La
vie quotidienne, entre divertissement et travail
Frédéric Keck
Après les trois premières séances du
groupe d’études de Pierre Macherey consacrées à
Pascal, Hegel et Marx, et avant d’entrer dans les séances sur les conceptions
phénoménologiques du monde de la vie et leurs répercussions sociologique, je
voudrais m’arrêter sur la polarité que Pierre Macherey
a installée entre le modèle du divertissement chez Pascal et le modèle du
travail chez Hegel (et, d’une façon qui reste problématique, chez Marx). Il
s’agit certes d’une polarité historique, permettant de passer d’une conception
classique de la vie quotidienne comme divertissement (chasse, jeu de cartes,
conversation avec les dames…) à une conception moderne de la vie quotidienne
comme travail (pas seulement celui de l’artisan ou de l’ouvrier, mais toute
activité humaine, celle de la femme, du philosophe, de l’artiste…). Mais il
s’agit également d’une polarité permettant de penser la vie quotidienne en tous
points comme partagée entre des moments de divertissement et des moments de
travail (d’où le débat récent sur la « fin du travail », l’avènement
d’une société de loisirs, et finalement le loisir pensé lui-même comme un
travail dans une économie productive des loisirs). Cependant, il me semble que
l’opposition entre Pascal et Hegel permet de construire à l’intérieur de cette
polarité en quelque sorte première et naïve une seconde polarité plus
problématique, celle entre divertissement et conversion dans le modèle de
Pascal, et celle entre travail et aliénation dans le modèle de Hegel. Mon
hypothèse est celle-ci : si Pascal et Hegel proposent deux modèles
permettant de penser la place de la négativité dans la vie quotidienne, ou ce
que Pierre Macherey a appelé l’insertion brutale de
la transcendance dans l’immanence de la vie quotidienne, c’est chez Pascal sur
le mode du hasard ou du jeu, au sens de l’ensemble des rapports de
diversion/conversion qui entraînent l’esprit dans un tour vertigineux sur
lui-même, et chez Hegel sur le mode de l’activité orientée vers un but, selon
un schéma téléologique qui rapporte toute la vie quotidienne à un jour
singulier où l’esprit se manifeste particulièrement à lui-même, ce que Raymond
Queneau a appelé, en reprenant ironiquement le mot de Hegel : « le
dimanche de la vie ». Je voudrais élaborer les conséquences de cette
opposition avant de poser la question de la place de Marx dans ce dispositif.
L’hypothèse
de lecture que propose Pierre Macherey, c’est que le
divertissement pascalien est une clé de lecture à la fois pour les Pensées et pour une anthropologie de la
vie quotidienne, dont Pascal aurait en quelque sorte tracé le programme (selon
une piste ouverte par Bourdieu dans ses Méditations
pascaliennes). « Sans examiner toutes les occupations particulières,
il suffit de les comprendre sous le divertissement » (Br. 137) :
cette phrase extraite des Pensées
souligne bien que le divertissement n’est pas un secteur de la vie humaine,
celui où sa misère et sa vanité éclate au plus grand jour, mais bien plus
profondément la logique de toutes les activités humaines les plus ordinaires,
même celles qui prennent aux yeux des hommes un sens absolu (et alors il
faudrait dire que même le rituel religieux, ce moment où l’homme consent à
« s’abêtir » pour croire, est lui aussi un divertissement). Mais
alors c’est le projet d’une « apologie de la religion chrétienne »
qui entre en crise : Pascal a-t-il écrit les Pensées pour peindre la misère de l’homme sans Dieu afin de lui
révéler sa grandeur avec Dieu, en sorte que l’anthropologie devrait céder la
place à la théologie, ou bien a-t-il, comme Pierre Macherey
en prend le pari, décrit la misère de l’homme comme condition même de sa
grandeur, selon la logique de la coincidentia oppositorum que Pascal reprend à Nicolas de Cues, en
sorte que l’anthropologie serait immédiatement et en tous points anthropo-théologie, révélation du sacré dans les activités
les plus profanes ? Il me semble qu’une phrase des Pensées appuie cette seconde interprétation :
« Grandeur – Les raisons des effets marquent la grandeur de l’homme,
d’avoir tiré de la concupiscence un si bel ordre. » (Br. 314) La notion de
« grandeur » ne se réfère pas ici à une grandeur morale, versant
positif de la misère de l’homme, comme dans « La grandeur de l’homme est
grande en ce qu’il se connaît misérable. » (Br. 397). Elle se réfère plutôt à une grandeur géométrique,
à la possibilité d’une science de l’ordre issu de la misère humaine, ce qui
s’appellera ensuite économie : science toute entière régie par les
« raisons des effets » au sens où elle vient seulement après-coup
pour décrire les ordres qui se constituent dans les actions ordinaires (c’est
le sens du sous-titre de l’ouvrage de L. Boltanski et L. Thévenot, De la justification, Les économies de la
grandeur, qui ouvre précisément le programme d’une sociologie des actions
ordinaires). Mais alors cette science de l’ordre des actions humaines (dont il
faudrait repenser les rapports avec l’ordre de la justice et l’ordre de la
charité, selon les indications données par Boltanski dans L’amour et la justice comme compétences) opère une singulière
torsion entre les notions apparemment antithétiques de divertissement et de
conversion. Selon une lecture première, la conversion est ce qui devrait suivre
la prise de conscience de la vanité du divertissement, ce qui consiste à
interpréter le pari comme un saut de la science de l’homme à la foi en Dieu.
