(5/11/2003)
SPINOZA
ET LE PROBLEME DE L’INTERPRETATION
(2)
2
- La méthode naturelle d’interprétation (par. 1-4)
Revenons
à présent au début du chapitre sept du TTP
, et intéressons-nous à ses quatre premiers paragraphes, dans lesquels Spinoza
s’emploie à préciser le problème principal que doit affronter tout lecteur
de la Bible, ce qui le conduit à dégager le précepte auquel doit obéir la
méthode correcte d’interprétation adaptée à la nature très spéciale, voire
même paradoxale, de son texte : en effet, tout en étant Le Livre, comme tel
modèle de tous les livres possibles, qui en sont des imitations ou des reproductions
plus ou moins imparfaites, il n’en est pas moins aussi un livre, livre qui
est à la fois comme les autres et différent d’eux, dans la mesure où il observe,
comme c’est le cas pour chaque livre, des normes de composition spécifiques,
qui définissent sa nature propre, normes aux exigences desquelles son interprétation
doit être adaptée en vue de pouvoir se faire reconnaître par tous comme correcte.
Le
précepte dont Spinoza fait dépendre une interprétation correcte de l’Ecriture
est résumé tout à la fin de cette introduction à l’ensemble du chapitre, dans
le quatrième paragraphe, par la formule : “Toute la connaissance de l’Ecriture
ne doit être tirée que d’elle seule” (tota Scripturae cognitio ab ipsa sola peti
debet). Cette formule fait
tout de suite accéder au fond du problème. En effet, “connaissance de l’Ecriture”,
cela veut dire à la fois deux choses, compte tenu des deux valeurs, objective
et subjective du génitif : cela signifie d’une part, au sens du génitif subjectif,
la connaissance que délivre l’Ecriture, c’est-à-dire le message qu’elle transmet,
qui en définit le contenu, et dont la saisie adéquate constitue ce qu’on peut
attendre de sa bonne lecture; et d’autre part cela signifie aussi, au sens
cette fois du génitif objectif, la connaissance dont l’Ecriture peut faire
l’objet et qui est l’une des composantes essentielles de sa lecture. Or cette
seconde connaissance ne peut être séparée de la première, et même doit être
considérée comme lui étant préalable
: en effet, comment connaître ce que fait connaître l’Ecriture si on ne la
connaît pas elle-même en tant que support ou véhicule de cette connaissance
? C’est pourquoi la question : comment connaître l’Ecriture ?, recèle deux dimensions corrélatives, qu’on est trop souvent
tenté de confondre, ce qu’on fait lorsqu’on privilégie l’une au détriment
de l’autre : premièrement, savoir ce qu’elle veut faire connaître, donc accéder
à sa signification, et deuxièmement, la connaître en tant qu’elle communique
cette signification, par des voies spécifiques, qui font d’elle le discours
qu’elle est, à nul autre pareil. L’interprétation doit donc traiter à la fois
deux problèmes, qui sont liés tout en restant distincts : l’un concerne le
contenu et l’autre la forme, c’est-à-dire l’ensemble des procédures assurant
la transmission de ce contenu.
Reprenons
le raisonnement de Spinoza à son point de départ. Le premier paragraphe met
tout d’abord en avant le point sur lequel tout le monde devrait être formellement
d’accord, et qui donc ne peut faire objet de discussion, lui-même se refusant
à le remettre en cause d’aucune façon :
“Tous
assurément reconnaissent en paroles que l’Ecriture sainte est la parole de
Dieu qui enseigne aux hommes la vraie béatitude ou le chemin du salut” (omnibus in ore quidem est sacram Scripturam verbum esse Dei, quod
homines verum beatitudinem
vel salutis viam docet).
Ceci
veut dire en réalité deux choses : d’une part, l’Ecriture est “sainte”, comme
l’indique son appellation traditionnelle, en ce sens que le message qu’elle
transmet est censé représenter la parole même de Dieu qui, comme telle, ne
peut être remise en question, ce qui confère à ses prescriptions une autorité
indiscutable appelant une obéissance aveugle,
qui implique que ce qu’elle dit ne puisse pas ne pas être reconnu comme
vrai; d’autre part, ce message, qui communique un enseignement divin, a une
portée avant tout éthique et concerne la conduite de la vie, c’est-à-dire
la manière de régler celle-ci en pratique de manière à parvenir à la béatitude
et au salut : ceci correspond à une dimension de l’obéissance qui concerne
non plus les pensées mais les actes, ou, pour le dire dans un langage un peu
différent, qui concerne non plus les intentions mais les oeuvres. Il semble
que Spinoza introduise ici subrepticement, en le présentant comme un point
dont tout le monde doit convenir, du moins en principe, comme d’un axiome,
un argument crucial qui se trouve à la clé de sa propre lecture de l’Ecriture
: à savoir que l’objectif que vise celle-ci en promulguant ses vérités n’est
en rien théorique, c’est-à-dire ne prétend pas faire connaître la nature des
choses de la manière dont pourrait le faire, sur un mode rationnel, un ouvrage
à caractère scientifique ou philosophique; mais cet objectif est pratique;
il se rapporte à l’observation d’une règle de vie, et à rien d’autre que cela.
