A la recherche de la lettre perdue

Quelques réflexions sur

le structuralisme psychanalytique et son destin 

Première missive : la lettre volée de Lacan

Une première version de ce texte – dont le ton oral, parfois même exagéré, et la structure même, brouillonnée et tourbillonnante, en laissent voir explicitement les traces – fut d’abord prononcée le 13 novembre 2003 dans le cadre du cours de Frédéric Worms sur le moment philosophique des années 60. Je tiens à le remercier pour son constant encouragement. Ma reconnaissance va aussi à Déborah Blicq pour son aide toujours précieuse. Enfin je remercie vivement Pierre Macherey pour son invitation de « publier » cet écrit oral dans le site de « Savoirs et Textes ».

 

Introduction : Qu’est-ce que le structuralisme ? La case vide

Il y a deux semaines j’étais althussérien, anti-humaniste galeux. Mais n’en parlons plus pour le moment, car aujourd’hui je suis derridien, déconstructionniste obstiné. De même, alors que j’ai essayé la dernière fois d’expliquer un texte de Louis Althusser de façon le plus scolaire possible, je vais faire cette fois-ci un exposé sur Jacques Derrida assez librement. Comme M. Worms nous a suggéré de faire quelques exposés non pas sur un texte mais sur un thème, alors j’ai choisi comme thème la « lettre », et j’ai intitulé cet exposé « A la recherche de la lettre perdue ». Mais pour y venir, il faudrait un détour qui n’est qu’au fond un raccourci.

Commençons d’emblée par évoquer la question centrale du cours : qu’est-ce que le structuralisme ? Question qui aura fait écho lointain à celle-ci :

« Si elle se retirait un jour abandonnant ses œuvres et ses signes sur les plages de notre civilisation, l’invasion structuraliste deviendrait une question pour l’historien des idées. Peut-être même un objet » ( Jacques Derrida, « Force et signification », in Écriture et différence, éd. Seuil, coll. « Tel Quel », 1967 ; je cite de la version livre de poche repris dans la coll. « Points essais », p. 9).

Le moment est donc venu. Une des meilleures façons pour répondre à cette question est de vous rappeler, en vous renvoyant à votre enfance, un jeu d’enfant qui serait en même temps une de ses meilleures métaphores : la case vide. Il y a, on le sait, les huit carrés numérotés d’un à huit mais en désordre dans un cadre où il manque un carré ; en les glissant et en les déplaçant en tous sens un par un, on les range en ordre. Qu’est ce que signifie ce jeu apparemment insignifiant ? Il signifie fort bien ceci : ce qui détermine le jeu, ce n’est pas un de ces huit carrés mais un manque, une absence qui le parcourt et se meut en lui, ne cesse de circuler en lui. « Métaphore » au sens propre du terme, dirait-on, puisque metaphora en grec signifie « transport », les grecs de notre époque se meuvent donc tous les jours en prenant les divers metaphoras (voir la magnifique mise en scène textuelle de « Le retrait de métaphore », in Jacques Derrida, Psyché. L’invention de l’autre, éd. Galilée, 1989). Quoi qu’il en soit, c’est par rapport à cette case vide que la variété des rapports entre les carrés, de leurs combinaisons et la variation de ces configurations sont chaque fois déterminées. Si je ne m’abuse, c’est Deleuze qui, en relevant le « goût du structuralisme pour certains jeux et certain théâtre, pour certains espaces de jeu et de théâtre », a pris pour la première fois cet exemple de « case vide » en tant que sixième critère du structuralisme, dans un célèbre article rédigé en 1967 (publié pour la première fois en 1972 comme un chapitre de l’Histoire de la philosophie de François Châtelet), intitulé « A quoi reconnaît-on le structuralisme ? ». Je le cite du recueil L’Île déserte et autres textes. Textes et entretiens 1953-1974, récemment édité par David Lapoujade :

« Les jeux ont besoin de la case vide, sans quoi rien n’avancerait ni ne fonctionnerait. L’objet = x ne se distingue pas de sa place, mais il appartient à cette place de se déplacer tout le temps, comme à la case vide de sauter sans cesse. […] Pas de structuralisme sans ce degré zéro » (op.cit., pp. 260-261.).

