L’aventure de l’ordinaire

Note sur La nausée de Sartre et Tristes tropiques de Lévi-Strauss

 

par Frédéric Keck

 

 

         Si La nausée de Sartre et Tristes tropiques de Lévi-Strauss sont parus à presque vingt ans d’intervalle (1938 et 1954), ils sont très comparables, non seulement parce que ces deux romans, qui ont tous deux failli recevoir le Prix Goncourt, ont fait connaître leurs auteurs au grand public, alors que ceux-ci s’étaient jusque là illustrés dans un public plus restreint par des écrits psychologiques pour l’un, ethnologiques pour l’autre, mais surtout parce qu’ils relatent deux expériences qui se sont passées à peu près au même moment : le désenchantement d’un philosophe qui, parti découvrir le grand monde, retourne chez lui avec le sentiment, mélange d’angoisse et de tristesse, que le monde est resté le même mais que son regard sur lui a changé – expérience que Sartre et Lévi-Strauss ont faite tous les deux au milieu des années 30, après avoir préparé l’agrégation de philosophie la même année en 1928. Au point que l’on peut faire l’hypothèse que Lévi-Strauss a écrit Tristes tropiques en tenant dans l’autre main La nausée – le modèle commun de Sartre et de Lévi-Strauss étant Aden-Arabie de Nizan, autre récit de voyage qui décrit le désenchantement du monde exotique et la découverte d’un engagement nouveau dans le monde ordinaire à travers la lutte révolutionnaire. Si Tristes tropiques apparaît au premier abord comme une plongée ethnologique dans l’exotisme de l’Amazonie et La nausée comme l’expérience psychologique de la banalité d’une petite ville de province, ces deux romans sont plus profondément des récits de retours de voyage (ce qui les distingue du genre des récits de voyage) qui découvrent dans l’ordinaire une nouvelle forme d’aventure, ce qu’on peut appeler l’aventure de l’ordinaire, au double sens où la véritable aventure se joue dans l’engagement au sein du banal et du quotidien (par rupture avec les récits héroïques et enchantés de l’exotisme) et où cet ordinaire, du fait qu’un ordre s’y dessine par le nouveau regard qui est porté sur lui, devient le lieu d’une aventure de pensée, de ces aventures qui ne se vivent qu’en pensée et qui sont peut-être les aventures les plus palpitantes.

“ Monsieur, j’ai cru qu’on pouvait définir l’aventure : un événement qui sort de l’ordinaire, sans être forcément extraordinaire. (…) Vous avez eu beaucoup d’aventures ? ”, demande l’Autodidacte à Roquentin lorsque celui-ci lui montre ses photos de voyage. “ Non, je n’ai pas eu d’aventures. (…) Il m’est arrivé des histoires, des événements, des incidents, tout ce qu’on voudra. Mais pas des aventures. (…) Les aventures sont dans les livres. Et, naturellement, tout ce qu’on raconte dans les livres peut arriver pour de vrai, mais pas de la même manière. C’est à cette manière d’arriver que je tenais si fort. (…) Pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter. (…) Mais il faut choisir : vivre ou raconter. (…) Quand on vit, il n’arrive rien, les décors changent, les gens entrent et sortent, voilà tout. Il n’y a jamais de commencements. (…) Mais quand on raconte la vie, tout change (…) ; les événements se produisent dans un sens, et nous les racontons en sens inverse.  On a l’air de débuter par le commencement (…) Et en réalité c’est par la fin qu’on a commencé. Elle est là, invisible et présente, c’est elle qu’on donne ces quelques mots la pompe et la valeur d’un commencement. (…) J’ai voulu que les moments de ma vie se suivent et s’ordonnent comme ceux d’une vie qu’on se rappelle. ” (La nausée, Gallimard, 1938, p. 57-64)

