(02/03/2005)
Politiques
du quotidien
Stéphane Legrand – Guillaume Sibertin-Blanc
D’abord, nous avons choisi de
parler de politiques du quotidien,
évidemment, parce que l’une des leçons foucaldiennes, l’un des thèmes majeurs
de son travail c’est que certains des éléments les plus ténus, sans importance,
apparemment infâmes de la vie quotidienne entrent dans le champ des
préoccupations politiques, sont le vecteur et le support de relations de
pouvoir multiples. Il y a un investissement politique des corps et des conduites
qui concerne les régularités de la vie quotidienne, les pratiques ordinaires de
l’hygiène, de l’enseignement, du travail de chaque jour, de l’alimentation, des
déplacements sur le territoire, etc. Et nous avons choisi le pluriel (politiques) parce qu’il n’y a pas qu’un seul mode
de politisation du quotidien, mais plusieurs, dans des relations complexes.
Ce que nous nous proposons c’est
donc de dégager certains de ces schèmes de politisation de la vie quotidienne
(au moins deux), et d’en esquisser l’analyse. Mais cela n’est évidemment
possible qu’à la condition de construire suffisamment le concept de quotidien
pour lui-même, c’est-à-dire de donner un minimum de sens et de contenu à ce qui
doit être pensé comme l’objet de ces pratiques de pouvoir que nous désignons
comme « schèmes de politisation du quotidien ». Naturellement, nous
sommes en cela nominalistes. Il ne s’agit pas de dire qu’il y a un quelque
chose existant en et pour soi qui serait le quotidien, qu’on pourrait
identifier, désigner, montrer, et qui se trouverait subir la prise ou
l’investissement de quelque chose qui de son côté serait le pouvoir. Nous
allons appeler « quotidien » quelque chose qui, comme la folie, la
sexualité ou la délinquance, n’est pas réel mais qui cependant existe. Cela n’est
pas réel parce que ce n’est pas une chose, renfermée dans des limites et
définissable par ostension. Mais cela existe parce qu’un certain type de
préoccupation sociale, de technique de pouvoir le perçoit dans le réel, découpe
le réel selon certaines articulations, certains schémas de vision et de
division du monde, qui en marquent la place, qui le marquent dans le réel. Dans
Naissance de la biopolitique
(4 avril 1979, p. 301), Foucault caractérise le sexe, la folie, la
délinquance, la société civile comme des « réalités de transaction »,
c’est-à-dire des figures, des formes, des objets, qui naissent à l’interface
des relations entre ceux qui exercent un type de pouvoir et ceux sur qui il
s’exerce. Le « sexe » est par exemple une telle réalité de transaction
parce qu’il ne s’agit pas réellement de quelque chose, mais qu’il apparaît, par
exemple, comme l’objet visé par le psychanalyste et le patient dans leur
interaction, il est (dans la complexe définition qu’en peut donner la
psychanalyse) ce en référence à quoi s’orientent, s’ordonnent, se règlent les
discours et les actions de l’un et de l’autre, ce en référence à quoi ils se
conduisent l’un et l’autre, et se conduisent l’un l’autre. Et c’est cela qui,
dirons-nous, inscrit l’irréalité du sexe dans le réel.
Il s’agit donc de montrer qu’il
est possible de définir et de caractériser quelque chose comme un quotidien qui
aurait ce caractère d’être irréel, mais d’être en même temps une réalité de
transaction, et donc d’être marqué dans le réel à l’interface entre certaines
pratiques de pouvoir et certains mode d’être et de vivre du côté de ceux sur
qui ce pouvoir s’exerce.
I.
Pour commencer essayons de prendre
repère sur le langage et les conditions d’usage du terme de quotidien, en
essayant d’abord de le distinguer d’un concept rival, qu’on identifie trop
souvent avec lui, celui d’ordinaire. Ordinaire est un prédicat qui caractérise,
dans le langage ordinaire, beaucoup plus fréquemment des sujets ou des objets,
tandis que celui de quotidien désigne plus ordinairement les fréquences et les
récurrences des événements. Un rasoir ordinaire
est un rasoir sans caractéristiques remarquables, qui ne se distingue par
aucune qualité spéciale des autres rasoirs ou de l’idée générale et
fonctionnelle qu’on peut avoir d’un rasoir. Tandis que, même si je peux certes
attribuer le prédicat quotidien à une chose, ce que je vise alors n’est pas
tant une propriété objective de cette chose, qu’une caractéristique de l’usage
que j’en ai : c’est mon rasoir quotidien, je l’utilise tous les jours où
le plus souvent, ce qui ne préjuge rien de son caractère ou non extraordinaire
en tant que rasoir.
Si le terme de quotidien désigne
donc plutôt ce qui a lieu ou ce qui se produit selon une certaine régularité,
que ce qui est conforme à une représentation prise pour modèle, il n’implique
pas, contrairement à celui d’ordinaire, la notion d’ordre ou de conformité à un
ordre ; ou plus précisément il n’indique pas le même type de renvoi à une
norme : il ne renvoie pas à une norme évaluative servant de modèle – ce
qui est dans l’ordre des choses, conforme à l’ordre des choses – mais plutôt à
une norme statistique, donc à une régularité constatable et éventuellement
mesurable. Le quotidien pourrait bien être défini comme ce qui se fait dans la vie en deçà de la
relation des sujets et des normes ; il serait le domaine d’un ce qui se fait aussi impersonnel qu’un
il pleut, impersonnel ou en tous cas prépersonnel, un
domaine impliquant une multiplicité virtuellement infinie de micro-événements et de micro-conduites
dont émergent des régularités, c’est-à-dire des tendances pouvant être
considérées comme statistiquement normales, mais qui ne sont explicitement
voulues par personne, qui ne sont pas visées par des sujets comme normes
auxquelles il faudrait se conformer. Il ne s’agit ici que d’une position
d’objet entièrement définitoire et nominale, qui ne dit rien encore de sa
possibilité réelle. On pose simplement a) qu’il est possible de construire un
domaine d’objets qui sera peuplé par des ports de chapeau, des habitudes de se
raser de la main droite, des tendances à se marier en juin, des propensions à
aller au bistro à 14h, des manières de prononcer le mot aéroport, etc. ;
b) que les objets de ce domaine entrent dans des interactions déterminées selon
des lois qui ne sont pas réductibles à celles qui président aux interactions
des sujets constituées, et c) font émerger des régularités qui ne sont pas du
même ordre que le rapport entre les sujets et les règles qu’ils peuvent être
dits suivre.
L’idée
d’une politisation de l’ordinaire, qui était celle de Michel de Certeau, et à certains égards aussi, maintenant, celle de
Guillaume Leblanc, repose sur la prise en compte du modèle foucaldien de la
discipline, d’une normation des gestes ordinaires.
L’idée d’une politique de l’ordinaire renvoie donc premièrement au fait que les
petites conduites individuelles, les manières d’être et d’agir des sujets, sont
un enjeu de pouvoir, que le contrôle de leurs pratiques dans ses éléments les
plus apparemment triviaux constitue un moyen important d’agir sur leurs
actions. Et ce type d’analyse est par là même conduit, d’autre part, à
réfléchir sur la manière dont des individus peuvent déjouer les normes qui leur
sont imposées et jouer avec les règles selon lesquelles ils sont forcés de
jouer le jeu social, sur la manière dont ils peuvent braconner dans l’ordre des
choses et lui imposer un tour ou un détour, un trope, pour se produire comme
sujets singuliers à l’intérieur même de leur soumission à un ordre et à des
règles impersonnels.
Nous prenons évidemment au sérieux
ce schème de politisation, mais nous croyons qu’il est également nécessaire
d’en thématiser un autre, qui porterait moins sur l’ordinaire conçu de cette
manière, que sur le quotidien au sens où nous avons commencé à en esquisser la
notion : sur les fréquences statistiquement pertinentes, sur les séries
régulières d’actes ou de conduites prises indépendamment des sujets qui en sont
les supports ; schème de politisation qui nous paraît de surcroît avoir une
plus grande pertinence diagnostique du point de vue de ce qu’on peut appeler
l’actualité. Après tout l’idée qu’il est politiquement nécessaire d’agir sur
l’ordinaire des sujets, sur les détails ténus de la vie ordinaire des gens
ordinaires, donc sur la musique qu’ils écoutent, la manière dont ils mangent,
dansent, vont au théâtre, boivent, exercent leur profession, entrent dans des
relations d’amour ou d’amitié ; l’idée qu’il faut éduquer les gens dans
leurs dispositions pratiques les plus diverses pour les faire entrer dans le
jeu politique, ou si vous voulez l’idée qu’il faut en quelque sorte articuler coercitivement les structures de la subjectivité et les
structures de l’ordre politique – et bien naturellement cette idée-là on la
trouve déjà chez Platon (ce qui ne préjuge en rien de sa pertinence). Ce qui
nous paraît au contraire relativement nouveau, c’est l’existence d’un schème de
politisation de la vie quotidienne qui investit les conduites et les actes dans
leur dimension statistique, dans leur dimension de fréquence, de régularités,
indépendamment d’une éducation normative des sujets. Ce qui est nouveau c’est
l’existence d’instruments permettant de politiser les effets statistiques (et
donc incontrôlables au niveau individuel) des conduites quotidiennes, et de les
faire rentrer dans des stratégies de pouvoir nouvelles. Ce qui est nouveau
c’est l’existence d’instruments permettant d’agir sur les fréquences et les
moyennes sans avoir à agir directement sur les sujets qui les produisent par
leurs conduites, donc d’instruments susceptibles de pénétrer directement le
tissu des régularités du quotidien et des interactions qui les sous-tendent
sans avoir besoin, comme médiation, d’agir directement sur le corps ou le
psychisme des individus.
