sans savoir, Fontenelle, que j’avais réuni de mon vivant
une assez importante bibliothèque, dont le catalogue a été relevé au moment de
mon décès. Dans celle-ci figurait un ouvrage, intitulé Logique de Port-Royal,
dont j’ai su depuis qu’il avait été composé par des gens qui avaient fréquenté
cette personne que vous me présentez aujourd’hui sous le nom de Pascal, et qui
avaient été frappés par les belles réflexions que lui avaient inspirées ses
propres investigations dans divers domaines des mathématiques et de la
philosophie naturelle où il a posé, après Descartes que j’ai beaucoup lu et
médité et avant Leibnitz que, comme vous venez de le
rappeler, j’ai personnellement rencontré, les jalons de connaissances nouvelles,
ce qui l’a conduit à participer en première ligne à la magnifique aventure de
la science moderne, qui a bouleversé de fond en comble notre manière de voir le
monde. Mais c’est l’unique occasion que j’ai eue, indirectement, de m’entretenir
en pensée avec lui, que je suis bien curieux de connaître, car, d’après ce que
j’en ai appris depuis, il a cultivé, outre l’ordre géométrique, dont la
pratique nous réunit, et, je le présume, nous accorde en pensée, une assez
étrange sorte de science intuitive, parlant au cœur davantage qu’à la raison
d’entendement, à propos de laquelle on peut craindre qu’elle n’effectue une
résurgence des pires préjugés de la superstition, comme l’aberrante croyance en
une Providence divine dont les insondables mystères découragent la sagesse
humaine.
Pascal
– Avant de réagir à votre dernier propos, surprenant de la part d’une personne
dont on me dit qu’elle a elle aussi revendiqué l’appellation de science
intuitive en vue de désigner une forme de pensée supérieure à toutes les autres,
et en conséquence aussi difficile que rare, je voudrais savoir si nous sommes
assemblés ici pour discuter sereinement, ce à quoi devrait nous porter notre
condition présente qui n’est pas seulement celle de mortels mais de morts
effectifs, qui n’ont plus rien à démontrer, ou pour nous disputer comme des chiffonniers,
à quel titre ?, je vous le demande. Apprenez, Spinoza, que, de mon vivant,
et en dépit de la relative brièveté de mon existence, j’ai été plusieurs
personnes en une, qui se sont appelées, de noms formés par anagramme à partir
des mêmes lettres, Amos Dettonville, le mathématicien,
Salomon de Tultie, l’apologiste de la raison
chrétienne, et Louis de Montalte, le polémiste, le
féroce bretteur qui s’est attaqué aux menées occultes des Jésuites, et qui, par
la même occasion, a fixé la langue française, dont vous n’aviez vous-même qu’une
médiocre connaissance, dans un certain état que l’on appelle aujourd’hui encore
du nom de « français moderne ». J’ai eu constamment le souci de
dissocier les opérations mentales auxquelles se livraient ces différents
personnages, empêchant qu’elles puissent interférer entre elles, et j’ai conçu
qu’il n’était pas permis d’user du même langage, ni du même ordre de pensée, ni
des mêmes compétences pour parler des choses de la nature, de celles de la foi
et de celles de la coutume. J’aimerais savoir, Monsieur, à qui vous vous adressez
à présent : est-ce à l’interprète inspiré de l’Ecriture sainte, au
physicien géomètre ou au rhéteur porté à intervenir dans les affaires du monde ?
