Réponse de François Zourabichvili à Pierre Macherey

 

Pierre Macherey présente mon livre sous l’angle du problème de la négation. Non seulement il pose admirablement ce problème (et il est juste de rappeler ici son grand livre Hegel ou Spinoza, publié il y a vingt-cinq ans, car mon propre travail sur Spinoza – du moins je l’espère – en porte l’empreinte), mais il va directement à ce qui était pour moi le plus important, et dont je n’aurais pas aujourd'hui une conscience aussi claire sans le débat dans lequel il m’a entraîné avant même la rédaction définitive de mon livre.

Ce qui me frappe, en effet, chez Spinoza, c’est une tension entre, d’une part, le constat qu’il y a de la transformation, que la nature n’est rien d’autre qu’un perpétuel remaniement légal de formes finies, et, d’autre part, la mise en corrélation du désir et de la forme, qui implique l’impossibilité que la transformation soit voulue, la contradiction de l’expression « se transformer ». Toutes les grandes polémiques qu’il mène avec son temps et la pensée de son temps – sur l’identité personnelle, la doctrine cartésienne de la création des vérités éternelles, l’alchimie, le goût de l’absolutisme royal pour la métamorphose baroque, la révolution – font intervenir la question de la transformation.

Au-delà, ou peut-être en-deçà de l’impossibilité formulée d’un « rapport négatif à soi » (P. Macherey), qui s’oppose en quelque sorte par avance à la dialectique hégélienne et à ses avatars, Spinoza combat le thème chrétien de la nature déchue, qui équivaut à porter le négatif dans l’être. Mon idée était la suivante : si le défi de Spinoza est de proposer une philosophie donnant congé à la catégorie de privation, alors l’enfance doit constituer pour lui une sorte d’épreuve spécifique. En effet, si l’on se refuse à donner de l’enfance une définition négative (ne pas marcher, ne pas parler, ne pas raisonner), n’est-on pas condamné à l’hypostasier comme une essence à part, et à interpréter tendanciellement le devenir-adulte comme une transformation au sens strict ? Le télescopage impossible, dans le scolie V, 39 de l’Ethique, du schème de la progression et du schème de la transformation semble porter la trace de ce dilemme, que l’aristotélisme dissimule sous un troisième schème peut-être chimérique, celui du perfectionnement, autrement dit de l’actualisation.

L’originalité stupéfiante de Spinoza est ici de renvoyer les deux options dos-à-dos, en y voyant les deux versants d’une même chimère, celle de l’enfant adulte. Dans un cas comme dans l’autre, on se donne l’homme tout fait : soit qu’on l’obtienne par simple actualisation d’une forme en puissance (l’enfant n’est qu’un adulte en miniature), soit qu’on y parvienne au prix d’un improbablement changement d’essence et d’espèce. Il me semble qu’il y a là de quoi jeter un intéressant pavé dans la mare de nos préjugés pédagogiques : les deux bornes du spectre des rapports à l’enfance sont bien aujourd'hui l’idéal d’une maturation toujours plus précoce (l’enfant nié est intellectuellement un petit adulte et moralement un pré-adolescent) et le mythe nostalgique d’un âge d’or à préserver de toute destruction anticipée (l’enfant « dans son monde »). L’exception serait à chercher du côté de Vygotski – mais justement, toute sa psychopédagogie se place sous le patronage de Spinoza. Cette double illusion, dit Spinoza, vient de ce que nous raisonnons à partir d’un homme parfait que nous nous accordons d’avance, en pleine possession de sa raison et de sa liberté, sur le modèle d’Adam avant la Chute. L’état d’enfance nous apparaît dès lors comme l’expression d’un vice de notre nature. En bref, nous ne savons pas penser l’enfance comme une « chose naturelle et nécessaire » (Ethique, V, 6, scolie).

