(08/11/2006)
Idéologie :
le mot, l’idée, la chose (6)
SUE,
SZELIGA, MARX : des Mystères de Paris à La Sainte Famille
Marx
s’est installé à Paris, rue Vaneau, à la fin du
mois d’octobre 1843 pour un séjour qui devait s’achever en février 1845. Le
15 de ce même mois d’octobre 1843, le très respectable Journal des débats,
organe de presse gouvernemental, de tendance modérée, avait fait paraître
le dernier épisode du grand roman-feuilleton d’Eugène Sue, Les Mystères
de Paris : celui-ci avait tenu en haleine un considérable public
de lecteurs, qui, en élargissant son cercle, avait progressivement changé
de configuration, depuis le 19 juin 1842 où il avait commencé à paraître,
faisant alors de son auteur l’écrivain à la mode, et provoquant, avec à l’arrière-plan
un relent de scandale, une véritable onde de choc qui a secoué l’opinion publique,
un aspect de la réalité sociale alors en gestation à l’époque, à l’apparition
duquel la publication du roman de Sue et l’engouement qu’il a déchaîné n’ont
pas été tout à fait étrangers. Marx, qui a sans doute lu le roman de Sue lorsque
celui-ci a été publié sous forme de livre, - il a été l’un des plus grands
succès de librairie du XIXe siècle -, et a peut-être
aussi, mêlé au public populaire, assisté aux représentations aussitôt données
au théâtre de la Porte-Saint-Martin, en plein boulevard
du crime, avec pour affiche « Les mystères de Paris, pièce d’une durée
de sept heures », n’a pu ignorer cette vogue. Celle-ci avait débordé
les frontières de la France, et avait gagné de nombreux publicistes de la
gauche intellectuelle allemande, comme Franz Zychlin
von Zychlinski, qui, sous le pseudonyme
de Szeliga, publia en juin 1844 dans la septième
livraison de la revue des frères Bauer, l’Allgemeine Literatur-Zeitung, une longue étude de près de quatre-vingt
pages consacrée au roman de Sue, ou Max Stirner, qui lui aussi a fait paraître
en 1844 un compte-rendu critique des Mystères de Paris dans le Berliner
Monatschrift (cf. le résumé analytique de cet
article par H. Arvon dans son ouvrage Aux sources
de l’existentialisme : Max Stirner, éd. PUF, coll. Epiméthée, 1954,
p. 39 et sq.) ; Engels a également rédigé un article sur le roman de
Sue pour le New Moral World du 3 février 1844. Szeliga
et Stirner allaient être directement pris pour cibles dans L’idéologie
allemande, et La Sainte Famille, publiée en Allemagne dès 1844,
devait comporter deux longs chapitres rédigés de la main de Marx consacrés
aux Mystères de Paris (les chapitres 5 et 8), abordés par le biais
du commentaire enthousiaste et délirant qu’en avait proposé Szeliga,
contre lequel Marx a tourné sa verve satirique avec une délectation féroce.
Bien sûr, il serait absurde de ramener entièrement aux problèmes posés par
l’interprétation de l’œuvre de Sue, considérée, au-delà de sa littéralité
textuelle, comme un fait de société, la lutte engagée par Marx contre
les « idéologues » allemands, lutte qui a été de sa part l’occasion
de la reprise sur un nouveau plan de la notion d’idéologie : il reste cependant
que ce débat constitue un miroir où les principaux enjeux de la critique de
l’idéologie et de ses représentants se sont trouvés projetés, in vivo
en quelque sorte, ce qui justifie qu’on s’y arrête, en vue d’éclaircir les
conditions dans lesquelles la notion d’idéologie a réapparu et s’est transformée,
sur l’initiative de Marx, durant son séjour à Paris où sa pensée a évolué
à un rythme particulièrement accéléré, ce qui justifie à un certain point
de vue que cette période ait pu être assimilée à un moment de rupture.
Les origines du roman-feuilleton, genre très particulier de
production littéraire qui a sur le moment affecté en profondeur la notion
même de littérature en remettant en cause le primat de la littérature cultivée
et de ses critères de distinction, remontent aux toutes dernières années du
XVIIIe siècle : le Journal des débats politiques et
littéraires, où ont précisément été publiés les successifs épisodes des
Mystères de Paris, qu’il a fait
suivre en 1844-1845 par un autre grand succès populaire, Le comte de Monte
Christo d’Alexandre Dumas, avait été fondé par les frères Bertin en 1799,
et avait inauguré dans la presse quotidienne la pratique du bas de page, dit
aussi « rez-de-chaussée », qui avait d’abord été réservé à des comptes-rendus
critiques de livres, de spectacles ou de manifestations mondaines, avant que
cette place ne soit occupée par des textes de fiction romanesque livrés par
tranches successives, donnant ainsi une place à l’imaginaire dans des publications
destinées au départ à communiquer des informations sur les événements du monde
réel, ce qui était une manière originale de pratiquer le mélange des genres
en vue de renforcer l’intérêt des lecteurs, dans une perspective davantage
mercantile d’ailleurs qu’esthétique. Le premier roman a avoir été publié par
épisodes dans un quotidien (la pratique consistant à faire paraître des romans
découpés en morceaux dans des revues était plus ancienne) a été La vieille
fille de Balzac, dans Le Siècle, en 1836, au moment où commençait
à se développer la presse à bon marché (à laquelle n’appartenait d’ailleurs
pas le Journal des débats, dont le prix d’abonnement était resté élevé),
presse dont la diffusion a été considérablement augmentée, attirant du même
coup les annonceurs et faisant de la publication de journaux une fructueuse
affaire commerciale. Eugène Sue, en composant sur commande Les Mystères
de Paris à partir de 1842, date à laquelle il était déjà un écrivain connu
pour ses contributions dans les genres du roman maritime, du roman historique
et du mélodrame sentimental, a lui-même complètement remodelé cette pratique,
en fabriquant avec un brio assez confondant,
et sans ménager les procédés stéréotypés propres à cette forme, dont
certains étaient repris aux traditions plus anciennes du roman picaresque
et du roman noir, une œuvre, la première de ce type sans doute, spécifiquement
adaptée à ce mode de diffusion, ce qui a véritablement lancé et popularisé
le genre du roman-feuilleton, ouvrant ainsi une nouvelle voie à l’écriture
de fiction dans laquelle, les tout premiers, se sont engagés à la suite de
Sue des auteurs comme Alexandre Dumas et Victor Hugo : ce dernier, avec
Les Misérables, a relancé plus tard la démarche initiée par Sue sur
un nouveau plan, où elle a acquis un caractère grandiose, édifiant sur les
bases fournies par le roman-feuilleton un édifice dont la portée était métaphysique.
(Sur les moments complexes de cette histoire qui ne faisait alors que commencer
et qui se poursuit encore aujourd’hui dans nos médias actuels, cf. Lise Queffélec,
Le roman-feuilleton français au XIXe siècle,
éd. PUF/Que sais-je ?, 1989).