Or,
nous le savons bien, toute la difficulté est que ce point est loin d’être
admis universellement dans les faits : il n’est pas du tout clair pour tout
le monde que la Bible représente la parole divine en tant et en tant seulement
qu’elle doit servir concrètement de guide à l’existence humaine, et non dispenser
des certitudes sur tous les points concernant la réalité naturelle et les
formes de nécessité qui la définissent, certitudes se réclamant d’une vérité
à caractère rationnel : de ce dernier type de vérité, le discours de la Bible
s’écarte manifestement, en proposant la relation de faits miraculeux et incertains,
qui ne peuvent en aucun cas être tenus
pour représentatifs de l’ordre des choses, et qui, s’ils sont pris comme objets
d’étude, constituent un obstacle à sa connaissance vraie; comme le dit Spinoza
dans le troisième paragraphe, il s’agit de “sujets impossibles à déduire de
principes connus par la lumière naturelle” (quae ex principiis lumine
naturali notis deduci nequeunt), parce qu’ils
se réfèrent aux “récits de faits naturels inhabituels” (narrationes rerum insolitarum
naturae), phénomènes d’exception sur lesquels il est par
définition impossible de construire une connaissance par notions communes
visant à saisir, non de l’accidentel, mais du nécessaire. Remarquons au passage
que cette analyse s’appuie sur une théorie des miracles qui assimile ceux-ci,
non à des phénomènes impossibles, donc non réels, et entièrement imaginés
par ceux qui les racontent, mais à des phénomènes, comme le dit Spinoza, “inhabituels”,
dont on peut en conséquence admettre la réalité bien qu’ils soient d’une extrême
rareté : on peut en donner pour exemple le passage de la Mer Rouge, qui ne
peut s’expliquer que par le fait que, à ce moment, se sont mis à souffler
des vents d’une force extraordinaire, tellement extraordinaire que cela n’a
pu se produire que cette seule et unique fois, en raison de l’interférence
d’un nombre considérable de chaînes causales distinctes.
C’est
pourquoi des personnes qui iraient chercher dans la Bible des arguments indiscutables
concernant les lois nécessaires auxquelles obéit la chute des graves ou le
mouvement des astres s’exposeraient à être déçues, quoi qu’en disent des autorités
ecclésiastiques comme celles qui, de manière absurde et abusive, ont mis Galilée
en accusation pour avoir négligé de mettre sa physique en accord avec les
enseignements de l’Ecriture sainte : ceci pourrait être rapproché de ce qu’explique
Socrate dans la République de Platon,
à propos des lecteurs d’Homère qui prétendent tirer de son oeuvre, entre autres,
une meilleure connaissance du fonctionnement du corps humain, et par l’intermédiaire
de cette connaissance des indications relevant de la responsabilité spéciale
de l’art médical, ce qui est manifestement
aberrant.
Spinoza,
bien sûr, n’ignore pas cette difficulté, qui est en réalité l’obstacle principal
à surmonter pour parvenir à la “connaissance de l’Ecriture” : mais il choisit
provisoirement de la contourner, en posant sous la forme d’un axiome dont
l’évidence est universelle, du moins en droit, cette dimension pratique du
message de l’Ecriture qui amène légitimement à le tenir, en tant qu’affirmation
d’une règle de vie, pour représentant authentiquement la parole divine, ce
qui justifie qu’il revendique à cet égard, c’est-à-dire pour ce qui concerne
la conduite de la vie, une totale obéissance. Ce qui veut dire aussi que les
gens simples, dont un image particulièrement frappante est offerte par le
tableau où Rembrandt fait voir sa vieille mère plongée dans la lecture de
la Bible, ces personnes qui puisent dans cet ouvrage des modèles de conduite,
et y cherchent des réponses aux problèmes que posent leur vie quotidienne,
sont parfaitement en droit de le faire, une fois qu’il a été précisé que le
Livre ne doit précisément servir à rien d’autre, et ne se prête qu’à ce seul
usage auquel il est étroitement adapté, ce qui est le point de vue défendu
par Spinoza.
Mais,
Spinoza le sait bien, ces deux points qui devraient en principe être admis
par tous, ne le sont à la rigueur que du bout des lèvres, sans qu’en soient
tirées toutes les conséquences dans les faits. C’est pourquoi l’Ecriture,
alors même que, comme expression de la parole divine, elle devrait être objet
d’un accord universel et constituer pour tous les esprits un foyer de convergence,
est devenue tout le contraire : non un livre de paix mais un livre de discorde,
objet d’interminables débats interprétatifs qui en mettent la signification
en suspens, au point de faire douter de son caractère divin. Personne, en
fait, n’est d’accord sur ce que l’Ecriture veut dire, c’est-à-dire aussi prescrit
en termes d’autorité et d’obligation. Pourquoi? Parce que la dimension d’autorité
qu’elle comporte et qui ne peut en aucun cas lui être déniée a été complètement
dévoyée : de représentante de l’autorité de la parole divine à laquelle tous
devraient se soumettre en pratique, en lui obéissant dans leur vie de tous
les jours, elle a été transformée en instrument d’intérêts profanes; ceux-ci
s’en sont en effet emparés pour établir et confirmer des formes de pouvoir
et de contrainte humaines, trop humaines, et exploiter le message de l’Ecriture
de façon illégitime, en vue de cautionner des abus qui ne peuvent se passer
de cette violence, violence faite au texte et violence faite aux personnes
par le biais de l’usage pernicieux qu’on fait du texte; ce qui s’explique,
à défaut de se justifier, par le fait que ces comportements inacceptables
seraient, par définition, incapables de trouver une légitimité du côté de
la nature et de la raison. C’est pourquoi ces lectures à tous les sens du
mot abusives, qui non seulement s’écartent de la connaissance de l’Ecriture
mais rendent cette connaissance à la limite impossible, adoptent communément
pour mot d’ordre le déni de la nature et de la raison, ce qui est la condition
pour qu’elles puissent déchaîner des forces aveugles, forces qui n’ont certainement
rien de divin, et sont responsables des innombrables désordres dont le monde
de la servitude humaine est accablé du fait d’être en proie aux forces des
affects, comme Spinoza l’explique par ailleurs dans la quatrième partie de
son Ethique : mais à de telles forces qui la
contraignent et contrecarrent le principe actif qui est en elle et la définit,
il est clair que la raison ne doit en aucun cas obéir et qu’elle doit au contraire
se donner les moyens appropriés en vue de leur résister efficacement, en prenant
appui sur la puissance de l’intellect.