Spinoza
– Sachez en retour, Monsieur, que, bien que tout à première vue nous sépare, j’ai
été, du fait des rencontres de la vie occasionnées par l’ordre commun de la
nature, dans une condition à certains égards comparable à la vôtre. Nommé à ma
naissance Benito ou Bento, « le Béni »,
dans une famille issue de l’immigration hispanique vers les Provinces Unies qu’avaient
rendue inévitable les abus de l’Inquisition, j’ai été ensuite appelé, au moment
de mon éducation dans les traditions rabbiniques de mes pères, Baruch, dans la
langue et suivant l’usage de l’hébreu ancien, une langue morte que j’ai alors étudiée
de très près dans ses textes canoniques, acquérant ainsi une culture dont j’ai
disposé et que j’ai exploitée jusqu’à la fin de ma vie, y compris durant la
période où je m’étais éloigné des moeurs des Juifs ; lorsque j’ai quitté
mon premier état, et me suis lancé dans l’univers de ce que vous me permettrez
d’appeler la libre pensée, - nous, les morts, nous survolons les temps et
n’avons plus peur des anachronismes ! -, je suis devenu Benedictus Amstellodensis, Benoît le citoyen d’Amsterdam, qui, ayant
appris le latin, s’est ainsi donné les moyens d’accéder, en particulier en
suivant les enseignements du grand Descartes, aux découvertes de la science et
de la philosophie moderne, à laquelle, comme vous, quoique dans un esprit assez
différent, j’ai ensuite tenté d’apporter ma contribution. En moi Bento, Baruch et Benedictus, sans être à proprement parler
des personnes distinctes, comme vous dites qu’étaient votre Amos, votre Salomon
et votre Louis, dialoguèrent en permanence, en se plaçant au point de vue des
différents genres de connaissance qui, à mon point de vue, constituent ensemble
la puissance de l’esprit humain, qu’il est impossible, sur ce point je suis entièrement
d’accord avec vous, de rabattre sur un modèle uniforme. C’est pourquoi, quoi qu’on
aie pu en dire, je n’ai jamais cherché à promouvoir un modèle de rationalité
unique et exclusif, pouvant être plaqué indifféremment sur toutes les questions
auxquelles cet esprit humain est confronté : et sans aller, comme vous,
jusqu’à estimer que l’esprit de géométrie, qui est pour moi le deuxième genre
de la connaissance, ne fait que des demi habiles, aveuglés par les abstractions
qu’il les a conduits à forger et qu’ils ont fini par confondre avec la réalité,
je suis loin de considérer, en dépit du rôle irremplaçable que joue cette
manière de raisonner dans la libération de l’esprit, qu’elle puisse
épuiser, en les ramenant sur sa ligne unique, toutes les allures de la vie, ni
répondre à tous ses besoins, qui sont infiniment variés. Comme vous, je répudie
un philosophisme dont l’étroitesse de vue laisse échapper une grande partie des
choses qui nous sont véritablement utiles et fait ainsi obstacle à ce que nous
passions à une perfection plus grande, ce qui est la vraie définition de la
sagesse qui, telle que je la conçois, est à la fois une attitude de pensée et
un art de vivre, bref, comme disaient les Anciens, dont je suis moins éloigné
que vous ne paraissez l’être vous-même, une « éthique », un terme que
j’ai souhaité remettre au goût du jour et sous l’autorité duquel j’ai placé
l’essentiel de mes investigations philosophiques.
Fontenelle
– Pourtant, vous ne pouvez l’ignorer, votre conception iconoclaste d’un Dieu-substance, dont la nature réunit tous les genres
d’être et produit librement, hors de toute contrainte, mais non moins
nécessairement, par sa seule puissance, toutes les essences et existences qui
les composent, que vous baptisez de l’étrange nom de « modes », a été
dénoncée par vos adversaires comme typique de l’entreprise impie qui substitue
au Dieu des croyants, celui auquel s’adresse la vraie foi, une vague déité, que
vous êtes allé jusqu’à identifier à la nature même, conception dont la froide
abstraction effraie et décourage les élans du cœur, ces élans que vous avez par
ailleurs déclaré vouloir traiter comme s’il s’agissait de points, de figures et
de volumes dans l’espace, introduisant ainsi de force de la géométrie dans nos
passions.
Pascal
– Dieu des philosophes ! Insigne, diabolique témoignage de l’orgueil
humain, qui fait inéluctablement dériver l’esprit vers l’indifférence, et,
pourquoi pas ?, vers l’athéisme ! Comment
pourrais-je aimer un tel dieu, présent partout et nulle part, qui occupe
vainement le vide de l’univers infini ? Si je n’étais déjà mort, je
m’étranglerais de fureur à une telle pensée, dont les conséquences pourraient
bien bouleverser l’ensemble de l’ordre social, outre qu’elle compromet nos
chances personnelles de rédemption. Songez, Monsieur, que nous pouvons mourir
dans la minute qui vient, et qu’il est grand temps de songer à notre salut, en
nous agenouillant et en prenant l’eau bénite en vue d’obliger nos deux parts et
de les remettre entièrement au bon plaisir de notre créateur.