En venant à Paris, Marx, qui se trouvait alors à un moment
décisif de son évolution intellectuelle, marqué philosophiquement par son
engouement pour Feuerbach et par un début de remise en question de cette influence,
a donc, entre autres choses, assisté à la naissance de ce qui devait plus
tard s’appeler la culture de masse, ce qui l’a amené à intervenir personnellement
dans le champ de débat ouvert par cette mutation, en composant les deux longs
chapitres de La Sainte Famille qui tournent autour des Mystères
de Paris : ceux-ci préfigurent à leur façon, avec cent ans d’avance,
la critique menée par Adorno et Horkheimer contre la Kulturindustrie
dans La dialectique de la raison. L’un des premiers à avoir perçu l’importance
de ce phénomène, qui modifiait sur le fond le régime de la production littéraire
et culturelle, a été Sainte-Beuve, dans son article « De la littérature
industrielle », publié dans la Revue des Deux-Mondes en septembre 1839 (cet article est repris
dans le volume La querelle du roman-feuilleton – Littérature, presse et
politique, un débat précurseur, 1836-1848, édité par Lise Dumasy, éd. Ellug, Université Stendhal
de Grenoble, 1999, p. 25-43, où est reproduit, à la suite de l’article de
Sainte-Beuve, l’archive très intéressante du débat, qui comprend, à côté de
textes de publicistes, des discours parlementaires, ce qui confirme que la
remise en cause du roman-feuilleton avait débordé la problématique propre
à l’esthétique littéraire). Sainte-Beuve aborde l’étude de cette question
en se plaçant au point de vue spécifique des auteurs : en se demandant
ce qu’ils ont à y perdre et à y gagner, il examine le changement de leur position
provoqué par l’expansion d’une forme nouvelle de littérature, à laquelle les
journaux assurent une diffusion accrue sous condition que soient infléchies
les conditions et les formes de sa composition. Le choque particulièrement
l’incertitude dont, dans le contexte de démocratisation provoqué par cet élargissement,
le statut de l’écrivain se trouve affecté à l’intérieur d’un champ littéraire
dont les frontières sont brouillées. Il note, sur un ton de ressentiment :
« Ce sera de moins en moins un trait distinctif que d’écrire et de se
faire imprimer » (in La querelle du roman-feuilleton, p. 31) « Tout
le monde peut se dire homme de lettre : c’est le titre de qui n’en a
point. » (id., p. 39) « De nos jours, le
bas fond remonte sans cesse, et devient vite le niveau commun, le reste s’écroulant
ou s’abaissant. » (id., p. 43). Il voit dans
cette égalisation factice, dont la conséquence est un abaissement du niveau,
une tendance dont il pressent le caractère irréversible :
« La
chose littéraire (à comprendre particulièrement sous ce nom l’ensemble des
productions d’imagination et d’art) semble de plus en plus compromise… Si
l’on compte çà et là des exceptions, elles vont comme s’éloignant, s’évanouissant
dans un vaste naufrage… La physionomie de l’ensemble domine, le niveau du
mauvais gagne et monte. On ne rencontre que de bons esprits qui en sont préoccupés
comme d’un débordement. Il semble qu’on n’ait pas affaire à un fâcheux accident,
au simple coup de grêle d’une saison moins heureuse, mais à un résultat général
tenant à des causes profondes et qui doit plutôt s’augmenter. » (id.,
p. 26)
Frappe ici la formule : « la physionomie de l’ensemble
domine », qui évoque une situation où, le particulier étant devenu une
simple exception, minoritaire par rapport à la masse qui l’écrase, les critères
qui permettraient de valoriser l’exceptionnalité, c’est-à-dire l’excellence,
ont disparu : et dans ces conditions on comprend que la tâche du critique,
qui se donne pour fonction de déceler les talents et les réussites en les
isolant de l’ensemble du tout-venant, devienne, davantage encore que difficile,
vaine, puisque, par un retournement complet, c’est la considération de la
masse qui vient au premier plan, en alignant la création sur les intérêts
du public qui la consomme et lui impose ses propres normes, des normes qui
ne sont plus celles de l’art, ou plus précisément du « grand » art,
telles que les critiques professionnels les énoncent et les défendent, mais
celles du commerce. Sainte-Beuve impute donc ce retournement à la mercantilisation
de l’activité littéraire, qui fait que l’écrivain ne travaille plus pour produire
des œuvres belles et reconnues comme telles parce que conformes à une nécessité
issue de la littérature même, mais avant tout pour gagner de l’argent, au
détriment de la dignité propre de son activité d’écrivain, devenue un moyen
en vue de satisfaire des mobiles matériels comme « une émulation effrénée
des amours-propres, et un besoin pressant de vivre » (id., p. 27), qu’entreprend
de satisfaire la « littérature industrielle », entendons une littérature
commerciale alignée sur les besoins de la production industrielle, littérature
qui s’est mise servilement aux ordres de la presse, comme Eugène Sue en offrira
effectivement l’éclatant témoignage en écrivant trois ans après la diatribe
de Sainte-Beuve Les Mystères de Paris. Le roman que Balzac a consacré,
la même année 1839, à la condition littéraire, Les illusions perdues,
recoupe en gros le diagnostic de Sainte-Beuve, à ceci près cependant que Balzac,
dans la fiction comme dans la vie, ne parvient pas à choisir de manière nettement
tranchée entre la récusation de ce nouvel état de fait, qui est à ses yeux
un effet, qu’il déplore, de la démocratisation générale de la société repérée
au même moment par Tocqueville, et la nécessité de s’y adapter, en élaborant
des œuvres de fiction romanesque susceptibles d’être diffusées à un maximum
d’exemplaires, et de convenir aux goûts, non plus d’une élite cultivée et
réservée, mais du nouveau public en train de se former, dans un contexte où,
pour reprendre la formule de Sainte-Beuve, « la physionomie de l’ensemble
domine » et où, en conséquence, les goûts doivent être, au sens fort
du terme, mélangés, démocratiquement, au détriment de leur diversité :
et, pour répondre aux problèmes soulevés en pratique par cette adaptation
qu’il perçoit comme inévitable, il s’engage activement dans le mouvement de
défense des écrivains et des artistes, qui a conduit, en 1838, à la création
de la Société des gens de lettre, dont il assume la direction
en 1839, avant d’en démissionner en 1841. Une partie importante de
l’article de Sainte-Beuve est consacré à une remise en cause de cette démarche,
dont il dénonce les équivoques : cela a-t-il un sens de revendiquer des
droits pour les gens de lettres au moment où la notion même de « gens
de lettres » a perdu tout contour défini ? Et ramener ces droits
sur le plan purement matériel de la propriété dite littéraire qui en effectue
une mesure strictement quantitative en les évaluant en espèces sonnantes et
trébuchantes, n’est-ce pas les couper de la référence à des critères artistiques
idéaux, donc proprement spirituels ou immatériels, ceux que devrait privilégier
la littérature pour autant qu’elle se soucie de rester digne de ce nom ?
N’est-ce pas faire passer les droits mercantiles de la vente avant les obligations
morales de la création ? En s’organisant sur le modèle de n’importe quelle
corporation, la littérature cesse d’être une vocation, et devient un métier
comme les autres, qui se place à leur suite sous la loi de la majorité, sans
tenir compte de l’interrogation soulevée par Sainte-Beuve : « Qu’est-ce
que la majorité en littérature ? » (id.,
p. 39). Sur un ton désenchanté, il constate que l’évolution qui vient de s’amorcer
est sans doute irréversible :
« Il
faut bien se résigner aux habitudes nouvelles, à l’invasion de la démocratie
littéraire comme à l’avènement de toutes les autres démocraties. Peu importe
que cela paraisse plus criant en littérature. » (id.,
p.31)
Mais il n’en entend pas moins préserver un esprit de résistance
critique à l’égard de cette vague montante dont, avec une amère lucidité,
il perçoit les effets dévastateurs :
« Deux
littératures coexistent dans une proportion bien inégale et coexisteront de
plus en plus, mêlées entre elles comme le bien et le mal en ce monde, confondues
jusqu’au jour du jugement : tâchons d’avancer et de mûrir ce jugement
en dégageant la bonne et en limitant l’autre avec fermeté. » (id., p. 43 ; ce sont les dernières lignes de l’article)
Sainte-Beuve fait ainsi prévaloir une dimension négative de
la critique, à laquelle il assigne pour fonction de limiter le mal en le dénonçant :
il se trouve, hélas, que, dans les faits, il a été amené à « critiquer »,
au sens où il l’entendait, c’est-à-dire à rejeter, des auteurs comme Balzac,
Nerval, Hugo, et plus tard Baudelaire et Flaubert, dans lesquels, avec une
étroitesse de vue qui confond aujourd’hui, il s’est refusé à voir des représentants
de la littérature qu’il considérait, non sans préjugés et sans une dose de
mauvaise foi, comme étant « la bonne », et dont il s’était fixé
pour mission, en bon gardien des Lettres et de leurs privilèges sacrés, de
maintenir la tradition, ce qui témoigne de sa considérable cécité d’expert
patenté de la littérature du passé, de la littérature faite, sur laquelle
peut être porté un regard rétrospectif, à l’égard de la littérature vivante,
de la littérature en train de se faire, magma en fusion dans l’effervescence
duquel il ne décelait que les signes d’une confusion à ses yeux funeste.