En effet, cet exemple de case vide n’est pas simplement un des critères parmi d’autres, mais il est une métaphore bien privilégiée qui parcourt et rassemble, articule et organise en elle les cinq critères précédents. Parcourons rapidement : premièrement, la case vide est symbolique, car elle n’est ni présente comme réelle, ni hallucinatoire comme imaginaire ; deuxièmement, elle est locale dans la mesure où, en suivant l’ordre topologique des voisinages, elle s’installe dans le système en l’installant en même temps ; troisièmement, elle est à la fois différentielle et singulière, car en tant que point singulier, elle se différencie de tous les autres éléments du système ; quatrièmement, elle est différenciante, car c’est autour d’elle et au fond en elle que tout se différentie, tout se régularise ; et cinquièmement, elle est sérielle au sens où elle constitue une série combinatoire et différentielle (une petite digression : d’où la comparaison possible du structuralisme avec une certaine musique sérielle de type Boulez, Nono ou le premier Stockhausen, etc. plutôt qu’une comparaison avec les avant-gardistes de type surréaliste, proposée par Élisabeth Roudinesco dans son Histoire de la psychanalyse en France. Je ferme la parenthèse). La « case vide » remplit ainsi tous ces cinq critères du structuralisme. Voilà pourquoi la métaphore de case vide en est un exemple privilégié : « On en conclut qu’il n’y a pas de structure sans séries, sans rapports entre termes de chaque série, sans points singuliers correspondant à ces rapports ; mais surtout pas de structure sans case vide, qui fait fonctionner » (Deleuze, Logique du sens, p. 66). D’ailleurs la métaphore est elle-même structurale :

« Le déplacement est proprement structural ou symbolique : il appartient essentiellement aux places dans l’espace de la structure, et commande ainsi à tous les déguisements imaginaires des êtres et objets qui viennent secondairement occuper ces places. C’est pourquoi le structuralisme porte tant d’attention à la métaphore et à la métonymie. Celles-ci ne sont nullement des figures de l’imagination, mais d’abord des facteurs structuraux. Ce sont même les deux facteurs structuraux, en ce sens qu’ils expriment les deux degrés de liberté du déplacement, d’une série à l’autre et à l’intérieur d’une même série » (Deleuze, art.cit., p. 257-258).

Et voilà pourquoi par conséquent il n’y aurait pas meilleure façon que de trouver la « case vide » de Lacan pour comprendre son structuralisme et sa notion de structure.

Mais chacun son truc, chacun sa « case vide ». Rappelons-nous rapidement : le « signifiant flottant », valeur symbolique zéro circulant dans la structure, que Lévi-Strauss, le plus positiviste des structuralistes à bien des égards, le moins enclin à accueillir un élément fuyant ou fumeux, mielleux ou tapageur, reconnaissait dans le « mana » entre autres. Le « phonème zéro » de Roman Jakobson, phonème qui ne comporte en lui-même aucun valeur phonétique, mais par rapport auquel tous les phonèmes se situent dans leurs rapports différentiels. Et là il est assez facile à remonter en amont à Saussure. Et de même, en aval, la place du roi par rapport à laquelle tout se déplace et glisse, sans jamais la remplir, que Foucault évoque, à l’entrée de Les Mots et les choses, dans un tableau de Vélasquez. Il serait ainsi intéressant pour vous de chercher la « case vide », « les aventures de la case vide » (Deleuze, p. 267) de chaque structuraliste. Et me voici arrivé à la « lettre », à la « lettre volée » de Lacan, et à la « lettre perdue » de Derrida.

La « lettre volée », telle qu’elle apparaît dans son « Séminaire sur La Lettre volée », est la « case vide » de Lacan, en tant qu’il est structuraliste : c’est ce que nous allons essayer de montrer dans notre première partie. De même, nous allons nous demander dans la deuxième partie si la « lettre perdue », telle qu’elle est proposée dans son « Facteur de la vérité » entre autres, est une des meilleures métaphores mobilisées pour sortir justement de la problématique qui se représenterait par la « case vide », et ce pour comprendre la stratégie dite déconstructionniste de Derrida par rapport et par opposition au structuralisme lacanien, ou peut-être au structuralisme tout court. Ainsi déterminé, le but de notre exposé sera de mieux comprendre le structuralisme psychanalytique et son destin, à travers la notion de « structure » notamment chez Lacan et Derrida, mais aussi chez Althusser et Deleuze, ainsi que leur différence radicale.