II.
Le premier modèle de politisation
du quotidien (comme ordinaire) on le trouve évidemment analysé par Foucault
dans les textes qu’il consacre à la généalogie de la discipline.
Exemplairement, dans « La vie des hommes infâmes », Foucault cerne la
mise en place corrélative, au XVIIe siècle, d’une
exigence de surveillance maximale des sujets, d’un archivage des connaissances
acquises sur eux, et d’un épinglage des sujets sur leurs biographies ainsi
traitées. Beaucoup de procédés anciens jusque-là localisés (« la
dénonciation, la plainte, l’enquête, le rapport, le mouchardage,
l’interrogatoire ») se trouvent repris, surcodés et systématisés par
l’« agencement administratif » du pouvoir royal. Exemplairement la
vieille technique de la confession — cette
« obligation de faire passer
régulièrement au fil du langage le monde minuscule de tous les jours, les
fautes banales, les défaillances même imperceptibles et jusqu’au jeu trouble
des pensées, des intentions et des désirs » (« La vie des hommes
infâmes », in Dits et écrits,
t. III, p. 245) —
cesse d’être cette parole évanescente
de l’aveu « qui effaçait le mal en s’effaçant elle-même » ; elle
se trouve intégrée dans un vaste « mécanisme d’enregistrement » et de
capture « de l’univers infime des irrégularités et des désordres sans
importance » (ibid.).
L’ordinaire quotidien se constitue alors comme réalité de transaction, i.e.
comme foyer de problématisation théorique et pratique du pouvoir, au croisement
de cette intense mise en discours de la vie sociale et de cette insertion de la
souveraineté politique « au niveau le plus élémentaire du corps
social ». L’ordinaire quotidien est à la fois cette grande surface
d’inscription qui exhausse le bruissement minuscule et incessant de la parole,
en l’archivant, en l’accumulant et l’ordonnant, en l’utilisant, et la finesse
du maillage, l’échelle des interactions élémentaires dont le souverain doit se
préoccuper, mais aussi où il est appelé à intervenir (« de sujet à sujet —
et il s’agit parfois des plus humbles —, entre les membres d’une même famille,
dans des rapports de voisinage, d’intérêts, de métier, de rivalité… » (id., p. 247) — à un niveau, donc, où
l’absolu souverain ne coiffe plus seulement le champ social de la hauteur
terrible de son « sur-pouvoir », mais
habite la vie ordinaire comme un instrument disponible, un « objet
d’intérêts et de hantises », de désir omniprésent et de peur disséminée
dans ce « monde minuscule des conduites quotidiennes ».
Ce qui apparaît ainsi selon
Foucault, c’est corrélativement, et par une prise d’appui réciproque,
« l’affleurement du quotidien dans le code du politique », et
l’insertion du pouvoir dans la vie quotidienne. C’est la quotidianisation
du pouvoir qui prendra des formes de plus en plus complexe et décentralisée
avec l’essaimage des disciplines et la disparition de la figure du souverain.
Et c’est au fond sur ce rapport double de l’ordinaire et du pouvoir que
continuent à s’appuyer et à réfléchir, bien sûr à raison, les théoriciens de la
vie ordinaire.
Mais quel serait alors le mode
d’articulation, selon nous nouveau, du politique et du quotidien, entendu non
plus dans sa dimension d’ordre et de banalité mais dans sa dimension de
fréquences statistique et de régularités impersonnelles. Quelle est donc la
découpe du quotidien que ces nouveaux mécanismes de pouvoirs dont nous parlons
marquent dans le réel ? On peut l’appréhender en se laissant guider par
l’analyse que fait Foucault des dispositifs de sécurité et de leur objet, et en
rappelant tout d’abord la description générale qu’il en donne au début de son
cours Sécurité, territoire, population.
Ces mécanismes ne renvoient pas à une souveraineté s’exerçant sur un territoire
et sur des sujets de droit, ni à une coercition disciplinaire adressée à des
corps singuliers saisis dans leurs détails, mais à une régulation des
populations prises dans leur unité propre, masse vivante affectée de processus
spécifiques (mortalité, fécondité, alimentation, circulation…). Pour viser un
tel objet, ils font jouer des procédures originales : ils appréhendent les
phénomènes qui les concernent sur un plan statistique et comme insérés dans des
séries d’événements probables ; ils ne cherchent pas à réaliser à toute
force une norme préalablement posée mais procèdent à un calcul des coûts et des
risques permettant une pondération des dépenses en sécurité ; et enfin,
ils n’opposent pas le permis au défendu ou le normal à l’anormal, mais fixent
des seuils et des moyennes considérées comme optimales aux termes de ce calcul.
Sur la base de ce bref rappel, trois traits doivent en particulier retenir
notre attention, parce qu’ils nous permettent simultanément de bien marquer la
différence de ces dispositifs de sécurité par rapport aux dispositifs
disciplinaires[1], et
de déterminer pour elle-même cette réalité de transaction que nous visons sous
le terme de quotidien :
a) Le premier trait concerne la
prise en charge politique du temps dans la forme de l’événement, dans des techniques de contrôle et d’anticipation de ce
qui fait ou peut faire événement. Or l’intérêt de l’analyse de Foucault est de
montrer que ces techniques éludent, dans la détermination de l’événementiel, le
partage entre le régulier et l’irrégulier. Ces techniques déterminent ce qui
peut faire événement (socialement, politiquement, économiquement), sans fixer de frontière entre l’ordinaire et
de l’extraordinaire, en effaçant donc leur limite. L’événement n’est pas
anticipé comme une entorse à l’ordre normal ou comme une singularité déviante
ou insolite, mais comme naturel.
Naturel (ici bien sûr, aucune thèse ontologique sur la nature de « la
réalité »), en ce sens que l’intelligibilité des séries événementiels
n’engage pas une norme préalablement posée mais la compréhension des processus,
elle vise moins des faits que des développements et des évolutions, et elle
réfère ces derniers, moins à des ensembles de règles qu’à des variables, à des
corrélations de variables sous le rapport desquelles un phénomène révèle sa régularité. Soit l’exemple du crime
développé par Foucault dès le premier cours de
l’année 1978 : avec « la même loi pénale » que dans un
dispositif de souveraineté ou un dispositif disciplinaire, le même arsenal de
châtiments, « le même type d’encadrement en forme de surveillance d’un
côté et de correction de l’autre », on subordonnera, dans un dispositif de
sécurité,
« l’application de cette loi pénale, l’aménagement de la
prévention, l’organisation du châtiment correctif (…) [à] une série de
questions (…) [d’un genre nouveau] : par exemple quel est le taux moyen de
criminalité de ce genre ? Comment statistiquement est-ce qu’on peut
prévoir qu’il y aura telle ou telle quantité de vols à un moment donné, dans
une société donnée, dans une ville donnée, à la ville, à la campagne, dans
telle couche sociale, etc. ? Deuxièmement y a-t-il des moments, des
régions, des systèmes pénaux qui sont tels que ce taux moyen va être augmenté
ou diminué ? » (Foucault, Sécurité,
territoire, population, Gallimard/Seuil/Ecoles des Hautes Etudes, pp. 6-7).
Autrement dit, les mécanismes de
sécurité ne visent plus l’irrégularité de comportement — un crime, une
infraction, un suicide, telle ou telle conduite perverse — comme l’insolite qui
vient trouer l’ordre social, qui vient marquer une crise localisée de cet ordre et une interruption violente des régularités
socialement valorisées, comme une anomalie, enfin, dont on aurait à annuler les
causes en ajoutant un surcroît d’intervention normative dans le tissu minuscule
de la vie ordinaire. On l’envisage au contraire dans sa dimension de régularité
et de normalité, on le voit précisément comme un acte de tous les jours, à un
certain taux, avec telle fréquence suivant tel ensemble de variables, comme un
phénomène qui présente ainsi, un certain degré de naturalité et donc
d’inéluctabilité. Et c’est sur cette régularité, et sur les corrélations dans
lesquelles elle entre avec d’autres régularités, qu’on va devoir s’appuyer pour
maintenir, par exemple,
« un type de criminalité, soit le vol, à l’intérieur de
limites qui soient socialement et économiquement acceptables et autour d’une
moyenne qu’on va considérer comme, disons, optimale pour un fonctionnement
social donné » (id., p. 7).