Etaient par là même entraperçus les problèmes concernant ce
qui s’est appelé beaucoup plus tard la paralittérature, nébuleuse aux contours
mal définis, qui rassemble en vrac les aspects de la production littéraire
ne disposant pas de la légitimité reconnue à la littérature officielle et
en contestant implicitement les valeurs : on y retrouvera ensuite, à
côté du roman-feuilleton, dont il est l’un des rejetons, le roman policier,
forme de fiction appuyée sur le principe de l’énigme et du mystère, et soulevant
à sa manière de grandes questions humaines comme celles du bien et du mal,
de la justice immanente, de l’expiation et de la rédemption, questions censées
intéresser tout un chacun, et donc susceptibles de donner leur thème à des
œuvres réputées faciles, destinées à la lecture courante. La notion de paralittérature,
accréditée depuis qu’y a été consacrée en 1967 une rencontre à Cérisy
(cf. les Entretiens sur la paralittérature, éd. Plon, 1970), reproduit
toutes les ambiguïtés attachées à celle de culture populaire, qui désigne
à la fois des modes d’expression issus du peuple et spontanément conformes
à ses aspirations, du moins en principe, et d’autres formes, dont le peuple
constitue la matière mais non à proprement parler le sujet véritable, ou encore
des créations fictionnelles destinées au peuple afin de lui transmettre, voire
de lui imposer, une certaine image préfabriquée de lui-même, image élaborée
en dehors de lui et éventuellement contre lui, dans une intention dépréciative,
n’hésitant pas à l’occasion à user de la caricature. Ceci n’empêche d’ailleurs
que ce chantier atypique et en apparence anomique, encore qu’il soit lui-même
soumis à des règles qui sont d’autres règles que celles de l’art, chantier
dans lequel toutes les contradictions de la société se trouvent projetées
et reproduites, soit un véritable lieu d’innovation et de création, une création
qui a précisément trouvé dans ces contradictions, entre ordre et chaos, une
incitation dynamique, un moteur, comme en témoigne précisément le genre du
roman-feuilleton dans la forme mi-improvisée mi-savante que Sue lui a donnée,
qui joue constamment de telles ambiguïtés, en débordant les clivages perpétués
par l’autre littérature, celle qui s’adresse à des publics nettement ciblés,
et s’interdit en conséquence les changements de registre dont use et abuse
la dite paralittérature : c’est cette dimension novatrice qui explique,
pour ne citer que ces seuls exemples, que les surréalistes aient déclaré s’enthousiasmer
à la lecture de Fantômas, ou Sartre à celle des romans de Zévaco,
ouvrages dans lesquels ils prétendaient retrouver certains de leurs intérêts
profonds. On peut donc être d’accord avec Lise Quéffelec
lorsqu’elle écrit :
« S’il
faut parler de marginalité, c’est bien à contresens que l’on applique le terme
au roman-feuilleton populaire – à Dumas, Sue, Ponson
du Terrail, Féval, Gaboriau, Montépin, Richebourg, G. Leroux… Eux sont au centre : au centre
de la lecture (de tous), au centre de l’idéologie, au centre de l’imaginaire.
Ce sont les autres, « les grands » qui, à des degrés divers et selon
des modes divers, écrivent dans les marges. C’est chez ces feuilletonistes
populaires que s’élabore en lieux communs l’imaginaire d’une époque dans laquelle
plongent nos racines vives. » (Le roman-feuilleton français au XIXe
siècle, PUF/Que sais-je ?, 1989, p. 6)
A vrai dire, il devient très difficile, dans une telle configuration,
de distribuer les positions du centre et de la marge : mode de création
instable et décentré, ce qui lui permet du même coup d’intéresser les publics
les plus variés, la littérature de grande consommation, où affleurent constamment
à même la lettre de ses textes les tensions idéologiques les plus fortes,
témoigne de l’existence d’une société faisant une place importante à ce que
Habermas appelle « l’espace public », lieu de communication et d’échange
où les idées circulent en principe librement, en se confrontant d’une manière
qui peut être extrêmement violente, car la démocratie qui ne se soumet pas
spontanément à des règles de droit n’est certainement pas un jeu d’enfants,
et en inventant au fur et à mesure, non sans prise de risque, leurs règles
de combinaison. Ce qui va, après Marx, s’appeler idéologie a sans doute quelque
chose à voir avec ce processus à travers lequel se façonne, reprenons les
termes employés par Lise Quéffelec, « l’imaginaire
d’une époque », un imaginaire déployé à mi-chemin de la réalité et de
la fiction, et négociant entre elles un précaire équilibre, dont la forme
particulière du roman-feuilleton fournit une représentation exemplaire. De
ce point de vue, il faut reconnaître que la littérature, dès lors que son
domaine d’intervention s’est élargi, ne s’est pas mise seulement à discourir
sur fond d’idéologie, mais, en donnant une parole à l’idéologie, elle a activement
contribué à mettre en forme cette parole, donc à configurer le régime mental
de l’opinion publique, dont elle n’est donc pas seulement le reflet ou un
reflet parmi d’autres. Gramsci, qui s’est beaucoup intéressé à la littérature
populaire, remarque dans ses Cahiers de prison :
«Le roman-feuilleton
remplace (et favorise en même temps) les rêveries de l’homme du peuple, il
est un véritable rêve les yeux ouverts. » (cité
in A. Gramsci, Œuvres choisies, éd. Sociales, 1959, p. 475)
Faire rêver le peuple, en rêvant à sa place, et en orientant
par là même ses rêveries dans un certain sens : telle serait donc la
fonction assignée à cette modalité de la production littéraire dont la principale
finalité est de mettre en forme des représentations collectives qui, tout
en étant imposées, conservent l’allure de libres créations dans lesquelles
tout un chacun est appelé démocratiquement à se reconnaître.
C’est précisément dans ce sens que, dans son ouvrage Classes
laborieuses et classes dangereuses (éd. Plon, 1958), Louis Chevalier rend
compte du phénomène très particulier qu’a constitué, en pleine Monarchie de
Juillet, donc entre deux révolutions, celles de 1830 et celle de 1848, la
publication des Mystères de Paris, phénomène simultanément littéraire
et politico-social. Ce roman, véritable work in progress,
dont l’allure s’est peu à peu transformée au cours de sa diffusion sur une
période de plus d’une année, avait selon lui répondu au départ à l’intention
de dresser, à destination de lecteurs appartenant aux classes supérieures
de la société, les gens du beau monde, aristocrates et nouveaux riches qui
constituaient le public traditionnel du Journal des Débats, un tableau
des mœurs et des façons de parler argotiques des classes dangereuses, vues
à distance, comme un spectacle de foire qui, à la fois, attise la curiosité
et inspire le rejet, attitude nettement exprimée par Sue dans l’avant-propos
qu’il a rédigé au moment de la publication de son roman sous forme de livre :
« Nous
allons essayer de mettre sous les yeux du lecteur quelques épisodes de la
vie d’autres barbares aussi en dehors de la civilisation que les sauvages
peuplades si bien peintes par Cooper…. Seulement les barbares dont nous parlons
sont au milieu de nous ; nous pouvons les coudoyer en nous aventurant
dans les repaires où ils vivent, où ils se rassemblent pour concerter le meurtre,
le vol, pour se partager enfin les dépouilles de leurs victimes. » ( Les Mystères de Paris , éd. Robert Laffont,
coll. Bouquins, 1999, p. 31)
La thématique
de l’autre sauvage, le sauvage de l’intérieur, appuyée sur la référence lancinante
aux Indiens de Feminore Cooper, qui se retrouve
également dans Les paysans de Balzac, est, au XIXe siècle, un lieu commun de la production écrite où il
est question du bas peuple, en vue de faire ressortir l’étrangeté répulsive
de ses formes de vie, et éventuellement à susciter à leur égard une vague
commisération, dans l’esprit de ce que Sue, également dans son Avant-propos
aux Mystères de Paris, appelle, d’une formule citée par Marx dans le
chapitre 5 de La Sainte Famille (trad. fr.