 

1. Circonstances du « Séminaire sur La Lettre volée »

Commençons donc par la source, l’origine de cette affaire, son histoire, comme on dit. Le 26 avril 1955, dans le cadre de son fameux Séminaire, Lacan a proposé sa lecture tout à fait inouïe d’une nouvelle d’Edgar Poe, intitulée « The purloined letter », « La lettre volée ». Situons-la rapidement dans son propre contexte psychanalytique, pour bien comprendre son enjeu. Lacan avançait depuis 1951 son enseignement portant comme enseigne ou comme mot d’ordre un « Retour à Freud » : ceci ne consistait pas en une simple relecture philologiquement minutieuse de l’œuvre freudienne, mais en une réflexion constamment référée à l’expérience psychanalytique définie comme celle de discours. Cette définition paraît aujourd’hui si claire et si banale qu’on pourrait se demander s’il y a encore d’autres choses à analyser. Mais effectivement, comme le dit Moustafa Safouan dont nous devons beaucoup ici à son Lacaniana, Les séminaires de Jacques Lacan (tome I (1953-1963), Librairie Arthème Fayard, 2001, p. 8), on analysait bien d’autres choses à l’époque : la personnalité, le caractère, la conduite, le transfert, la dynamique de l’inconscient, etc. sans nécessairement se préoccuper de leurs formes discursives, à travers lesquelles seules ils se reflètent. La thèse de Lacan devait donc être affirmée explicitement : ce qu’il faut analyser n’est pas le Moi, le simple cogito monolithique conscient, car il est clair que si l’inconscient est ce qui est en dehors du Moi, ce dernier ne couvre pas tout le domaine psychique. C’est le sujet en tant qu’il parle, sujet parlant, ou pour reprendre un néologisme proposé plus tard par Lacan « parlêtre », qu’il faut analyser. Le discours tissé par le sujet, c’est une seule chose avec laquelle le psychanalyste a affaire avec certitude, c’est tout ce qu’il possède en clinique. Et c’est dans ce contexte que Lacan a proposé comme le titre général de l’année universitaire 1954-55 de son Séminaire : « Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse ». Il s’agit donc d’élaborer les concepts qui (se) fondent (par) la distinction entre l’analyse du discours et l’analyse du « Moi », et d’en dégager la portée tant théorique que pratique (Safouan, ibid., p. 37-38). Pour effectuer cette tâche, Lacan distingue aussi radicalement le Moi du Sujet. Et il affronte le Sujet qui se trouve au-delà du Moi à l’Inconscient, à ce que les psychanalystes appellent Id en latin, Es en allemand, Ça en français. Ainsi le « je » ne se situe plus au centre du système psychique, mais plutôt dans la place ex-centrique. Lacan, en empruntant à un heideggeriano-kojèvianisme, nomme ainsi ce sujet de l’inconscient « ex-sistence ». Il comparaît, à la suite de Freud lui-même qui l’a fait le premier en 1917, cette découverte scientifique du décentrage subjectif, telle que Freud a accomplie, avec la révolution copernicienne et darwinienne : l’homme devait savoir d’abord avec Copernic qu’il n’est plus le maître de l’Univers, la Terre où il habite n’est plus au centre du système solaire ; puis l’humanité a su avec Darwin qu’elle n’est pas non plus le maître de la Terre, chef des êtres vivants, ne se trouve plus au centre du système biologique ; et maintenant il doit comprendre avec Freud qu’il n’est même pas le maître de soi-même, il n’est qu’un minable parasite... Pour déterminer le sens de cette révolution psychanalytique concernant le rapport du Sujet avec l’Inconscient, Lacan cherchait une sorte de loi de révolution (au sens astronomique du terme), loi de révolution du Sujet autour de l’Inconscient en quelque sorte. Il en cherchait alors une solution possible dans la problématique du Wiederholungszwang, qu’il traduisait alors « automatisme de répétition », qu’on traduit maintenant « compulsion de répétition », développé par Freud dans le groupe de ses textes de 1919-1920, notamment dans l’Au-delà du principe du plaisir (1920). Il s’agit dès lors de montrer que cet engrenage machinal, en fournissant un mirage qu’est le « Moi », constitue par là le sujet : le sujet ne fomente pas ce jeu, il y prend sa place, mais c’est lui qui est joué, il est en jeu, pour ainsi dire. Il est lui-même un élément dans cette chaîne qui, une fois démarrée, s’organise suivant ses propres lois. Le fait même que le sujet vient à l’être, vient à s’actualiser, il le doit à un certain non-être virtuel, un manque constituant sur lequel il lève et élève son être. Indépendamment de tout lien avec une causalité supposée réelle, le symbolique joue et engendre par lui-même ses nécessités, ses organisations. Ainsi Lacan affirme la thèse extrêmement radicale :