Ceci
est la raison principale pour laquelle l’interprétation de la Bible fait problème.
Et, plus généralement, c’est aussi la raison pour laquelle il y a un problème
de l’interprétation : la violence qui vient d’être évoquée crée les conditions
d’un décalage entre ce que dit véritablement le livre, quel que soit celui-ci,
et ce qu’on lui fait dire, poussé par des motivations qui lui sont complètement
extérieures et qui conduisent à en dénaturer le sens, non du tout par bévue
ou ignorance mais en vue d’objectifs stratégiques bien précis liés par diverses
voies à la conquête du pouvoir. Alors l’interprétation dégénère fatalement
en surinterprétation. C’est ce qui, dans le cas spécifique de la Bible, fait
inévitablement écran à “la connaissance de l’Ecriture”, et lui substitue les
fallacieuses apparences de sa méconnaissance.
Comment
faire, en conséquence, pour parvenir à une lecture correcte de la Bible, qui
n’en dénature pas les enseignements? Pour répondre à cette question, Spinoza
avance une proposition surprenante, qui présente à première vue les caractères
d’un pari aventuré : on comprend sans peine que, aussitôt mise en circulation,
elle ait fait scandale. Cette proposition est formulée dans le deuxième paragraphe
de la manière suivante :
“Je
dis que la méthode d’interprétation de l’Ecriture ne diffère pas du tout de
la méthode d’interprétation de la nature, mais lui est entièrement conforme”
(dico methodum interpretandi Scripturam haud differe a methodo interpretandi naturam, sed cum ea prorsus convenire).
Pourquoi cette proposition, dont l’énoncé est
introduit non sans solennité par l’affirmation
“je dis que”, qui témoigne que Spinoza a parfaitement conscience des risques
qu’il prend en s’engageant à titre personnel dans cette voie, surprend-elle
? Tout d’abord parce qu’elle paraît en contradiction avec ce qui vient d’être
établi au titre d’un axiome dont la validité est universelle en droit : à
savoir que la connaissance de l’Ecriture, entendons la connaissance qui se
dégage de la lecture de l’Ecriture, n’a rien à voir avec la connaissance que,
par ailleurs, suivant de tout autres procédures, et dans un esprit radicalement
différent, on peut avoir au sujet de la nature et de ses phénomènes ; ce dont
il se déduit, comme nous l’avons vu, que la tentation de lire, par exemple,
la Bible comme un traité de physique doit être écartée absolument. Or Spinoza
semble dire ici exactement le contraire : non seulement entre la Bible et
la connaissance de la nature il est possible de faire passer une plus ou moins
lointaine analogie; mais il faut aller jusqu’à soutenir qu’elles ne diffèrent
en rien. Mais la contradiction n’est qu’apparente, et elle se dissipe lorsqu’on
réalise que la thèse selon laquelle la connaissance de l’Ecriture ne diffère
en rien de la connaissance de la nature concerne la connaissance de l’Ecriture
au sens du génitif objectif et non
subjectif : elle ne veut pas dire qu’il faut considérer que, ce que la Bible
fait connaître, elle le fait connaître de la manière dont on peut connaître
par ailleurs les phénomènes de la nature; mais elle signifie que la connaissance
que l’on peut avoir de la Bible, qui en détermine l’interprétation correcte,
ne doit pas différer sur le fond de la connaissance de n’importe quel phénomène
naturel. Ce qui revient à soutenir, et
cela ne pouvait manquer de se présenter
comme une grave hérésie au temps de Spinoza, que le texte même de la Bible
ne diffère en rien d’un phénomène naturel, donc est un phénomène naturel,
et que la bonne méthode d’interprétation de l’Ecriture consiste à la prendre
comme tel, et nihil aliud,
pour reprendre l’expression qui revient de manière lancinante sous la plume
de Spinoza et constitue la marque de fabrique de son style.
Mais,
traiter l’Ecriture comme s’agissant de n’importe quel phénomène naturel, c’est
apparemment la destituer de son caractère sacré : comment alors rester fidèle
à l’axiome selon lequel elle transmet
la parole divine, ce dont elle tire à juste droit son appellation d’Ecriture
sainte ? Comment traiter de manière profane un texte dont on reconnaît par
ailleurs le caractère sacré ? Comment garder à l’égard du sacré un état d’esprit
profane, sans porter atteinte à son caractère sacré
? Telle est la difficulté apparemment insurmontable que soulève la thèse de
Spinoza selon laquelle “la méthode d’interprétation de l’Ecriture ne diffère
pas du tout de la méthode d’interprétation de la nature, mais lui est entièrement
conforme”.
Pour
résoudre cette difficulté, essayons de mieux comprendre ce qu’il faut entendre
par “méthode d’interprétation de la nature”. Spinoza l’explique de la manière
suivante :
“La
méthode d’interprétation de la nature consiste principalement à mener une
enquête systématique sur la nature, puis à en conclure, comme de données certaines,
les définitions des choses naturelles” (methodus interpretandi naturam
in hoc potissimum consistit,
in concinnanda scilicet
historia naturae, ex qua, utpote
ex certis datis rerum naturalium definitiones concludimus).