E. Cogniot, éd. Sociales, 1972, p. 72), « une curiosité
craintive » (en 1854, repassant sur les traces de Sue, Dumas écrira Les
Mohicans de Paris ; sur le rôle joué par la métaphore du sauvage
dans la représentation du peuple, cf. Louis Chevalier, Classes laborieuses
et classes dangereuses, Plon, 1958, p. 494-496). La représentation impressionnante,
offerte par Sue, qui, dans sa recherche du sensationnel, n’a pas hésité le
plus souvent à forcer le trait, des bas-fonds du Paris de l’époque, donc sans
le recul historique qui, en 1831, avait accompagné dans Notre Dame de Paris
la description donnée par Hugo de la Cour des Miracles et avait fait écran
à ses aspects les plus terrifiants, a plus que passionné les lecteurs des
Mystères de Paris, et a déclenché un mouvement collectif d’opinion
dont Théophile Gautier, manifestement épaté par la chose, a proposé une évocation
assez frappante :
« Tout
le monde a dévoré Les Mystères de Paris, même les gens qui ne savent
pas lire ; ceux-là se les font réciter par quelque portier érudit et
de bonne volonté ; les êtres les plus étrangers à toute espèce de littérature
connaissent la Goualeuse, la Chourineur, la Chouette, Tortillard et le Maître
d’école. Toute la France s’est occupée pendant plus d’un an des aventures
du prince Rodolphe, avant de s’occuper de ses propres affaires. Des malades
ont attendu pour mourir la fin des Mystères de Paris ; le magique
« la suite à demain » les entraînait de jour en jour, et la mort
comprenait qu’ils ne seraient pas tranquilles dans l’autre monde s’ils ne
connaissaient le dénouement de cette bizarre
épopée. » (cité par F. Lacassin dans sa préface
à l’édition dans la collection Bouquins des Mystères de Paris, éd.
Robert Laffont, 2005, p. 21)
La « bizarre épopée », bizarre à la fois par les
aspects surprenants de son contenu et par le caractère inclassable de sa forme,
a donc, lorsqu’elle a commencé à être diffusée, débordé largement le public
auquel elle était destiné au départ : au-delà de ceux qui, animés par
une « curiosité craintive », regardaient de loin l’étonnant spectacle
qui leur était présenté, elle a aussi intéressé, dans un tout autre esprit,
ceux qui se sentaient directement concernés par la nature de ce spectacle,
auquel ils participaient eux-mêmes en tant qu’acteurs, et qu’ils se réjouissaient
de voir venir au premier plan de l’attention générale, ce qui les réhabilitait
personnellement à leurs propres yeux. C’est ainsi que Les Mystères de Paris
sont devenus un livre du peuple, en ce double sens qu’il y était question
des couches populaires de la société et que celles-ci s’en sont emparées comme
d’un miroir de leur condition, où elles retrouvaient leurs difficultés et
leurs aspirations, et où, tout simplement, elles se sentaient exister pour
elles-mêmes et pour les autres :
« Livre
du peuple, en effet, parce que, d’une certaine manière, écrit par le peuple,
et, d’autre part, reconnu par lui comme étant son livre et imposé à nous comme
tel par cet immenses succès populaire. » (L. Chevalier, Classes laborieuses
et classes dangereuses, p. 515)
Un livre « écrit par le peuple » ? En effet,
durant la période de plus d’un an où son roman a été publié par tranches quotidiennes,
avec des périodes d’interruption qui, en exaspérant son impatience, maintenaient
son public en haleine, Sue a reçu une très abondante correspondance (aujourd’hui
conservée à la Bibliothèque de l’Arsenal) de lecteurs de toutes origines sociales,
qui non seulement lui témoignaient l’intérêt passionné qu’ils portaient à
son oeuvre, mais le suppliaient d’orienter autrement la trajectoire de l’intrigue,
celle-ci étant censée se dérouler comme en vrai, et pourrait-on dire en temps
réel, au fur et à mesure de la parution des épisodes, ce qui laissait apparemment
en suspens la destinée des personnages qui les intéressaient le plus, parce
qu’ils s’y reconnaissaient, comme si l’histoire racontée était effectivement
la leur : c’est à la suite de ces échanges, - on parlerait aujourd’hui
de processus interactif -, que Sue qui était au départ un écrivain bourgeois
pour qui le peuple était un objet de contemplation extérieure s’est peu à
peu transformé en un porte-parole de ce peuple auquel il avait offert une
certaine image de lui-même, en partageant avec le modèle qui l’avait inspirée
la responsabilité de l’élaboration de cette image. Le peuple, qu’est-ce à
dire ? Justement, selon L. Chevalier, cette masse confuse et oubliée
de la population occupant la frontière incertaine entre « classes laborieuses »
et « classes dangereuses », exposées les unes à la fatalité de l’exploitation
et de la misère et les autres à celle de la délinquance, deux formes finalement
corrélatives d’exclusion, dans laquelle tous les parias de la société se trouvaient
réunis :
« Livre
des classes dangereuses, devenu par la volonté du peuple le livre des classes
laborieuses, mais de classes laborieuses qui ont conservé bien des aspects
physiques et même moraux de ces classes dangereuses, de mêmes haillons, une
même laideur, une même violence et qui se confondent avec elle en une communauté
de destin. » (id., p. 516)
Que
le public populaire se soit emparé des Mystères de Paris et en ait
fait « son » livre, ce n’était certainement pas prévu au départ,
mais c’était un accident de parcours, du type précisément des rebondissements
qui peuvent se produire dans tel ou tel épisode de roman-feuilleton, un coup
de théâtre qui a changé la donne sur les deux plans de la production et de
la consommation de l’œuvre, celle-ci présentant ainsi les caractères d’une
œuvre véritablement ouverte, selon un dispositif totalement ignoré de la littérature
savante, qui a fait de Sue, ce à quoi rien en apparence ne le destinait, l’écrivain
du peuple, porté par la vague d’un « socialisme » encore à la recherche
de lui-même : c’est ce qui justifie que le journal ouvrier La Ruche,
qui a joué un rôle non négligeable dans la formation à Paris d’une conscience
prolétarienne, ait réimprimé dans son premier numéro un extrait des Mystères
de Paris qui avaient d’abord été publiés dans un tout autre contexte ;
surtout, c’est ce qui explique que le roman de Sue ait joué un rôle non négligeable
dans le développement d’un intérêt pour la question sociale qui est l’une
des composantes essentielles de l’esprit de quarante-huit.
Ceci permet de revenir sur l’un des aspects singuliers de ce
genre de production fictionnelle à nulle autre pareille que constitue le feuilleton,
et qui se retrouve encore dans certaines de ses formes actuelles, comme le
feuilleton radiophonique ou télévisuel, dont l’auditeur ou le spectateur se
demande jour après jour ce qui va bien pouvoir arriver aux héros de « son »
feuilleton » : il a ainsi l’impression de partager leur destinée,
dont il suit la trajectoire pas à pas, comme si elle s’improvisait librement
sous ses yeux. Le feuilleton met en œuvre, l’exploitant jusqu’à ses dernières
conséquences, la formule magique « la suite au prochain numéro »,
par laquelle est sans cesse, et éventuellement sur un assez long terme, relancé
le déroulement d’une narration distendue, disloquée, du fait d’être sans cesse
interrompue puis reprise : elle paraît ainsi se projeter en avant d’elle-même
et s’inventer au fur et à mesure qu’en avance la communication, dans la perspective
propre à une temporalité ouverte, où tout à la limite peut ou pourrait se
produire en termes d’événement, temporalité bien différente de celle qui,
une fois un livre refermé, paraît enclose entre ses pages où elle a été littéralement
imprimée et comprimée, ce qui ôte définitivement la possibilité d’en infléchir
les manifestations dans un nouveau sens. De ce fait, semble s’instaurer un
passage permanent entre le message transmis par le texte, sous une forme systématiquement
morcelée, et un résidu inexprimé qui est renvoyé dans les intervalles muets
séparant les successives livraisons, où parait revenir partiellement, épisodiquement,
en surface un processus se poursuivant en continuité par-dessous, dans le
secret, en dehors même de ce qui est écrit. C’est ainsi que les consommateurs
d’un feuilleton, qui se laissent prendre à sa logique propre, finissent par
se persuader que les personnages et les lieux de l’intrigue existent en vrai
« dans la vie », où ils pourraient éventuellement les rencontrer,
indépendamment même de ce qui en est raconté, ce qui instaure, à même le médium
qui en assure la transmission, la page de journal par exemple, les conditions
d’un échange réciproque entre la fiction et la réalité qui, au terme de cet
échange, finissent par se confondre : c’est comme si le numéro du jour
où elles sont publiées donnait des nouvelles du Chourineur, de la Chouette
ou du Maître d’école, personnages de la bizarre épopée des Mystères de
Paris, de la même manière qu’il fait connaître n’importe quel autre événement
intéressant, par exemple l’issue d’un engagement militaire, des décisions
ministérielles ou les résultats des élections. En lisant le chapitre 8 de
La Sainte Famille, où Marx paraît à un certain moment s’emballer personnellement
pour la destinée de Fleur-de Marie, comme si celle-ci
n’était pas seulement un personnage du roman de Sue mais existait réellement
et était même l’une de ses proches, nous verrons qu’en dépit de ses réserves
à l’encontre du genre, dans lequel il diagnostique une forme particulièrement
nocive d’endoctrinement contre-révolutionnaire, il n’est pas resté lui-même
insensible à cet aspect de son fonctionnement, et qu’il est, si on peut dire,
entré dans le jeu de la fiction feuilletonesque, qui a fini par le rattraper,
tant ses ressorts sont efficaces et imparables.