Spinoza
– Calmez-vous ! Vous avez tout l’air d’oublier que, morts, nous le sommes
déjà, en vertu de causes qui ne dépendaient certainement pas de nous, votre
infection de tête qui empêchait les esprits animaux de circuler librement dans
votre cerveau et mon extinction de poitrine, fatale dans le méchant climat des
contrées où je vivais, qui finit par m’ôter le souffle : ces accidents,
susceptibles effectivement de survenir à quiconque à tout moment, ne méritaient
cependant pas de fixer notre attention, car si toute personne qui sort de chez
elle se préoccupait de la tuile détachée du toit qui peut venir mettre fin à
son existence périssable au point de la faire renoncer à visiter un ami, il n’y
aurait simplement plus de vie commune ni de jouissance des bénéfices qu’elle
peut nous procurer en l’absence de tout ressentiment, donc sans appréhension à
l’égard de choses qui sont simplement possibles, mais non certaines ;
c’est précisément à de telles aberrations que conduit une pensée qui se fixe
sur la considération du possible, en oubliant que celui-ci n’a que le degré de
réalité qu’on veut bien lui concéder, et qu’une philosophie obnubilée par cette
considération, et de ce fait balancée entre l’espérance et la crainte, s’expose
à être une méditation, non de la vie, mais de la mort, comme vous venez de nous
en offrir l’attristant exemple. Vous entretenez la crainte de mourir alors même
que vous n’êtes plus en vie, ce qui démontre amplement l’absurdité de votre
attitude ; mais cette même crainte, qui n’est qu’un témoignage de la
faiblesse de votre constitution, ne serait pas moins dommageable, inutile et
nocive, de la part d’un vivant, qui n’a au fond rien de plus raisonnable à
faire qu’à adhérer autant qu’il le peut, au maximum de sa puissance, à l’élan
qui le pousse à exister et à persévérer à le faire, non pas le plus longtemps possible,
mais hors de toutes considération de durée, ce qui est au fond l’expérience que
nous pouvons faire, à tout moment, de l’éternité, sans avoir besoin pour cela
de nous prosterner devant de fausses idoles, qui ne sont qu’une image exténuée,
voire même une caricature, de notre propre nature, dont elles contestent la
puissance.
Pascal
– Puissance, vous n’avez d’autre mot à la bouche ! Un peu de décence, je
vous prie ! Pensez plutôt à la faiblesse de notre infime et misérable condition :
ne sommes-nous pas comme des riens au regard des deux infinités de grandeur et
de petitesse dont l’immensité nous écrase et déclare ostensiblement notre
imperfection ? Vous exaltez la puissance de vivre qui est au fond de nous,
en omettant que celle-ci a pour envers l’entraînement vers l’abîme qui nous
dissout, de notre vivant même, lorsque, sans craindre le ridicule, nous nous
adonnons sans mesure au divertissement, qui, outre qu’il nous éloigne de Dieu
en nous inclinant à oublier ce que nous lui devons, nous fait éprouver à tout
moment notre impuissance !
Spinoza
– Nous serions faibles si nous comparions notre nature à une autre, que nous
n’avons pas, et dont nous ne devrions en conséquence ni espérer ni désespérer
disposer : certes, nous n’atteignons pas la taille de certains arbres,
nous n’avons pas la légèreté de l’oiseau ni la force du lion, qui, à ces égards
nous dépassent, ce qu’il serait absurde que nous regrettions en nous fixant des
modèles d’existence non conformes à notre nature, qui comporte bien des
potentialités que nous n’avons pas l’idée d’exploiter. Savons-nous seulement tout
ce que peut notre corps, tout ce que peut notre esprit ? C’est pourquoi,
je le répète, ce que nous avons de mieux à faire, et qui constitue la piété
véritable, c’est, au lieu de ressasser des misères imaginaires, de tendre nos
forces de manière à vivre autant que nous le pouvons, et en accord avec
d’autres, selon les lois de notre seule nature, comme la raison nous le
prescrit, à la fois en nous y incitant et en nous démontrant comment nous y
prendre pour y parvenir, ou tout au moins pour nous rapprocher de ce but idéal
que constitue le modèle d’une vie humaine parfaite et libre. Et c’est cela que
j’appelle aimer Dieu, en faisant le meilleur usage de tout ce qu’il nous a
donné, non d’ailleurs par l’arbitraire de son bon plaisir, en nous le concédant
comme un cadeau que nous devrions lui rendre en retour, mais en vertu de la
nécessité de sa puissance à laquelle il nous fait tous ensemble participer, ce
dont il nous faut lui rendre grâce, hors de toute crainte ou espérance, sans
orgueil excessif ni fausse humilité, en ayant simplement le courage, et il en
faut, d’être pleinement ce pour quoi nous sommes faits, en assumant en
conscience les limites de notre condition.
