Frédéric Keck

Groupe d’études de Pierre Macherey « La philosophie au sens large »

 

 

Note complémentaire à l’exposé d’Etienne Balibar,

« La quotidiennisation du charisme chez Max Weber »

 

 

Etienne Balibar a exposé avec profondeur toute la complexité des analyses de Weber sur la quotidiennisation du charisme dans le métier et la vocation de politique (Politik als Beruf) ; je voudrais ici, en quelques remarques trop rapides, et en précisant que, comme Etienne Balibar, je ne suis pas un spécialiste de Weber mais un lecteur de plus en plus intéressé, ajouter quelques éléments qui vont dans son sens, portant sur la quotidianisation du charisme dans le métier et la vocation de savant (Wissenschaft als Beruf). Ces deux aspects, la science et la politique, sont en effet indissociables dans la pensée de Weber, puisqu’ils sont comme les deux faces du processus de rationalisation ou de « désenchantement du monde » (Entzauberung der Welt, qu’il vaudrait mieux traduire par « démagification du monde » pour lui garder son caractère technique et neutre), processus qui conduit apparemment à la disparition du charisme, aussi bien dans la politique que dans la science.

         La conférence « Wissenschaft als Beruf » est donnée par Weber en novembre 1917, devant une assemblée d’étudiants passionnés par la récente prise de pouvoir par les Bolcheviks en Russie. Max Weber commence sa conférence en disant qu’il ne répondra pas aux grandes questions que se posent ces étudiants face aux événements récents : la science va-t-elle remplacer la religion dans la nouvelle construction du monde ? Quel sens donner à l’engagement politique dans cette configuration ? Au lieu de répondre à ces grandes questions, Weber commence par des analyses précises du système universitaire et des chances de promotion qu’il offre aux étudiants en fonction de leur origine sociale et de leur capital matériel. Pourquoi un tel commencement, dont Weber est bien conscient du caractère décevant ? C’est qu’il s’agit de transmettre aux étudiants une conception de la science adéquate aux conditions matérielles d’exercice de la science dans la modernité, conditions « désenchantées » que seul un discours « enchanté » peut ignorer et masquer. Ce discours enchanté, c’est celui que tiennent les savants eux-mêmes, ou plutôt les professeurs de science, qui attirent les étudiants non par la science mais par des caractères personnels qui n’ont rien à voir avec l’activité scientifique, comme le timbre de la voix ou la force des convictions politiques. « En effet, l’éducation scientifique telle que nous devons la donner par tradition dans les universités allemandes est une affaire d’aristocratie spirituelle. Il est vain de vouloir se le dissimuler. » (Le savant et le politique, trad. J. Freund, Plon, 1959, p. 79). La conférence de Weber se présente donc comme une « science de la science », retour réflexif du savant sur ses propres conditions matérielles d’existence qui prend la forme d’une « sociologie du champ scientifique ». Pourtant, dans la seconde section de sa conférence, Weber affirme que la science dépend de l’inspiration, qui vient au hasard de l’extérieur de l’activité scientifique, ce qui interdit de la ramener à une froide entreprise de calcul : « Il faut que quelque chose vienne à l’esprit du travailleur (…) sinon il ne sera jamais capable de produire quelque chose de valable. Cette inspiration, on ne peut la forcer. Elle n’a rien à voir avec un froid calcul. » (ibid., p. 83). Cette inspiration est selon Weber imprévisible, et certains grands scientifiques ne l’auront jamais, alors que d’autres en bénéficient sans avoir beaucoup travaillé. Cette analyse de l’inspiration (qui fait penser aux discussions théologiques sur la grâce) est apparemment contradictoire avec la définition de la science que donne Weber dans la troisième section de sa conférence : la science est l’activité qui rend prévisibles les phénomènes du monde, et permet ainsi de les maîtriser (p. 90). Il semble alors que dans son retour réflexif sur l’activité scientifique, Weber n’ait pas appliqué lui-même à la science ses propres définitions : dire qu’il y a quelque chose d’imprévisible dans la science, et qui relève de l’inspiration, n’est-ce pas invoquer une entité magique qui retire au raisonnement sociologique toute dimension rationnelle ? Par une sorte de contradiction performative, Weber aurait défini la science par la recherche de la prévisibilité, tout en décrivant l’activité scientifique comme fondamentalement imprévisible. Cette contradiction a été relevée par la plupart des commentateurs de Weber, et elle constitue peut-être un des moteurs de son œuvre : c’est la contradiction entre une rationalité instrumentale et bureaucratique que Weber voit triompher dans tous les secteurs de l’activité moderne, et la recherche d’une rationalité en valeur qui pousse Weber à invoquer des entités apparemment non scientifiques comme l’inspiration du savant ou le charisme du professeur (ou, dans le domaine politique, du Führer).