Est
cruciale ici l’utilisation du terme historia , que la traduction
retenue rend par “enquête”, et qui est pris dans le sens que lui a donné Bacon,
en rapport avec sa conception d’une méthode scientifique appuyée sur la considération
de l’expérience et des informations que celle-ci apporte, au lieu de procéder
complètement a priori. Spinoza fait
par ailleurs d’importantes réserves concernant la philosophie de Bacon, et
en particulier sa théorie de la connaissance, qui méconnaît selon lui les
véritables lois du fonctionnement de l’âme, que Bacon a été incapable de déduire
d’une connaissance de sa nature véritable : ces réserves sont détaillées dans
la Lettre II à Oldenburg qui date de 1661. Mais cela n’empêche
pas Spinoza de témoigner en pratique une relative confiance à la méthode mise
au point par Bacon sur des bases théoriques aussi précaires : c’est pourquoi,
cinq ans plus tard, dans sa Lettre XXXVII
à Bouwmeester, Spinoza explique que, pour
parvenir à la vraie méthode de connaissance, celle qui met en oeuvre
les procédures de l’intellect et non celles de l’imagination, on peut au départ
“se contenter d’une petite enquête au
sujet des idées et des perceptions comme celle qu’enseigne Bacon” (sufficit mentis sive
perceptionum historiolam
concinnare modo illo quo Verulamius docet).
Par
historia, “enquête”, il faut donc
entendre une certaine attention aux faits, aux phénomènes communiqués par
la voie de l’expérience, auxquels l’esprit se doit d’offrir une structure
d’accueil ouverte, non prévenue, ce qui n’exclut pas, bien sûr, une permanente
vigilance à leur égard : la question est donc implicitement posée de savoir
si cette attention peut être seulement spontanée, comme c’est le cas pour
l’expérience obvie, ou nécessite d’être
dirigée, comme en offrent la possibilité les dispositifs propres à l’expérimentation
scientifique qui substitue à l’expérience obvie, celle qu’on trouve sur son
chemin sans l’avoir sollicitée, l’expérience cruciale, dont les conditions
ont été au contraire soigneusement préméditées et sont susceptibles d’être
contrôlées. Les paragraphes suivants, dans lesquels Spinoza commence à mettre
en oeuvre sa méthode d’interprétation de l’Ecriture, modelée sur celle des
phénomènes naturels, vont permettre de préciser que, dans la mesure où elle
pose la question de savoir quels instruments sont nécessaires à sa mise en
oeuvre, et s’interroge aussi sur les moyens permettant de mettre ces instruments
à disposition, cette méthode, qui adopte le parti pris de traiter, et plus
précisément de mettre en observation, des phénomènes provoqués comme s’il
s’agissait de phénomènes naturels, présente à sa manière les caractères d’une
véritable expérimentation répondant aux conditions que résume bien la formule
qui revient de façon rituelle dans les ouvrages scientifiques, “toutes choses
égales par ailleurs”.
Remarquons que cette caractérisation générale
de la méthode “naturelle” d’interprétation appliquée à l’Ecriture sainte pose
la question du genre de connaissance dont celle-ci relève. Si on s’en tient
à la théorie des genres de connaissance exposée dans la deuxième partie de
l’Ethique (prop.
40, scolie 2), il est clair que cette méthode, qui n’opère ni a priori à partir de notions abstraites
ni par une intuition directe de la chose, ne relève ni du deuxième genre ni
du troisième genre qui constituent ensemble l’ordre de la connaissance vraie
(prop. 42). Il ne reste donc qu’à la faire rentrer dans le
champ de la connaissance de premier genre, et très précisément dans la région
de celle-ci que constitue la connaissance par signes, distincte de la connaissance
par expérience vague. Cette connaissance par signes procède “de ce que, ayant
entendu ou lu certains mots, nous nous rappelons des choses desquelles nous
formons certaines idées qui ressemblent à celles par l’intermédiaire desquelles
nous imaginons des choses” (ex eo quod auditis
aut lectis quibusdam
verbis rerum recordemur et earum quasdam ideas formemus
similes iis per quas res
imaginamur) : c’est bien ce qui se passe lorsqu’on
lit un texte comme la Bible, en assignant à chacune de ses formulations un
correspondant dans la réalité en vertu de présomptions qui ne relèvent d’aucune
démonstration et donc ne peuvent prétendre à aucune certitude rationnelle.
Toutefois, cette présentation concernerait uniquement la manière ordinaire,
non réfléchie, de lire la Bible, sur laquelle la méthode préconisée par Spinoza
devrait permettre de porter au contraire un tout nouveau regard, expurgé des
illusions attachées au fait de ne voir le monde que par le biais de l’imagination,
et comme démystifié : c’est pourquoi la méthode naturelle, qui, animée par
un certain esprit de perfection, tend vers la recherche de vrais sens, que
Spinoza distingue cependant de la recherche de la vérité, ne peut seulement
être définie comme une connaissance “par signes” (ex signis), entendons
par là une connaissance qui fasse entièrement confiance aux signes pour parvenir
à la vérité. Ce que Spinoza introduit, en forgeant le concept de cette méthode,
c’est la possibilité d’un nouveau rapport de la connaissance aux signes, qui
repose sur le fait que ceux-ci ne sont plus censés représenter directement
des choses, mais sont traités eux-mêmes comme des choses, c’est-à-dire comme
des phénomènes naturels que la connaissance considère à distance en en faisant
les objets de son étude, par le biais d’une théorie rationnelle de l’interprétation
qui répudie une adhésion aveugle à ce que disent les signes. On passe donc
du plan de la connaissance par signes à celui de la connaissance des signes,
et des règles de leur fonctionnement, telle qu’elle peut être établie à partir
de l’expérience : de la même manière, la physique expérimentale, au lieu de
déduire les effets à partir de leurs causes, selon l’ordre réel de leur production,
va en sens inverse au devant des causes à partir des effets, pour reprendre
la formule avancée par Descartes dans la sixième partie du Discours
de la méthode, ce qui correspond à peu près à la manière d’affronter des
problèmes mise en oeuvre par Pascal dans ses travaux de mécanique des fluides,
qui requièrent selon lui un certain “esprit de justesse”. Lorsqu’il compose
le septième chapitre du TTP, Spinoza
affronte donc le même type de difficultés que celles qui avaient été au centre
de sa discussion avec Boyle à propos de questions de chimie, ce qui, à partir
de données fournies par l’expérience de la rédintégration du nitre, et de
manière non rigoureusement déductive, conduisait à repenser les concepts de
base de la philosophie corpusculaire. Il n’est pas déraisonnable de se demander
s’il ne serait pas indispensable de former le concept d’un quatrième genre
de connaissance pour caractériser les modes très particuliers de raisonnement
requis aussi bien par le traitement de problèmes de physique expérimentale
que par l’interprétation d’un texte comme l’Ecriture sainte, deux démarches
qui, de façon similaire, mettent en jeu un rapport inédit à la vérité : ce
serait la connaissance interprétative ou connaissance
“historique”, dont la base est fournie par des faits autant que possible contròlés.