Pascal
– Vous aimer vous-même : c’est cela que vous appelez aimer Dieu ! Et,
par-dessus le marché, vous vous prenez pour un sage ! Vous feignez la
sérénité ! Folie pour folie, je préfère encore me prosterner, moi indigne,
devant la grandeur d’un être dont l’infinité me dépasse, et me jette hors de
moi-même, à la dérive, hors de tout point fixe auquel m’arrimer. Vous prétendez
connaître tout de Dieu, et à vous entendre parler on pourrait croire que vous
êtes à sa place ; je professe, moi, être dans une complète ignorance de
son être véritable, qui m’a été caché, ce qui me fait l’aimer davantage encore,
désespérément même, dans l’incertitude où je suis de jamais arriver à me mettre
en accord avec sa volonté, qui excède infiniment les limites de mon esprit, et
à laquelle je me remets entièrement, en expiation de mes péché et de ceux de
mes pères, depuis Adam.
Spinoza
– Je vous plains sincèrement. Vous vous humiliez aux
yeux de tous, en ruminant l’absurde souvenir de fautes imaginaires, qui sont le
témoignage de votre mal-vivre et de votre mal-être, que vous osez donner en
spectacle. Vous feriez mieux de vous préoccuper des malheurs réels qui
déchirent les hommes, dont la cause se trouve dans leurs désaccords, où ils se
laissent entraîner par leurs passions qui les aliènent. J’estime pour ma part
que cette aliénation n’est pas fatale, et qu’il est possible d’y remédier, en
reprenant à sa source la vie commune de manière à la dynamiser dans le sens de
l’activité, ce qui est la tâche propre du sage, à laquelle il n’est pas en
droit de se dérober.
Fontenelle
– Si je vous comprends bien, l’amour de soi, que Pascal vous reproche de
pratiquer au détriment de l’amour de Dieu, ne vous conduit pas à vous replier égoïstement
en vous-même.
Spinoza
– S’aimer soi-même, raisonnablement s’entend, ce n’est pas uniquement rechercher
son utile propre, sans se préoccuper de l’utile commun : mais c’est être
le plus possible conscient de soi, des autres, du monde et de Dieu, qui est et
n’est rien d’autre que ce qui m’unit, corps et âme, aux autres hommes et à
l’ensemble du monde, et du même coup m’unit à moi-même. Connaître cette union,
et en profiter, est ce que je désire le plus : et, je vous le répète, ce
désir, qui me possède au plus profond de mon être, est ma façon d’aimer Dieu,
en homme libre, et non comme un esclave, qui déplore vainement sa condition
sans rien faire pour essayer de l’améliorer, dans les limites fixées par notre
nature.
Pascal
– Vous voulez donc changer le monde, le reconstruire à votre idée, sans tenir
compte de ses pesanteurs immémoriales ! Ne craignez-vous donc pas, en
cherchant le meilleur, de faire le pire ? Au lieu de vous efforcer
d’instaurer un régime humain, qui convienne à votre tempérament, contentez-vous
de l’ordre général institué par la concupiscence, qui est admirable jusque dans
ses abominations, qui nous renvoient une image fidèle
de notre misère. Et, puisque vous voulez témoigner de l’amour que vous portez à
vos semblables, soyez charitable, faites l’aumône aux pauvres. Ne voyez-vous
pas que vous vous éloignez de Dieu lorsque, sans tenir compte de ses
commandements que, sans varier sur l’essentiel, l’Eglise nous a transmis de
siècles en siècles, vous prétendez vous substituer à lui, au lieu de vous jeter
à ses pieds et de lui demander pardon pour vos fautes ?
