(21/01/2004)
Gilles-Gaston Granger - Essai d’une philosophie
du style
(éd. Odile Jacob, 1988) (III)
Le processus d’esthétisation
de l’activité stylistique, auquel est consacré le troisième chapitre de la deuxième
partie de l’Essai d’une philosophie du
style, s’appuie en particulier sur le fait que l’oeuvre, détachée du processus
de son engendrement dont elle est le résultat, fait conventionnellement l’objet
d’une attention exclusive : ce qui est considéré comme beau, ce n’est pas le
geste du peintre, ni l’environnement à l’intérieur duquel il s’effectue et qui
le conditionne relativement, mais c’est le tableau que ce geste a produit et
dans lequel ces éléments ont été comme absorbés et annulés; c’est ce qui fait
que l’oeuvre d’art existe, en tant qu’oeuvre d’art, hors contexte, comme c’est
le cas par exemple du rétable sorti de l’église à
laquelle il avait été originairement destiné pour entrer au musée. Mais c’est
à ce propos que la prise en considération des faits de style remplit pleinement
sa fonction heuristique, en se décalant par rapport aux modalités de l’appréhension
esthétique de l’oeuvre : elle amène en effet à revenir sur le mouvement qui
a débouché sur l’oeuvre accomplie, en décelant en elle les traces, ce peuvent
être d’infimes détails, qui sont révélatrices du processus de son engendrement,
et permettent de remonter en deçà du plan où elle délivre ses effets proprement
esthétiques, de manière à replacer ceux-ci dans une perspective plus large,
non plus statique mais dynamique. C’est ce qui se passe, par exemple, lorsque
l’expertise stylistique amène à prendre en compte la manière caractéristique
dont, dans une peinture de Cézanne, les touches de couleur ont été posées sur
la toile, sous forme de hachures parallèles, d’une façon qui disparaît dans
l’effet général du tableau, une fois celui-ci fini, mais qui n’en a pas moins
contribué à la réalisation de cet effet, et peut être considéré comme une composante
essentielle du style de Cézanne, sa marque de fabrique en quelque sorte. Il
en va de même lorsqu’on s’intéresse à la manière dont un poète ou un écrivain
exploite des traits de langue, manière qui n’appartient qu’à lui et rend son
oeuvre immédiatement identifiable en fonction de critères qui ne sont ni purement
techniques ou grammaticaux ni purement esthétiques : ces critères représentent
quelque chose de très difficile à cerner, un “je ne sais quoi” intermédiaire
entre le respect de la correction grammaticale et la volonté d’innovation qui
définit l’invention poétique; ces critères se rapportent eux aussi aux conditions
dans lesquelles s’effectue l’ajustement entre des effets de sens et des effets
de signification, ajustement qui, tout en étant à rejouer en chaque occasion
sous des figures différentes, donne lieu à la création de formes reconnaissables
parce qu’elles présentent des modes de régularité qui les spécifient, sans pour
autant les figer ni en faire des stéréotypes indéfiniment répétables à l’identique
par des moyens mécaniques.
Dans cette perspective,
que faut-il entendre au juste par “langue littéraire”, au sens de la pratique
spécifique de la langue propre à un écrivain,
qui rend une page écrite par lui immédiatement identifiable, non seulement en
raison des thèmes qui y sont traités, mais par la manière dont ceux-ci le sont
avec certains mots et certains types de phrases qui paraissent inimitables,
et peuvent tout au plus être pastichés ou caricaturés? Ce n’est certainement
pas une langue à part de la langue naturelle d’usage au code de laquelle, prise
au premier degré, elle se réfère, en effectuant par rapport à lui ce que Granger
appelle une opération de “surcodage” (p. 191). C’est pourquoi la formule “langue
littéraire” se révèle finalement impropre : tout au plus peut-on parler d’un
usage littéraire de la langue, qui superpose à un code de base resté inchangé
d’autres niveaux de contrôle de l’expression permettant d’en affiner la présentation,
ce par quoi celle-ci acquiert sa dimension littéraire; et c’est la combinaison
de ces différents niveaux qui, si on peut dire, “signe” le message en le particularisant,
et en le rendant du même coup porteur d’un supplément de signification par lequel
il se fait reconnaître en se distinguant. Considéré de cette manière, le style
est quelque chose qui paraît s’ajouter, se superposer à la transmission du message
proprement dit qui constitue sa base initiale, sa condition nécessaire mais
non suffisante
Ceci amène à reposer
une question qui avait déjà été rencontrée en marge de la lecture des Exercices des style de Queneau : un message
peut-il être stylistiquement neutre, c’est-à-dire se ramener à l’application
d’un code qui ne fasse intervenir aucune opération de surcodage, donc de mise
en forme stylistique, et sur laquelle cette opération vienne ensuite se greffer
librement ? A ce propos, la réflexion que Granger consacre aux problèmes du
style, avec le souci d’en élargir au maximum le domaine d’application, l’amène
à remettre en question la conception du style comme écart généralement admise
chez les stylisticiens, comme par exemple Michael Riffaterre. Selon cette conception, le style est ce qui vient
perturber la transmission d’un message en en rompant la continuité apparente
et en y introduisant une dimension novatrice
d’imprévisibilité, littérairement significative en raison des anomalies qu’elle
comporte : ce sont ces anomalies qui font la différence et retiennent l’attention,
en raison du décalage qu’elles font apparaître entre sens et signification.
Le stylisticien devient alors un grammairien paradoxal qui cultive l’exception
plutôt que la règle, au point d’aller jusqu’à considérer d’éventuelles fautes
de langue comme susceptibles, sous certaines conditions, de tenir lieu de figures
expressives qui, en accompagnant la transmission d’un message, le valorisent
en le singularisant.