3
- Les instruments que requiert l’application de la méthode naturelle (par.
5)
La
méthode d’interprétation de l’Ecriture sainte préconisée par Spinoza prend
la forme d’une historia au sens
qui vient d’être précisé, parce que c’est le seul moyen de garantir que la
connaissance de l’Ecriture ne soit tirée que d’elle seule, et ne dégénère
pas en une explication plaquée sur le texte qui en déforme la signification.
C’est pourquoi cette méthode repose au
départ sur une stricte observation des phénomènes textuels, comme s’agissant
de n’importe quel phénomène naturel dont on cherche à reconstituer les lois.
Cette observation repose principalement, selon le cinquième paragraphe du
septième chapitre du TTP, sur l’utilisation
de trois instruments, qui sont indispensables à la recension de ces phénomènes.
D’abord il faut disposer d’une connaissance précise
de la langue naturelle d’usage dans laquelle le texte est écrit, ce sans quoi
on ne voit pas comment on pourrait parvenir à en apprécier la signification
de manière objective, et non en se laissant guider par des intuitions désordonnées,
impossibles à contrôler, à moins qu’on ne prenne le risque de se laisser influencer par des traducteurs
incompétents ou malintentionnés. Faut-il le rappeler, la Bible, pour ce qui
concerne l’Ancien Testament, a été écrite en hébreu, et non dans une langue inconnue, extraordinaire, qui
serait la langue même de Dieu et échapperait du même coup, en raison de son
caractère transcendant, à tout effort de compréhension ? Et, écrite en hébreu,
elle a dû aussi être pensée dans cette langue, dont il faut en conséquence
maîtriser les règles d’usage si on veut maîtriser correctement le sens des
énoncés auxquels elle a fourni leur matériau de base. Spinoza disposait personnellement
depuis sa jeunesse d’une formation qui lui permettait d’accéder directement
au texte de l’Ancien Testament dans sa forme originelle : et il a ensuite
cherché à perfectionner cette formation et à en transmettre les acquis en
composant une Grammaire hébraïque,
sans doute le moins connu de ses ouvrages, ce qui n’empêche qu’il fasse partie
intégrante de son oeuvre, comme en témoigne le fait qu’il figure dans l’édition
de 1677 de ses Opera posthum . D’ailleurs, cette obligation de maîtriser la langue
hébraïque ne s’applique pas moins,
si surprenant que cela paraisse, au Nouveau Testament, même si ses différentes
parties ont été, comme l’écrit Spinoza “diffusées en d’autres langues” (in aliis linguis vulgati fuerint), ce qui n’empêche qu’elles aient été composées
par des personnes de culture hébraïque, qui, pour des raisons historiques
accidentelles, avaient été amenées à s’exprimer en d’autres langues, ce en
dépit de quoi elles ont continué à voir
le monde dans la langue de leur culture ancestrale. Spinoza, dont la conscience
linguistique était déchirée entre quatre langues, l’espagnol ou le portugais,
langue parlée couramment dans le ghetto d’Amsterdam où il était né, l’hébreu,
qu’il avait étudié à l’école rabbinique, le latin, qu’il a ensuite appris
à l’âge adulte à l’école de Van Den Enden
et qui a été sa langue d’écrivain-philosophe, et
enfin le néerlandais, langue couramment parlée dans le pays où il vivait,
avait personnellement toutes les raisons possibles d’être attentif aux problèmes posés par le fait de
s’exprimer en jonglant avec plusieurs langues et en effectuant le passage
de l’une à l’autre, ce qui a dû être aussi le cas des rédacteurs des Evangiles,
et surtout treizième apôtre, Saul/Paul, qui était à la fois juif, citoyen
romain et parfait helléniste. Or, si on ne tient pas compte en premier lieu
de questions linguistiques de ce genre, comment être assuré de parvenir à
la vraie compréhension d’un livre quel qu’il soit ?
Ensuite,
Spinoza recommande de procéder à une indexation exhaustive des thèmes traités
dans l’ouvrage, qui permette d’effectuer une classification des manières dont
ces thèmes sont exposés verbalement, sous des formes variées qui en affectent
plus ou moins le contenu. Il faut donc, en faisant un examen systématique
du texte, en ranger les différents énoncés sur une échelle d’appréciation
allant du plus obscur au plus clair, ce qui est la condition pour cerner les
problèmes posés par leur interprétation, et pour comprendre comment ils prennent
place dans l’ensemble de l’ouvrage sans en compromettre la cohérence.
La
distinction du clair et de obscur, telle qu’elle apparaît ici, pose problème.
Que faut-il entendre par la clarté d’un énoncé ? Cette clarté concerne-t-elle
sa forme, c’est-à-dire le fait que cet énoncé prenne normalement place dans
son contexte dont il ne perturbe pas la cohérence et où sa signification peut
être exactement précisée, sans que subsiste aucune marge d’indécision ? C’est
dans ce sens, par exemple, qu’on parle de la clarté d’une interprétation musicale,
qui rend parfaitement lisible le texte dont elle assure l’exécution. Ou bien
concerne-t-elle son contenu, c’est-à-dire le fait que celui-ci, considéré
en lui-même, puisse faire l’objet d’une saisie rationnelle qui conduise à
en admettre la nécessité propre, indépendamment de tout contexte textuel?