Alors voilà la première chose que
nous voulons dire : pour un tel regard sécuritaire, dans la perspective
d’une problématisation (par exemple du crime) telle que celle
dont nous venons de parler, il n’y a plus
que du quotidien en ce sens que les phénomènes sociaux sont envisagés de
telle manière que ce qui est extraordinaire, irrégulier, surprenant ou rare
dans le vécu des hommes apparaissent dans sa dimension de régularité, de
fréquences, de récurrences de normalité. Un regard disciplinaire serait au
contraire un regard pour lequel ce qui apparaît c’est toujours l’écart,
l’irrégularité, l’imperfection, la déviance : il ne voit que ça, il est
constamment en train de chercher à repérer, punir et corriger ce qui dévie – et
tout dévie tout le temps parce que rien ni personne n’est jamais intégralement
discipliné, n’incarne le modèle (ainsi le soupire du grand-duc Michel
« devant qui on venait de faire manœuvrer les troupes, “seulement, ils
respirent” », Surveiller et punir,
Gallimard, p. 221).
b) On peut préciser ce contraste
en dégageant un second trait des dispositifs de sécurité, qui nous amène à
préciser ce plan de quotidienneté produit par ces dispositifs ? Nous avons
dit que sur ce plan, il n’y a plus que des régularités ; ajoutons :
il n’y a plus que des possibilités.
L’exemple du crime le suggère déjà, dès lors que ce dernier n’est pas appréhendé comme la résultante nécessaire d’une
nature criminelle, d’une série de déviances comportementales, mais traité dans
sa dimension d’événement probable, comme une variable affectée d’un certain
degré de possibilité qui dépend lui-même de son lien avec d’autres possibilités
(taux de chômage, degré d’intervention policière, degré de gravité des
sanctions, etc.). Pour une vision sécuritaire, le monde est entièrement objectivé comme monde possible, monde de
possibilités liées les unes aux autres selon certaines lois
connaissables ; une telle vision ne connaît pas la réalité et elle ne cherche
pas à connaître quelque chose qui serait du réel : elle fait apparaître
tout événement dans sa dimension de possible. Cela implique alors que l’événement
n’y est pas seulement perçu comme un donné « naturel » qui, rapporté
aux variables pertinentes, révèle ses régularités propres, mais aussi comme un
possible qui, rapporté à la série où il s’insère, conserve une dimension
d’aléatoire. Il ne prend pas de sens sécuritaire en tant que fait isolé,
massif, particulièrement remarquable ou perturbant, mais seulement en
s’inscrivant dans des « séries ouvertes d’événements » possibles et
probables c’est-à-dire jamais totalement prévisibles (STP, 22). Il n’y a pas du tout de contradiction, du point de vue de
la rationalité sécuritaire, entre la régularité des processus et leur caractère
aléatoire, au moins partiellement incontrôlable. Ce qui se comprend bien si
l’on compare la manière dont les dispositifs disciplinaires d’une part, les
dispositifs sécuritaires d’autre part, utilise la technique de la sériation.
Disons un peu sèchement : le dispositif disciplinaire ignore cette
dimension aléatoire de l’événement, parce qu’il soumet les multiplicités qu’il
traite à un principe d’organisation
ordinale et à un idéal de
détermination complète. La vie ordinaire est bien disciplinée quand elle se
distribue dans un ensemble fini de séries spatiales, temporelles et
fonctionnelles elles-mêmes finies : dans un espace délimité ou un segment
fermé (« la discipline fonctionne dans la mesure où elle isole un espace,
détermine un segment. La discipline concentre, elle centre, elle
enferme », STP,
p. 46 : elle est « centripète »), suivant un nombre fini de
séries de places destinées à remplir un nombre lui aussi fini de fonctions, et
à être remplis, pour effectuer ces fonctions, par un nombre fini d’unités
humaines, comportementales, psychologiques… Il est clair que la connotation de
répétition routinière attachée à la vie quotidienne trouve ici sa pleine
justification. Mais il importe surtout que l’événement y paraisse rigoureusement
impossible. En effet, suivant ce
principe de détermination complète, spatiale et fonctionnelle, de la
technologie disciplinaire, et suivant le réseau fixe des prescriptions qui en
doublent chaque point et chaque relation, on a une sorte de double blocage :
d’une part, on n’a aucun événement à anticiper ou à prévoir, « la
discipline, par définition, réglemente tout », de sorte que tout est déjà prévu et intégrer dans la structure
disciplinaire ; et d’autre part, et ce n’est pas du tout contradictoire,
on a une surveillance intensifiée dans tout le détail (« La discipline ne
laisse rien échapper (…), son principe, c’est que même les choses les plus
petites ne doivent pas être abandonnées à elles-mêmes », STP, p. 47). Nous disons que dans
un système disciplinaire, il n’y a aucun événement possible, et que ça dévie
tout le temps. Disons autrement maintenant : la discipline n’anticipe rien
et surveille tout : les déviances étant à la fois conjurées par la
structure disciplinaire elle-même, et immédiatement repérées dans le fin
maillage de la surveillance, sanctionnées et corrigées, la discipline ne laisse
aucune place pour la corrélation proprement sécuritaire de l’anticipation des
séries événementielles et de la dimension ouverte, partiellement aléatoire de ces
séries.
Cette corrélation, Foucault
l’illustre dans la leçon du 11 janvier 1978 par un exemple d’aménagement urbain
tel qu’on ne cherche plus à y fixer des emplacements et des relations
fonctionnelles pleinement déterminées qui satureraient pour ainsi dire le champ
des activités urbaines, mais au contraire, pour inscrire spatialement
l’aléatoire en même temps qu’on
organise la prévisibilité. Ainsi, on aménagera les rues en tenant compte bien
sûr d’un certain nombre de fonctions prévisibles et de variables connues—
sanitaires (circulation des miasmes), économiques-commerciales
(circulation des marchandises et des travailleurs, des consommateurs le long
des boutiques, circulation des signes d’information et de communication, des
perceptions le long des panneaux publicitaires), juridiques et policières
(circulation des voleurs, « éventuellement les émeutiers, etc. », STP, p. 21). On aménagera donc la
« polyfonctionnalité » de l’espace (sans
chercher à tout prix à empêcher par avance, par un système prescriptif, les
circulations jugées nuisibles). Mais surtout, on tiendra la pluralité des
variables et des fonctions comme non exhaustive, ouverte, et on envisagera
chaque variable elle-même comme ouvrant des séries indéfinies :
« Série indéfinie des éléments
qui se déplacent : la circulation, nombre x de chariots, nombre de x
de passants, nombre x de voleurs,
nombre x de miasmes, etc. Série
indéfinie des événements qui se produisent : tant de bateaux vont
accoster, tant de chariots vont arriver, etc. Série indéfinie également des
unités qui s’accumulent : combien d’habitants, combien de maisons,
etc. » (STP, p. 21).
Bref, les mécanismes de sécurité
font entrer le possible comme tel dans une technologie de pouvoir. Foucault
conclut en ce sens :
« on
va travailler sur l’avenir, c’est-à-dire que la ville ne va pas être conçue ni
aménagée en fonction d’une perception statique qui assurerait dans l’instant la
perfection de la fonction, mais elle va s’ouvrir sur un avenir non exactement
contrôlé ni contrôlable, non exactement mesuré ni mesurable, et le bon
aménagement de la ville, ça va être précisément : tenir compte de ce qui
peut se passer » (STP,
p. 21)[2].
c)
A l’articulation des deux premiers traits
différentiels que nous venons de dégager, on peut en cerner un troisième, qui
concerne l’individualisation. Dans un
système de type disciplinaire, non seulement les mises en séries spatiales,
temporelles et fonctionnelles, visent une forte individualisation des individus
et des conduites (individualisation sur laquelle s’étayent les assujettissements-subjectivations), mais toutes les
multiples irrégularités font l’objet d’une semblable mise en cohérence sérielle et individualisante, dès lors
qu’elles se trouvent épinglées sur des biographies, des psychologies, des
gènes. Suivant la leçon du cours sur Les
Anormaux, le discours psycho-criminologique et psychatrique intervient lorsqu’il s’agit d’insérer les
grands et les petits crimes dans tout un réseau de signes et de symptômes qui
dans la biographie des déviants les annoncent, dont ils sembleront émaner. On
repère tous ces petits accrocs anodins de la vie individuelle (faire preuve de
vanité, traîner un peu trop à Saint-Germain-des-Près,
frapper les enfants de son âge, casser ses jouets, faire souffrir les oiseaux,
dérober de l’argenterie de famille… — autant d’exemples d’anomalies extraites
par Foucault d’expertises pénales) on repère donc ces accrocs et on montre que
ces minuscules petites choses, mise en cohérence dans la forme du récit
biographique, annoncent, devait annoncer l’acte criminel (et évidemment il
serait impossible de trouver une vie qui ne puissent être interprétée de cette
manière). Alors disons qu’un dispositif de ce type-là, disciplinaire, psychobiographique, psycho-criminologique,
a pour résultat d’anormaliser le quotidien ; de
faire qu’il n’y ait pas le moindre geste de tous les jours qui ne soit gros
d’un danger, d’une inquiétude, d’un tremblement virtuel de l’ordre social (il
pourra toujours être rétrospectivement interprété comme cela). Un dispositif de
sécurité au contraire se moque bien des petits accrocs ; nous l’avons dit,
il cherche au contraire à faire apparaître les irrégularités sociales qui font
événement à l’échelle microsociale de la famille ou du quartier, dans leur
dimension de régularité impersonnelle, et de possibilité prévisible, suivant un
sage non individualisant des mises en série. C’est-à-dire qu’on n’a plus du
tout une anormalisation du quotidien ; on a tout
au contraire là quelque chose qui est une quotidianisation de l’anormal, et qui est aussi une désindividualisation et une dé-subjectivation tant du normal que de l’anormal. Au
fond, pour le regard disciplinaire c’est la vie quotidienne du criminel qui est
grosse de son crime et attend qu’il vienne la compléter. Le coupable attend sa
faute. Pour le regard sécuritaire, ce sont les crimes quotidiens qui sont là
d’abord et qui ont simplement besoin de venir se réaliser à travers des
individus quelconques. La faute attend son coupable. Ce que Robert Musil
formule très bien :
« On pourrait dire aussi que les crimes sont dans
l’air et qu’ils cherchent simplement la voie de moindre résistance qui les
entraîne vers des individus déterminés » (Musil, L’Homme sans qualités, tr. fr. Jaccottet, Seuil-« Points », t. II,
p. 331-332)
III.