Mais une autre lecture est possible : la conversion se produit à
l’intérieur du divertissement lui-même, elle n’est même rien d’autre que le revers
du divertissement, ou son détour (au sens où Pascal dit que « les hommes
sont si nécessairement fous que ce serait être fou, par un autre tour de folie,
que de ne pas être fou », la sagesse apparaissant alors comme l’envers de
la folie, comme la folie faisant un tout sur elle-même, ce qui permet au sage
de vivre avec les autres fous comme s’il était fou).
Divertissement/conversion : il n’y a pas entre ces deux moments la grande
opposition morale entre la misère de l’homme sans Dieu et la grandeur de l’homme
avec Dieu, mais il y a seulement la différence infinitésimale séparant deux
mouvements consécutifs, qui tournent autour de la même chose en suivant des
directions différentes. L’homme cherche à la fois le divertissement et le
repos, il passe de l’épuisement à l’ennui, mais c’est parce que tout en lui le
pousse à tourner autour de son néant, pour lui éviter de le regarder en face et
de mourir d’effroi. La logique qui régit ces mouvements de tours et détours est
alors celle du jeu, dont le pari est seulement une des formes : s’il n’y a
que des tours et détours autour d’une case vide, alors il n’y a plus de sens
ultime de l’action humaine, comme une finalité nécessaire vers laquelle elle
tendrait uniformément, mais il y a seulement des stratégies, des coups, des
combinaisons, dont il est possible de reconstituer après coup les lois grâce au
calcul des probabilités. L’économie de la grandeur devient alors une sociologie
statistique des jeux de hasard.
Cette
approche purement contingentiste ou probabilitaire de
la vie quotidienne peut alors être mise en contraste avec l’approche nécessitariste et télélogique de
Hegel. Hegel reprend à Aristote sa description du travail de l’artisan pour
l’élargir de la sphère limitée de la tekhné (rapport d’un artisan à son œuvre) à l’ensemble des
activités observables dans la sphère de la société civile ou bourgeoise. Selon
un mécanisme que Hegel appelle ruse de la raison, le concept d’abord présent
subjectivement en esprit (comme on dit, « dans la tête de l’artisan »)
cherche à se réaliser en passant par l’objectivité de la matière, et doit pour
cela jouer sur les tours et détours de la matière afin de lui imprimer, sans
qu’elle en prenne conscience, sa propre finalité. Il y a donc bien ici, comme
chez Pascal, l’idée d’une ruse comme science des tours et détours à travers
lesquels se construit le sens de l’action humaine. Et il y a bien également
chez Hegel une place pour le négatif comme ce qui, ne pouvant être vu de face,
oblige l’esprit à suivre des tours et détours : c’est parce que le concept
ne peut entrer directement en relation transcendante de négation avec la
matière qu’il doit ruser avec elle et entrer dans l’immanence de ses
régularités. Mais on voit que ces détours et cette négativité sont subordonnés
à une finalité positive, selon le modèle du travail : le jeu avec l’objet
n’est qu’un moment pour parvenir à lui imposer une forme définitive, et la
place de la négativité n’est dessinée qu’en creux dans l’attente de la négation
de la négation qui la relèvera. De ce point de vue, Pierre Macherey
souligne que les ruses et les détours de la société civile, dont Hegel a
emprunté la description à l’économie libérale des Ecossais, notamment à travers
la figure de la « main invisible » conçue comme une Providence
sécularisée, restent subordonnés, au niveau de l’esprit objectif, à l’Etat qui
en contrôle la direction de façon souveraine, et au niveau de l’esprit absolu,
à la philosophie qui en récapitule le mouvement. On peut se demander si dans
nos sociétés libérales cette figure de l’Etat républicain appuyée sur un conseiller-philosophe n’est pas sérieusement mise en
question, en sorte que nous n’aurions plus affaire qu’aux ruses et détours du
néo-libéralisme – ce qui expliquerait la popularité du thème de la « ruse
de la raison », diffusé au-delà de sa limitation par Hegel à une sphère
circonscrite.