Spinoza prend expressément position en faveur de la première option :
“J’appelle
ici claires ou obscures les affirmations dont le sens se tire facilement ou
difficilement du contexte de la phrase, mais non pas celles dont la vérité
est perçue facilement ou difficilement par la raison (eas sententias hic obscuras
aut claras voco, quarum sensus
ex contextu orationis
facile vel difficulter
efficitur, at non quatenus earum veritas facile vel difficulter ratione percipitur).”
Cette
précision est capitale dans la mesure où elle a pour effet de dissocier complètement
le problème de l’interprétation de celui de la connaissance rationnelle qui
vise la vérité : éprouver le degré de clarté ou d’obscurité d’un énoncé ne
concerne en rien son contenu, mais seulement la manière dont ce contenu est
énoncé; pour reprendre les catégories que nous avons employées précédemment,
nous dirons que cela concerne la connaissance de l’Ecriture au sens du génitif
objectif et non du génitif subjectif. La méthode d’interprétation proposée
par Spinoza, dont l’une des préoccupations de base est “d’éviter de confondre
le sens vrai avec la vérité de la chose” (ne verum sensum cum rerum veritate confundamus), consiste
donc, au moins au départ, à mettre entre parenthèses la considération du contenu,
en détournant son attention du degré de vérité des énoncés interprétés, de
manière à les prendre comme de purs énoncés, énoncés de fait et non énoncés
de droit, ce qui est la condition pour qu’ils soient traités à la manière
de phénomènes naturels tels que l’expérience permet de les recenser. Ceci
peut être considéré comme une anticipation de la distinction frégéenne entre
sens et dénotation.
Remarquons
le au passage, la distinction entre sens vrai et vérité, qui est au coeur
de la théorie de l’interprétation développée par Spinoza, distinction que
nous proposons de reformuler en faisant la différence entre vrai sens (prenant
la place de ce qui est ici désigné comme sens vrai) et sens vrai (prenant
la place de ce qui est ici désigné comme vérité), -
en souvenir de la formule de J. L. Godard : “Pas une image juste, juste
une image !“-, intéresse au premier chef une démarche comme celle des historiens
de la philosophie. Ces derniers, sont confrontés au problème suivant : jusqu’où
peuvent-ils aller dans leur effort d’interprétation appliqué à des doctrines
dont la signification est apparemment fixée, et comme déposée dans un corpus
textuel défini qui constitue le matériau sur lequel doivent travailler ceux
qui cherchent à accéder à cette signification, ne leur restant qu’à prendre
possession de ce dépôt qui, en l’absence de cette prise de possession, serait
exposé à rester lettre morte ? Cette prise de possession est liée à une double
contrainte : ne rien laisser perdre, mais également ne rien ajouter, sous
la forme d’un supplément de sens qui serait l’apport propre du commentateur,
dont l’objectif n’est pas de repenser à nouveaux frais la doctrine qu’il étudie,
mais de restituer à l’identique le contenu d’une pensée déjà constituée, à
laquelle il n’y a en conséquence rien à ajouter, ni non plus à retrancher,
n’y ayant qu’à en prendre connaissance, opération qui se révèle à l’épreuve
très délicate, en raison justement de la double contrainte qui vient d’être
évoquée. Si on s’en tient au concept d’interprétation tel qu’il est élaboré
par Spinoza, l’historien de la philosophie n’a rien d’autre à faire qu’à
appréhender le vrai sens d’une doctrine, sans aller jusqu’à s’interroger
sur la valeur de vérité de celle-ci, en vue de l’invalider ou de la légitimer
en termes, cette fois, de sens vrai : pour reprendre une distinction terminologique
qui apparaîtra un peu plus loin, et qui, en particulier, sera au coeur des
problèmes posés par la lecture du paragraphe dix-sept du chapitre sept du
TTP, le rôle de l’interprète est
d’ ”appréhender” (percipere)
ou de “saisir” (assequi)
une signification, non à proprement parler de la “comprendre” (intelligere), c’est-à-dire
d’en révéler le caractère intelligible. L’erreur de Maïmonide, ce fou de rationalité qui finit par devenir à son insu le complice des pires adversaires
de la raison, a justement été de supprimer la séparation entre ces deux démarches,
ce qui l’a inévitablement conduit à mettre en péril l’esprit propre à l’une
et à l’autre. Mais, on ne peut éviter de se le demander, où passe exactement
la frontière entre “saisir” et “comprendre”? Comment peut-on parvenir à identifier
un vrai sens sans aller jusqu’au point où celui-ci se convertit en sens vrai?