Dans cette perspective,
un exemple privilégié de figure stylistique serait fourni par le fameux vers
d’Andromaque, cité par Proust dans
son article sur le style de Flaubert, “Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je
fait fidèle ?” (acte IV, scène 5, v. 1365) . Si ce
vers était lu au point de vue de ce qu’on appelle le bon usage, l’adjectif “fidèle”
devrait se rapporter au “je” qui donne son sujet aux deux parties de cette séquence
(“je t’aimais”, “qu’aurais-je fait ?”); alors que l’adjectif “inconstant” doit,
lui, normalement se rapporter au “toi” ou au “tu” qui donne son complément d’objet
à la forme verbale “je t’aimais”, ce que confirme le fait que ce “je” est une
femme et que l’objet de son amour est un homme, d’où le masculin auquel est
mis le qualificatif “inconstant” : “je t’aimais inconstante” aurait voulu dire
tout autre chose. Mais il saute aux yeux que cette lecture correcte, qui paraît
s’imposer à première vue, retire à la phrase, sinon toute possibilité de sens
(sous condition de l’isoler de son contexte), du moins son intérêt théâtral,
qu’elle doit véhiculer proférée au moment de l’action où elle intervient. Aussi
bien, lorsqu’Hermione, en proie à sa passion dévorante
pour Pyrrhus qui, à son grand désespoir, la dédaigne parce qu’il a reporté sa
flamme sur sa rivale Andromaque, avoue sa faiblesse, qu’elle condamne intérieurement,
en proférant cette phrase, ainsi composée, le qualificatif “fidèle”, qui présente
la particularité de revêtir la même forme au masculin et au féminin, d’où l’ambiguïté
que suscite son usage à cet endroit du texte, doit nécessairement se rapporter
à l’objet inconstant de son amour, et non à elle-même, qui en est, de son gré
ou non, le sujet; et, en conséquence, lorsqu’elle s’écrie “Qu’aurais-je fait
fidèle ?”, il faut entendre, à travers un raccourci saisissant, et syntaxiquement
problématique : “Qu’aurais-je fait, si tu avais été fidèle ?”. En omettant de
prononcer le “si tu avais été” qui aurait restitué à son interjection son développement
grammatical complet, elle remplit simultanément deux objectifs dont l’un et
l’autre échappent d’ailleurs à son initiative consciente : d’une part elle exprime
un désarroi intérieur irrépressible qui l’amène, oubliant toute convenance,
à bousculer ses mots au-delà des limites permises, et à commettre un écart qui
a valeur de lapsus, donc d’aveu; et en même temps elle fait rentrer son interjection,
on serait presque tenté de dire son cri, dans les limites mesurées, permises,
de l’alexandrin, avec sa rythmique propre, qui amortit l’intensité de sa plainte
en l’accompagnant de l’irrésistible ”effet de sourdine” qui, selon Spitzer
est la marque par excellence du style de Racine. L’effet de style savamment
contrasté produit donc ce résultat que la phrase composée comme elle l’est ne
peut être prononcée que par Hermione, personnage tragique dont elle reflète
de façon saisissante l’état d’esprit par des moyens purement verbaux ne présentant
aucun caractère directement mimétique : la phrase traduit son émotion, ou plutôt
la trahit, sans la représenter à proprement parler, ce qui ne serait possible
que si Hermione maîtrisait son émotion au lieu de la subir sans avoir à son
égard aucune distance; et, de cette manière, qui relève du très grand art, la
formulation de sa passion se trouve canalisée, non par l’intervention de sa
volonté, mais par la contrainte que lui impose la nécessité où elle se trouve,
sans l’avoir elle-même choisi, bien sûr, de s’exprimer en vers composés de douze
pieds, ce qui lui interdit de prononcer les termes intermédiaires “si tu avais
été (fidèle)” auxquels son interjection devrait normalement faire place pour
respecter les règles du bien dire. Et la phrase ainsi composée, littéralement
“phrasée”, comme on phrase un motif musical, ne peut avoir été fabriquée que
par un Racine, que son art a rendu expert en la manière d’arracher à ses personnages
leurs secrets les plus intimes, et les plus inavouables, tout en les masquant
sous des tours qui, en dépit de leur étrangeté, les rendent formellement manifestables,
et atténuent le choc que leur révélation produit sur les spectateurs : ce qui
revient à observer les règles de la politesse en contournant, très provisoirement,
celles de la grammaire.
A s’en tenir à l’exemple
qui vient d’être analysé, ce qui permet de repérer l’intervention du style,
ce serait donc l’écart par le moyen duquel l’expression échappe à la platitude
d’un sens univoque, et accède, par le moyen de son exceptionnelle singularité,
à une richesse de signification, qui se déploie sur le plan d’une démarche revêtant
un caractère intentionnel, au lieu d’être seulement l’exécution automatique
d’un code. A ce propos, Granger fait la remarque suivante :
“La conséquence la plus
intéressante de cette conception sans doute assez sommaire serait que “tout
concept d’une valeur stylistique intrinsèque est vide” (Riffaterre). Sans doute, si l’effet de style naît d’un surcodage,
il doit nécessairement reposer sur l’apparition de caractères contrastifs, et
c’est en cela que réside la vérité de la théorie du contexte.” (p. 196)
En effet, aucun trait
de langue n’est stylistique pris en soi, mais seulement relativement à d’autres
manières de s’exprimer ou de formuler sa pensée dont il se démarque implicitement.
Dans le vers de Racine dont il vient d’être question, il faut, si on lui consacre
une suffisante attention, entendre ou lire à la fois “Qu’aurais-je fait si tu
avais été fidèle”, qui en délivre le sens proprement dit, et “Qu’aurais-je fait
fidèle”, le segment de phrase qu’Hermione prononce effectivement dans la pièce,
qui enrichit ce sens de tout un monde nuancé et contrasté de significations
: l’effet de style se produit à la rencontre, au choc, de ces deux formes, qui
réagissent l’une sur l’autre du fait d’être saisies simultanément, ce qui provoque
un déclic, et charge les mots dont la séquence verbale est composée d’une valeur
expressive, esthétiquement décalée par rapport au plan où s’opère la simple
communication du message qu’elle transmet. C’est une préoccupation voisine qui,
s’agissant des arts plastiques, a conduit Malraux à avancer, dans Les voix du silence, sa conception du “dialogue
des styles” : celle-ci signifie qu’un style ne s’impose jamais dans l’absolu,
isolément, par ses propres qualités intrinsèques, mais ne parvient à se faire
reconnaître qu’en se confrontant idéalement à d’autres formes stylistiques,
le musée, surtout s’il est “imaginaire”, étant le lieu privilégié offert à cette
confrontation et à la procédure de valorisation des styles que celle-ci rend
possible.