Arrivés à ce point, il ne nous suffit plus de corriger notre conception de l’enfance : c’est la trajectoire de la vie humaine dans son ensemble qui demande à être reconsidérée du point de vue de l’enfance. Et c’est pourquoi je soutiens que l’enfance opère à la fin de l’Ethique comme une grande image englobante ou récapitulatrice : il suffit de lire le scolie V, 39. Pierre Macherey objecte que le développement de l’enfant qui le mène peu à peu à l’état adulte et la réforme éthique sont deux changements différents. Cela est vrai à certains égards, et notamment dans les conditions actuelles du développement de l’enfant (ce n’est pas moi, je le précise, qui prête à Spinoza un projet éducatif, c’est Spinoza qui dit dans le Traité de la réforme de l’entendement qu’« il faut s’appliquer à la philosophie morale ainsi qu’à la doctrine de l’éducation des enfants »). Car l’éthique selon Spinoza ne converge-t-elle pas logiquement, à un moment donné, avec l’exigence d’un regard « naturel et nécessaire » sur l’enfance ? Ce que nous dit le scolie V, 39, et qui découle de la thèse que « l’esprit et le corps sont une seule et même chose qui se conçoit sous l’attribut tantôt de la pensée tantôt de l’étendue » (III, 2, scolie – si le scolie V, 39 ne renvoie expressément à aucun énoncé antérieur, c’est parce qu’il récapitule à sa manière toute l’Ethique), est que la séparation du développement des aptitudes du corps et de l’accès de l’esprit aux genres élevés de connaissance n’est que factuelle et abstraite.

On peut seulement se demander si Spinoza a réussi à produire cette pensée sans idée de privation qu’il appelait de ses vœux. Avant de répondre, je dois dire que je rejoins pleinement Pierre Macherey dans son souci de ne pas trop prêter à Spinoza, de ne pas fantasmer un système inconditionné qui surmonterait « par grâce d’état » des questions que son temps ne savait ni poser ni résoudre (la tentation, à toutes les époques, d’un usage religieux de Spinoza – les mauvaises langues suggérant que son style s’y prête).

Pour ce qui concerne le regard nouveau porté sur les enfants, l’exception hollandaise au XVIIe siècle semble aujourd'hui accréditée par les meilleurs historiens, tant du point de vue médical que pictural (on distinguera ici la peinture de genre où figurent des enfants et la peinture qui, de façon inédite, prend pour sujet l’enfant, dans sa naturalité).

S’agissant des moyens conceptuels, il me semble, au vu des conditions du problème, que le schème du perfectionnement ne peut pas plus convenir à Spinoza que celui de la transformation, même en en modifiant le contenu. En effet, la puissance chez Spinoza étant toujours en acte, l’augmentation de la puissance d’agir ne se laisse plus penser comme une actualisation. Comme Spinoza l’indique d’ailleurs lui-même, c’est seulement par rapport à des modèles dont la légitimité est toute pragmatique que nous pouvons maintenir le schème du perfectionnement (IV, préface). Or il est patent qu’il s’est contenté de cet usage pragmatique, et ne nous a pas offert les moyens d’une autre logique. Il avait pourtant à en chercher une, puisque l’augmentation de la puissance d’agir n’est pas seulement un processus graduel, mais enveloppe un moment de rupture ou de conversion. De fait, il est possible de répondre à la question : comment Spinoza pense-t-il cette rupture, s’il abandonne le schème d’actualisation ? Il la pense comme une réorganisation des rapports du soi et de l’autre : passer de l’aliénation du soi dans l’autre à la réinscription génétique du soi dans un ensemble plus grand, la Nature, dont l’autre aussi fait partie (objet de la première étude de mon livre). C’est même ce qui permet de comprendre qu’il n’y ait pas contradiction à poser, d’un côté, la permanence d’une certaine quantité de puissance, et à parler, de l’autre, d’augmentation et de diminution de la puissance d’agir. C’est donc peut-être de ce côté-là qu’il faut chercher l’esquisse d’un nouveau schème du changement.

 

La question de l’enfance mériterait un plus long débat, et je comprends le scrupule de Pierre Macherey sur le point de l’éducation, et de ses rapports avec l’éthique et avec la politique. Je voudrais juste préciser deux choses.

D’abord, le problème tel que je viens d’en rappeler les termes ne permet pas de prêter à Spinoza l’idée que « l’enfance peut très bien être un état qui perdure tout au long de la vie organique, l’existence d’un esprit enfant dans un corps apparemment adulte constituant un cas de figure moins rare qu’on ne pense ». En effet, outre qu’on se met ici en contradiction avec le scolie V, 39 (corrélation du corps et de l’esprit d’enfance), il y a nécessité à distinguer la pueritia de cette puerilitas typiquement adulte dont il est partout question dans le Traité théologico-politique. Sans doute, pour Spinoza, la plupart des adultes sont en un sens des enfants qui n’ont pas grandi ; il faut pourtant tenir en même temps que ce ne sont plus des enfants. Le commun des mortels – le vulgus – est ainsi l’incarnation, précaire par définition, de la chimère de l’enfant adulte (destin obligé des deux options pédagogiques illusoires – précocité / hétérogénéité – précédemment évoquées ?). C’est pourquoi il donne prise à la nostalgie adamique des prédicateurs, et au ressentiment qu’elle contient.