Si on suit jusqu’au bout Spinoza, il n’y a pas du tout à se préoccuper de
la question de savoir si un vrai sens peut être ou non, par ailleurs, un sens
faux, la vérité à laquelle s’intéresse l’interprète n’étant pas de même ordre
que celle qui préoccupe le savant ou le philosophe. C’est suivant cette logique
que Spinoza s’est lui-même fait historien de la philosophie au sens où nous
l’entendons, dans l’ouvrage qu’il a consacré en 1663 à la philosophie de Descartes,
où il s’efforce d’exposer aussi rigoureusement que possible, sans s’en écarter
“fût-ce de l’épaisseur d’un ongle”, la “pensée” (mens)
de Descartes, alors même que, sur certains points décisifs, comme le rôle
joué par le doute dans l’emendatio intellectus,
il est sur le fond convaincu que sa position n’est pas défendable; on pourrait
dire qu’alors il lit Descartes de la même façon et dans le même esprit que,
interprète de l’Ancien Testament, il entreprend de restituer dans leur littéralité
les propos de prophètes, alors même qu’il juge ceux-ci extravagants sur certains
points. Un livre comme celui que Ferdinand Alquié
a consacré au Rationalisme de Spinoza
(PUF, 1981), où est développée la thèse selon laquelle Spinoza est “incompréhensible”,
ne fait que retourner contre celui-ci son propre point de vue, en faisant
la preuve que le vrai sens de sa doctrine peut très bien être recensé sans
être reçu comme un sens vrai. Mais qu’un vrai sens puisse être en même temps
un sens faux ne peut pas ne pas faire problème. Et c’est ce problème qu’exploitent
ceux qui, aujourd’hui, se réclament d’une approche non historique des questions
philosophiques, tendance dominante dans la philosophie anglo-saxonne, qui
considère que ces questions ne présentent d’intérêt que si elles sont abordées
pour elles-mêmes, avec pour préoccupation dominante de les soumettre à l’épreuve
de vérité qui fait l’impasse sur la considération des vrais sens pour diriger
son attention sur les sens vrais (ou faux) : un Jonathan Bennett, commentateur
très estimé de Spinoza en Angleterre et en Amérique mais pratiquement ignoré
en France, lit dans cet esprit Spinoza
dans A study
of Spinoza’s Ethics (Cambridge University
Press, 1984), en faisant ressortir, d’un point de
vue intemporel et externaliste, les contradictions de la position propre à celui-ci,
sans tenir aucun compte de ce qui, au point de vue d’un historien de
la philosophie intéressé avant tout par le vrai sens, fait la logique interne
de cette position. Vient de paraître la traduction française d’un ouvrage
intitulé Spinoza avait raison (éd.
O. Jacob, 2003), dont l’auteur, A. Damasio, s’était
fait précédemment remarquer en publiant un autre livre intitulé L’erreur de Descartes : si une traduction
française était réalisée de l’ouvrage de J. Bennett, elle pourrait être intitulée
dans ce même esprit Les erreurs de Spinoza,
qui pourrait lui assurer un succès commercial non négligeable. Mais, nous
revenons au problème de départ, problème que Spinoza, s’il ne nous en apporte
pas la solution clé en mains, a au moins le mérite de poser en toute clarté,
il n’est possible de parler des erreurs, ou des vérités, de Spinoza comme
de n’importe quel philosophe, qu’en faisant l’impasse sur une enquête historique,
au sens de l’historia dont le chapitre sept du TTP exploite le concept, concernant le vrai sens de sa doctrine.
Refermons
cette longue parenthèse, et revenons à l’analyse développée par Spinoza. Pour
mieux faire comprendre la distinction qu’il introduit entre sens vrai et vérité,
qui devait être extrêmement difficile à saisir pour des lecteurs de son époque,
et qui, surtout, appliquée au texte de l’Ecriture, s’apparentait à une véritable
profanation, à un déni du caractère
sacré de celle-ci, Spinoza analyse un exemple. Celui-ci lui est fourni par
l’énoncé “Dieu est un feu”, tel que la Bible le recueille de la bouche de
Moïse. Cette phrase est totalement incompréhensible au point de vue de la
vérité des choses : il est impossible de lui trouver une signification rationnelle
acceptable, à moins de tomber dans l’arbitraire propre à l’interprétation
symbolique, dont la Kabbale fournit le modèle, qui permet à la limite de faire
dire n’importe quoi à un texte. Mais cela n’empêche que, là où il apparaît,
dans le passage du livre où est relaté l’épisode du buisson ardent au cours
duquel Moïse a vécu une expérience exceptionnellement émotionnante, qui a
dû impressionner son imagination en profondeur, cet énoncé, “Dieu est un feu”,
revête un sens parfaitement clair, non douteux, dans la mesure où il prend
place dans un contexte qui le justifie, en
ce sens qu’il permet de comprendre comment il a pu être formulé, à défaut
de pouvoir lui donner une signification vraie au point de vue de la raison.
C’est la raison pour laquelle la méthode naturelle d’interprétation conduit
à prendre cet énoncé “au pied de la lettre”, literali sensu, au lieu de le considérer comme porteur de sensationnelles
révélations dont il faudrait par tous les moyens percer le secret par l’intermédiaire
d’une herméneutique électivement orientée, suite à une confusion étymologique,
vers ce qui se présente sous des formes hermétiques, comme si l’interprétation
n’avait jamais affaire qu’à des choses cachées dont elle aurait à sonder les
profondeurs. Dieu est un feu, Moïse l’a dit, et il n’y a absolument pas lieu
de soupçonner que la Bible est en défaut, voire même est mensongère, lorsqu’elle
rapporte ce propos, dont la présence est tout à fait normale, si toutefois
on tient compte des conditions de son énonciation, au lieu de la prendre dans
l’absolu et de lui faire un sort à part, ce qui ne peut conduire qu’à en forcer,
proprement à en dénaturer, la portée. Si, pure supposition, Moïse avait aussi,
selon le témoignage de la Bible, déclaré “Dieu est une chute d’eau”, affirmation
difficilement conciliable avec celle selon laquelle “Dieu est un feu”, cela
aurait dû également être pris au mot, et aurait pu signifier par exemple que
son séjour sur les hauteurs du Sinaï avait troublé l’esprit de Moïse au point
de lui faire dire des choses contradictoires et folles, ce qui n’aurait rien
eu d’étonnant, à moins que, autre explication possible de ce fait, Moïse n’ait
lui-même choisi de tête froide, pour des raisons politiques, de tenir de tels
propos, manifestement obscurs et incohérents quant à leur contenu, afin de
mieux frapper l’esprit de la foule, et lui faire admettre le caractère hors
norme de l’expérience qu’il venait de vivre sur un plan où l’imagination avait
joué un rôle important, et dont il voulait leur transmettre les enseignements.