Mais, ce point étant
acquis, est-il possible d’en rester là? C’est ce que conteste Granger, qui poursuit
son examen de la conception du style comme écart par rapport à la norme en proposant
la remarque suivante qui fait ressortir la naïveté de cette conception prise
à la lettre :
“Mais il faut bien reconnaître
qu’elle (cette conception) laisse indéterminée l’idée de ce “patron” linguistique
dont serait rompue la continuité. Il nous semble que dans la mesure où l’on
essaierait de la préciser, elle apparaîtrait déjà elle-même comme constituant
un fait de style, devant être défini indépendamment de son opposition au procédé
qui l’interrompt.” (p. 196)
C’est la raison pour
laquelle la définition du style comme écart, si elle peut servir à repérer empiriquement
des faits de style, se révèle finalement insuffisante en vue de faire comprendre
la nature effective de ces faits : elle soulève en effet la question de savoir
par rapport à quoi il y a écart, question en dernière instance insoluble, car
la représentation d’une séquence verbale ne comportant elle-même aucun écart
et donnant en conséquence une base intangible à la mesure des écarts se révèle
être une vue de l’esprit à laquelle il est impossible de trouver un équivalent
dans la réalité. La forme normale à laquelle on a besoin de se référer pour
mesurer un écart n’est normale, précisément, qu’en fonction de l’écart qu’elle
sert à mesurer, non dans l’absolu, mais dans un contexte déterminé, où elle
remplit idéalement son rôle de critère de différenciation, rôle dont, dans un
contexte différent, elle peut être démise. A ce point de vue, la caractérisation
du style comme “supplément” venant s’ajouter à une forme de communication neutre
stylistiquement s’avère difficilement tenable : en effet, la neutralité imputée
au message de base est elle-même obtenue par projection à partir de la forme
concrète de sa transmission, qui inclut sa stylisation.
Autrement dit, la mise
en forme stylistique n’est pas extérieure au message proprement dit, mais lui
est consubstantielle, et ne peut qu’artificiellement en être séparée. Comme
la remarque en a déjà été faite, le style n’est pas la composante d’un autre
message superposé au message initial et relevant d’un autre code d’exposition
dont les règles viendraient interférer avec celles du premier. La conséquence
en est qu’on ne décode pas le style du message de la manière dont on décode
le message lui-même, tout simplement, comme on l’a noté déjà, parce que sa stylisation
dote le message d’une dimension de virtualité : celle-ci rend impossible de
le déchiffrer de manière définitive, c’est-à-dire de le mettre à plat, comme
on peut espérer le faire s’agissant du message de base, ceci étant la condition
minimale de sa communication littérale. Le problème auquel nous sommes confrontés
tient au fait qu’aucune communication ne s’effectue dans les conditions d’une
parfaite littéralité, neutre au point de vue de l’interprétation.
C’est cette idée qu’évoque
Granger lorsqu’il écrit :
“Les surcodages que
nous avons décrits ne sont jamais donnés par avance. Ils ordonnent de façon
immanente les traits du message que la langue laissait libres. Ils sont sans
doute ressentis globalement par le destinataire, mais nullement fournis par
avance comme guides et clefs du message. Ce sont des problèmes beaucoup plus
que des solutions.” (p. 201)
“C’est que la redondance
caractéristique du style n’est en effet que virtuelle, qu’elle ne devient opérante
que si elle est pour ainsi dire activée, et que cette activation est un phénomène
dépendant essentiellement du récepteur et du contexte intra et extra-linguistique,
que nous avons nommé expérience.” (p. 202)
C’est-à-dire que la
réception stylistique du message, pour autant que cette formule soit pertinente,
dispose d’une plus ou moins grande autonomie par rapport au décodage qui permet
d’en dégager le sens littéral, et qui, lui, relève de contraintes strictes.
C’est le destinataire du message qui en apprécie les qualités stylistiques,
et qui, du fait qu‘il les apprécie, les fait exister : ces qualités sont incorporées
au message tout en creusant en lui un monde de différences virtuelles qui en
nimbent la manifestation ou l’expression et le dotent de significations qui
sont issues ou émanées de lui, et pourtant n’étaient pas déposées en lui au
départ déjà toutes formées avant même d’avoir pu être activées, et s’offrant
comme étant à être recensées à l’identique au terme d’une opération automatique
de déchiffrement.
Il n’est donc pas satisfaisant de détacher complètement
l’appréciation de la teneur stylistique du message de sa réalité
objective en tant que message, ce qui serait encore une manière de traiter
le style comme un supplément indifférent, venant s’adjoindre de l’extérieur,
et sans nécessité, donc de façon totalement arbitraire, au processus de la communication
sur lequel il serait greffé de manière imposée : au contraire, et c’est tout
le problème, il faut comprendre comment la valeur stylistique du message lui
est immanente sans être à proprement parler contenue en lui comme un autre sens
distinct de son sens littéral, sens second qui serait en attente de sa mise
au jour à laquelle il préexisterait sous l’abri que lui fournit le sens premier.
La difficulté est donc d’arriver à saisir comment le style peut être dans le
message sans y être, sur le mode d’une potentialité échappant aux règles de
sa constitution en tant que message, et dont l’actualisation excède les conditions
d’existence d’un message proprement dit quel qu’il soit : ce qui veut dire,
comme cela a été déjà indiqué, qu’il lui est coextensif sans se confondre avec
lui. Ce problème n’est pas très différent de celui visé à travers la formule
dite du “cercle herméneutique” : l’interprétation stylistique d’un message révèle
certaines propriétés attachées à celui-ci, et donc d’une certaine façon comprises
en lui ou avec lui, propriétés qui cependant, sans cette opération interprétative
n’accéderaient jamais à l’existence et resteraient pour toujours, non seulement
inaperçues, mais impossibles à apercevoir parce qu’elles seraient totalement
privées de réalité; on est ainsi indéfiniment renvoyé du style au message et
du message au style, sans qu’il soit permis d’expliquer unilatéralement l’un
à partir de l’autre.
C’est ici que, quoique
sur un tout autre plan, se retrouve le travail de création de formes que Granger
a vu à l’oeuvre en examinant certains épisodes de l’histoire de la géométrie.
Les Möbius, Hamilton et Grassmann qui, selon la lecture que fait Granger de
leurs travaux, ont précédé Félix Klein dans la mise au point du “style vectoriel”,
étaient comme les regardeurs d’un tableau encore à peindre, dont ils esquissaient
mentalement les formes en explorant les diverses possibilités ouvertes ou offertes
par son programme de base : et les différents “styles” propres à leurs tentatives
particulières sont venues, d’une façon analogue à celle dont se déroule une
gestuelle corporelle, se fondre dans un style unique qui, pour finir, en a coordonné
les orientations diverses en leur donnant une valeur d’achèvement dont elles
étaient en elles-mêmes, en tant qu’esquisses inabouties, dépourvues. Présenter,
ainsi que le fait Granger, cette démarche de création de forme comme une pratique
stylistique revient à suggérer qu’elle se précède elle-même, en allant vers
son accomplissement, sans qu’il soit cependant possible d’affirmer que celui-ci
était réellement préfiguré, et non seulement précédé ou préparé, dans ses précédentes
étapes de développement. C’est de ce paradoxe que, dans la première partie de
l’Essai d’une philosophie du style, rendait
compte la notion de “thématisation” reprise à Cavaillès,
qui permettait de restituer l’allure dynamique du mouvement par lequel une idée
prend forme, à travers une succession de tâtonnements dont l’issue finale reste
jusqu’au bout imprévisible, et qui produit de la rationalité, c’est-à-dire finalement
de l’ordre, en suivant une démarche de structuration qui se donne au fur et
à mesure ses conditions de légitimation : c’est ce qui la fait apparaître comme
étant à la fois libre et nécessaire, au sens d’une nécessité qui se construit
librement en créant son ordre dont les normes ne lui étaient pas
fournies au départ, normes qui, une fois mises en place, lui confèrent le degré
de nécessité dont elle est capable.