La manchette de La nausée annonçait “ Il n’y a plus d’aventure ”, pour rompre avec le genre du roman d’aventure et ouvrir une place à ce roman désenchanté de l’expérience de la banalité qui, par l’ordre qu’il instaure dans le récit d’une vie, la plus banale soit-elle, instaure une aventure proprement intellectuelle ; et lui répond la fameuse ouverture de Tristes tropiques : “ Je hais les voyages et les explorateurs ”, rompant avec le genre du roman de voyage, qui accumule photographies et scènes pittoresques, afin d’instaurer une expérience intellectuelle d’un nouveau genre, celle de la logique structurale des choses elles-mêmes. La rupture avec le récit de voyage permet donc de reprendre un genre plus ancien, le roman philosophique, mêlant analyses conceptuelles et références littéraires (notamment à Proust et Chateaubriand dans Tristes tropiques, à Balzac et Stendhal dans La nausée), et culminant dans une méditation philosophique qui invite le lecteur à refaire pour lui-même le parcours de l’auteur en vue de transformer à son tour son regard sur le monde. C’est ici qu’une interrogation proprement philosophique peut être proposée : de quel ordre s’agit-il dans cette “ aventure de l’ordinaire ” ? Si le retour de voyage permet de porter sur le monde un nouveau regard – à la façon dont le retour dans la caverne permet au philosophe platonicien de voir les choses à travers les Idées – comment ce regard se forme-t-il ? Quelle expérience ouvre ce nouveau regard sur l’ordinaire, et quel type d’aventure proprement intellectuelle constitue-t-elle ? On montrera que Sartre a une conception téléologique de l’ordinaire, selon laquelle la fin éclaire rétrospectivement le commencement, alors que Lévi-Strauss élabore ici une conception non téléologique dans laquelle le commencement possède son ordre propre pour lequel toute fin est seulement apparente et provisoire, de façon plus proche de l’écoute musicale.

La nausée se présente comme le journal d’un historien, Antoine Roquentin, revenu d’un tour du monde “ en Europe Centrale, en Afrique du Nord et en Extrême-Orient ”, selon l’ “ avertissement des éditeurs ” placé par Sartre en ouverture de ce journal fictif, et installé dans une petite ville de province, Bouville, “ pour y achever ses recherches historiques sur le marquis de Rollebon ”, lui-même aristocrate voyageur du dix-huitième siècle. La pesanteur des rythmes de la province, l’ennui de la routine de l’hôtel où il réside, et surtout l’absurde quête de savoir de son voisin, “ l’Autodidacte ”, découragent Roquentin de ce projet historique, et le conduisent à tenter plutôt de décrire psychologiquement son sentiment d’ennui et d’absurdité qui colore toutes choses, et qu’il appelle “ la Nausée ”. “ Il faut dire comment je vois cette table, la rue, les gens, mon paquet de tabac, puisque c’est cela qui a changé. Il faut déterminer exactement la nature de ce regard. ” (p. 11) Or pour cela l’accumulation de savoir, telle que l’a pratiquée l’historien voyageur, ne suffit plus : c’est une véritable conversion du regard qui est nécessaire pour décrire non pas ce que la conscience voit, mais comment elle voit. “ Je ne pense pas que le métier d’historien dispose à l’analyse psychologique. Dans notre partie, nous n’avons affaire qu’à des sentiments entiers sur lesquels nous mettons des noms génériques comme Ambition, Intérêt. Pourtant, si j’avais une ombre de connaissance de moi-même, c’est maintenant qu’il faudrait m’en servir. ” (p. 15) Cette conversion du regard, présentée comme une “ véritable révolution ” (p. 18), est possible si l’historien fait retour sur le phénomène du retour de voyage par lequel il a commencé sa quête : le voyage a bien transformé les choses, non pas en ajoutant des choses inconnues aux choses connues, mais en transformant le regard sur les choses. Plus Roquentin se promène dans Bouville, plus il prend conscience qu’il est devenu radicalement étranger aux êtres et aux choses, qu’il ne peut plus vivre auprès d’eux comme un des leurs, qu’il existe sur un mode différent d’eux puisqu’il les perçoit différemment, non plus comme des choses dont il fait partie, mais comme des choses pour lui, tel qu’il les regarde. Observant les Bouvillois se rendre à la messe le