Nous pouvons maintenant
demander : quelle forme d’expérience se trouve alors engagée par un tel
processus de quotidianisation ? On sait déjà les
déterminants spéciaux qu’une telle forme devrait comprendre : a) un élément d’impersonnalité (elle est a-subjective et pré-individuelle) ;
b) une organisation en séries telle
qu’aucune expérience, aucun phénomène n’a de consistance hors des séries et des
réseaux d’événements où il s’insère ; c) une modalité privilégiée de ces séries et de leurs éléments, à savoir
le possible en tant que tel ; d) un principe
ou un mode de temporalisation, à savoir l’anticipation. Nous examinerons trois
exemples pour préciser ces quatre déterminants formels et leurs articulations.
1) Homme sans qualité dans
l’impersonnel
Nous n’ignorons évidemment
pas l’aspect très curieux que prend ainsi cette forme d’expérience que nous
disons engagée par la quotidianisation, ce quotidien
que nous essayons de présenter comme quelque chose que personne ne vit, qui
fonctionne par-dessus la tête des sujets, hors de leur conscience et de tout
vécu possible. Qu’il y ait une possibilité pourtant de s’approprier ce plan
d’existence et, pour le meilleur et pour le pire, pour essayer de le vivre, de
l’incorporer (au sens où Nietzsche parle d’ « incorporer une pensée »),
nous en trouvons la suggestion chez le premier grand penseur du quotidien, du
probable et de l’impersonnel :
« Toutes ces considérations, affirma Ulrich,
pouvaient se résumer ainsi : nous nous soucions trop peu de ce qui arrive,
et beaucoup trop de savoir quand, où et à qui c’est arrivé, de telle sorte que
nous donnons de l’importance non pas à l’esprit des événements, mais à leur
fable, non pas à l’accession à une nouvelle vie, mais à la répartition de
l’ancienne (…). La conclusion était qu’il fallait faire juste le contraire,
c’est-à-dire d’abord renoncer à son avidité personnelle pour les événements. Il
fallait considérer ceux-ci un peu moins comme quelque chose de personnel et de
concret et un peu plus comme quelque chose de général et d’abstrait, ou encore
avec le même détachement que si ces événements étaient simplement peints ou
chantés » (L’Homme
sans qualités, trad. Jacottet, ch. 84 :
« Où l’on prétend que la vie ordinaire elle-même est d’ordre
utopique »).
Il faut après tout
pousser les choses au bout et apprendre à vivre les événements comme ils sont
dans le plan d’existence du quotidien : des vagues de probabilités
impersonnelles. Il faut inventer des manières de vivre ce qui nous échappe dans
notre existence, des formes qui permettent de vivre le quotidien.
Loin d’une spéculation
abstraite, Blanchot formule très bien le problème engagé par « cette
puissance neutre qui émerge tout à coup dans le monde » :
« Comment se
fait-il que, dans l’espace humain qui est le nôtre, nous n’ayons plus affaire à
des personnes distinctes vivant des expériences particulières, mais à des
expériences vécues sans personne qui les vive » (Le livre à venir, Folio-Essais,
p. 202).
Les crimes existent
indépendamment des criminels, les suicides existent sur un plan d’existence qui
précède l’apparition des suicidaires, etc. Nos actes et nos paroles, dit
Blanchot, ne se soucient pas de nous, ils nous sont étrangers aussitôt que
faits, ou dites, ils sont toujours déjà tombés hors de notre discours, de notre
intention, de notre vouloir dire. Et Musil, Blanchot le rappelle, se demandait
justement : quel type de morale, quel type de politique pourra répondre à
une telle expérience, lui donner sens ? Question délicate car il s’agit
d’un domaine d’expérience où toute responsabilité et toute conviction (pour
reprendre les deux catégories éthiques mises en avant par Weber) semblent
rendues impertinentes.
a) La possibilité d’agir
Quelle éthique de la
conviction sera en effet possible dans un domaine où les actes individuels
prennent sens et effet indépendamment de toute volonté ou intervention possible
des sujets ? Le quotidien (celui dont nous parlons) pourrait en effet être
défini comme ce domaine où règne le principe de raison insuffisante, en son
sens musilien, soit le principe selon lequel dans
l’ordre de l’action humaine rien n’arrive avec une
raison valable.
« Dans notre vie
réelle, je veux dire dans notre vie personnelle, comme dans notre vie
historique et publique, ne se produit jamais que ce qui n’a pas de raison
valable » (HSQ, I, p. 159).
« L’Action parallèle » en est une très bonne métaphore.
Dans l’Action parallèle, chacun travaille à la réalisation d’une grande œuvre
commune qui a pour seul et unique contenu la volonté de réaliser une grande
œuvre commune, et dont personne donc n’a aucune idée tout en étant parfaitement
certain, et à juste titre, d’y contribuer. Tout le monde est parfaitement
certain qu’il est en train de contribuer à cette œuvre commune qu’ils nomment
« l’Action parallèle », même si personne n’a la moindre idée de ce en
quoi consiste l’AP, sinon qu’il s’agit de réaliser une grande œuvre. Mais ce
qui est intéressant, c’est qu’inéluctablement devra se réaliser l’Action
parallèle, elle prendra forme et contenu à partir de ces multiples aveuglements
et finira par avérer ces innombrables incertitudes. Comme le formule très bien Bouveresse :
« personne ne sait, de façon générale, ce qu’est le vrai X,
bien que tout le monde s’en réclame et prétende être en train de travailler à
sa réalisation, et il se pourrait néanmoins que le vrai X se réalise finalement
toujours de cette façon et d’aucune autre » (J. Bouveresse,
Robert Musil. L’homme probable, le
hasard, la moyenne et l'escargot de l'histoire, L’éclat-« Tiré à
part », 2004, 1ère éd. 1993, p. 99).
Comme le formule encore
mieux Ulrich à Léon Fischel :
« Je vous jure que
ni moi ni personne (…) ne sait ce qu’est le vrai, mais je puis vous certifier
qu’il est en train de devenir réalité » (HSQ, I, 160).
Le quotidien, c’est
l’Action Parallèle. C’est ce que tout le monde fait sans savoir ce qu’il fait,
ni pourquoi ni non plus comment il le fait. Dès lors, comment pourrait-on ne
fût-ce que poser la question Que faire ? — qu’il faut pourtant bien poser.
b) L’assignation des événements au sujet
Sur le plan du
quotidien, nous y avons insisté, il n’y a pas les séries biographiques qui
s’enchaînent selon l’ordre du récit, mais des séries d’actes qui se croisent et
se rencontrent, entrent dans des corrélations, des séries indépendantes qui
forment un tissu serré. Cela rend vaine toute recherche de la cause ou de
l’origine d’un phénomène qui se produit sur ce plan sans épaisseur. Comme le
remarque à nouveau Musil :
« La recherche
d’une cause est un usage ménager, comme les amours de la cuisinière sont cause
que la soupe est trop salée. Appliquée à la guerre mondiale, cette recherche de
la cause et du responsable a eu le résultat négatif hautement positif que la
cause était partout et en chacun » (HSQ,
t. II, p. 1013, cité in J. Bouveresse, Robert Musil …, op. cit., p. 230).