Autre aspect important de la forme spécifique du roman-feuilleton :
à travers elle s’élabore, au fil de sa composition systématiquement hachée,
mobile et décentrée, la trame complexe d’une réalité multiple, en réseaux,
où se croisent, se rejoignent puis se séparent, des morceaux de vie hétérogènes,
surgis momentanément, et peut-être, fortuitement, de l’ombre dans laquelle
ils vont bientôt retourner se fondre. Cette réalité en voie permanente de
recomposition et de décomposition, sans être à proprement parler illogique,
se présente comme étant soumise simultanément à plusieurs logiques :
elle est donc à la fois informelle et structurée, et se déploie entre sens
et non-sens, sans jamais parvenir à résoudre leur contradiction, sur le modèle
d’une histoire qui ne pourrait jamais finir parce que la suite en est incessamment
renvoyée « au prochain numéro », comme dans la vie, dont les séquences
consistantes, ou du moins perçues comme telles au point de vue particulier
qui les découpe, se détachent sur un fond immense d’inachèvement qui en dénonce
le peu de réalité. D’où la réversibilité du rapport alors installé entre réalité
et fiction : si la fiction, c’est-à-dire ce qui est raconté, paraît se
prolonger dans la réalité dont elle ne serait que la partie émergée, réciproquement
la réalité évoquée par le récit se présente comme étant elle-même pénétrée
par la fiction dans laquelle elle finit par sombrer. Tout ce qui est fictionnel
est réel, tout ce qui est réel est fictionnel : tel serait le dernier
mot de la texture ainsi nouée, qui, selon la remarque de Gramsci que nous
avons citée, transforme la vie, y compris sous ses aspects collectifs, en
une sorte de rêve éveillé, dont il n’y a en conséquence aucun espoir de se
réveiller, et où la réalité, comme on dit, dépasse la fiction, à moins que
ce ne soit l’inverse. En même temps que le roman tend à serrer au plus près
le réel, le réel se présente comme étant en soi romanesque. Présenté de cette
manière, mis en forme à l’aide des modalités d’expression improvisées propres
au feuilleton, l’imaginaire d’une époque, reprenons à nouveau cette formule,
n’est pas seulement l’écume idéale des jours, mais il s’enracine dans les
profondeurs démesurées d’où ceux-ci tirent leur matière, c’est-à-dire leur
nécessité. On comprend que le journal ait constitué un lieu d’accueil privilégié
pour cet imaginaire qu’il a contribué à configurer, au jour le jour, en en
enregistrant les événements ambigus, sans souci excessif de vraisemblance,
dans son cadre à la fois ordonné et provisoire, dont les rubriques combinent
lumière et obscurité, et où, le lendemain, tout s’offre à être repris comme
à neuf.
Ces remarques générales étant faites à propos des caractères
spécifiques de la narration feuilletonesque, venons en à quelques considérations
plus précises concernant l’art romanesque de Sue, qui, avec habileté, sans
préoccupation excessive du bon goût et de ses règles, et dans une langue de
plus en plus relâchée, ce qui lui a été souvent reproché, a donné à cette
forme de narration un tour particulièrement frappant. Les deux pôles de cet
art, où les effets de contraste tiennent une place importante, sont, d’une
part, portée par un esprit de résignation, une sentimentalité philanthropique
gonflée jusqu’à l’écoeurement, et, d’autre part, une tendance à l’excentricité
qui confine au délire et à la frénésie, d’où se dégage une vague tonalité
de protestation, de refus du réel tel qu’il est banalement : de part
et d’autre se retrouve un même goût pour ce qui est excessif, caractéristique
d’une époque qui est encore celle du romantisme, de ses élans démesurés, de
son gigantisme. Les lecteurs de Sue ont pris plaisir à être constamment baladés
entre conformisme et non conformisme, et il fallait beaucoup de lucidité critique
pour trancher dans la confusion entretenue par un récit maintenu en permanence
sous tension, sans souci de la qualité des moyens requis pour que cet effet
soit atteint.
Le charme singulier des Mystères de Paris tient tout
d’abord au fait que, comme leur titre l’indique, ils parlent de choses connotées
comme mystérieuses. Qu’est-ce qu’un mystère ? C’est une réalité cachée,
secrète, dont la connaissance est en principe réservée à des initiés. Ecrire
un roman sur des mystères, c’est du même coup donner pour fonction à celui-ci
de mettre en pleine lumière des aspects de la réalité, et plus précisément
de la réalité sociale, encore ignorés, à la fois parce que, pour des raisons
qui restent à élucider, on a négligé de s’y intéresser, et parce que ceux-ci
ont fait l’objet, non seulement d’une omission, mais d’un rejet et ont été
frappés d’interdit : c’est faire remonter au jour le fait que l’inconnu
est à nos portes, d’autant plus menaçant et dangereux qu’il dissimule sa proche
présence sous les oripeaux de l’étrangeté. En effet, le mystère, avant même
d’être quelque chose qu’on ne comprend pas, est quelque chose qu’on ne voit
pas, et dont l’existence doit en conséquence être décelée pour qu’on puisse
ensuite entreprendre d’en percer la signification : se lancer dans l’exploration
des mystères de la grande ville, c’est chercher tout ce qu’elle cache dans
ses recoins les plus sombres, et qu’elle cache si bien qu’elle arrive même
à dissimuler qu’elle le cache. En vue de se documenter au sujet des mystères
qu’il se proposait de tirer de l’ombre en tant que mystères, afin de monter
ceux-ci en épingle, davantage qu’il ne cherchait à les élucider en remontant
à leurs causes objectives au point de vue desquelles ils ne présenteraient
plus aucun caractère mystérieux, Eugène Sue, ôtant ses beaux habits d’habitué
des salons aristocratiques et de membre du Jockey Club, coiffait la casquette
de l’homme du peuple, ce qui lui permettait de fréquenter sans se faire trop
remarquer, au cours de virées qu’il avait élevées au rang de pèlerinages,
les bouges dont il envisageait de donner ensuite des descriptions hallucinées :
et de même, dans l’histoire qu’il raconte, Rodolphe, le personnage d’origine
princière que ses difficultés personnelles ont conduit à s’intéresser aux
malheurs du peuple pour pouvoir éventuellement y remédier, en apportant là
où il le peut ses secours particuliers et en proposant quelques solutions
générales à la grande question du paupérisme, se revêt lui aussi de guenilles
d’emprunt afin de pouvoir circuler à sa guise, sans se faire remarquer, dans
la réalité urbaine, que, comme s’il disposait du don d’ubiquité, il parcourt
dans toutes ses dimensions, en se glissant dans ses moindres interstices,
et n’hésitant pas au besoin à se baisser pour regarder par les trous de serrure.
Voir sans être vu : telle est la condition pour parvenir à se confronter
aux mystères que l’on traque inlassablement, en prenant du même coup le risque
d’en voir partout et de fabriquer du mystère à volonté, pour avoir ensuite
le plaisir de le décrypter, ce qui est précisément l’un des reproches que
Marx fera à Szeliga dans le chapitre 5 de La
Sainte famille. Faire de la réalité sociale un mystère permanent, ce qui
constitue le ressort principal de la fiction imaginée par Sue, c’est aussi
détourner l’attention de ce qui se passe devant nous, et, n’ayant rien du
tout de mystérieux, crève littéralement les yeux, mais que nous ne voulons
pas regarder en face, ce qui supposerait que soit faite, cette fois, la part
du réel et de l’imaginaire. Les
Mystères de Paris ont de fait lancé la vogue du mystère dans la littérature
romanesque : après eux, il y a eu, dès 1844, plusieurs séries de Mystères
de Berlin, puis des Mystères de Londres (Féval), plus tard des
Mystères de Marseille (Zola), au XXe siècle
des Nouveaux mystères de Paris (Léo Malet) ; Sue a lui-même écrit
ensuite Les Mystères du peuple, annoncés dans l’avertissement de l’auteur
aux lecteurs publié au moment de la parution du dernier épisode des Mystères
de Paris sous le titre à tous égard pharamineux « Les Mystères du
Monde ou histoire universelle de tous les peuples», une épopée historique
qui creusait toujours cette même veine, en tirant à nouveau parti du mot magique,
« mystère », et en exploitant à fond sa dimension évocatoire. Tout
et n’importe quoi à la limite peut être vu sous l’angle du mystère et de la
facile poésie qui s’en dégage, ce qui épargne la peine de faire le tri du
vrai et du faux, du réel et de l’imaginaire, cette confusion constituant,
on l’a vu, le fond de commerce de la littérature feuilletonesque.