On voit donc l’intérêt
de la confrontation entre science et art, et entre les manières dont elles donnent
lieu à des créations de formes effectuées en style, quoique dans des perspectives
inassimilables, car les objectifs auxquels elles répondent sont complètement
différents. L’histoire de la géométrie a permis, en suivant pas à pas la progression
d’une telle création en train de se faire, de faire apparaître comment le style,
avec la fonction différenciante qui le définit, est susceptible de s’intégrer
au processus d’élaboration d’un message, auquel il imprime sa marque propre
sans que cela empêche ce message de parvenir à se donner une forme achevée en
se réalisant à travers une structure rationnelle. Et lorsque l’étude stylistique
procède à rebours, en suivant une démarche régressive, ce qu’elle fait lorsque,
dans une perspective non plus synthétique mais analytique, elle sert, à propos
de figures verbales susceptibles d’être porteuses de qualités esthétiques, à
dégager les traits stylistiques qui les spécifient et à caractériser ceux-ci
pour eux-mêmes, ce qui suppose que soit privilégié le point de vue du regardeur,
elle en vient au contraire à isoler des faits de style par rapport aux
processus dont ils animent, de l’intérieur, le développement, de manière à rendre
problématique leur incorporation au déroulement de ces processus. L’art et la
science permettent ainsi de porter sur le style des regards alternés, orientés
en sens inverses l’un de l’autre. Mais les révélations apportées par ces deux approches des faits de style ne se contredisent
nullement; elles se complètent au contraire, en faisant apparaître le double
rapport qui lie message et style : l’un, révélé par l’histoire des sciences
étant celui qui, du style conduit au message dont il a accompagné pas à pas
la progressive constitution, l’autre, révélé par l’art, étant celui qui va du
message au style, c’est-à-dire aux effets de style qui sont susceptibles d’être
explicités sur le plan propre de sa réception. On comprend mieux du même coup
ce qui distingue message scientifique et message artistique, pour lesquels le
problème de leur réception se pose dans des conditions complètement différentes
: un message à caractère scientifique peut être dit correctement reçu lorsque
les traits de style qui ont servi à l’élaborer ont été effacés de sa texture
propre, et ont cessé de ressortir au point de pouvoir être considérés pour eux-mêmes;
alors qu’un message à caractère esthétique place son destinataire dans la nécessité
d’identifier les effets de style dont il est porteur, et que, en quelque
sorte, il projette en avant de lui, comme des marques signalétiques, au lieu
de les traîner derrière lui, comme des antécédents devenus inopérants, à la
manière d’un échafaudage qui doit être démonté lorsque l’édifice qu’il a servi
à dresser est achevé et tient debout tout seul.
Cette double possibilité
d’approche du style ne recèle aucune contradiction, mais révèle au contraire
l’exacte position qu’occupe cette notion, à l’articulation entre les contraintes
qui règlent la production de l’effet de sens et les libres initiatives auxquelles
est offerte la production d’effets de signification. Le style se situe donc
à la jointure entre déterminisme et liberté, et manifeste la possibilité d’en
surmonter l’antinomie apparente, en prêtant consistance à la formule oxymoresque
d’une libre nécessité, qui serait en dernière instance la meilleure caractérisation
possible des faits de style.
La troisième partie
de l’Essai d’une philosophie du style,
après le passage effectué dans la deuxième partie par une analyse des faits
de style avec des moyens empruntés à la linguistique structurale et à la stylistique
littéraire, revient aux problèmes de la connaissance scientifique et à son effort
en vue d’ordonner le réel, en réfléchissant sur des exemples empruntés, non
plus cette fois à l’histoire de la mathématique pure, mais à celle de la mathématique
appliquée à l’étude des faits humains, qui, depuis le début de son oeuvre, constitue
le domaine d’intérêt privilégié de Granger, sa spécialité qui confère son “style”
propre à sa démarche en tant que philosophe des sciences. Ce retour lui permet
donc de réinscrire la réflexion qu’il consacre aux problèmes généraux du style,
décalée à première vue par rapport à ses préoccupations dominantes, dans le
cadre propre à sa démarche d’historien épistémologue des sciences humaines,
qui s’intéresse aux formes assez particulières de rationalité que celles-ci
mettent en oeuvre, et les interroge sur leurs normes de légitimation, de manière
à comprendre comment ces normes ont été mises en place et se sont fait reconnaître,
de manière plus ou moins convaincante, comme valides. Mais, sur un plan plus
général, il est ainsi conduit à dégager un nouveau point de vue sur le rôle
joué par le style dans la dynamique de la connaissance scientifique. C’est ce
qu’il suggère au début de cette troisième et dernière partie de l’ouvrage :
“Les questions qui nous
intéressent étant essentiellement stylistiques concernent surtout le rapport
du vécu aux structures qui l’objectivent, et éventuellement le passage inverse
- mais nullement symétrique - de l’objet scientifique à la ressaisie active
du vécu.” (p. 220)
Traiter le style au
point du vue du “rapport du vécu aux structures qui l’objectivent”, c’est essayer
de montrer comment le travail concret de stylisation de la pensée en train de
se faire, qui a aussi donné son objet à la première partie de l’Essai, rend possible une objectivation,
c’est-à-dire dans le langage de Granger une structuration, des éléments à partir
desquels procède ce travail, éléments qui, au départ, sont immergés dans le
vécu humain : en ce sens, comme dirait Comte, toute science, y compris la plus
abstraite de toutes, est “humaine” dans son principe, dans la mesure où son
élaboration ne peut se passer de moyens humains et prend place dans un projet
global dont la pensée humaine est la promotrice, en fonction de ses intérêts
propres, qui sont déterminés par les rapports que l’homme entretient avec son
monde, c’est-à-dire avec son milieu concret d’existence. Mais, une fois cette
objectivation effectuée, c’est-à-dire, pour le cas qui nous occupe, une fois
la structure rationnelle élaborée par la mathématique mise au point sous ses
formes les plus perfectionnées au terme d’une dynamique qui, en quelque sorte,
a permis de l’extraire du vécu en rejetant celui-ci complètement à l’extérieur
de son ordre, ce qui est le trait distinctif des sciences pures, un nouveau
rapport de la structure au vécu, inverse du précédent, prospectif et non plus
rétrospectif, devient envisageable, qui est celui propre aux sciences de l’homme;
celles-ci sont en effet “humaines” dans un tout autre sens, apparemment, que
celui qui vient d’être évoqué, dans la mesure où le domaine d’objectivation
qu’elles traitent et qu’elles prennent pour cible se rapporte directement au
vécu humain; c’est celui-ci qu’elles entreprennent d’ordonner en montrant les
figures de régularité auxquelles il est soumis, ce à quoi elles parviennent
en en élaborant des modèles. Alors les mathématiques, qui sont le résultat d’un
travail humain dans sa forme, se présentent, d’un point de vue comme on vient
de le dire prospectif, comme étant capables d’aider à la mise en forme des divers
travaux humains, qu’elles prennent comme matière de leur entreprise de rationalisation,
en décelant en eux les niveaux de structuration qui en rendent le fonctionnement
pour une part prévisible, ce dont fournit un bon exemple l’économétrie, à laquelle
Granger consacre des analyses assez développées dans le premier chapitre de
la troisième partie de l’Essai d’une philosophie du style, qui est intitulé “L’image de l’action
dans la construction de l’objet scientifique”.