Pour en revenir à l’énoncé “Dieu est un feu”, qui, en lui-même, ne veut certainement
rien dire, on peut sans doute se demander si Moïse a cru personnellement au
contenu auquel il se rapportait, sans que cela remette du tout en cause le
fait qu’il ait pu prononcer cette phrase telle que la rapporte la Bible. Celle-ci,
considérée de ce point de vue, ne nous apprend certainement pas ce qu’est
Dieu, mais nous renseigne utilement sur ce que quelqu’un comme Moïse, qui
a joué un rôle capital dans l’histoire du peuple juif, a pu penser ou vouloir
faire croire à ce sujet, en s’exprimant, comme le dit Spinoza, “par métaphore”
(metaphorice). Et ce n’est pas rien, même si cela ne peut que
décevoir des amateurs de révélations extraordinaires, qui répugnent à appliquer
à l’Ecriture une méthode naturelle d’interprétation. Or, prise dans toute
sa rigueur, cette méthode amène, ce qui peut paraître à première vue très
difficile, à prendre littéralement des propos à caractères métaphoriques,
le fait de s’exprimer par métaphore étant un phénomène qui relève de causes
naturelles, même si les significations qu’il transmet paraissent s’écarter
de la nature, voire même en transcender les limites. Moïse n’a certainement
pas raison, ou du moins n’est pas conduit par la raison lorsqu’il enseigne
que “Dieu est un feu”, mais il est indiscutable qu’il enseigne cela clairement,
en diffusant sous des formes qui ne prêtent pas à discussion de prétendues
vérités qu’il serait imprudent d’admettre sans discussion. Ceci est une bonne
application du précepte selon lequel “toute la connaissance de la Bible doit
se tirer d’elle seule” (tota Bibliorum cognitio ab iisdem solis est petenda).
Enfin,
un troisième instrument est indispensable à une interprétation de l’Ecriture
Sainte modelée sur celle des phénomènes naturels. Pour ce qui concerne les
parties du Livre dont la rédaction peut être rapportée à des auteurs précis,
et, par leur intermédiaire, être datée, ce qui est en particulier le cas des
Livres rédigés par les prophètes, est requise une élucidation fouillée des
conditions dans lesquelles a été effectué ce travail rédactionnel, ce qui
suppose qu’il soit replacé dans son contexte matériel effectif, celui propre
au tempérament et à la vie de l’auteur, mais également l’ensemble des circonstances
historiques de l’époque : donc une
élucidation de toutes les causes factuelles qui ont pu intervenir dans la composition
du livre, et dont il doit d’une manière ou d’une autre porter sur lui la trace.
En effet, un énoncé, quel qu’il soit, est pris en tant que phénomène naturel
à partir du moment où il est rapporté à l’environnement global dans lequel
se situe son énonciation, au lieu d’en être artificiellement coupé, comme
s’il tenait debout tout seul, directement issu de la bouche d’ombre à la façon
d’un oracle, ce qui conduit à l’entourer fallacieusement d’une auréole de
mystère et à en masquer la portée naturelle, qu’il tire des conditions matérielles
de sa formation.
Mais
ce n’est pas tout, car relève de cette histoire propre du procès énonciatif,
outre la manière dont le livre a été composé, celle dont il a été transmis
jusqu’à nous. C’est pourquoi il faut aussi, selon Spinoza, s’intéresser aux
conditions matérielles de la diffusion du texte de l’Ecriture sainte, qui,
à la suite de tout un travail de transformation qui en a inévitablement altéré
la lettre, l’ont amené jusque dans l’état où nous pouvons aujourd’hui l’appréhender,
certainement très différent de celui où l’ont connu ses tout premiers destinataires.
Car, lisant la Bible, nous ne devons jamais oublier qu’il s’agit d’un livre
dont la connaissance est venue jusqu’à nous, mais qui, en réalité, n’a pas
été écrit à notre propre intention, et n’a pas non plus été adapté à nos manières
actuelles de voir, même si, idéalement, par un acte de foi, nous pouvons nous
figurer qu’il en est ainsi, ce qui est cependant une croyance bien peu raisonnable,
à laquelle, du moins, il n’est pas permis de reconnaître un caractère certain
et indubitable. C’est pourquoi les problèmes très matériels posés par l’établissement
du texte, et par l’identification de ce qu’on appellerait aujourd’hui son
horizon de lecture, problèmes souvent minuscules, qui supposent un traitement
attentif et minutieux, sont porteurs d’enjeux interprétatifs qui peuvent être
considérables : la méthode naturelle d’interprétation ne peut donc se permettre
de les négliger.
Bref,
pour résumer grossièrement le contenu de ce cinquième paragraphe du septième
chapitre du TTP
, les instruments dont a besoin l’interprétation en vue de revêtir
un caractère scientifique sont : une grammaire de la langue, une étude stylistique
de l’ouvrage, et une connaissance historique de l’environnement culturel dans
lequel a été élaboré le Livre qui, quoi qu’on puisse en dire, n’est pas tombé
du ciel tout écrit. C’est de cette façon que, au grand scandale de ses contemporains,
et de façon radicalement innovante, Spinoza a posé les jalons d’une lecture
philologique et historique de l’Ecriture sainte, indispensable à son point
de vue pour mettre en évidence les caractères propres à cet ouvrage, qui font
de lui le livre très particulier qu’il est, et donc fixer les règles de son
utilisation correcte en tant que “grand code”, pour reprendre l’expression
du stylisticien canadien Northop Fry. En se servant
de ces instruments, il n’est nullement question de retirer à la Bible son
caractère d’Ecriture sainte, mais de mieux comprendre comment, dans quelles
limites et sous quelles conditions, cet ouvrage fonctionne en tant qu’Ecriture
sainte.
Copyright Pierre Macherey