En outre, la distinction de la pueritia et de la puerilitas – qui n’est pas un abus du commentateur, puisqu’elle est exigée par la problématique même de Spinoza – implique le dédoublement du concept d’impuissance. Spinoza, c’est indéniable, invoque l’état d’impuissance de l’enfant et de l’adulte ordinaire, c'est-à-dire l’incapacité d’entreprendre par soi-même un processus de culture. Mais ce ne peut être le même état : l’enfant est très peu puissant, si peu puissant qu’il a besoin d’assistance pour se conserver ; l’adulte ordinaire, lui, témoigne d’une puissance définitivement aliénée. Le désir de l’enfant est oscillant, essentiellement imitatif (son corps est « continuellement comme en équilibre », III, 32, scolie) ; il ne s’investit pas dans la poursuite d’objets privilégiés. L’adulte infantile vit au contraire sous le régime de l’obsession, de la fixation : il tend vers les figures cardinales de l’ivrogne, de l’avare, de l’ambitieux et du lubrique. On doit donc conclure à deux façons antithétiques d’étendre l’enfance à toute la durée de la vie : imposer son infantilisme à soi-même et aux autres, œuvrer à sortir de l’enfance. C’est en ce sens que le trajet éthique se ressaisit à la fin de l’Ethique sous l’image rectifiée de l’enfant qui grandit, contre la chimère de l’enfant adulte. Alors l’enfance n’est plus à proprement parler un âge, mais plutôt un régime d’existence : non plus un état ou un monde dans lequel se complaire, mais l’orientation vitale de celui qui sait qu’il est naturel et nécessaire de naître ignorant et dépendant, et que la persévérance bien comprise dans ce qu’on est (non dans l’être en général) ne fait qu’un avec l’émancipation.

La deuxième précision concerne le rapport de l’éducation et de la politique. Je n’ai pas voulu les confondre (j’aurais honte de l’avoir fait, après le siècle qui vient de s’écouler). Je m’accorde donc pleinement avec Pierre Macherey quand il remarque combien « il serait dangereux… de présenter l’éducation comme la panacée universelle à toutes les formes de crise politique ». Précisément, la fin de mon livre va dans un autre sens, en posant le problème de la multitude libre. Pierre Macherey a raison de rappeler que le fondement de la souveraineté, chez Spinoza, est essentiellement démocratique (je le formule pour mon compte en disant que, dans le Traité politique, le couple liberté-servitude travaille de l’intérieur, originairement, le concept de multitude, bien loin de s’y appliquer par-après ; si bien qu’il n’est pas chez Spinoza de concept de la multitude en général, mais un concept ou un problème de la « multitude libre »). En revanche, je n’y vois pas de relégation au second plan de la problématique des formes politiques : plutôt son remaniement dans un sens inédit, qui prend notamment en compte la question concrète de l’intervention militante dans des conditions qui ne sont jamais celles d’une socialité vierge. Il est vrai que Spinoza « fixe prioritairement son attention sur les conditions de la formation de l’esprit public », mais je ne vois pas ici d’incompatibilité, car il demeure profondément fidèle au couple cicéronien « lois et mœurs » : pas de lois sans mœurs ni de mœurs sans lois. Spinoza transpose dans le champ politique sa problématique ontologique de la conservation de la forme (tout bien pesé, d’ailleurs, il n’est pas légitime de parler de transposition, la politique étant l’une des dimensions de la conservation des hommes dans leur être, comme le montre la IVe partie de l’Ethique). Son diagnostic est que les régimes historiques, à quelques rares exception près, sont mal formés. D’où cette lueur au fond du pessimisme : l’absolutisme royal triomphe, et ce qui se profile au bout des splendeurs de Versailles, c’est une apathie analogue à celle de la société turque (incroyable, si l’on songe que, dans les mêmes années, le jeune Leibniz voit en Louis XIV un possible pourfendeur de l’Infidèle, et l’engage à diriger son énergie vers l’Egypte puis la Terre Sainte, plutôt que vers Amsterdam) ; mais en même temps, ce régime accumule les chimères et n’est pas viable comme tel. C’est pourquoi la formule de son conservatisme est si étrangement compatible avec l’insurrection : ce qui existe est difforme, il ne peut s’agir de le conserver ; le salut d’une collectivité est dans l’institution d’une forme capable de se conserver. Mais comment l’intervention est-elle possible ? On dirait d’abord que Spinoza tourne dans un cercle : il s’adresse, dit-il, à des « multitudes libres », où le problème à résoudre est donc virtuellement déjà résolu ; malheur – est-on tenté d’ajouter – à celles qui sont asservies, les seules pourtant pour lesquelles le problème se pose. En vérité, il faut prendre au sérieux les situations que nous décrit Spinoza : la liberté, ces multitudes l’acquièrent dans une lutte pour l’indépendance (et telle est précisément la situation des Provinces-Unies au moment où Spinoza rédige le Traité politique, livre militant s’il en est).