dimanche, il se tient à distance, comme un phare qui s’allume au loin : “ Un petit garçon s’arrêta près de moi et murmura d’un air d’extase : “ Oh ! Le phare ”. Alors je sentis mon cœur gonflé d’un grand sentiment d’aventure. (…) Rien n’a changé et pourtant tout existe d’un autre façon. Je ne peux pas le décrire ; c’est comme la Nausée et pourtant c’est tout juste le contraire : enfin une aventure m’arrive et quand je m’interroge, je vois qu’il m’arrive que je suis moi et que je suis ici ; c’est moi qui fends la nuit ; je suis heureux comme un héros de roman. ” (p. 82) Cette expérience quasiment mystique, éprouvée “ à la fin d’un dimanche vide ”, transforme le sens du roman, et délivre pour la première fois le sens de la quête de Roquentin : cette Nausée qui éclaire toutes choses par derrière, les faisant apparaître comme vides et creuses malgré leur pesanteur et leur flatulence, ce n’est rien d’autre que le regard de la conscience qui peut néantiser toutes choses parce qu’elle n’est pas elle-même une chose ; et si le moi lui-même, chose parmi les choses dans le champ de la conscience, était atteint par ce regard néantisant, cédant à l’ennui et à la tristesse, c’est un regard d’enfant qui lui apprend, par un étonnant jeu de miroir, que c’est bien ce “ moi ” qui regarde les choses, et non un néant insaisissable venant des profondeurs de l’être. À la manière des Méditations métaphysiques de Descartes, l’expérience de retour sur soi découvre que la vérité de toutes choses est dans le regard que la conscience porte sur elles, et cette expérience montre à la conscience son pouvoir à la fois effrayant et enivrant de nier toutes choses, autrement dit la liberté. “ La Chose c’est moi ; l’existence libérée, dégagée, reflue sur moi. J’existe. (…) Le corps, ca vit tout seul une fois commencé. Mais la pensée, c’est moi qui la continue, qui la déroule. J’existe. Je pense que j’existe. (…) C’est moi, c’est moi qui me tire du néant auquel j’aspire : la haine, le dégoût d’exister, ce sont autant de manières de me faire exister, de m’enfoncer dans l’existence. ” (p. 141-143) Roquentin cesse alors de vouloir traquer Rollebon, ce Malin génie qui n’était que son double projeté dans la sphère historique de l’en-soi, abandonne l’Autodidacte à son pauvre humanisme, et décide de quitter Bouville pour rejoindre Paris. Là, il retrouve son ancienne maîtresse, Anny, qui lui dit avoir fait une expérience comparable de changement de regard sur les choses, et déduit une théorie des “ moments parfaits ” qui arrivent dans des “ situations privilégiées ” : “ - En somme, la situation, c’est de la matière, cela demande à être traité. – C’est cela, dit-elle, il fallait d’abord être plongé dans quelque chose d’exceptionnel et sentir qu’on y mettait de l’ordre. Si toutes ces conditions avaient été réalisées, le moment aurait été parfait. – En somme, c’est une sorte d’œuvre d’art. – Tu m’as déjà dit ça, dit-elle avec agacement. Mais non, c’était…un devoir. Il fallait transformer les situations en moments parfaits. C’était une question de morale. Oui, tu peux bien rire : de morale. ” (p. 208) Comme dans la Cinquième Méditation cartésienne de Husserl, le moment de l’intersubjectivité est celui où la conscience néantisante découvre que d’autres flux intentionnels font la même expérience du monde qu’elle : c’est à ce moment que la conscience réalise que l’ordre qu’elle introduit dans le monde du fait de son regard sur lui ne concerne pas seulement elle-même – ce qui le ramènerait à un ordre purement esthétique – mais aussi les autres consciences, ce qui en fait un ordre proprement moral (on voit se dessiner ici le mouvement qui mènera Sartre aux Cahiers pour une morale, tentant de dégager de l’analyse des situations d’aliénation une morale de la libération collective). Alors on peut bien dire que l’ordinaire est le lieu de l’aventure, non seulement au sens où son caractère banal et ennuyeux oblige à ressaisir l’activité néantisante par laquelle la conscience le regarde comme banal et ennuyeux, mais aussi au sens où cette activité de la conscience inaugure un ordre proprement humain dans lequel les consciences peuvent croiser leurs flux d’intentionnalité d’une manière que l’on peut qualifier de morale.