         Cette contradiction apparente s’éclaire cependant si l’on replace la conférence de Weber dans la situation où elle a été prononcée. La question à laquelle Weber tente de répondre est la question nietzschéenne, présente à l’esprit de tous ses auditeurs : quelle est la valeur de la science, si l’activité scientifique consiste à accumuler des données positives destinées à être dépassés par le progrès de la rationalité instrumentale ? Weber refuse de donner à cette question la réponse que donnent la plupart de ses contemporains, selon laquelle il faut se détourner de la science et de ses froids calculs, et se plonger dans les chaudes évocations de l’ « expérience vécue » (Erlebnis) telles qu’elles sont offertes par la littérature. Cette solution, c’est celle des sectateurs de Stefan Georg, poète admiré de tous, dans lequel Weber a peut-être trouvé le modèle du leader charismatique. Se détourner de la science pour entrer dans une secte littéraire, c’est finalement prolonger la tendance du système universitaire à produire une « aristocratie spirituelle », en déplaçant la fascination du professeur vers le poète, au moment où les chances de promotion à l’université diminuent, et où les mouvements de rassemblement de la jeunesse gagnent en intensité. C’est contre cette double tentation, celle du professeur charismatique et celle du leader de secte politique, que Weber affirme que le savant ne doit pas imposer ses valeurs dans son enseignement : c’est le sens de la fameuse « neutralité axiologique » (« Wertfreiheit », qu’il faudrait plutôt traduire par « non-imposition de valeurs » ; je renvoie sur ce point, et sur tous les autres que je développe ici, à la prochaine parution de la traduction de ce texte par I. Kalinowski, La science, métier et vocation, chez Agone en 2005.) « Prendre une position pratique est une chose, analyser scientifiquement des structures politiques et des doctrines de partis en est une autre. Lorsqu’au cours d’une réunion publique, on ne fait pas un secret de la position personnelle que l’on prend, et même la nécessité de prendre parti de façon claire s’impose alors comme un devoir maudit. (…) Mais le véritable professeur se gardera bien d’imposer à son auditoire, du haut de la chaire, une quelconque prise de position, que ce soit ouvertement ou par suggestion – car la manière la plus déloyale est assurément celle qui consiste à « laisser parler les faits ». » (p. 102) Weber emploie ici une notion à laquelle il est intéressant de s’intéresser, dans la perspective de la « quotidiannisation du charisme » : « Kathedrassuggestion », « suggestion de la chaire ». Par cette notion, Weber entend l’effet que produit un discours scientifique prononcé du haut d’une chaire devant des étudiants réduits au silence : comme dans la suggestion hypnotique qui a servi de modèle à la « psychologie des foules » de Tarde et Le Bon, Weber voit dans cette suggestion scientifique une résurgence des pratiques pastorales du sermon prononcé devant une chaire à laquelle la foule consent passivement, produisant ainsi une forme très subtile d’obéissance désirée. Or c’est là selon Weber la suprême trahison de l’activité scientifique : car au moment où il prétend « laisser parler les faits », ce qui exigerait une discussion contradictoire avec son auditoire, le professeur exerce au contraire la plus grande pression, faisant parler les faits devant un public médusé. À cette trahison de l’activité scientifique il n’y a pas de solution miracle, puisque tout le système universitaire a été constitué pour imposer cette forme d’autorité charismatique dans l’activité scientifique : la seule solution possible est encore d’en être conscient, ou, selon la démarche radicale qu’a suivie Weber (reproduisant ici celle de Nietzsche, y compris dans sa dimension tragique), de cesser d’enseigner. On comprend alors mieux la nécessité de la contradiction dans laquelle semble s’enfermer Weber : l’activité scientifique est la seule activité possible, selon le processus inéluctable de « désenchantement du monde », mais la question de la valeur de la science pour la vie oblige à recourir à des entités comme le charisme ou l’inspiration ; cependant, ces entités ne doivent en aucune façon conduire à sortir de la science pour revenir vers un rapport pré-scientifique au monde, car elles sont encore des façons scientifiques de décrire le rapport de l’homme à ses propres valeurs. D’où l’intérêt de la notion de rationalité en valeur formée par Weber : il ne s’agit pas d’imposer des valeurs par la raison, mais d’analyser par la raison la formation de valeurs, tout en sachant que cette analyse est déterminée secrètement par une position de valeur particulière. Le rapport aux valeurs est donc ce qu’il faut refouler pour pouvoir analyser scientifiquement la formation de valeurs ; mais si ce refoulement est trop profond, et si tout rapport aux valeurs disparaît, alors la science sera une activité purement bureaucratique et froide, ce qui conduira nécessairement à poser la question de la valeur de la science de la façon la plus violente, y compris en se détournant de la science vers les leaders charismatiques les plus archaïques.