J’en viens donc ici au cas de l’Etat hébreu ancien, analysé dans le Traité théologico-politique : là seulement se nouent l’une à l’autre l’éducation et la politique. J’ai réexaminé cette analyse parce qu’il me semblait que les commentateurs simplifiaient le problème, en estimant que le jugement du Traité thologico-politique sur ce régime est négatif. En réalité, le jugement de Spinoza est complexe, comme en témoigne sa conclusion : imitabilis, sed non imitandum. C’est que le régime théocratique, dit-il, ne peut convenir qu’à un peuple refermé sur lui-même, crispé sur son identité singulière ; non pas à un peuple de commerçants ouverts sur le monde (il pense évidemment à la Hollande, aux visées théocratiques du calvinisme, et à l’image biblique du peuple enfant que les Hollandais aimaient s’appliquer à eux-mêmes). On pourrait dire qu’il y a une tension entre deux modèles : l’éducateur Moïse et la guerre collective d’indépendance. Mais si l’on regarde bien, la tension se rencontre au sein même de l’analyse du régime hébreu, et Spinoza ne parie en définitive que sur le second modèle.

Restent les deux questions de fond : d’une part, l’éducation – comme le souligne d’ailleurs Pierre Macherey – comporte en elle-même une dimension politique (« s’incorporer à la vie communautaire… en premier lieu apprendre à obéir, c'est-à-dire… conformer ses actions extérieures à des règles acceptables par tous ») ; d’autre part, elle n’équivaut pas au processus de réforme éthique.  Essayons donc de mieux poser le problème :

1)     l’éducation et la politique ne sauraient se confondre dans l’illusoire théocratie, mais ne sauraient non plus demeurer extérieures l’une à l’autre (il n’y a pas d’éducation privée) ;

2)     l’éducation correspond au premier versant de la réforme éthique, celui où l’on se donne des « règles de vie vraie », où en somme chacun est invité à se faire l’éducateur de soi-même sous la direction de l’éducateur Spinoza (cf. par exemple Ethique, V, 10, scolie – et d’une manière générale l’expression ex ductu rationis);

3)     ce qui justifie la structure même de l’éducation, c'est-à-dire la relation d’un maître et d’un disciple telle que l’un conduise l’autre jusqu’à ce qu’il se conduise lui-même, c’est l’impuissance native, autrement dit le déséquilibre initial entre la puissance individuelle et la puissance des causes extérieures, la domination écrasante de ces dernières (et là encore, on passe de l’enfant à l’adulte infantile lorsque cette domination écrasante est devenue incurable du fait de la fixation obsessionnelle du désir : le lecteur de l’Ethique est supposé un grand enfant, mais non pas encore cette chimère pénible de l’adulte puéril – comme se révèlent être certains correspondants de Spinoza). Précisons, au passage, que l’obéissance est moins l’objet de l’éducation que sa condition, et par conséquent sa limite : ce qui fait tout le paradoxe de la première éducation, ou de ce que nous appelons aujourd'hui puériculture ;

4)     le rapport de l’éducation à la politique se confirme dans le fait que son premier principe, chez Spinoza, est d’orienter le disciple vers la recherche du bien plutôt que vers la fuite du mal, ce qui est précisément le critère de distinction de la multitude libre et de la multitude serve. Bien plus, ce clivage recoupe celui de l’image rectifiée de l’enfance et de la chimère de l’enfant adulte : la bonne orientation est donc décisive pour laisser ses chances à l’éthique.

Ces remarques n’ont pas la prétention de clore un débat qui s’organise autour de vraies questions. Le débat demeure ouvert, je dirais presque : par nature, puisque la démarche de mon livre visait moins à établir le sens supposé univoque de la doctrine spinozienne (sur ce point, j’adhère à tout ce que dit Pierrre Macherey sur l’interprétation des textes dans Avec Spinoza) qu’à chercher à travers lui des armes pour déplacer certains enjeux contemporains – sous la condition, bien entendu, du respect de la lettre du texte et de la plausibilité historique des interprétations retenues. Un tel débat fait même la vie d’un livre, est la preuve de son existence, et je dis ici ma reconnaissance à Pierre Macherey d’avoir su exposer le mien, à tous les sens du terme.