On peut reprocher à cette théorie des “ moments parfaits ”, telle que Sartre la met dans la bouche d’Anny, d’être trop philosophique, au sens où elle repose sur un ensemble de dualismes que la littérature hérite de la philosophie : l’opposition entre les “ situations privilégiées ”, considérées comme la matière historique, et les “ moments parfaits ”, vus comme l’introduction d’un ordre moral dans cette matière – opposition qui recouvre celle, dans le “ Cogito sartrien ” entre la pensée et le corps (“ Le corps, ca vit tout seul une fois commencé. Mais la pensée, c’est moi qui la continue, qui la déroule. ”), et qui sera formulée finalement, dans L’être et le néant, à travers l’opposition entre “ l’en-soi ” et le “ pour-soi ”, ou, dans la Critique de la raison dialectique, entre le “ practico-inerte ” et la “ praxis ”. Sans doute la conception sartrienne de “ l’aventure de l’ordinaire ” consiste-t-elle à introduire l’ordre de la pensée dans le désordre de la vie, selon l’opposition entre “ vivre et raconter ” qui ouvre le roman. En ce sens, il s’agit bien d’une conception téléologique, qui éclaire le commencement (mon regard a changé, les choses me dégoûtent) par la fin (je suis une conscience néantisante, je n’existe pas comme les choses). La Nausée se présente dans cette perspective comme un Bildungsroman, à travers lequel Roquentin découvre le sens de la nausée comme néantisation par la conscience, apprenant ainsi à devenir libre. Mais une autre conception de l’écriture littéraire traverse tout le roman, et mine la philosophie sous-jacente qui s’exprimera plus tard en dehors de lui : c’est celle qui prend modèle sur un air de musique, plus précisément de jazz, chanté par une Négresse américaine, et qui perce la nuit de la Nausée par le signe d’une orientation possible. “ Some of these days/You’ll miss me honey ” : Roquention sent confusément que dans cet air se joue le sens de son expérience, et qu’il faudrait parvenir à le dire par le langage. “ La Négresse chante. Alors on peut justifier son existence ? Un tout petit peu ? Je me sens extraordinairement intimidé. Ce n’est pas que j’aie beaucoup d’espoir. Mais je suis comme un type complètement gelé après un voyage dans la neige et qui entrerait tout d’un coup dans une chambre tiède. Je pense qu’il resterait immobile près de la porte, encore froid, et que de lents frissons parcourraient tout son corps. Some of these days/You’ll miss me honey. Est-ce que je ne pourrais pas essayer ? Naturellement il ne s’agirait pas d’un air de musique… mais est-ce que je ne pourrais pas, dans un autre genre ? Il faudrait que ce soit un livre ; je ne sais rien faire d’autre. Mais pas un livre d’histoire, ca parle de ce qui a existé (…) Mais une autre espèce de livre. Je ne sais pas très bien laquelle – mais il faudrait qu’on devine derrière les mots imprimés, derrière les pages, quelque chose qui n’existerait pas, qui serait au-dessus de l’existence. ” (p. 247)