La structure éclatée
du roman-feuilleton est en effet parfaitement adaptée à la production d’effets
de mystère, qu’elle fait proliférer à plaisir, en exploitant les ruptures
du récit qui créent en permanence la surprise, sans cesse ressurgie en de
nouvelles régions de l’espace social. Le chapitre 14 de la IIIe
partie des Mystères de Paris, intitulé « Le chemin creux »,
relate, comme si on y assistait en direct, l’enlèvement, dans un coin sinistre
et désert de la banlieue parisienne, de la pauvre Fleur-de-Marie,
la vierge souillée que, sans se douter qu’elle était son enfant, fruit de
son union morganatique avec la terrible Sara Mac Gregor, Rodolphe avait réussi
à arracher au trottoir parisien, enlèvement perpétré par le sinistre trio
composé de la Chouette, du Maître d’école et de Tortillard, ce qui replonge
à nouveau la malheureuse fille dans la fange où elle croupissait au début
de l’histoire ; utilisant l’une des ficelles les plus grosses du genre,
l’épisode suivant laisse Fleur-de-Marie à son triste
sort et entraîne le lecteur dans une tout autre direction, pour l’intéresser
aux malheurs d’une dame du grand monde : ceci fournira l’occasion de
le confronter à un autre « mystère » social, celui du mariage aristocratique
et des sordides trafics d’intérêt qui lui sont associés, ce qui en fait une
autre forme de la prostitution, thème déjà à plusieurs reprises exploité par
Balzac à qui Sue a beaucoup emprunté, et qu’il a même largement pillé. L’auteur
prend alors personnellement la parole, pour justifier ce changement d’orientation,
qui a pour conséquence de priver momentanément son public, ainsi tenu sous
le choc, d’informations au sujet de ce qui à ce moment du parcours romanesque
le préoccupe le plus, à savoir ce qu’il est ensuite advenu de l’intéressante
demoiselle, qui est l’un des personnages les plus touchants et les plus attachants
du roman :
« Le lecteur nous excusera d’abandonner
une de nos héroïnes dans une situation si critique, situation dont nous dirons
plus tard le dénouement.
Les exigences de ce récit multiple, malheureusement
trop varié dans son unité, nous forcent incessamment de passer d’un personnage
à un autre, afin de faire autant qu’il est en nous, marcher et progresser
l’intérêt général de l’œuvre (si toutefois il y a de l’intérêt dans cette
œuvre, aussi difficile que consciencieuse et impartiale).
Nous avons encore à suivre quelques-uns des acteurs
de ce récit dans ces mansardes où frissonne de froid et de faim une misère
timide, résignée, probe et laborieuse…
Dans ces prisons d’hommes et de femmes, prisons
souvent coquettes et fleuries, souvent noires et funèbres, mais toujours vastes
et écoles de perdition, atmosphère nauséabonde et viciée, où l’innocence s’étiole
et se flétrit… sombres pandémoniums où un prévenu peut entrer pur, mais d’où
il sort presque toujours corrompu…
Dans ces hôpitaux où le pauvre, traité parfois
avec une touchante humanité, regrette aussi parfois le grabat solitaire qu’il
trempait de la sueur glacée de la fièvre….
Dans ces mystérieux asiles où la fille séduite
et délaissée met au jour, en l’arrosant de larmes amères, l’enfant qu’elle
ne doit plus revoir….
Dans ces lieux terribles où la folie touchante,
grotesque, stupide, hideuse ou féroce se montre sous des aspects toujours
effrayants…. Depuis l’insensé paisible qui rit tristement
de ce rire qui fait pleurer… jusqu’au frénétique qui rugit comme une bête
féroce en s’accrochant aux grilles de son cabanon.
Nous avons enfin à explorer…
Mais à quoi bon cette trop longue énumération ?
Ne devons-nous pas craindre d’effrayer le lecteur ? Il a déjà bien voulu
nous faire la grâce de nous suivre en des lieux assez étranges, il hésiterait
peut-être à nous accompagner dans de nouvelles pérégrinations.
Ceci dit, passons. » (Les Mystères de
Paris, éd. Robert Laffont/ collection Bouquins, 2005, p. 385)
On ne
cesse en effet de passer de lieu en lieu, l’exploration du mystère n’ayant
pas de fin, ce qui ne peut qu’attiser la « curiosité craintive »
du lecteur, puisque celui-ci ne dispose que d’informations livrées au compte
goutte par un texte bourré systématiquement de points de suspension évoquant
un inconnu pullulant que son abondance et son incroyable diversité ne permettent
pas de maîtriser et de faire complètement revenir au jour. Lorsque le chapitre
6 de la Ve partie, « Saint-Lazare », donne
l’occasion de visiter l’un des « lieux terribles » qui viennent d’être évoqués, les prisons de femme, le romancier
prend à nouveau la parole pour se justifier à l’intention de ceux qu’il appelle
alors des « lecteurs timorés » :
« Nous n’avons pas reculé devant les tableaux
les plus hideusement vrais, pensant que, comme le feu, la vérité morale purifie
tout.
Notre parole a trop peu de valeur, notre opinion
trop peu d’autorité, pour que nous prétendions enseigner ou réformer.
Notre unique espoir est d’appeler l’attention
des penseurs et des gens de bien sur de grandes misères sociales, dont on
peut déplorer, mais non contester la réalité.
Pourtant, parmi les heureux du monde, quelques-uns,
révoltés de la crudité de ces douloureuses peintures, ont crié à l’exagération,
à l’invraisemblance, à l’impossibilité, pour n’avoir pas à plaindre (nous
ne disons pas à secourir) tant de maux.
Cela se conçoit.
L’égoïste gorgé d’or ou bien repu veut avant
tout digérer tranquille. L’aspect des pauvres frissonnants de faim et de froid
lui est particulièrement importun, il préfère cuver sa richesse ou sa bonne
chère, les yeux à demi ouverts aux visions voluptueuses d’un ballet d’opéra.
Le plus grand nombre, au contraire, des riches
et des heureux ont généreusement compati à certains malheurs qu’ils ignoraient :
quelques personnes mêmes nous ont su gré de leur avoir indiqué le bienfaisant
emploi d’aumônes nouvelles.
Nous avons été puissamment soutenu, encouragé
par de pareilles adhésions.
Cet ouvrage que nous reconnaissons sans difficulté
pour un livre mauvais au point de vue de l’art, mais que nous maintenons n’être
pas un mauvais livre au point de vue moral, cet ouvrage, disons-nous, n’aurait-il
eu dans sa carrière éphémère que le dernier résultat dont nous avons parlé,
que nous serions très fier, très honoré de notre œuvre. » (id.,
p. 607)
Par-dessus l’épaule des gens du peuple, qu’il fait accéder
à la dignité littéraire en assumant le risque de faire baisser le niveau de
la pratique écrivante, en composant un mauvais livre
au point de vue de l’art, c’est donc l’ensemble des classes aisées que Sue
prend à parti, interpelle : il tente d’éveiller chez elles la conscience
de la fatalité sociale, en faisant fond sur la mauvaise conscience que provoque la révélation de cette
fatalité. Au cours du pathétique épisode qui a pour cadre la mansarde où tente
péniblement de survivre la famille de l’artisan Morel,
représentant dans le roman des classes laborieuses, le mystère de la misère
populaire fait l’objet de l’échange suivant entre Morel
et sa femme grabataire :
« Oh ! ces
riches, c’est si dur !