« Dans le langage notre message nous vient de l’Autre, et pour l’énoncer jusqu’au bout : sous une forme inversée » (Jacques Lacan, Écrits, éd. Seuil, 1966 ; on se réfère à la version de livre de poche, 1970, p. 16).

Tout ce qu’un sujet pourrait dire n’est qu’une combinaison possible des choses déjà dites. Il est déterminé toujours déjà, voire fatalement, par le système symbolique du langage. C’est précisément dans ce contexte du Séminaire de 1954-55 édité depuis comme le Livre II du Séminaire de Jacques Lacan par Jacques-Alain Miller, gendre de Lacan, que Lacan analyse « La Lettre volée » d’Edgar Poe. Voici les premières lignes du Séminaire :

« Notre recherche nous a mené à ce point de reconnaître que l’automatisme de répétition (Wiederholungszwang) prend son principe dans ce que nous avons appelé l’insistance de la chaîne signifiante. Cette notion elle-même, nous l’avons dégagée comme corrélative de l’ex-sistence (soit : de la place excentrique) où il nous faut situer le sujet de l’inconscient (...).

L’enseignement de ce séminaire est fait pour soutenir que ces incidences imaginaires, loin de représenter l’essentiel de notre expérience, n’en livrent rien que d’inconsistant, sauf à être rapportées à la chaîne symbolique qui les lie et les oriente. (...) c’est la loi propre à cette chaîne qui régit les effets psychanalytiques déterminants pour le sujet : tels que la forclusion (Verwerfung), le refoulement (Verdrängung), la dénégation (Verneinung) elle-même, – précisant de l’accent qui y convient que ces effets suivent si fidèlement le déplacement (Entstellung) du signifiant que les facteurs imaginaires, malgré leur inertie, n’y font figure que d’ombres et de reflets.

Encore cet accent serait-il prodigué en vain, s’il ne servait à votre regard, qu’à abstraire une forme générale de phénomènes (...) C’est pourquoi nous avons pensé à illustrer pour vous aujourd’hui la vérité qui se dégage du moment de la pensée freudienne que nous étudions, à savoir que c’est l’ordre symbolique qui est, pour le sujet, constituant, en vous démontrant dans une histoire la détermination majeure que le sujet reçoit du parcours d’un signifiant » (E19-20).

Mais ce n’est pas tout. Car, à la différence d’autres séances, cette XVIe séance datée du 26 avril 1955 suivra un chemin tout à fait singulier : rédigée et reconstituée par Lacan lui-même en 1956, publiée pour la première fois en 1957 sous le titre : « Le séminaire sur « La Lettre volée » », c’est en 1966 que cet article occupera une place privilégiée dans les Écrits A propos de ce privilège, Lacan en témoigne lui-même dans son « Ouverture de ce recueil » :

« Nous lui [au lecteur] ménageons un palier dans notre style, et donnant à La Lettre volée le privilège d’ouvrir leur suite en dépit de la diachronie de celle-ci » (Lacan, Écrits, p. 16.).