Quelle est
alors la place de Marx dans cette alternative ? En quoi sa conception de
la « réalisation de la philosophie » permet-elle une approche de la
vie quotidienne, et sera-ce au travers du modèle du travail ou du
divertissement ? À la lecture des analyses du Capital qui font directement référence au paragraphe 209 de l’Encyclopédie de Hegel, c’est bien le
modèle du travail que reprend Marx, pour penser le travail dans sa réalité
pratique contre la déformation idéologique qu’en a donné l’économie classique.
Le travail est alors conçu comme l’affrontement de l’homme à une réalité qu’il
nie mais qui risque également de le nier en tant qu’elle appartient à un autre,
sous la forme de la propriété capitaliste des moyens de production. La vie
quotidienne est alors pensée dans la dialectique travail-aliénation-libération.
Mais une autre lecture de Marx est possible, plus proche de ce que Marx a
appelé « matérialisme historique » que de ce « matérialisme
dialectique ». C’est dans les textes du jeune Marx, comme le suggère
Pierre Macherey, que le schéma de l’aliénation prend
sa source et se complique. S’il y a aliénation du travail, ce n’est pas
seulement parce que quelqu’un d’autre prend au travailleur le produit de son
travail, mais c’est parce que le travailleur ne peut se représenter le produit
de son travail que de façon renversée, médiatisée par le désir spéculaire des
autres. C’est ici que prend place l’analyse marxienne de la religion comme
idéologie : l’idéologie inverse le haut et le bas, selon le mécanisme de
la camera oscura,
elle donne la plus haute valeur à ce qui en a le moins, les idéaux religieux,
et elles tend ainsi à ôter sa valeur à ce qui en a réellement le plus, les
produits du travail et les biens matériels nécessaires à la subsistance – ce
qui permet à certains hommes plus rusés et plus cyniques de s’emparer de ces
produits du travail, pendant que les travailleurs pensent (et votent) contre
leurs intérêts matériels. Il me semble que le texte central pour une
anthropologie marxienne de la vie quotidienne n’est pas, de ce point de vue, Le Capital, mais La question juive. Dans ce texte, en effet, Marx pose la question
que devrait se poser toute anthropologie de la vie quotidienne :
parlons-nous des hommes de chaque jour, ou bien des hommes du jour du
Seigneur ? C’est sur les juifs sécularisés que Marx pose cette question,
en réponse à la thèse de Bauer sur la sécularisation de la religion
juive : ce qui est réel, est-ce le Juif de la semaine, ou le Juif du
sabbat ? Faut-il libérer les Juifs de leur croyances
religieuses, ou faut-il d’abord les libérer de leurs conditions
matérielles d’existence ? Derrière la religion, c’est plus profondément
l’Etat hégélien-républicain que critique Marx, et la
conception idéologique des droits de l’homme qui le soutient : si l’on
veut libérer les hommes des croyances religieuses qui leur font oublier les
conditions matérielles de leur vie quotidienne au profit de grandes cérémonies
où ils adhèrent à des idéaux de façon purement abstraite, selon le mécanisme de
la conscience renversée, il faut critiquer davantage l’Etat, grand organisateur
du « dimanche de la vie », que la religion, qui n’en est que la
gardienne. Le Juif du sabbat n’est donc pour Marx qu’une figure occasionnelle
pour critiquer l’homme du dimanche, l’homme qui masque toutes ses actions
quotidiennes les plus inavouables pour se montrer à la grande messe glorieuse
du dimanche.