Cette “ autre espèce de livre ” - qui n’est pas La Nausée mais le livre que La Nausée aurait pu être s’il n’avait pas cédé au schéma téléologique de la Méditation Métaphysique à la Descartes – c’est peut-être ce que Lévi-Strauss a écrit avec Tristes tropiques. Entendons par là que Tristes tropiques est, comme La nausée, un récit de retour de voyage qui doit décrire le changement de regard opéré par ce retour, mais qu’au lieu de décrire ce changement par une expérience de vision de la conscience, il fait appel à un autre modèle, celui de l’écoute musicale. Ce basculement s’explique par le fait que Lévi-Strauss a décrit ce changement de regard non au moment où il s’effectue, avec l’immédiateté que fournit la forme du Journal, donc du point de vue de la conscience qui est en train de le vivre, mais vingt ans après, depuis l’analyse des effets qu’il a produits dans la perception du monde elle-même. De fait, Tristes tropiques est écrit vingt ans après la première expédition de Lévi-Strauss au Brésil en 1934, et tente de recomposer cette expérience au prisme d’une logique structurale qu’elle a entièrement permis de constituer. Le dilemme fameux dans lequel semble enfermé l’ethnologue, entre l’observation et la théorie, est donc un dilemme fécond : ne pouvant décrire les choses tel qu’il les voit, il les décrit telles qu’elles apparaissent à la logique qui se dégage progressivement d’elles, par l’analyse lente et patiente de leurs relations internes. Les choses ne sont pas vues du point de vue de la conscience qui leur impose son faisceau d’intentionnalité, à la manière du phare décrit dans La nausée ou de l’ingénieur dans La pensée sauvage, mais du point de vue de la logique du sensible qui rend les choses perceptibles dans leurs relations internes, à la manière d’un kaléidoscope ou d’un bricolage du sensible. “ Que s’est-il donc passé, sinon la fuite des années ? En roulant mes souvenirs dans son flux, l’oubli a fait plus que les user et les ensevelir. Le profond édifice qu’il a construit de ces fragments propose à mes pas un équilibre plus stable, un dessin plus clair à ma vue. Un ordre a été substitué à un autre. Entre ces deux falaises maintenant à distance, mon regard et son objet, les années qui les ruinent ont commencé à entasser les débris. Les arêtes s’amenuisent, des pans entiers s’effondrent ; les temps et les lieux se heurtent, se juxtaposent ou s’inversent, comme les sédiments disloqués par les tremblements d’une écorce vieillie. (…) "Chaque homme, écrit Chateaubriand, porte en lui un monde composé de tout ce qu'il a vu et aimé, et où il rentre sans cesse, alors même qu'il parcourt et semble habiter un monde étranger." Désormais, le passage est possible. D'une façon inattendue, entre la vie et moi, le temps a allongé son isthme ; il a fallu vingt années d’oubli pour m’amener au tête-à-tête avec une expérience ancienne dont une poursuite aussi longue que la terre m’avait jadis refusé le sens et ravi l’intimité. ” (p. 43-44) L’aventure peut donc être décrite dans l’ordinaire de chaque rencontre : dans un marché de babiolles boulevard Sébastopol, dans les rues de Sao Paulo, dans un village Bororo, dans le visage des femmes Caduveo ou dans le jeu des enfants Nambikwara. C’est chaque événement qui peut être saisi dans sa dimension à la fois sensible et intelligible, à la manière de ce coucher de soleil vu depuis le bateau qui l’amène à Sao Paulo et dont Lévi-Strauss écrit : “ Si je trouvais un langage pour fixer ces apparences à la fois instables et rebelles à tout effort de description, s’il m’était donné de communiquer à d’autres les phases et les articulations d’un événement pourtant unique et qui jamais ne se reproduirait dans les mêmes termes, alors, me semblait-il, j’aurais atteint aux arcanes de mon métier : il n’y aurait pas d’expérience bizarre ou particulière à quoi l’enquête ethnographique dût m’exposer, et dont je ne puisse espérer faire saisir à tous le sens et la portée. ” (p. 66) L’exemple du coucher de soleil, qui précède le récit de la découverte du “ Nouveau Monde ”, a cependant une valeur ironique : dès avant la plongée dans l’exotisme, l’événement le plus banal suscite une analyse qui doit servir de modèle à tout le reste de l’enquête, puisque c’est le prisme des couleurs ouvert par le coucher de soleil qui doit être retrouvé dans tout autre fait humain ; mais l’analyse prend aussi le risque du cliché, qui immobilise dans une expérience visuelle la profusion de sens de l’instant ; aussi Lévi-Strauss se moque-t-il ici de lui-même et de son ambition totalisatrice, puisqu’il reproduit en 1954 un extrait de son journal de 1935, pour montrer les attentes qui étaient les siennes au début de son voyage. La dernière partie, intitulée “ Le retour ”, est plus modeste, voire franchement désillusionnée : marchant avec ses guides sur le chemin qui le ramène à Sao Paulo, Lévi-Strauss analyse un air de Chopin qui revient de façon lancinante. “ Lieu après lieu, la même phrase mélodique chantait dans ma mémoire, sans que je puisse m’en délivrer. Je lui découvrais sans cesse des charmes nouveaux. Très lâche au début, il me semblait qu’elle entortillait progressivement son fil, comme pour dissimuler l’extrémité qui la terminerait. Cette nouure devenait inextricable, au point qu’on se demandait comment elle pourrait bien se tirer de là ; soudain, une note résolvait tout, et cette échappatoire paraissait plus hardie encore que la démarche compromettante qui l’avait précédée, réclamée et rendue possible : à l’entendre, les développements antérieurs s’éclairaient d’un sens nouveau ; leur recherche n’était plus arbitraire, mais la préparation de cette sortie insoupçonnée. Était-ce donc cela le voyage ? Une exploration des déserts de ma mémoire, plutôt que de ceux qui m’entouraient ? ” (p. 452) Cette analyse éclaire la construction de Tristes tropiques, collage surréaliste de textes issus de moments différents, dont les rapports sont logiques et non chronologiques, et qui se nouent entre eux de façon inattendue, grâce à des effets de décrochement qui font passer d’un niveau logique à un autre – un peu à la façon dont Lévi-Strauss construira plus tard ses Mythologiques. Le récit de Lévi-Strauss ne se déroule pas entre un commencement et une fin, mais il se situe entièrement dans ce que Rousseau appelait “ les progrès presque insensibles des commencements ” (p. 376) et que Lévi-Strauss appelle aussi “ la grandeur qui s’attachent au commencement ” (p. 490) : tout est donné dès le commencement, et il suffit de tirer un nœud pour que tout un récit s’ensuive, sans que ce récit atteigne un dénouement définitif, puisqu’il peut être toujours relancé à un autre niveau d’analyse. On peut bien dire alors que Lévi-Strauss a réussi à écrire une aventure de l’ordinaire, non au sens où l’aventure que d’autres cherchent dans l’exotisme aurait été trouvée dans le banal – sens dans lequel Sartre reste pris parce qu’il continue à concevoir l’aventure comme rapport entre un commencement et une fin, même si entre ces deux moments les événements sont insignifiants, voire absurdes – mais au sens où l’ordinaire devient le lieu d’une aventure du sens, où un ordre purement intelligible devient le lieu d’un parcours sensible fait de surprises et de dénouements provisoires.