Il faut donc essayer de comprendre ce séminaire non seulement comme un des repères les plus importants dans une évolution théorique de la pensée de Lacan, mais aussi comme le point singulier de sa pensée. Il ne serait donc pas exagéré d’affirmer ceci : si ce recueil de conférences paradoxalement intitulé Écrits est le livre de Lacan, abrupt certes, mais seul sentier des chèvres pour arriver à comprendre la pensée de Lacan, il faudrait commencer avant tout par une lecture de ce « Séminaire » et un déchiffrage de ce qui fait qu’il garde le poste d’entrée.

Après avoir compris ainsi l’enjeu général de ce Séminaire, nous allons le lire maintenant en trois étapes : primo, résumer l’histoire de « La Lettre volée » selon une version, version lacanienne ; secundo, voir comment Lacan en tire son intérêt théorique, et comment la notion de « structure » s’y œuvre ; tertio, constater les conséquences de cette lecture.

 

2. Une histoire de « La Lettre volée »

Résumons donc, selon une version lacanienne, en le paraphrasant presque, cette nouvelle d’Edgar Poe, que Baudelaire traduit sous le titre de La Lettre volée. Elle se répartit en deux scènes.

La première scène que Lacan appelle en termes psychanalytiques « scène primitive », car la seconde peut être considérée comme sa pure répétition, se joue dans le boudoir royal : la Reine y était seule quand elle reçoit une lettre qui mettrait en jeu son honneur par rapport au Roi, et par conséquent sa sécurité. L’embarras où la précipite l’entrée du conjoint royal se renforce par celle du malin ministre D... La Reine n’a pu faire que retourner la lettre, en laissant sur la table, suscription en dessus. Pourtant cette lettre, et pire encore, le désarroi même de la Reine suscité par leur apparition, et qui montre, malgré elle, son secret, n’échappent pas à l’œil de lynx du ministre.

Dès lors tout s’implique automatiquement dans un engrenage : en abordant les sujets sans importance, le ministre tire de sa poche une lettre qui ressemble à celle sur la table. Ayant feint de la lire, il la dépose à côté de celle-ci. Quelques mots encore dont il amuse le royal tapis, puis il s’empare raidement de la lettre embarrassante, et il s’en va. La Reine a fait de son mieux de son côté, à savoir elle n’est point intervenue selon sa tactique de ne pas nourrir la moindre suspicion de son époux.

Bien que tout se passe inaperçu pour un spectateur idéal, c’est-à-dire aveugle d’une opération où personne n’a bronché, le résultat que Lacan appelle en terme mathématique le « quotient » n’est pas sans conséquence : le ministre a dérobé à la Reine sa lettre, et plus important encore, la Reine sait que c’est lui qui la détient maintenant, et non pas innocemment. Qu’est-ce que le « reste » alors dans ce cas de figure ? La lettre, laissée pour compte par le ministre, et que la Reine peut rouler en boule.

La deuxième scène se déroule dans le bureau du ministre D. Le préfet de police, c’est-à-dire selon les conventions littéraires, un imbécile, fouille avec les subordonnés depuis dix-huit mois son hôtel et ses bords de fond en comble, y revenant aussi souvent que possible en ses absences. Mais tout cela en vain. Un autre policier, qui n’a rien en commun avec ce niais, policier amateur d’une intelligence foudroyante nommé Dupin, préfiguration à bien des égards de Sherlock Holmes, s’est fait annoncer au ministre. Celui-ci le reçoit nonchalamment en apparence, en l’encombrant de propos sans importance. Cependant Dupin, de ses yeux camouflés de vertes lunettes, inspecte tous les coins, et son regard voit tout de suite qu’un billet fort éraillé qui a l’air d’être jeté dans la case du manteau de la cheminée, n’est rien d’autre que ce qu’il cherche. Là se renforce sa conviction des détails même qui paraissent faits pour contrarier le signalement qu’il a de ladite lettre, au format pareil.

Dès lors s’engrène automatiquement une machination : Dupin n’a plus qu’à se retirer après avoir « oublié » sa tabatière sur la table, pour revenir le lendemain la rechercher, armé d’une contre-façon qui simule l’apparence de la lettre. Un coup de pistolet dans la rue, monté préalablement pour le bon moment, ayant attiré le ministre à la fenêtre, Dupin s’empare à son tour de la lettre en lui substituant son semblant, et n’a plus qu’à sauver auprès du ministre les apparences d’un congé normal.