Il semble
alors que l’analyse de Marx ne puisse être ramenée ici au schéma travail-aliénation-libération, mais qu’elle est beaucoup
plus proche du schéma divertissement-conversion que
nous avons vu opérer chez Pascal. Que fait en effet l’homme dans sa vie
quotidienne ? Il s’amuse et se divertit pendant la semaine, en cherchant à
gagner de l’argent, et il s’humilie et se convertit le dimanche, en se tournant
vers les idéaux unificateurs de la société civile, dans le cadre de la religion
ou de l’Etat. La vie quotidienne est donc une vie double, ce qui ne signifie
pas qu’elle est aliénée : l’homme de la vie quotidienne vit sur deux
plans, celui du calcul d’intérêts et celui de l’adhésion à l’idéal, ce que Marx
appelle, à la suite de Feuerbach, le ciel et la terre. « Là où l’Etat
politique est parvenu à son épanouissement véritable, l’homme mène, non
seulement dans la pensée, dans la conscience, mais dans la réalité, dans la
vie, une vie double, une vie céleste et terrestre : la vie dans la
communauté politique, où il s’affirme comme un être communautaire, et la vie dans
la société civile, où il agit en homme privé, considère les autres comme des
moyens, se ravale lui-même au rang de moyen, et devient le jouet de puissances
étrangères. » (« La question juive », in K. Marx, Philosophie, Gallimard-Folio,
p. 58) Que cette vie soit double ne signifie pas que ce dédoublement puisse
prendre fin, mais au contraire qu’il ne cesse de se développer, de proliférer
en un dédoublement infini : c’est en tous points, et pas seulement le
samedi soir, que la vie quotidienne bascule de la semaine au dimanche, dès que
l’homme passe de l’être au devoir-être, du plan des
faits au plan des valeurs. Tout divertissement est donc en même temps une
conversion : les tours et détours de la vie quotidienne dans la société
civile obligent à tisser ensemble, de façon à la fois hypocrite et sublime, les
faits et les valeurs, l’être et le devoir-être. Il
n’y a donc plus d’individu vivant réconcilié avec lui-même dans une libération
possible : la vie humaine est irréductiblement séparée d’elle-même par des
contradictions qui à la fois la déchirent et la constituent. Quelque chose se
passe dans ce samedi soir permanent qu’est le seuil du fait à l’idéal, qui ne
cesse de se répéter et de se rejouer dans chaque action humaine de la vie
quotidienne.
Il me semble
que c’est une telle conclusion qu’ont tiré deux lecteurs de Marx et de Pascal
qui, en « réalisant la philosophie » par la pratique des sciences
humaines, ont pensé le travail humain sur le mode du divertissement ou du
jeu : Lévi-Strauss, à travers sa conception structurale du langage comme
jeu différentiel d’oppositions ouvert par une contradiction première, entre
nature et culture, et Bourdieu, à travers sa conception de l’habitus corporel
comme illusio,
moteur d’enchantement du monde qui permet de participer à des jeux sociaux en eux-même absurdes. Si Lévi-Strauss et Bourdieu sont
parvenus à penser ainsi à la fois le travail comme un jeu, c’est-à-dire comme
opérant selon des procédures logiques analogues à celles qui sont observables
dans un jeu de cartes ou de tennis, et le divertissement comme un travail
douloureux et patient par lequel se constitue l’humanité dans sa misère et sa
grandeur, c’est parce qu’ils ont abandonné la conception durkheimienne de la
société comme Etat ou comme Eglise, selon le modèle du village totémique, sans
pour autant la concevoir comme une pure dispersion des activités
économiques : en étudiant les représentations religieuses (classifications
mythologiques ou scolaires) comme opérant selon des stratégies analogues à
celle du jeu, ils ont fait tomber la barrière qui sépare la semaine du
dimanche. Cela ne signifie pas qu’ils ont réconcilié la vie quotidienne avec
elle-même, mais au contraire qu’ils ont montré par l’observation scientifique
qu’elle est séparée d’elle-même en tous points, et pas seulement dans le
passage de la société religieuse à une société « désenchantée » (ce
dimanche soir permanent que raconte le récit de la sécularisation). Les hommes
sont des joueurs et des calculateurs, mais ils jouent et calculent avec des
valeurs qui sont religieuses et auxquelles ils accordent le plus grand
respect : le travail produit des valeurs qui lui échappent, et avec
lesquelles les hommes se divertissent tout en se convertissant, adorant ce avec
quoi ils jouent comme de simples jetons. « Grandeur de l’homme, d’avoir
tiré de la concupiscence un si bel ordre. »