         C’est ici que la notion de quotidiennisation du charisme prend tout son intérêt. Par cette notion, Weber ne veut pas dire que le caractère exceptionnel du charisme s’est dissous dans la froide activité bureaucratique du quotidien, puisqu’au contraire le charisme ressurgit périodiquement dans le quotidien pour poser la question de sa valeur. Ce que Weber veut dire (à mon sens), c’est que le processus à ses yeux inéluctable de « désenchantement du monde » (c’est-à-dire de suppression des entités magiques) oblige à trouver un nouveau rapport entre les valeurs et l’activité quotidienne, qui n’impose pas celles-là à celle-ci de l’extérieur, mais découvre à l’intérieur du quotidien les valeurs dont il est porteur. Or cette posture n’est possible que si celui qui adopte une telle attitude à l’égard du quotidien a lui-même un rapport personnel aux valeurs : car seul celui qui sait de l’intérieur ce qu’est une valeur peut comprendre ce que sont des valeurs extérieures pour ceux qui s’orientent d’après ces valeurs (d’où le rejet de toute explication mécaniste des actions humaines par Weber, qui dissoudrait les valeurs dans une simple machinerie sociale et mentale). C’est ce que Weber appelle « être à la hauteur du quotidien » : non pas observer le quotidien depuis une position de surplomb qui conduit à le juger comme dépourvu de toute valeur, mais se tenir à sa hauteur pour observer les valeurs qui s’y forment, c’est-à-dire aussi le prendre à la hauteur à laquelle il parvient par lui-même, sans préjuger du niveau d’intensité de valeur qu’il peut atteindre. C’est alors, et alors seulement, que l’activité scientifique ne se contente pas de mimer la forme religieuse, mais rompt véritablement avec elle, en assumant que son objet n’est pas dans l’extraordinaire mais dans l’ordinaire :

         « La religion est devenue de nos jours « routine quotidienne » (ist sich veralltäglicht ?). La multitude des dieux antiques sortent de leurs tombes, sous forme de puissances impersonnelles parce que désenchantées (entzaubert), et ils s’efforcent à nouveau de faire retomber notre vie en leur pouvoir tout en reprenant leurs luttes éternelles. D’où les tourments de l’homme moderne, qui se révèlent tout particulièrement pénibles pour la jeune génération : comment se montrer à la hauteur du quotidien ? (je souligne) Toutes les quêtes d’ « expériences vécues » (Erlebnisse) ont leur source dans cette faiblesse, car c’est faiblesse que de n’être pas capable de regarder en face le sévère destin de son temps (je souligne). (…) L’erreur que commet une partie de notre jeunesse quand elle répond à tout ce que nous venons de dire par cette réplique : « Soit ! Mais si nous assistons à vos cours, c’est pour entendre autre chose que des analyses et des déterminations de faits », l’erreur qu’elle commet dans ce cas consiste à chercher dans le professeur autre chose qu’un maître face à ses élèves : elle espère trouver un chef et non on professeur (c’est Max Weber qui souligne). » (p. 108)