Là aussi tout s’est passé, sinon sans bruit, car il y a avait un incident de pistolet, du moins sans fracas. Le « quotient » de l’opération cette fois-ci est que le ministre n’a plus la lettre, mais lui il n’en sait rien, loin de soupçonner que c’est Dupin qui la lui ravit. Et le « reste », ce qui reste en main du ministre, la lettre factice, est ici bien loin d’être insignifiant pour la suite. Le ministre, quand il voudra en faire usage, y lira deux lignes empruntées à Crébillon, mots tracés pour qu’il y reconnaisse la main de Dupin :

... Un dessein si funeste

S’il n’est digne d’Atrée, est digne de Thyeste.

Voilà l’histoire de La Lettre volée. Alors qu’est-ce qu’en tire Lacan de cette histoire ?

 

3. Logique du signifiant : « topologie transcendantale »

Lacan commence par souligner la similitude structurelle de ces deux scènes : roi qui ne voit pas la lettre – reine qui la cache en la laissant en évidence – ministre qui voit tout et prend la lettre (première série) ; police qui ne trouve rien chez le ministre ; ministre qui cache la lettre en la laissant en évidence – Dupin qui voit tout et reprend la lettre (second série). Elles ressemblent ainsi non seulement de tels ou tels traits particuliers, mais par « l’intersubjectivité où les deux actions se motivent […], et trois termes dont elle les structure ». Autrement dit, ces deux séries se structurent par une même logique de « trois temps, ordonnant trois regards, supportés par trois sujets, à chaque fois incarnés par des personnes différents » (Écrits, p. 24). Le premier est d’un regard qui ne voit rien, ne découvre pas l’existence de la lettre : c’est le Roi, et c’est la police. Le second d’un regard qui voit que le premier ne voit rien et se leurre d’en voir couvert ce qu’il cache : c’est la Reine, puis c’est le ministre. Et le troisième et dernier qui, en voyant que le deuxième laisse ce qui est à cacher à découvert, s’empare de la lettre : c’est le ministre, et c’est Dupin enfin. Les deux points à remarquer ici : 1) triadité de la structure dont on peut citer Deleuze :

« Mais peut-être, à son tour, le symbolique est-il trois. Il n’est pas seulement le tiers au-delà du réel et de l’imaginaire. Il y a toujours un tiers à chercher dans le symbolique lui-même ; la structure est au moins triadique, sans quoi elle ne « circulerait » pas – tiers à la fois irréel, et pourtant non imaginable » (Deleuze, op.cit., p. 241).

2) ce n’est pas les personnages qui jouent des rôles principaux, ni la personne qui reçoit, ni celle qui vole, et surtout pas celle qui l’envoie. L’origine de cette affaire, l’histoire de cette « lettre volée » n’est pas là, chez celui qui l’écrit et l’envoie, celui qu’on appelle précisément l’« auteur ». Il n’est pas l’auteur de cette affaire. « Dès lors la responsabilité de l’auteur de la lettre passe au second rang auprès de celle qui la détient » (Écrits, p. 28). Ou encore je cite le Séminaire II :

« Encore que son nom soit prononcé sur la fin du roman, il n’a vraiment qu’une importance fictive, tandis que la lettre est en effet un personnage. C’est même tellement un personnage que tout nous permet de l’identifier au schéma-clé » (Jacques Lacan, Le séminaire II. Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, éd. Seuil, 1978, p. 231. Cf. pp. 190-191. A travers ces formules apparemment paradoxales, Lacan essayait de trouver « un autre au-delà de toute intersubjectivité », p. 209).