L’origine d’un fait
qui se produit est partout et nulle part sur ce plan d’immanence ; les
faits n’ont plus à être assignés à des auteurs-sources,
ils ont seulement à être corrélés les uns aux autres pour former des moyennes,
des courbes, des taux. Bien sûr nous ne pouvons, ordinairement, nous empêcher
de réintégrer à toute force les phénomènes dans les vieux cadres du récit, de
la narration, car nous ne parvenons pas encore à comprendre comment ils
pourraient sans cela avoir sens pour nous, avoir un sens vécu. Mais sans doute
faudrait-il apprendre à intégrer ce mode d’être des phénomènes dans notre vécu,
à le vivre sans avoir à le falsifier sous la forme du récit avec ses parce que,
à cause de, post hoc et propter hoc — ou au moins apprendre à le
falsifier d’une manière nouvelle. C’est ce à quoi est voué selon Musil un homme
sans qualités qui, alors que la plupart des hommes aiment la succession bien
réglée des faits qui leur donne l’impression que la vie suit un cours et leur
fournit ainsi « un abri dans le chaos », n’est plus capable d’être ricœurien :
« Heureux celui
qui peut dire “Lorsque”, “avant que”‚ et “après que” (…). Ulrich s’apercevait
maintenant qu’il avait perdu le sens de cette narration primitive à quoi notre
vie privée reste encore attachée bien que tout, dans la vie publique, ait déjà
échappé à la narration et, loin de suivre un fil, s’étale sur une surface
subtilement entretissée. » (HSQ,
I, p. 775-776).
Mais il est évident
que si l’HSQ
ne s’invente pas de nouveaux moyens de digérer l’événement en lui donnant un
sens, lui qui ne dispose plus de ceux de la mise en récit et de l’herméneutique
narrative de soi, s’il ne s’invente pas des formes d’expérience et des modes
d’être correspondant à son sens exacerbé de l’impersonnel, il périra. Face à ce
monde du possible à l’état pur que nous présente Musil, on a parfois envie de
crier : « Du réel, sinon j’étouffe ! ».
Du quotidien comme
réalité de transaction, nous avions dit qu’il existait sans être réel ; il
faut même dire maintenant qu’il est déréalisant puisqu’il maintient le réel
dans le possible, il suspend le réel. Ce que nous sommes déterminés à vivre, à
penser, à sentir, ce sont des possibilités, des risques et des attentes, des
dangers et des promesses, et déterminés à nous penser et nous vivre nous-mêmes
comme des possibles, des risques, des attentes etc. (Je n’est pas un autre, Je
est une multiplicité impersonnelle de possibles, Je sont un risque d’accident
de la route—une attente d’emploi—une possibilité de spectateur ou de
consommateur…). Dans cette vie impersonnelle, que les avatars de l’homme sans
qualités rendent sensible, nous prétendons trouver une forme d’existence
parfaitement actuelle produite, sur la surface transactionnelle du quotidien,
par les dispositifs de sécurité. Il faut donc bien demander des modèles
empiriques pour donner corps et âme à ce qui pourtant, détaché dans l’élément
vague de l’impersonnel, doit n’avoir ni l’un ni l’autre. Eh bien nous en
trouvons deux, et nous finirons sur eux.
2) Déni de réalité, fantasme
suspensif, et temporalité de l’attente
Nous proposons d’abord de suivre
la description deleuzienne de l’agencement masochiste proposée, sur la base de
l’étude de Théodore Reik, dans Présentation
de Sacher Masoch (Minuit, p. 28-32, et
62-65). En effet, entendant débarrasser la symptomatologie du masochisme de ses
caractérisations matérielles (complexes douleur/plaisir) et moraux
(culpabilité/auto-punition), Deleuze attire
l’attention sur certains traits formels caractéristiques de la constitution et
de « l’usage masochiste du fantasme » qui permettent de dramatiser
cette vie impersonnelle du possible en tant que tel dégagée par Musil et
Blanchot, i.e. qui donnent à voir comment il est possible de vivre ce qu’on vit
non pas comme actuel mais comme seulement possible, de se vivre soi-même comme
n’étant pas une personne effective, là-réelle, mais
comme une personne possible, comme étant effectivement une possibilité ?
Dans la constitution du fantasme masochiste, que l’on sait commandé par cette
ritualisation aux régularités extrêmement codifiées par laquelle souvent on
caractérise aussi volontiers la vie quotidienne, un aspect du réel est d’abord
prélevé, un fragment isolé pour fonctionner, non pas simplement comme symbole
d’une réalité absente (la phallus féminin, suivant l’analyse freudienne), mais
comme « un plan fixe et figé, une image arrêtée, une photo » (id., p. 29), pose ou posture
immobile à laquelle on peut toujours revenir comme à cet instant qui précède
immédiatement la découverte de cette absence (il fige « le dernier moment
où l’on pouvait encore croire… »). De sorte qu’en second lieu, la réalité
est bien conservée mais neutralisée, « la connaissance de la situation
réelle subsiste, mais est en quelque sorte suspendue » (ibid.), c’est-à-dire que le fétiche,
suivant l’opération dégagée par Freud dans son article de 1927 sur « Le
fétichisme » (La vie sexuelle,
PUF, p. 133-134) (2), opère un « déni de réalité » (Verleugnung). Et
cette opération de déni elle-même permet, en troisième lieu, de faire passer
toute la réalité dans le fantasme qui devient vécu pour lui-même, et qui assure
le suspense et la neutralisation du réel par une dramatisation hautement
ritualisée. Que devient alors la réalité ainsi déniée, fétichisée et
intériorisée dans la scène fantasmatique ? On sait qu’elle n’y subit pas
une négation pure et simple mais plutôt une mise en suspens qui la maintient
dans une situation extrêmement ambiguë d’impossible possibilité ;
intériorisée dans le fantasme, la réalité est retenue comme un pur possible,
c’est-à-dire un possible lui-même neutralisé, un possible dont la réalisation
est impossible.
Or ce facteur suspensif doit
prendre une grande importance dans l’impersonnalité quotidienne dégagée par
Musil et Blanchot, du point de vue temporel. Blanchot le repère d’abord dans la
figure musilienne de « l’homme du pas
encore », un « pas encore » qui n’est manque de rien mais
« qui comme tel est accomplissement et perfection », écrit Blanchot
dans Le livre à venir :
« l’homme
sans particularités est précisément l’homme du pas encore, celui qui ne
considère rien comme ferme, arrête tout système, empêche toute fixation, qui
“ne dit pas non à la vie mais pas encore”, qui enfin agit comme si le monde ne
devait jamais commencer que le lendemain » (Blanchot, Le livre à venir, p. 204-205).
Mais c’est pour son propre compte
que Blanchot, dans son essai de 1962 L’attente
l’oubli, explore la temporalité déployée pour un tel homme à venir, et un
tel monde. L’attente, précisément, se décrit mal par ce qu’on attend, choses, actions, événements qui donne à l’attente
son objet ou son objectif, parce qu’elle comprend et vit des expériences,
pensées, perceptions et actions qu’on fait en
attendant (Godot, la révolution…), pour attendre, et qui par là même
occupent le retard, donnent consistance au délai, et diffèrent donc ce qui est
attendu. (Comme si toute la vie quotidienne était tramée de ces choses faites à
différer un objet inassignable ou imperceptible, pour en retarder la venue, en
suspendre l’approche). Alors c’est sans goût spécial pour le paradoxe ou
l’ésotérisme que Blanchot peut écrire :
« Quand il y a attente, il n’y
a attente de rien » (Blanchot, L’attente
l’oubli, Gallimard, p. 43). « Attendre, c’était attendre
l’occasion. Et l’occasion ne venait qu’à l’instant dérobé à l’attente,
l’instant où il n’est plus question d’attendre » (Id., p. 52).
Telle est l’ambiguïté de ce
suspense de l’attente qui caractérise temporellement les possibilités
impersonnelles du quotidien : d’un côté, bien sûr, une temporalité tendue
vers un « qu’est-ce qui va se passer », et vers sa propre abolition
puisque ce qu’on attend, la
réalisation de l’événement (« l’occasion »), aussi bien mettra fin à
l’attente ; mais aussi une autre temporalité, non pas du tout tendue
vers…, mais au contraire suspendue, retenue, où la réalisation de
l’événement à venir est tenu en suspens, pour laisser la possibilité prendre
alors une étrange autosuffisance. Suivant l’idée d’un déroulement linéaire du
temps, on peut bien se dire que cet événement qu’on attend, eh bien il mettra
le temps empirique qu’il faut, et peut-être plus que nous n’en avons à vivre,
mais il finira bien par arriver. Mais dans une organisation sociale, économique
et politique du temps où nous sommes « calculés », pardon, « intelligibilisés », et amenés à organiser nos rapports
à nous-mêmes, au monde et à autrui dans la forme de l’anticipation des séries
d’événements possibles, alors c’est bien du point de vue de l’attente elle-même
qu’on se place, là où l’attente de l’événement possible d’une part, et sa réalisation
attendue d’autre part, paraissent moins deux mouvements convergeant l’un vers
l’autre qu’un mouvement esquivant l’autre, le conjurant en l’évitant.