-
Pas plus durs que d’autres,
Madeleine. Mais ils ne savent pas, vois-tu, ce que c’est que la misère. Ca
naît heureux, ça vit heureux, ça meurt heureux ; à propos de quoi veux-tu
que ça pense à nous ? Et puis, je te dis… ils ne savent pas… Comment
se feraient-ils une idée des privations des autres ? Ont-ils grand-faim,
grande est leur joie, ils n’en dînent que mieux. Fait-il grand froid, tant
mieux, ils appellent ça une belle gelée : c’est tout simple ; s’ils
sortent à pied, ils rentrent ensuite au coin d’un bon foyer, et la froidure
leur fait trouver le feu meilleur ; ils ne peuvent donc pas nous plaindre
beaucoup, puisqu’à eux la faim et le froid leur tournent à plaisir. Ils ne
savent pas, vois-tu, ils ne savent pas !... A leur place nous ferions
comme eux. » (Les Mystères de Paris, III, chap. 19, éd. cit., p. 430)
Ce constat d’ignorance est réaffirmé
un peu plus loin au cours d’une conversation de Morel
avec sa charmante voisine, Rigolette, la grisette
qui paraît sortie d’une chanson de Béranger :
« Si les riches savaient ! » (IV,
chap. 2, éd. cit., p. 450)
Mais voilà, ils ne savent pas : d’où la nécessité, si
on veut que les choses changent, d’éclairer quelque peu leur lanterne, ce
qui est le but que s’assigne le romancier, en remettant sous les yeux de son
public des mystères qui lui ont trop souvent échappé, parce qu’il n’a jamais
pris la peine de les considérer en face. Avec les moyens du bord, sans trop
se préoccuper des conventions de l’art, l’auteur assume ainsi une mission
qui, selon ses propres termes, est en dernière instance morale, et qui consiste
à étaler sous les yeux des riches les mystères du paupérisme, en faisant état,
au passage, de l’étonnante bonne volonté de ceux qui en subissent les conséquences
sans se révolter, ce qu’ils pourraient très bien faire à tout moment, et alors
on aurait beaucoup de mal à les en empêcher :
« Et puis cet artisan, restant si malheureux
et si probe auprès de ce trésor [dans son taudis où les siens
meurent de faim et de froid, Morel, artisan lapidaire,
monte des pierres précieuses qui lui sont confiées et qu’il n’envisage pas
une seconde de dérober], ne représente-t-il pas l’immense
et formidable majorité des hommes qui, voués à jamais aux privations, mais
paisibles, laborieux, résignés, voient chaque jour sans haine et sans envie
amère resplendir à leurs yeux la magnificence des riches !
N’est-il pas enfin noble, consolant, de songer
que ce n’est pas la force, que ce n’est pas la terreur, mais le bon sens moral
qui seul contient ce redoutable océan populaire dont le débordement pourrait
engloutir la société tout entière, se jouant de ses lois, de sa puissance,
comme la mer en furie se joue des digues et des remparts !
Ne sympathise-t-on pas alors de toutes les forces
de son âme et de son esprit avec ces généreuses intelligences qui demandent
un peu de place au soleil pour tant d’infortune, tant de courage, tant de
résignation ! » (III, chap. 18, éd. cit.,
p. 422)
Résignés à leur sort, qu’est-ce qui garantit que les gens du
peuple vont éternellement le rester et que « l’océan populaire »
ne va pas déborder ? Non sans habileté, et peut-être même avec une certaine
dose de malice, Sue mêle ici appel aux bons sentiments, la carotte, et menace
larvée, le bâton, jouant à la fois sur les deux tableaux, en vue de frapper,
d’impressionner, en bon praticien du mystère qui lui fournit directement une
prise sur l’esprit public et lui permet de le manipuler ironiquement.
La grande épopée de la misère populaire s’élève alors au niveau
du mythe, dont elle récupère la dimension religieuse, qu’elle adapte à ses
propres besoins. La trame complexe des Mystères de Paris, qui, dans
le manuscrit original avaient pour sous-titre « Le convertisseur »
(J. L. Bory, Eugène Sue, éd. Hachette Littérature,
1962, p. 252), entendons « Le rédempteur », est habitée par une
thématique dominante d’inspiration fondamentalement religieuse qui est celle
de l’expiation et de la rédemption, thématique portée par le héros qui tire
derrière lui l’ensemble du récit, Rodolphe, prince de Gérolstein,
incarnation de la grande figure du Justicier, représentant ou envoyé de Dieu
sur terre, et, pour reprendre les propres termes de sa protégée Fleur-de Marie, alors qu’elle ne sait pas encore qui il est
réellement, « quelqu’un qui est bon, grand, puissant, comme Dieu »
(V, chap. 9, éd. cit., p. 643), - et elle ajoutera un peu plus tard :
« autant vouloir exprimer par des paroles la grandeur de Dieu »
(V, chap. 10, éd. cit., p. 654). Ce personnage hautement improbable, à tous
points de vues exceptionnel et transcendant, ce dont il tire l’essentiel de
ses vertus romanesques, a le pouvoir de réapparaître, avec la vitesse de la
lumière, descendu du ciel comme le fera plus tard Batman, à toutes les places
de la société, dont il brouille par sa présence les repères usuels, ce qui
en fait l’incarnation par excellence du mystère dont, lui, le prince apache,
paraît concentrer tous les pouvoirs. Comme si son regard avait la capacité
de traverser les murailles, il a la puissance exorbitante de tout voir et
de tout faire voir, qu’il exploite en s’installant dans la position d’un voyeur
irrésistiblement attiré par l’obscurité dont il habite les replis, non sans
une certaine dose de complaisance à l’égard des monstruosités qu’elle est
censée recéler, et ceci du haut en bas de la société : car les riches,
qui ne savent rien des misères des pauvres, et que les vices de ceux-ci épouvantent,
ont aussi leurs misères et leurs vices, non moins effroyables que ceux des
déshérités, vices et misères dont la figure sinistre du notaire Jacques Ferrand,
si bien vu du clergé, fournit dans Les Mystères de Paris la frappante
illustration. Si Rodolphe mène efficacement le grand combat du Bien contre
le Mal, c’est parce que dans sa personne même Bien et Mal s’affrontent au
cours d’une lutte inexpiable qu’il mène en son propre nom, comme un véritable
Christ, rédempteur qui prend sur lui tous les péchés du monde et prépare ainsi
leur absolution : être quasi surnaturel, il réussit le tour de force
d’être en même temps humain trop humain. Sa grande affaire est de prêcher
une charité, qu’il pratique sans modération, en vue de se distraire de ses
peines privées, ce dont il fait une règle de vie, un remède à tous ses maux,
non seulement pour ceux à qui sont distribués, en tout arbitraire, des bienfaits
qui leur tombent du ciel, mais aussi, et avant tout, pour celui qui les distribue,
en vue de se faire plaisir. C’est ce qu’explique Rodolphe à sa belle amie,
Clémence d’Harville, la grande dame mal mariée que
ses déboires conjugaux ont conduite au bord de la faute, à qui il présente
le fait de faire du bien aux pauvres à la fois comme un moyen de se réhabiliter
à ses propres yeux et comme un agréable divertissement :
« - Si vous vous amusiez comme moi
à jouer de temps en temps à la Providence, vous avoueriez que certaines
bonnes œuvres ont quelquefois tout le piquant d’un roman.
- Je n’avais pas songé, monseigneur, à cette
manière d’envisager la charité sous le point de vue amusant, dit Clémence
en souriant à son tour.
- C’est une découverte que j’ai due à mon horreur
de tout ce qui est ennuyeux ; horreur qui m’a été surtout inspirée par
mes conférences politiques avec mes ministres. Mais pour en revenir à notre
bienfaisance amusante, je n’ai pas, hélas ! la
vertu de ces gens désintéressés qui confient à d’autres le soin de placer
leurs aumônes. S’il s’agissait simplement d’envoyer un de mes chambellans
porter quelques centaines de louis à chaque arrondissement de Paris, j’avoue
à ma honte que je ne prendrais pas grand goût à la chose ; tandis que
faire le bien comme je l’entends, c’est ce qu’il y
a au monde de plus amusant. Je tiens à ce mot, parce que, pour
moi il dit… tout ce qui plaît, tout ce qui charme, tout ce qui attache… Et
vraiment, madame, si vous voulez devenir ma complice dans quelques ténébreuses
intrigues de ce genre, vous verriez, je vous le répète, qu’à part même la
noblesse de l’action, rien n’est souvent plus curieux, plus attachant, plus
attrayant… quelquefois même plus divertissant que ces aventures charitables…
Et puis, que de mystères pour cacher son bienfait !... que de précautions
à prendre pour n’être pas connu… que d’émotions diverses et puissantes, à
la vue de pauvres et bonnes gens qui pleurent de joie en vous voyant ! »
(III, chap. 17, « La Charité », éd. cit.,
p. 415)
Faire le bien comme si on faisait le mal, en s’engageant dans
de « ténébreuses intrigues », et en donnant à son action un caractère
mystérieux, - le mystère avant toutes choses ! -, tel est le système
préconisé par Rodolphe, qui lui permet de concilier la nécessité de remédier
aux misères du monde avec le penchant naturel à se donner un maximum de plaisir,
auquel il cède sans aucune restriction : vue dans son sens le plus noble,
la chose s’appelle payer de sa personne, pour prêcher par l’exemple.