Sur un tel plan, est-il
encore possible de faire apparaître des faits de style? Et si c’est le cas,
comment caractériser ceux-ci ? Granger répond à cette interrogation en soutenant
la thèse suivante : l’objectivation du vécu humain qui définit l’entreprise
des sciences de l’homme relève d’un véritable “parti pris stylistique” (p. 220).
Celui-ci correspond au “moment stylistique de la neutralisation de l’action”
(p. 221) : cette neutralisation est en effet indispensable à la mise à plat
des phénomènes concernés, car c’est elle qui permet de les faire rentrer dans
des structures stables au point de vue desquelles les actions humaines, considérées
sur le plan de leurs effets, ou plutôt de certains d’entre eux, semblent avoir
cessé d’être agies par les hommes eux-mêmes, qui, à l’inverse, sont agis objectivement,
c’est-à-dire déterminés, par ces structures. Autrement dit, c’est l’idée directrice
de toute cette partie de l’Essai, pour que des sciences de l’homme soient possibles, il faut
qu’il y ait choix, à l’intérieur du foisonnement des faits humains, de la part
du ceux-ci qui est susceptible d’être objectivée, et ainsi mise en image ou
modélisée d’un point de vue rationnel. Or, là où il y a choix, donc à chaque
fois qu’un tel découpage est effectué, de manière nécessairement particulière,
puisqu’adaptée aux nécessités de l’explication, il doit y
avoir style, alors même que le choix effectué conduit à l’adoption d’une neutralité
déstylisante en apparence.
Ceci confirme que l’intervention
du style, loin de marquer une pause, ou une dérivation plus ou moins arbitraire,
dans le travail de rationalisation effectué par la pensée scientifique dans
tous les ordres auxquels celle-ci s’applique, est en permanence co-présente,
même si c’est sous des formes qui peuvent être très variées, à l’accomplissement
de ce travail auquel le style est incorporé de façon immanente, lui conférant
ainsi son caractère d’expérience de pensée qui reste de bout en bout une expérience,
menée dans les conditions de l’expérience avec lesquelles elle ne rompt jamais
complètement, ce qui constitue la dimension
pratique de ce travail d’élaboration théorique. Pour le dire encore autrement,
il n’est pas possible de séparer complètement des faits de style par rapport
à d’autres opérations de pensée qui ne seraient en rien touchées ou concernées
par l’intervention du style et de ses choix propres : c’est ce qui justifie
que la neutralité stylistique soit elle-même un fait de style relevant de décisions
particulières dont la nécessité ne s’impose pas dans l’absolu et ne peut être
déduite a priori.
Ceci dit, se pose la
question suivante :
“Dans la mesure où la
pensée scientifique, en attaquant le “fait humain” selon divers styles, parvient
à le constituer partiellement en objet, faut-il dire que les significations,
qui appartiennent de nécessité d’expérience au vécu humain, sont ainsi réduites
et transposées dans l’objet, ou qu’au contraire, rebelles à toute objectivation,
elles ne laissent sur cet objet aucune trace ?” (p. 249)
Ce qui revient à demander
si l’opération objectivante menée au prix de la neutralisation stylistique,
qui permet d’isoler à l’intérieur des faits humains ce qui relève de la structure
par rapport à ce qui relève de l’expérience vécue, fait apparaître un résidu
non neutralisable, qui résiste à cette entreprise
de structuration, et représente l’environnement irréductible de significations
qui doit pour toujours lui échapper, c’est-à-dire, pour reprendre le
langage des philosophes, la part de ces faits qui relève de la conscience et
fait place aux initiatives que celle-ci promeut sur fond de libre réflexion.
Ou encore, est-il possible de mener à terme le processus d’objectivation des
comportements humains, et ceci est-il la condition pour que les sciences de
l’homme méritent leur nom de “sciences”, et que cette appellation ne leur soit
pas concédée au prix de ce que des Bricmont et Sokal
appelleraient une pure et simple “imposture intellectuelle” ? A la fin du premier
chapitre de la troisième partie de l’Essai , Granger laisse provisoirement cette interrogation en suspens,
en suggérant que c’est du côté d’un Marx et d’un Freud dédogmatisés, libérés par rapport à toute préjugé rigide d’orthodoxie,
qu’une réponse crédible pourrait éventuellement lui être cherchée : en effet,
les “styles” d’approche originaux de la réalité humaine adoptés par ces deux
auteurs ont en commun d’attirer l’attention sur la dimension “historique” de
cette réalité, sur le plan de l’histoire collective pour ce qui concerne Marx,
et sur celui de l’histoire individuelle pour ce qui concerne Freud ; ceci rend
du même coup pensable une dialectique historique du sens et de la signification
qui amène à poser le caractère nécessaire de leur relation en écartant la tentation
de réduire l’un à l’autre, c’est-à-dire de faire rentrer entièrement les significations
dans l’ordre objectivé du sens ou au contraire de diluer le sens et la mise
en forme rationnelle qui lui est corrélative dans le divers proliférant des
significations.
Le deuxième chapitre
de la troisième partie de l’Essai,
intitulé “Les nouvelles mathématiques sociales”, s’intéresse plus précisément
aux modes d’utilisation des structures mathématiques dans les sciences humaines,
modes d’utilisation qui sont à nouveau qualifiés de “stylistiques”. L’expression
“mathématiques appliquées”, en dépit des nombreuses équivoques qu’elle comporte,
se trouve ici justifiée, dans la mesure où les mathématiques sont exploitées,
dans ce contexte, comme un outil permettant de mettre en forme un matériau dont
elles n’ont pas elles-mêmes créé de part en part le contenu, comme c’est au
contraire le cas s’agissant de la mathématique pure.