Notons simplement en passant et
sans pouvoir développer qu’on rejoint là une possibilité que thématise Derrida
dans, notamment, Spectres de Marx, où
ce dernier fait lui aussi valoir la nécessité de transformer notre appréhension
de ce qu’on pourrait appeler la temporalité politique ; suspendre le temps
de l’enchaînement nécessaire des
figures de l’esprit ou des contradictions de l’économie, suspendre la nécessité
inhérente au récit historique pour introduire une attente radicale,
« attente sans horizon d’attente » qui soit une pure ouverture à
l’événement comme tel, ni prévisible ni probable ni déjà pensable, et que
Derrida caractérise comme « ouverture messianique à ce qui vient,
c’est-à-dire à l’événement qu’on ne saurait attendre comme tel, ni donc
reconnaître d’avance, à l’événement comme l’étranger même » (Derrida, Spectres de Marx, Galilée, p. 111). Il
ne s’agit évidemment que de la caractérisation purement formelle de ce que peut
et doit être le rapport de la promesse émancipatoire au temps, lorsqu’on a
renoncé au récit nécessitariste qui prédit et
prescrit l’inéluctable crise finale.
Bien sûr, une telle formation
réactionnelle opposée à la gestion sécuritaire du quotidien peut échouer, non
pas quand un événement se réalise en effet, mais plutôt dans « le
pourrissement de l’attente », « l’attente stagnante (…) qui s’est
d’abord prise pour objet, qui s’est prise de complaisance pour elle-même, enfin
de haine pour elle-même » (p. 45), i.e. qui annule la tension
constitutive de son suspense vis-à-vis de l’événement possible — Blanchot lui
donne un nom sonnant comme le rappel de la maladie du siècle, l’ennui.
Enfin, voilà ce que le fantasme
masochiste, son processus de figement, de suspension et de neutralisation du
réel, nous semble rendre sensible : ce temps suspensif propre aux
possibilités impersonnelles du quotidien où il ne peut rien arriver, où il ne
peut rien se passer puisqu’il n’a que la consistance de cette conjuration, de
cette esquive permanente de ce qui pourrait se réaliser, de toute réalisation[3].
Ce qui donne son caractère fuyant à l’impersonnalité quotidienne, cet aspect
« suspect » que Blanchot souligne dans son article « La parole
quotidienne », c’est, du point de vue temporel, cette attente qui est, au
sens freudien, « dérivation quant au but », c’est-à-dire quant à la
réalisation de l’événement possible. Dérivation quant au but qui peut au fond
aussi bien ouvrir sur ce que Derrida pense comme ouverture à
l’avenir que sur le pourrissement et la sclérose des institutions
révolutionnaires.
3) Retour sur les personnages du
« théâtre du quotidien » : le sens de leur maniérisme — ou
comment Leibniz se déguise en Ulrich
Nous attachons aussi une
importance particulière à une seconde expérience, une deuxième formation
réactionnelle, dont le trait le plus frappant serait le
« maniérisme ». Sous ce terme, Binswanger,
puis Henri Maldiney, ont souligné l’importance dans
la symptomatologie d’un grand nombre de schizophrénies, d’un attachement à des
poses ou postures, au double sens de l’attitude figée (pose ou cliché au sens
photographique), et d’une contenance prise vis-à-vis d’un entourage mais sans égard
à lui (« prendre une pose »). Maldiney
rapporte :
« Le sens du maniérisme, me
disait une fois Ludwig Binswanger, c’est la pose.
Dans un atelier de peinture ou de sculpture, le modèle doit garder la pose. Il
ne doit pas se laisser aller à transgresser les limites où s’inscrit
rituellement la forme de son corps. Le modèle, qui tient la pose, ne se dépasse
pas vers le monde. Cette exigence contredit ce qui fait le propre de l’être-au-monde, qui ne s’approprie ses limites qu’en les
franchissant. On appelle maniéré un homme qui pose en adoptant les manières
d’un personnage, qui ne s’entretient que de ses propres projections. Le
maniérisme schizophrénique consiste à se faire acteur de son propre personnage,
identifié lui-même à cet acteur » (H. Maldiney,
Penser l’homme et la folie, Grenoble,
J. Millon, 1997, p. 139-140. Maldiney renvoie à L. Binswanger, Drei Formen missglückten Daseins, III
Manieriertheit, p. 92 et suiv. ).
L’élément postural indiqué dans la
constitution du fétiche masochiste n’est plus ici le noyau d’une mise en scène
figée du réel qui le neutralise en l’intériorisant et le suspendant dans le
fantasme ; il se déploie immédiatement, avec une force de neutralisation
du réel peut-être plus forte encore, dans des enchaînements posturaux comme détachés de tout support subjectif, et détachés de
toute interaction entre l’individu et le monde. Car il faut noter comme ces
« projections » dont s’entretient le maniériste n’ont en fait rien de
« propres ». Arthur Tatossian, dans son
livre Phénoménologie des psychoses,
attire l’attention sur l’usage que le maniériste schizophrène fait de modèles
cristallisés dans le monde social anonyme, pour en imiter artificiellement les
« formes rigides » (imitation d’allures et d’actions, imitation de
volontés et d’intentions d’action) — imitation artificielle, c’est-à-dire
soustraite à tout projet de réalisation (réalisation d’un « être soi-propre » ou d’un rapport au monde déterminé dans
l’élément du sens) : il ne s’agit pas de réaliser un modèle normatif de
conduite, il ne s’agit pas de se
réaliser en se réappropriant un modèle anonyme (en le répétant dans un projet),
il ne s’agit pas même, dit encore Tatossian, de
« faire bonne impression sur autrui », mais au contraire de suspendre
la présence au monde, à soi et à autrui, d’en neutraliser la charge de réalité
en lui substituant un jeu de masques, c’est-à-dire de rôles simplement
possibles, donnés et vécus comme des possibilités d’être, des possibilités
d’actions et d’interactions[4].
Pourtant, nous ne suivons nullement l’inspiration heideggerienne de la daseinanalyse pour voir dans ce
maniérisme la marque d’une déchéance dans le « On » inauthentique de
la banalité quotidienne, suivant l’idée que le maniéré, frappé par une complète
« absence d’autonomie » et une incapacité à donner à lui-même et à sa
présence au monde « un sol », serait contraint de « chercher un
modèle où prendre appui, modèle établi dans la quotidienneté de la sphère de
l’On » qui, par définition, est lui-même sans assise. Contre le caractère
brumeux et indifférencié de la banalité du « on », contre le
sentiment moral implicite maintenu dans le critère de l’authenticité, il faut
réaffirmer avec Musil et Blanchot la positivité de cette impersonnalité
quotidienne, de ses possibilités neutralisantes i.e. suspensives à l’égard du
réel. C’est le maniériste qui répond à la demande d’Ulrich que nous
mentionnions tout à l’heure, de « considérer [les événements] un peu moins
comme quelque chose de personnel et de concret et un peu plus comme quelque
chose de général et d’abstrait » (HSQ,
ch. 84).
Maintenu et vécu comme pur
possible, l’événement cesse d’être déterminant. Et c’est pourquoi le maniéré
est vraiment « sans qualités » ; il est cet homme
« qui ne veut pas se
reconnaître dans la personne qu’il est, pour qui tous les traits qui le
particularisent ne font de lui rien de particulier, jamais proche de ce qui lui
est le plus proche, jamais étranger à ce qui lui est le plus proche, jamais
étranger à ce qui lui est extérieur, [et qui] se choisit tel (…) parce qu’il
vit dans un monde — le monde moderne, le nôtre — où les faits particuliers sont
toujours prêts à se perdre dans l’ensemble impersonnel des rapports dont ils ne
marquent que l’intersection momentanée » (Blanchot, Le livre…, p. 190).
Comment ne pas voir alors dans le
maniéré sans qualité, qui refuse aussi bien toute particularité (détermination
ou limitation) que l’existence même au profit du seul possible, une monade
d’une espèce nouvelle[5].
Deleuze s’était appuyé sur des études tentant le rapprochement de ce trait symptomatologique avec « les
danses baroques, l’allemande, la pavane, le menuet, la courante, etc. »,
pour définir un maniérisme monadologique où les interactions réelles laissent
place à des rapports posturaux idéels des corps-automates :
« Telles sont les monades, ou
les Moi chez Leibniz, automates dont chacun tire de son fond le monde entier,
et traite le rapport à l’extérieur ou le rapport aux autres comme un
déroulement de son propre ressort, de sa propre spontanéité réglée d’avance. Il
faut concevoir les monades dansantes. Mais la danse est la danse baroque, dont
les danseurs sont des automates : c’est tout un ‘pathos de la distance’,
comme la distance indivisible entre deux monades (espace) ; la rencontre
entre elles deux devient parade, ou développement de leur spontanéité
respective en tant qu’elle maintient cette distance ; les actions et
réactions font place à un enchaînement de postures réparties de part et d’autre
de la distance (maniérisme) » (Deleuze, Le Pli, Minuit, p. 93 ; et p. 93 n. 1, la
référence à Blankenburg, Tanz in der Therapie Schizophrener,
Psych. Psychosom.,
1969 ; et Evelyne Sznycer, « Droit de suite
baroque », in Navratil, Schizophrénie et art, éd. Complexe).