Spinoza
– Je trouve amusant d’entendre, sortie de votre bouche comme parole d’Evangile,
la parole de la sorcière Médée telle que nous la rapporte le grand poète Ovide :
oui, je vois ce qui serait le meilleur, et j’y donne mon assentiment, mais,
tout à l’inverse, c’est dans la voie du pire que je m’engage. Je me serais
plutôt attendu à vous entendre citer l’Ecclésiaste : scientia
auget dolorem, il y a un excès de connaissance
qui afflige, bien loin de remédier à nos difficultés présentes. Mais vous avez
raison, bien qu’il ne soit pas sûr que nous donnions le même sens aux
mots : il ne suffit pas de savoir, il faut pouvoir. Mais comment pouvoir
sans savoir ce que nous pouvons, donc sans connaître, pardonnez moi d’y
revenir, notre puissance, ce qui est la condition pour que nous en fassions un
usage efficace et légitime ? Connaître ma puissance et en bien user, bene agere et laetari, voilà toute ma religion, qui suffit à me
mettre en accord avec la nature, et je ne demande rien de plus.
Pascal
– Et c’est encore bien trop, sans du reste suffire ! Votre satisfaction,
votre désir de bien-être, dignes tout au plus d’un marchand de fromages, me
répugnent. Vous vous contentez d’une vie étriquée,
qui vous paraît exempte de misère, et que vous prenez, en dépit de son
ignominie, pour le dimanche de la vie, sans vous ressouvenir que subsiste en
nous, en dépit de notre abjection dont nous portons l’entière responsabilité,
un reste de grandeur, j’entends par là la vraie grandeur, celle qui nous enlève
jusqu’au ciel, à laquelle nous devons sacrifier tout le reste pour qu’elle nous
inonde de sa joie, si Dieu le veut, ce qui n’est nullement garanti. C’est
pourquoi je ne vois d’autre voie qui nous conduise à Dieu que celle de la
pénitence, comme le Christ nous en a donné l’exemple en mourant pour nous sur
la croix : vivons nous-mêmes comme si, au rouet de notre misère et de
notre grandeur, nous mourions à tout instant, comme lui, sur la croix.
Spinoza
– Pourquoi voulez-vous qu’il n’y ait qu’une seule voie qui nous conduise à
Dieu ? Pour moi, j’en aperçois plusieurs, et il ne serait déjà pas si mal
de trouver à s’engager dans l’une d’entre elles. Vous me faites grief de m’ôter
les moyens d’aimer ce Dieu que je conçois comme se suffisant entièrement à
lui-même et étant le principe de toutes choses, ce qui me donne une idée
adéquate de sa nature, et par voie de conséquence me permet aussi de former
celle de la mienne, qu’elle contient. Il est vrai que la notion de l’amour que
je professe fait de lui tout autre chose qu’un désir, c’est-à-dire une
aspiration fusionnelle, mais une simple joie, donc le sentiment d’une
augmentation de ma puissance, associée à la représentation imaginaire d’une
cause extérieure : or cette association à des représentations imaginaires,
le plus souvent aléatoire, fait de la plupart de nos amours des passions
incertaines, exposées à se retourner en leur contraire, donc à se métamorphoser
en tristesses, voire en souffrances du type de celles que vous nous incitez à
rechercher pour mériter notre salut, ce qui est à l’opposé de la nécessité que
nous devons reconnaître à l’être absolu divin, et devrait en conséquence nous
décourager de l’aimer comme nous le faisons de la plupart des autres choses, en
le traitant comme une cause extérieure à notre propre nature, sur fond de
conflit, alors qu’il coïncide entièrement avec elle.
Pascal
– Funeste hérésie ! Ignorez-vous qu’il y a une histoire de la vérité,
issue de la révélation, qui en déroule les certitudes du commencement à la fin
des temps, et que celle-ci témoigne définitivement contre vous ? Ce que
vous appelez cause extérieure, je le nomme, moi, conformément à ce que m’ont
appris les Pères de notre sainte Eglise, transcendance, celle d’un absolu qui
se tient infiniment éloigné de moi, et dont la vision me confond, m’illumine,
me transporte.