Dans ce cadre, Granger
examine en particulier la manière très spéciale dont Lévi-Strauss théorise les
systèmes de parenté, dans des conditions qui rendent ceux-ci susceptibles d’être
interprétés dans les termes de l’algèbre des relations. La condition
de cette interprétation algébrique est l’élaboration d’un modèle abstrait, qui
suppose l’élimination des caractères personnels et interpersonnels des relations
concernées, qui sont alors présentées comme mettant en rapport de nouvelles
entités, baptisées “classes de parenté”, en prenant le mot “classe” dans un
tout autre sens que celui où l’utilisent ordinairement les sciences sociales
:
“Ici le trait décisif
de la nouvelle mise en forme des phénomènes est le déplacement de l’intérêt
de l’ethnologue de la relation interpersonnelle vers la relation entre classes
de parenté. On n’essaiera pas de décrire et de comprendre le fonctionnement
du système en termes de relation père-fils, oncle-neveu...; mais, en observant que la société en cause
se définit en classes, et que les liens de parenté sont déterminés par l’appartenance
à ces classes, on représentera le système par un modèle abstrait dont les termes
seront des relations entre classes, et leurs combinaisons, à la manière d’une
algèbre.” (p. 262)
La condition pour que
les structures de parenté puissent être constituées en objets algébriques est
donc que le groupe social soit défini, non pas comme un ensemble d’individus
que les règles matrimoniales intéressent sur le plan de leur expérience personnelle
concrète, mais comme un système mettant en relation des entités abstraites susceptibles
d’entrer dans des calculs, ce qui a pour conséquence de rejeter à l’arrière-plan
la question de la valeur de cette théorisation au point de vue de l’expérience
et de ses significations vécues. On comprend alors ce qui a conduit Lévi-Strauss
à intituler son livre Les structures élémentaires
de la parenté : ces structures sont en effet “élémentaires” dans la mesure
où elles laissent de côté la complexité des relations de parenté telles qu’elles
sont effectivement pratiquées par les individus dans des termes qui ne peuvent
être ceux d’une algèbre :
“Le modèle apparaît
alors sous son vrai jour, comme une description normative, mais objectivée,
du fait vécu. L’analyse algébrique définit le modèle, et détermine ainsi l’objet
que la pensée scientifique substitue au phénomène directement observé. Mais
elle ne nous dit rien sur le fonctionnement du modèle, car les règles exprimées
abstraitement dans une structure ne doivent pas être considérés comme de simples
constantes empiriques, comme des lois au sens où les entendrait un positivisme
sommaire. Dans la réalisation du modèle de parenté, ces règles peuvent être
transgressées, mises en échec.” (p. 266-267)
La construction du modèle
suppose la mise à l’écart des conditions dans lesquelles le modèle “fonctionne”
dans la réalité, ce qui constitue apparemment une réponse à la question posée
précédemment : pour que le modèle remplisse son rôle en tant que modèle, et
rende possible un traitement mathématisé de ses réseaux formels, il faut que
soit rejeté au dehors un résidu non modélisable, qui échappe à ses normes de
rationalisation.
Mais une nouvelle question se pose alors, qui est
de savoir si le résidu ainsi isolé échappe à toute norme de rationalisation,
ou seulement à celles imposées par cette forme spécifique de structuration de
la réalité sociale, qui la réduit à certains éléments choisis en fonction d’une
option stylistique précise : car, si c’est le cas, on ne voit pas comment il
serait possible de soutenir sérieusement que le réel humain est effectivement,
et non seulement idéalement, concerné par cette entreprise de modélisation,
qui, pour être efficace, doit écarter, si on peut dire, le réel de ce réel,
c’est-à-dire ce qui, de lui, existe sur un autre plan que celui qui définit
son efficacité en tant que démarche structurante. Granger avance à cette question
une réponse qui est la suivante :
“Au niveau de ce fonctionnement du modèle un
nouveau processus de réduction et d’objectivation entre en jeu, qui met en oeuvre
d’autres instruments conceptuels et de nouvelles données. ” (p.267)
Autrement dit, étant
donné qu’aucun modèle n’est, en raison de son caractère “élémentaire”, en mesure
d’épuiser la réalité dans laquelle il puise ses matériaux, le traitement qu’il
applique à cette réalité ouvre du même coup un espace à de nouvelles tentatives
de modélisation, se superposant à elle, et s’appliquant par d’autres moyens
encore aux éléments qu’elle a nécessairement dû laisser de côté. Mais il est
clair que ces nouvelles tentatives n’auront de chance d’aboutir qu’en rejetant
à nouveau hors de l’espace qu’elles organisent d’autres résidus non formalisables,
qui, à leur tour, appelleront de nouveaux traitements rationnels, soumis encore
à d’autres normes; et ceci indéfiniment, sans qu’il soit permis d’espérer que
ce cycle puisse à un moment donné atteindre son terme achevé, c’est-à-dire épuiser
la totalité des aspects constitutifs de la réalité humaine, sans plus avoir
à être relancé à nouveau sur d’autres voies.
Est donc ici à l’oeuvre
ce qu’on peut appeler une logique de la connaissance approchée, qui, d’ailleurs,
ne concerne pas seulement les sciences appliquées, mais vaut également pour
les sciences pures, dont les modèles, élaborés en style, doivent toujours présenter,
en raison de leur spécificité, un caractère provisoire, dans l’attente de nouvelles
démarches de modélisation qui en redéfiniront le contenu sur des bases différentes
: la représentation d’un modèle rassemblant une fois pour toutes tous les modèles
rationnellement possibles est une vue de l’esprit; celle-ci peut tout au plus
servir de principe régulateur au travail de rationalisation qui définit la connaissance
scientifique, selon le rôle assigné aux Idées de la raison dans la Dialectique
transcendantale de la Critique de la raison pure, mais elle doit
être démise définitivement du droit de déterminer effectivement le contenu auquel
ce travail s’applique, faute de quoi on prend le risque de tomber dans l’illusion
métaphysique.
C’est pourquoi, selon
Granger, qui considère la démarche des sciences humaines comme exemplaire à
cet égard, il faut compléter le point de vue, par définition statique, de la
“topique”, qui permet de comprendre comment, sur le plan qui lui est propre,
et dans les limites qu’il se fixe à lui-même, se met en place un certain mode
déterminé de structuration de l’objet de la connaissance, par un point de vue
de la “stratification”, qui s’ouvre sur la dynamique de relance par laquelle
une entreprise de structuration, une fois atteintes les limites qu’elle s’est
elle-même fixées, pose les conditions d’une nouvelle entreprise qui, sur un
autre plan, lui est superposée, mais qui, du fait qu’elle met en oeuvre des
moyens différents, plus complexes, ne lui est pas automatiquement accordée,
et risque de se trouver pour une part décalée par rapport à elle.