Seulement il faut préciser que la
monade maniériste est maintenant retournée comme un gant : car elle
tirerait volontiers tout ce qui lui arrive de son propre fond, déroulant sa
série de prédicats comme autant d’événements qui lui arrivent, qui la réalisent en se réalisant… si
seulement elle avait un fond ! Mais de fond, le maniéré n’en a aucun, de
sorte que tout ce qui lui arrive vient du dehors impersonnel des séries
d’événements possibles, de « l’ensemble impersonnel des rapports »
dont elle n’est elle-même qu’une « intersection momentanée ». C’est
dire que ce n’est pas l’absence du phallus féminin qui est déniée, suspendue au
bord de sa découverte ; ce qui est suspendu et figé, c’est cet instant qui
retient la décision divine, qui précède immédiatement la création, où toutes
les séries incompossibles sont encore maintenues, coexistantes, dans leurs
pures possibilités divergentes, où les principes d’inclusion et de complétude
ne sont pas encore opérant et ne laissent place qu’à des individualités vagues,
sans unité biographique, pour un monde sans unité historique[6].
Alors ces maniérés, ils sont aussi
de ces personnages vagues qu’on nous présentait la semaine dernière dans le
« théâtre du quotidien ». Il est vrai que ces pièces ne sont pas très
joyeuses (elles n’ont peut-être pas de raison particulière de l’être) ;
mais il importe surtout qu’elles ne soient pas tristes, et que les personnages
soient d’autant plus émouvants qu’ils ne paraissent eux-mêmes affectés par
rien, pas du tout concernés par ce qui leur arrive ou ce qu’ils font. Ainsi
dans la scène de l’infanticide de Willy dans Travail à domicile, dans le suicide de Mlle Rash dans Concert à la carte[7],
nous trouvions la régularité des gestes suivant leur mise en série :
l’enchaînement syntagmatique des gestes automates défaits de tout mobile
psychologique, mais aussi la redondance paradigmatique de chacun d’eux répétant
des gestes accomplis dans des scènes précédentes, et non seulement par le même
personnage, mais aussi par d’autres personnages virtuels. Et l’événement final,
le suicide, l’infanticide, dont on attend in
fine l’incarnation individuelle et sa charge dramatique, reste finalement
abstrait, dépathétisé, « déspectacularisé »,
planant dans une généralité vague, quelque part dans une série d’événements
suicidaires probables, un point sur la courbe statistique des infanticides
possibles. L’événement semble alors se scinder : d’un côté, son
actualisation se déplace sur un geste compulsif — s’essuyer les mains avant de
les replonger dans le baquet, essuyer machinalement le liquide sur la table
avec la manche du peignoir —, seul geste hors courbe, tangente imprévisible
conquise au prix d’un non-sens bouleversant puisque là seulement peut émerger
l’individualité d’une vie à l’instant où celle-ci vascille ;
mais d’un autre côté, l’événement subsiste comme pur possible, proprement
irréalisable. Ainsi dans Travail à
domicile, si l’infanticide peut encore apparaître
comme une déviance, ce n'est pas du tout parce que l’acte y prendrait la forme
d’une transgression ou d’un écart par rapport à une norme de conduite, mais parce
que toute la situation procède à une neutralisation
de la dimension insolite-événementielle qui est
pourtant « normalement » attendue pour un tel « fait »,
socialement et subjectivement — un fait qui devient ici, comme disait Armelle
Talbot, littéralement divers — une
« diversion » de l’événement plutôt qu’une déviance par rapport à la
norme. Et jusque dans la mise en scène, expliquait-elle, nous devrions être
amenés à l’impossibilité de prendre immédiatement ce qui est en train de se
passer pour réel — que cela reste une sorte de possible un peu vague, pas tout
à fait croyable (sinon par le jeu rétrospectif d’indices sonores, de
« lapsus corporel »…). Ici encore, il faudrait distinguer deux
niveaux de possible : une sorte de possible vague, pas encore réalisable,
encore tout proche d'un impossible, littéralement divers i.e.
impersonnel ; et puis une « possibilisation »
de ce possible qui fait qu’il devient un possible réalisable.
Alors pour revenir au
problème de la politisation du quotidien, son traitement sérieux supposerait
qu’on analyse comment cette possibilisation est
aménagée et organisée : nous ne voulons évidemment pas préconiser la « pure
attente » comme art de vivre — ce serait aussi absurde que d’ériger un
maniérisme schizophrénique en mode de subjectivation ou la danse baroque en
programme politique ! Dans le cadre problématique général d’une création
de schémas de politisation adéquats à la gestion politique et économique de l’événementialité, c’est-à-dire capables de lui répondre
(i.e. de transformer comment fait événement et ce qui fait événement pour nous,
pour un groupe, pour une société), nous disons simplement ceci. Il y a là, dans
ces formes pathologiques et ces expériences semi-mystiques
vouées à la littérature et « au silence qui lui est propre », des
manières de suspendre les schémas d’interprétation de la vie, qui aussitôt que
quelque chose se passe, avant même que quelque chose se passe, sont là,
toujours déjà là, pour venir lui donner un sens, l’inscrire dans un calcul
politique qui le rationalise et le rend utile ou utilisable — donc des manières
de gripper ce qu’on pourrait appeler la « fabrique sécuritaire du
quotidien ». De telles formes (pathologiques ou mystico-littéraires)
ne sont donc en aucun cas des fins en soi ou des modèles à suivre, mais des
indices des endroits où la machine peut s’enrayer, indices de processus pouvant
déjouer ces appareils de capture de l’événement.
En conséquence tout processus
révolutionnaire devra procéder en trois temps :
1. Premièrement : l’attente.
— C’est-à-dire suspendre la machine herméneutique – ces mécanismes sociaux de
significations qui, lorsque quelque chose se produit font dire et permettent de
dire « encore un… » — encore un alcoolique qui déraille, encore un
mauvais coup de cet irrécupérable voyou, encore un fonctionnaire qui se plaint,
un cheminot qui proteste… Suspension qui doit faire apparaître ce qui arrive
non pas dans sa dimension d’inéluctable conséquence ou dans sa dimension de
prévisible et de probable, mais dans sa dimension d’impossible – c’est-à-dire à
la fois comme intolérable et comme un inanticipable
qui force à penser, à nouveaux frais.
2. Deuxièmement : le
maniérisme. — C’est-à-dire l’attitude qui, en détachant les postures sociales
de tout ancrage dans une personnalité, une intention, une adhésion pré-reflexive au monde, les fait apparaître comme n’étant
qu’un cas du possible – qui rejoue les schémas de relations interhumaines pour
les dévoiler comme n’étant qu’une pose, et les fait vaciller, rend les
relations et les sujets indéterminés, exacerbe leur 10ème caractère,
i.e. cet excès par rapport aux neuf caractères fixes qui déterminent selon
Musil tout habitant d’un pays (professionnel, de classe, sexuel, national,
politique, géographique, conscient, inconscient, privé). Un 10ème
caractère qui est aussi bien un non-caractère
puisqu’il ne caractérise pas son sujet, ne le détermine pas, ne le
particularise pas ; un 10ème caractère qui est donc seulement la différence des neuf autres, ou
l’impossibilité de prendre au sérieux ce qu’ils font, c’est-à-dire encore une
pellicule virtuelle qui les sépare d’eux-mêmes, créant ainsi un espace de jeu
entre eux et avec eux. Foucault remarque quelque part (« De l’amitié comme
mode de vie », Dits et écrits,
t. IV, pp. 163-167) que ce dont a besoin une société pour maintenir des
états de domination, ce n’est pas tellement que ses règles et normes soient
universellement respectées, car leur irrespect a aussi une grande
utilité ; ce qui lui est indispensable c’est plutôt que soit conservée une
certaine segmentation sociale qui a pour résultat d’appauvrir le champ des
relations et des interactions humaines possibles. Les neuf caractères
déterminent les relations possibles entre les sujets selon cette
segmentation ; le dixième caractère, impersonnel, est celui qui rend
possible la distance à l’égard des possibilités prescrites par cette
segmentation, sa non-prise au sérieux, et qui permet
que se noue des alliances imprévues, que se dessinent des lignes de
« transversalité », suivant le concept forgé par Guattari, des lignes
de force et de regroupement strictement imprévisibles.
3. Il est alors inévitable que le
troisième temps du programme, celui de la constitution de tels groupes, soit
imprévisible, et soit compris comme imprévisible dans un programme qui ne se
prend pas pour un emploi du temps, qui ne se projette pas dans un calendrier.
Tous les grands théoriciens des tactiques insurrectionnelles le disent :
ne pas chercher à prévoir de loin, ne pas programmer à long terme, mais gagner
et conserver en chaque situation la maîtrise de l’imprévisible (facteur de
surprise). Cela dit simplement pour rappeler la positivité de l’imprévisible,
qui n’est pas forcément l’effet résiduel d’une théorie encore déficiente ou
d’une organisation encore imparfaite des forces à mobiliser pour l’action
historique. Nous disons au contraire que l’imprévisible comme tel doit être
pensé et produit, et que cette tâche doit être au centre du problème de la
création de groupes et de la production de nouveaux énoncés collectifs en prise
sur la fabrique sécuritaire du quotidien, — et cela y compris quand, surtout
quand les techniques de pouvoir dominantes semblent procéder à une saturation
du possible et du prévisible, c’est-à-dire de l’événement.