         Ce texte permet alors de comprendre le sens de ce que Weber appelle « inspiration », notion qui semble se rapprocher du « charisme », et qui en est pourtant très distincte. Ce qui caractérise le charisme, selon Weber, c’est son caractère impersonnel : l’individu doté de charisme semble porté par une force qui dépasse sa personne, et qui est capable pour cela d’entraîner les foules. C’est d’ailleurs en ce sens que Weber voit dans le charisme, suivant une démarche hégélienne, une des forces du progrès historique de la rationalité : en incarnant dans sa personne individuelle une force impersonnelle, le leader charismatique est capable de porter la rationalité de son époque, même si c’est aussi la rationalité la plus obscure, sa part négative ou maudite. Le charisme est donc une des ces puissances impersonnelles dans lesquelles Weber voit l’essence même de la pensée religieuse, c’est-à-dire une des ces divinités titanesques qui entrent en conflit au-dessus des hommes, selon le fameux modèle de la « guerre des dieux ». Au contraire, l’inspiration est une entité profondément personnelle, au sens où elle est une valeur qui oriente de l’intérieur l’activité d’une personne particulière. C’est ce que Weber appelle, en reprenant une notion grecque, le « daimon » : c’est une petite divinité que chaque homme porte en lui-même et qui donne sens à toute sa vie. En appeler à l’inspiration ou au « daimon », ce n’est donc pas renoncer à la rationalité scientifique, c’est au contraire inscrire sa rationalité instrumentale et bureaucratique dans une rationalité en valeur, puisque c’est seulement par la confrontation des « daimon » personnels des scientifiques qu’un discours rationnel est possible qui n’annule pas le rapport aux valeurs mais au contraire le rend possible. C’est le sens des dernières phrases de la conférence de Weber : « Rien ne s’est encore fait par la seule ferveur et l’attente. Il faut s’y prendre autrement, et se mettre à son travail, et répondre aux demandes de chaque jour (alltägliche Fragen ?) – dans sa vie d’homme, mais aussi dans son métier (Beruf). Et ce travail sera simple et facile si chacun trouve le démon qui tient les fils de sa vie, et lui obéit. » (p. 122)

         Qu’on me permette de revenir pour finir aux rapports entre le quotidien (Alltag) et le dimanche, ou jour du Seigneur. Dans la pensée allemande, cette opposition est constitutive de l’organisation sociale et mentale du temps : le quotidien n’est dit « alltäglich » que parce qu’il s’oppose au jour particulier où se manifeste le principe impersonnel qui oriente tout le reste de la semaine (Sonntag, le jour du Soleil). Tout le problème pour la pensée politique moderne est de comprendre comment l’activité dans le cadre de la cité peut se dérouler sans référence, voire en résistance, à cette activité particulière qui a lieu dans les jours de manifestation du pouvoir souverain (c’est, si l’on veut, le problème de la biopolitique moderne, tel qu’il a été posé depuis Foucault). Mais cette opposition traverse également la pensée moderne de la science : si le savant n’est plus seulement celui qui enseigne, mais aussi celui qui travaille dans un laboratoire, alors il faut comprendre quelle est la relation entre cette production de discours « du haut d’une chaire » (au risque de la « suggestion hypnotique ») et celle qui a lieu « au ras de la paillasse » (au risque de la dispersion dans la gestion bureaucratique des faits). Autrement dit, il y a un « dimanche de la vie » dans l’activité scientifique, c’est le jour où le savant manifeste publiquement la puissance de sa parole, mais le problème est que ce dimanche finit par être quotidien, puisque le savant est spontanément conduit à quitter l’espace éprouvant du laboratoire pour les lumières plus confortables de la chaire. C’est là tout le problème posé par la « quotidiennisation du charisme » dans l’activité scientifique : en devenant un métier comme un autre, le métier de savant cesse d’être une « vocation » (Beruf) ; et pourtant, tout l’attrait de « la vocation de savant » tenait justement à la possibilité d’exercer son charisme de façon quotidienne. Double visage de la quotidiennisation du charisme dans l’activité scientifique : insérer le charisme dans une manifestation quotidienne de sa puissance (et donc faire de chaque jour un dimanche), ou bien renoncer au charisme dans le quotidien en attendant le jour où il se manifestera à nouveau (et donc séparer le quotidien du dimanche). De cette contradiction, nécessaire pour une société qui a remplacé irréversiblement la religion par la science, nous n’avons pas fini de subir les effets. À  cette contradiction Weber propose une solution, fragile et provisoire : travailler en répondant aux demandes de chaque jour, et trouver son daimon. Cette solution est la plus exigeante qui soit. Il n’est pas sûr qu’elle soit largement suivie.