Le fait que l’opération
de modélisation de la réalité s’effectue toujours en style est donc corrélative
de son inscription dans la trajectoire propre à une histoire; et cette histoire
n’est pas seulement son histoire passée, sur laquelle elle offre une perspective
récurrente qui en redistribue les éléments constituants, mais est l’histoire
dont une pratique théorique en cours d’élaboration projette en avant d’elle-même
la possibilité, sous la forme de nouveaux domaines qui restent à explorer, ce
qui implique la construction de nouveaux objets de connaissance, et une relance
de cette pratique sur de nouveaux plans d’investigation. En conséquence, la
mise à plat des comportements humains effectuée par les sciences humaines, qui
définit l’aspect proprement topique de leur intervention, n’est légitime, donc
instruisante, que dans la mesure où elle conduit à
déceler, au-delà de la structuration effectuée dans un cadre défini, une dimension
verticale, appelant une reprise de l’investigation du domaine de réalité
concerné, par exemple les formes relationnelles propres à un groupe social de
type déterminé, et du même coup appelant aussi une hiérarchisation de ses modes
de structuration, selon une orientation qui est transversale à l’opération horizontale
de mise à plat effectuée pour commencer.
Et c’est la mise en
évidence du rôle joué par le style dans l’activité de structuration poursuivie
par la connaissance qui révèle cette orientation
en profondeur qui est la clé de sa dynamique structurante, en l’absence de laquelle
elle ne mériterait pas le nom d’activité, et d’activité soumise aux conditions
d’une histoire qui, ne pouvant s’achever, n’est à aucun moment susceptible de
se trouver entièrement rejetée en arrière d’elle. On peut disserter
à perte du vue, sans trop s’exposer au risque d’être contredit, sur la fin de
la philosophie ou sur la fin de l’histoire : mais il est aberrant de soutenir la thèse de la fin de la connaissance
scientifique, pour autant que chacun de ses résultats installe du même coup
les conditions qui rendent nécessaire le recommencement de son entreprise.
Pour faire ressortir
cette fonction dynamisante du style, qui opère simultanément selon les deux
orientations d’une fermeture (c’est l’aspect topique de l’opération, qui, sur
son plan propre, produit du sens) et d’une ouverture (c’est son aspect stratificatoire, qui, en relançant la production de sens produit
du même coup de la signification, suivant une orientation transversale à celle
du sens), Granger s’intéresse, entre autres, aux recherches menées dans le domaine
de l’intelligence artificielle, qui ont conduit à envisager les conditions dans
lesquelles pourraient être élaborées des machines reproduisant le fonctionnement
naturel de l’intelligence humaine. Or, à cet égard, deux options paraissent
à première vue possibles : ou bien on se limite à imiter, par des moyens mécaniques,
les effets de ce fonctionnement, ou du moins certains d’entre eux, ce qui soulève
des problèmes techniques compliqués, mais susceptibles d’être résolus par des
moyens appropriés, qui sont ceux exploités par la robotique; ou bien on se propose
de reproduire, non seulement des effets de ce fonctionnement, mais ce fonctionnement
lui-même, de manière à serrer au plus près les opérations effectives de la pensée,
ce qui pose des problèmes d’un tout autre ordre, se rapportant à la réalisation
de tâches dont la “boîte noire” des cybernéticiens fournit une représentation
simplifiée mais commode. Dans ce dernier cas, on aborde les problèmes de l’intelligence,
non plus tels qu’ils se présentent à la sortie, si on peut dire, du processus
de leur mise en place, mais on tente de pénétrer à l’intérieur du déroulement
de ce processus, de manière à en maîtriser complètement le cours au point de
pouvoir en fournir une “image” aussi complète que possible, adéquate à la totalité
de ses aspects : il ne s’agira jamais, bien évidemment, d’une image naturelle,
dépouillée du caractère artificiel qui la spécifie en tant qu’image; mais, néanmoins,
elle sera, en tant que copie de l’original, aussi proche que possible de lui,
au point de pouvoir lui être substituée, et être considérée comme en fournissant
une explication exhaustive.
Si les recherches dans
le domaine de l’intelligence artificielle se laissaient enfermer dans cette
alternative entre un point de vue externaliste et
un point de vue internaliste, que tout oppose entre
eux, elles n’auraient guère de chance de progresser. L’intérêt que présentent
les différents essais de modélisation de l’intelligence examinés par Granger,
à l’aide de références qui sont aujourd’hui datées, mais n’en donnent pas moins
une idée assez frappante de la dynamique innovante de recherche à l’oeuvre dans
ce domaine particulier, est que, justement, ils ne se laissent pas bloquer par
ce dilemme apparent : mais c’est en multipliant et en superposant les tentatives
d’approche externe que, du même coup, ils arrivent à donner une représentation
stratifiée du fonctionnement de l’intelligence qui en
reproduit aussi fidèlement que possible, du moins de plus en plus fidèlement,
les potentialités diverses en distribuant ses interventions sur
une pluralité de niveaux dont chacun obéit à la stratégie qui le définit
en propre. A propos par exemple du programme élaboré par Newell,
Shaw et Simon en 1959, Granger fait le commentaire suivant :
“Il nous semble qu’un
tel type d’utilisation des structures abstraites est en fin de compte une stricte
nécessité dans les modèles du fait humain. L’un des traits épistémologiques
les plus constants de ce genre de connaissance nous paraît être en effet l’objectivation
d’une métalangue, qui, de moyen extrinsèque de discours sur l’objet qu’elle
était originairement, se trouve ici introduite à l’intérieur de l’objet lui-même.
On dira, sans doute, que c’est là introduire subrepticement la conscience dans
le fait humain; c’est introduire en effet les schèmes objectif de la conscience,
indépendamment de toute idéologie et de tout mythe; la trace objective du vécu
désigné par le mot de conscience, ce serait justement cette nécessité de construire
sur plusieurs niveaux les modèles du fait humain. Une pseudo-science
mécaniste de l’homme abandonne la métalangue au discours philosophique interprétatif;
une science véritable essaye d’intégrer l’aspect objectif de cette métalangue,
et elle propose des modèles stratifiés.” (p. 276-277)
Retraduisons cette explication
dans le langage que nous avons utilisé précédemment : au lieu de rejeter dos
à dos aspects externes et aspects internes du phénomène de l’intelligence, il
est préférable d’essayer d’intérioriser peu à peu les éléments de son fonctionnement
recensés au départ comme externes, ce que rend possible, selon l’expression
utilisée par Granger, leurs stratification en niveaux, qui creuse dans l’horizontalité
des structures une nouvelle dimension en profondeur, au point de vue de laquelle
l’opposition de l’objectif et du subjectif cesse de paraître indépassable, ou
du moins correspond à une frontière susceptible d’être en permanence déplacée.