[1] Pour la comparaison générale des
deux types de dispositifs, voir par ex. STP,
p. 46-48.
[2] Sur l’expérience prototypique du déni chez Freud, « Le
fétichisme » (1927), in La vie
sexuelle, p. 133-134 : « Le processus était donc
celui-ci : l’enfant s’était refusé à prendre connaissance de la réalité de
sa perception : la femme ne possède pas de pénis. Non, ce ne peut être
vrai car si la femme est châtrée, une menace pèse sur la possession de son
propre pénis à lui, ce contre quoi se hérisse ce morceau de narcissisme dont la
Nature prévoyante a justement doté cet organe. C’est d’une panique semblable
peut-être que sera pris l’adulte aux cris de : ‘Le trône et l’autel sont
en danger’ (…). Il est donc juste de choisir un nouveau terme pour décrire ou
faire ressortir un nouveau fait. [Freud écarte ici le terme de Laforgue de
« scotomisation », mais aussi la notion analytique de
« refoulement »] (…) il serait juste de dire en allemand Verleugnung
(déni) ».
[3] Ainsi
pour l’événement impersonnel par excellence : « Dans le mouvement de
l’attente, la mort cesse de pouvoir être attendue. L’attente, dans la
tranquillité intime au sein de laquelle tout ce qui arrive est détourné par
l’attente, ne laisse pas arriver la mort comme ce qui pourrait suffire à
l’attente, mais la tient en suspens, en dissolution et à tout instant dépassée
par l’égalité vide de l’attente » (Blanchot, op. cit.,
p. 43). Sur la temporalité de l’attente dans l’agencement masochiste, cf.
Deleuze, PSM, p. 62-63 :
« Appartient essentiellement au masochisme une expérience de l’attente et
du suspens… Le masochiste est celui qui vit l’attente à l’état pur… ».
[4] Arthur Tatossian, La phénoménologie des psychoses, Paris, Le Cercle Herméneutique, 2002, p. 50-51 : « Ces traits sont présents dans le maniérisme artistique qui tend à déplacer un être naturel — l’art classique — en en exagérant les caractéristiques vers des formes rigides et artificiellement voulues (…). Si le maniérisme artistique a besoin d’un autre que soi, d’un type général déjà cristallisé dans la vie publique, le maniéré de même cherche un modèle où prendre appui, modèle établi dans la quotidienneté de la sphère de l’On comme type général. Peu importe que le maniéré utilise ce modèle en le copiant ou en s’ opposant, à dessein ou non : dans les deux cas, il y a déchéance à la sphère de l’On, à l’inauthenticité (l’Unieigentlichkeit heideggérienne qui signifie plus exactement absence d’être-soi-propre), à l’absence d’autonomie (…). La Présence maniérée s’accommode de cette pseudo-autonomie, de cette autonomie (Selbststand) “obtenue par la grâce d’un modèle de l’On” — ce qui est contradiction et mensonge, mensonge à soi. Le maniérisme est par là essentiellement “division” de la Présence qui s’y met sur soi un masque, un voile, une carapace (…). Si le maniéré choisit d’être comme masque au lieu de s’accommoder de son manque, c’est que la Présence sans foyer et sans autonomie comporte la domination insupportable de l’Angoisse, du Doute et du Désespoir sur la Confiance. Il cherche donc appui sur un modèle emprunté à la sphère de l’On, non pas pour faire “bonne impression” sur Autrui mais obtenir le sol qu’il ne peut se donner lui-même — tentative vaine d’ailleurs car l’être-On ne comporte pas de sol. La disproportion anthropologique du maniérisme se place entre l’être-Soi et l’être-On en échouant à la proportion qu’y maintient la Présence chez l’être sain. Peut-être, d’ailleurs, cette disproportion ne provient-elle pas de ce que l’autiste ait plus tendance à se comprendre à partir de la sphère publique de l’On que l’être sain, mais de ce que bien plutôt il y réussisse moins et donc y soit plus exposé » (Arthur Tatossian, La phénoménologie des psychoses, Paris, Le Cercle Herméneutique, 2002, p. 50-51).
[5] « L’homme sans particularités, ce n’est donc pas seulement le héros libre qui refuse toute limitation et, refusant l’essence, pressent qu’il faut aussi refuser l’existence, remplacée par la possibilité. C’est d’abord l’homme quelconque des grandes villes, l’homme interchangeable, qui n’est rien et n’a l’air de rien, le ‘On’ quotidien, l’individu qui n’est plus un particulier, mais se confond avec la vérité grinçante de l’existence impersonnelle (…) — le principe d’une morale nouvelle et le commencement d’un homme nouveau » (Blanchot, Le livre à venir, p. 192). Blanchot en tire un élément éthique : « Ainsi le refus d’être avec les autres et avec soi dans des rapports trop déterminés, particuliers — source de l’indifférence attirante qui est la magie d’Ulrich (et de Musil) » (Blanchot, Le livre à venir, p. 196).
[6] « Dans le monde, celui des grandes villes et des grandes masses collectives, il est indifférent de savoir si ceci a vraiment eu lieu et de quel phénomène historique nous nous croyons les acteurs et les témoins. Ce qui a lieu reste insaisissable et d’ailleurs accessoire et même nul : seule est importante la possibilité de ce qui s’est passé ainsi, mais aurait pu se passer autrement ; seuls comptent la signification générale et le droit de l’esprit à chercher cette signification, non dans ce qui est et qui en particulier n’est rien, mais dans l’étendu des possibles. Ce que nous appelons réalité est une utopie. L’histoire, telle que nous nous la représentons et croyons la vivre, avec sa succession d’incidents tranquillement linéaire, n’exprime que notre désir de nous tenir à des choses solides, à des événements incontestables se développant dans un ordre simple dont l’art narratif… » ; « [de tout ce modèle narratif] Ulrich n’est plus capable. S’il vit, c’est dans un monde de possibilités et non plus d’événements, où il ne se passe rien que l’on puisse raconter » (Blanchot, Le livre à venir, p. 191).
[7] Voir
les textes commentés dans la séance du 23 février 05 : « Willy
travaille. Finalement, il se lève, contrôle la température de l’eau avec la
main. Puis il va chercher le baquet dans un petit placard. Il le pose sur la
desserte. (Comme dans les tableaux 1 et 2). Il verse de l’eau bouillante dans
le baquet, puis de la froide. Il contrôle plusieurs fois la température de
l’eau. Puis il sort. Revient avec le landau. Le bébé pleurniche. Il le sort de
la voiture (dans la mesure du possible tout ce qui suit de telle façon que le
public ne voit pas le bébé, selon toute vraisemblance une poupée). Il le met
dans un baquet, le lave avec l’éponge, soigneusement
et sans maladresse. Puis il noie le bébé dans le baquet. Il laisse le bébé dans
le baquet et s’essuie les mains à la serviette qui pend près de la cuisinière.
Puis il replonge les mains dans le baquet, en sort le bébé, l’essuie, repose le
cadavre dans le landau. Puis il range : il vide le baquet, remet l’éponge
à sa place, etc. Puis il ramène la voiture dans la chambre à coucher. Il
revient, se lave les mains avec du savon, au-dessus de l’évier, et retourne au
travail (Franz Xaver Kroetz,
Travail à domicile (1970), in Travail à domicile. Une Affaire d’homme.
Train de ferme, Paris, L’Arche, 1976, tableau 16,
p. 34-35).
« Quelques instants plus tard, elle va vers le
buffet, en ouvre le haut et y prend une boîte de comprimés. Elle va à la table,
y pose la boîte, prend sur le tabouret le verre d’eau qu’elle pose à côté de la
boîte. Elle s’assoit avec précaution sur la chaise où se trouvent les bas, sans
s’y adosser pour ne pas les abîmer. Elle sort un comprimé, l’avale avec une
gorgée d’eau. Elle sort de la boîte la posologie et la
lit d’un bout à l’autre. / Elle ouvre de nouveau le petit tube, en fait rouler
tous les comprimés et les compte en faisant deux rangées ; il en reste
neuf sur une boîte de vingt. Elle les avale lentement l’un après l’autre
jusqu’à ce que l’eau, qu’elle boit à chaque fois par petites gorgées, soit
épuisée. Elle se lève pour se rendre au lavabo, s’arrête et va vers le
réfrigérateur, y prend un quart de mousseux à demi-plein,
revient vers la table, ouvre la petite bouteille, en verse un peu dans le
verre, avale les comprimés qui restent. Puis elle attend un moment. / Elle
verse dans le verre le restant du mousseux ; il déborde sur la nappe. Elle
soulève le verre et enlève la tache avec la manche du peignoir ; elle
sirote le mousseux. / Ensuite elle attend, calme et réfléchie, son visage,
soudain, exprimant de l’intérêt. / Un temps ». (Franz Xaver
Kroetz, Concert
à la carte, op. cit.,
5ème partie, p. 100).