Ceci recoupe un autre thème transversal à l’ensemble du roman,
qui est la persistance de l’élan vers le bien à travers toutes les formes
spontanées de comportement, y compris celles qui chutent dans les débordements
de la violence la plus sauvage : en fournissent l’illustration quelques
personnages qui avaient particulièrement passionné les lecteurs, ceux du Chourineur
et de la Louve, l’ardente maîtresse de Martial, le « ravageur »
de la Seine qui, dans un environnement particulièrement défavorable a su résister
à la tentation du crime ; chez eux, l’étincelle humaine n’est pas tout
à fait éteinte, et, en dépit de la brutalité de leurs agissements extrêmes,
qui défie la moralité courante, les expose à être marginalisés et les fait
tomber à l’occasion sous le coup de la loi, ils méritent eux aussi, comme
tous les malheureux, d’être sauvés ; en effet, comme se le dit à lui-même
dans un élan d’amère lucidité le Maître d’Ecole, l’un des pires malfaiteurs
que donnent à voir Les Mystères de Paris, « on ne naît pas méchant »
(VII, 7, p. 888) ; ; et, comme le suggère un aparté de l’auteur, « un
jour, peut-être, la société saura que le mal est une maladie accidentelle
et non pas organique » (VII, 15, p. 958). Se dégage de là une ébauche
de philosophie de la nature humaine, qui jette un pont entre les élans spontanés
de l’instinct, expressions d’un vouloir vivre fondamental et irrépressible,
et l’adhésion à des valeurs supérieures comme celles de la justice et du bien :
loin de s’opposer frontalement, l’un et l’autre sont parfaitement conciliables,
ce dont Sue tire argument pour développer au passage « l’utopie »,
dont il déclare qu’elle « n’a rien que de consolant »
(V, chap. 9, p. 646), d’une société non punitive, cultivant l’intérêt,
et éventuellement la jouissance, qu’il peut y avoir à être vertueux, non pour
obéir, négativement, sur fond d’interdit, à un impératif extérieur, mais pour
se faire, positivement, du bien à soi-même, et se donner du plaisir, comme
Rodolphe en donne lui-même l’exemple en faisant la charité par jeu afin de
se distraire, donc sans avoir à brimer les tendances profondes de sa nature,
auxquelles il laisse libre cours dans un esprit de parfaite permissivité.
Etonnamment, cette société utopique reproduit la structure propre à la société
disciplinaire, dont Sue décrit par ailleurs les mécanismes avec une extrême
précision, mais elle en retourne complètement les procédures : à la surveillance
négative exercée par des instances répressives comme la police, elle substitue
ce que Les Mystères de Paris appellent un « espionnage de la vertu »,
dont l’inspiration première est attribuée à Napoléon (V, chap. 9, p. 646 ;
chap. 13, p. 677) ; cet espionnage, dont les pratiques occultes de Rodolphe,
qui se réserve le droit exorbitant de lire dans tous les cœurs, constituent
la préfiguration, consisterait à traquer secrètement, non plus les manifestations
du mal, dans une perspective sécuritaire, mais celles du bien, ces germes
de vertu qui se rencontrent jusque dans les natures les plus frustes et les
plus sauvages. La société dont rêve Sue, et dont il expose le mirage à ses
lecteurs, c’est une sorte de panoptique inversé, livré entièrement au regard
d’une instance salvatrice, transcendante à son fonctionnement, donc essentiellement
mystérieuse, qui en exploite la transparence dans une perspective, non d’enfermement,
mais d’épanouissement.
C’est par ce biais inattendu, qui maintient un précaire équilibre
entre le conventionnel et le bizarre, et fait de la morale un matériau poétique
combinant rêve et réalité dans une ambiance de mystère, que le roman de Sue
a préparé à sa manière l’état d’esprit qui a généralement prévalu cinq ans
plus tard, au cours de la révolution de quarante-huit telle qu’elle s’est
déroulée à Paris, avec ses larmoiements, ses excès, ses élans généreux, son
vain tapage, qui, après l’écrasement brutal du soulèvement ouvrier au nom
des intérêts supérieurs de la République durant les journées de Juin, a finalement
débouché, par le jeu du suffrage universel, sur l’établissement d’une dictature
impériale : cet état d’esprit bouillonnant dont Flaubert a ensuite dressé
le tableau avec une lucidité non exempte d’une certaine dose de ressentiment,
dans un esprit de revanche, pour se punir d’y avoir lui-même cru sur le moment.
L’intérêt pour la question sociale et son grand mystère, l’attirance exercée
par cette face d’ombre de la réalité dont le discours politique conventionnel
diffère l’appréhension, en usant pour cela de tous les moyens dilatoires sont
il dispose, comme c’est bête ! Effectivement, Les mystères de Paris
représentent la promotion d’une littérature systématiquement bête, et abêtissante,
qui tire parti de ses complaisances en faveur des clichés les plus immédiatement
consommables, en vue de mieux se faire valoir, c’est-à-dire de se vendre à
une plus grande échelle, et dans laquelle, peut-on dire, l’idéologie et ses
facilités ont pris la place de l’art et de ses hautes exigences : il
faut noter cependant que le bloc compact que forment cette bêtise et le pouvoir
d’attraction qui lui est attaché est attaqué, de l’intérieur même du discours
feuilletonesque, par le grain de désinvolture et de folie qui introduit en
lui une brèche et met en suspens ses évidences premières, partagées entre
adhésion irraisonnée et esprit d’amusement plus ou moins distancié. On comprend
dans ces conditions que Marx, au moment où il se préparait à récupérer la
notion d’idéologie, de manière à l’inscrire dans le contexte d’un discours
mêlant les références à la philosophie et à la politique, ait pu s’intéresser
au roman de Sue, au point de lui consacrer certaines pages les plus mordantes
de l’ouvrage polémique qu’il a composé en 1844 avec la collaboration d’Engels,
La Sainte Famille. La « Sainte Famille », c’est le groupe
d’idéologues allemands réunis autour des frères Bauer et de leur organe de
presse l’Allgemeine Literatur-Zeitung, que
Marx et Engels allaient à nouveau prendre pour cible au début de l’année suivante
en rédigeant L’idéologie allemande, texte demeuré impublié qui allait cependant servir principalement de tremplin
à la relance de la notion d’idéologie : mais c’est aussi, plus largement,
l’ensemble de ceux qui exploitent ce filon nouvellement découvert, comme Sue,
l’écrivain féru de mystères, qui est parvenu à faire du roman non seulement
un véhicule idéologique, assurant la circulation d’une idéologie déjà élaborée
sur un autre terrain, mais une machine à faire de l’idéologie, en lui imprimant
une certaine forme, qu’il devient alors urgent de décrypter en vue d’en contenir
les effets néfastes au point de vue de la praxis révolutionnaire dont, simultanément
à celui d’idéologie, Marx est en train, en 1845, de former le concept. C’est
pourquoi il vaut la peine de regarder d’un peu près les deux chapitres de
La Sainte Famille dont Les Mystères de Paris fournissent la
matière, afin d’y voir plus clair sur la manière dont Marx envisage alors
la lutte idéologique, au double sens de la lutte contre l’idéologie et de
la lutte dans l’idéologie, c’est-à-dire dans le champ représentationnel très
particulier qu’elle constitue, et qui entretient un rapport étroit avec ce
qu’on commence à appeler opinion publique, pour désigner un niveau de la réalité
sociale qui accède alors à une relative autonomie et devient un acteur à part
entière de celle-ci.
©Pierre Macherey