Ce dont témoignent les formes de rationalisation des faits humains mises en
oeuvre par les sciences humaines, c’est de cette capacité de dynamisation des
structures dont le travail du style constitue la manifestation exemplaire :
chacune de ces formes de rationalisation requiert une stylistique propre, que
ses caractères particuliers destinent à être dépassée, suivant l’élan créatif
d’une dialectique innovante dont on ne voit pas comment son mouvement pourrait
être interrompu. Alors, au lieu de s’enfermer dans l’opposition entre sens et
signification, il devient possible de croiser leurs apports respectifs, et de
comprendre la signification, avec le flou qui la caractérise, comme ce qui est
issu, non directement de l’exigence rigide de structuration propre à la production
du sens, mais de la nécessité, une fois cette exigence satisfaite, de relancer
encore sur un autre plan la question des conditions de la production de sens,
suivant une trajectoire en principe inachevable. Ceci étant posé, on comprend
pourquoi le terme “dialectique”, qui ne fait pas peur à Granger, comme il ne
faisait pas peur non plus à Bachelard qui le prenait dans un tout autre sens,
revient tout au long de l’Essai d’une philosophie du style : il sert à indiquer cette dynamique
d’innovation propre à une démarche, et en premier lieu à une démarche de connaissance,
effectuée en style, qui, menée à son terme, découvre le besoin de se relancer
en inventant de nouveaux styles, dans une perspective d’approfondissement dont
l’effort est tendanciellement illimité.
C’est pourquoi, c’est
le dernier point abordé par Granger, l’alternative traditionnelle entre expliquer
et comprendre se révèle en dernière instance factice, et surtout improductive.
Le problème n’est pas de savoir laquelle de ces deux voies est préférable au
point de vue de la connaissance rationnelle parce qu’elle lui permet de satisfaire
au mieux son besoin de maîtriser le réel : mais il est de savoir pratiquer chacune
de ces voies de telle manière que, poussée au bout des exigences qui la définissent,
elle s’ouvre du même coup sur la reconnaissance de la validité de l’autre voie,
dont elle est dans les faits inséparable: c’est pourquoi le mouvement qui a
conduit de la perspective topique à la perspective de stratification se poursuit
en amenant à soulever un troisième type de problèmes qui sont proprement des
problèmes d’interprétation. La résolution de ces problèmes ne suppose nullement
que soit recherché un compromis entre sens et signification, prenant la forme
d’une synthèse équivoque, bâtarde, et finalement irrecevable aussi bien
de la part des tenants du sens, et de sa pureté, que de celle des tenants
de la signification, et de son vague. Elle suppose que l’investigation en termes
de recherche du sens soit menée jusqu’au point où elle débouche sur la possibilité
d’une recherche menée, en passant d’un niveau de sens à un autre, en termes
de signification, ce qui constitue son prolongement nécessaire. Granger écrit
à ce propos :
“Sans doute, le propre
d’un modèle abstrait est-il d’avoir en lui-même valeur d’objet mathématique,
dont le sens de chaque élément ne renvoie qu’à l’ensemble des relations qui
définissent la structure. Mais en tant que modèle pour une objectivation de
l’expérience, il ne peut évidemment être coupé d’une sémantique d’un autre ordre,
fournissant les règles d’un enchaînement possible avec le vécu. Sémantique nullement
immédiate et naïve, mais qui fait elle-même partie jusqu’à un certain point
du processus total de la pratique scientifique; elle est révisable et provisoire,
mais en revanche exprime un moment réel du statut des concepts abstraits; elle
relève donc du travail dont les caractéristiques définissent un style de la
pensée objective.” (p. 278)
Lorsque Granger parle,
comme il le fait ici, du “processus total de la pensée scientifique”, ce n’est
certainement pas dans une perspective de totalisation au sens de l’achèvement,
qui assignerait à la connaissance rationnelle la capacité d’épuiser définitivement,
au terme de ses efforts, le domaine de réalité auquel elle s’intéresse, et qu’elle
est obligée de reconstruire à ses propres frais en vue de pouvoir l’analyser
de manière cohérente, c’est-à-dire d’en reconstituer la syntaxe et la sémantique
: car cette analyse n’a précisément de chances de s’achever que dans le cadre
qu’elle se fixe à elle-même en procédant à cette reconstruction, dont la valeur
est relative à ses conditions, donc provisoire et nullement absolue. Mais il
le fait avec le souci de ne laisser tomber aucun aspect de ce processus en en
privilégiant certains au bénéfice des autres, et donc il le fait en s’efforçant
tenir ensemble, en maintenant leur tension, les exigences par définition multiples,
et certainement décalées les unes par rapport aux autres, auxquelles doit satisfaire
ce processus, pour autant qu’il se projette vers l’avant de lui-même, en redéfinissant
et en rectifiant au fur et à mesure sa trajectoire. Toute sémantique valant
dans son ordre et pour son ordre appelle par là même “une sémantique d’un autre
ordre, fournissant les règles d’un enchaînement possible avec le vécu” : et
c’est justement le caractère “possible” reconnu à cette enchaînement qui le
fait renouer avec la dimension virtuelle propre à la signification, dans le
cadre propre à ce que nous venons d’appeler une dialectique du sens et de la
signification. Or, et c’est le point qui nous intéresse principalement, cette
dialectique opère, et en quelque sorte se concrétise, à travers “le travail
dont les caractéristiques définissent un style de la pensée objective” : la
pensée, du fait de s’exercer en style, ne renonce nullement à son caractère
objectif, caractère qu’elle insère dans le sillage d’une dynamique de structuration
qui garantit son caractère innovant, en interdisant cependant d’en réunir les
résultats sur une échelle de progression univoque. Au fond, c’est peut-être
l’enseignement principal qui se dégage de l’étude des fonctions du style développée
dans l’Essai d’une philosophie du style de G.
G. Granger : il n’y a de structure, donc d’objectivation de réel dans et par
l’activité de connaissance, qu’en rapport avec une double opération de structuration,
celle qui précède la mise en place de la structure, qui en est le résultat,
et celle qui la suit, qui en est la conséquence obligée, et qui représente par
excellence la marque du travail du style par lequel est opéré l’ajustement entre
sens et signification, ajustement qui ne peut jamais être considéré comme définitif,
mais doit être rejoué en chaque occasion.
Copyright Pierre Macherey