Fontenelle
– Seriez-vous d’accord, Spinoza, pour considérer que les religions qui nous
pressent d’aimer Dieu qu’elles nous représentent, je reprends vos termes, comme
une cause extérieure, sont affaire de cœur et d’imagination, bref des
mythologies, dignes tout au plus de la plus lointaine Antiquité, mais devenues
difficilement crédibles de nos jours ?
Spinoza
– Pas du tout ! Il faut se débarrasser d’une conception étriquée de l’imagination,
qui ne voit en elle qu’une puissance d’erreur, ce qu’elle est seulement lorsque
nous la pratiquons simplement, donc bêtement, au lieu de la porter au point extrême
de ce dont elle est capable dans ses limites propres, en tant que premier genre
de connaissance, par lequel ont dû commencer tous nos efforts mentaux. Nous
devons nous exercer patiemment à imaginer vivide et distinctius,
avec énergie et plus distinctement, c’est-à-dire à nous représenter de plus en
plus de choses à la fois, au lieu de n’en considérer qu’une seule, extraite de
tout contexte, ce qui nous nous plonge artificiellement dans une admiration
stupide, comme en offre un parfait exemple, Pascal, votre sens exacerbé du
sacré qui unit terreur et attirance, et s’enferme dans de déchirantes
contradictions, qui vous crucifient. Il me semble qu’en parvenant à imaginer,
non seulement beaucoup de choses, mais à la limite toutes les choses, toutes
choses, en nous en faisant une image unique, nous parviendrons à ce que
j’appelle amor erga
Deum, un amour envers Dieu, qui, comme le veut la procédure de
l’imagination, nous le représente comme différent, nous faisant face, tout en
étant au-dessus de nous, donc, si vous y tenez, comme transcendant : mais
cet amour, qui est encore une joie associée à la représentation imaginaire
d’une cause extérieure, diffère de toutes nos autres amours, en ce que
l’association sur laquelle il repose n’est pas issue du hasard des rencontres,
mais résulte de l’effort attentif de notre pensée qui, suivant les procédures
de l’imagination, mène celle-ci ad intellectum,
dans le sens de l’entendement, jusqu’au point où elle en recoupe les
enseignements, à défaut de pouvoir parfaitement coïncider avec eux. Cet amour
envers Dieu, sous condition d’être purgé de toute attente de récompenses, donc
de l’espérance que ce Dieu que nous continuons à nous représenter comme quelque
chose d’extérieur à nous, pourrait en venir à nous aimer en retour, est, à sa
façon, une chose bonne et utile, dans la mesure où elle nous apporte
progressivement la tranquillité d’esprit qui définit véritablement la vertu.
Mais, une fois atteint ce stade de la félicité, notre effort en vue de passer à
une perfection plus grande, ne se relâche pas et ne nous permet pas de nous
reposer dans les appréciables bienfaits que nous procure déjà cet amor erga Deum.
J’estime que nous pouvons aller plus loin encore, en essayant une autre voie,
celle de l’amor intellectus
Dei, l’amour intellectuel de Dieu, qui est amour en Dieu, Dieu qui s’aime
en nous qui l’aimons, non plus comme un objet dont nous serions séparés, mais
comme ce qui cause tout au fond de nous notre nature.
Pascal
– « Amour intellectuel » ! Une chose au moins nous réunit, c’est
le goût immodéré de ce que les grammairiens nomment oxymore, quelque chose qui
s’apparente à la coïncidentia oppositorum dont Nicolas de Cuse
a fait la marque d’une sagesse en folie, dont seul le délire peut nous rapprocher
de Dieu. Au fond, vous êtes, Spinoza, sous vos allures humainement raisonneuses,
un mystique qui s’ignore…
Fontenelle
– Je suis au désespoir, Messieurs d’interrompre votre discussion, dont les
enjeux me passionnent. On me fait savoir que le temps imparti à votre colloque
est épuisé : vous avez toute l’éternité devant vous pour continuer à
débattre, ce que, je n’en doute pas, vous allez continuer à faire loin des
oreilles indiscrètes. Retirons-nous, laissons la parole aux vivants, qui se
figurent en savoir beaucoup plus que nous sur ce que nous avons pu nous-mêmes penser
lorsque nous étions encore de leur monde.