Ce « schéma-clé » se définit, selon la théorie psychanalytique, comme une triade œdipienne de castration : papa-maman-moi, mais peu importe, je n’entre pas dans le détail. Ce qui est à retenir ici, c’est que tout se passe exactement comme ce jeu de la case vide : ce qui compte n’est pas huit carrés et leurs caractères particuliers (couleurs, matériaux, etc.), non plus la personne qui enlève un carré, l’auteur de ce jeu en quelque sorte, car, qui que ce soit, le jeu fonctionne exactement de la même façon. L’histoire de cette histoire se décèle donc au contraire dans la lettre elle-même. Le rôle principal en est bien la lettre et ses réseaux qu’elle tisse entre les personnages, ses chaînes qu’elle enchaîne en faisant passer elle-même de personne en personne. La lettre volée, et en étant volé, volante, est ainsi un symbole privilégié du symbolique se déplaçant à l’état pur, synonyme de l’Inconscient et son Sujet, dont Derrida qualifierai plus tard la logique du signifiant « transcendantale » ; on ne peut pas toucher cette lettre sans être aussitôt pris dans son jeu. Quand les personnages s’en emparent, quelque chose les prend et les entraîne inévitablement jusqu’au dénouement. C’est ce « quelque chose » que Lacan appelle le « destin » ou la « causalité », qui domine de beaucoup leurs existences individuelles :

« Pour autant qu’ils sont entrés dans la nécessité, dans le mouvement de la lettre, ils deviennent chacun, au cours des scènes successives, fonctionnellement différents par rapport à la réalité essentielle qu’elle constitue. En d’autres termes, à prendre cette histoire sous son jour exemplaire, pour chacun la lettre est son inconscient » (SII, p. 231).

En prenant ce Séminaire comme exemple pour montrer comment la « structure » met en scène deux séries dont les places sont occupées par des sujets variables, Deleuze explique fort bien :

« L’inconscient, selon Lacan, n’est ni individuel ni collectif, mais intersubjectif. C’est dire qu’il implique un développement en séries : non seulement le signifiant et le signifié, mais les deux séries au minimum s’organisent de manière très variable suivant le domaine considéré »( Deleuze, op.cit., p. 256).

Autrement dit, ce qui compte ici, ce n’est pas pathos de tel ou tel personnages, mais topos de la lettre, ce qui importe ici, ce n’est pas la pathologie psychologique, mais une topologie psychanalytique. Ainsi le Séminaire démontre, illustre avec cette œuvre littéraire « la prééminence du signifiant sur le sujet », « la suprématie du signifiant dans le sujet » « l’effet de sujétion du signifiant, de la lettre volée en l’occasion, porte avant tout sur son détenteur d’après-vol » :

« Un signifiant qui donne prise sur la Reine, que soumet-il à qui s’en empare ? Si la dominer d’une menace vaut le vol de la lettre que Poe nous présente en exploit, c’est dire que c’est à son pouvoir qu’il est passé la bride. […] Par cette chaîne apparaît qu’il n’y a pas de maître que le signifiant. Atout maître : on a bâti les jeux de cartes sur ce fait du discours. Sans doute, pour jouer l’atout, faut-il qu’on ait la main. Mais cette main n’est pas maîtresse. Il n’y a pas trente-six façons de jouer une partie, même s’il n’y en a pas seulement une [HF souligne]. C’est la partie qui commande, dès que la distribution est faite selon la règle qui la soustrait au moment de pouvoir de la main. », « Préface à l’édition des Écrits en livre de poche » (1969) in Jacques Lacan, Autres Écrits, éd. Seuil, 2001, pp. 387-391).

La place du sujet est assaillie par la logique du signifiant, assiégée par sa topologie transcendantale et asservie par la règle de ses déplacements. Derrida dit fort bien : « Le sujet n’est ni le maître ni l’auteur du signifiant. Ce n’est pas lui qui commande, émet ou oriente, donne lieu, sens ou origine. S’il y a un sujet du signifiant, c’est pour être assujetti à la loi du signifiant » (Carte postale, p. 450). Ou Deleuze :

« Le sujet est précisément l’înstance qui suit la place vide : comme dit Lacan, il est moins sujet qu’assujetti – assujetti à la case vide, assujetti au phallus et à ses déplacements. Son agilité est sans pareil, ou devrait l’être. aussi le sujet est-il essentiellement intersubjectif. (...) Le structuralisme n’est pas du tout une pensée qui supprime le sujet, mais une pensée qui l’émiette et le distribue systématiquement, qui conteste l’identité du sujet, qui le dissipe et le fait passer de place en place » (art.cit., p. 266-267).

La lettre elle seule sait le destin d’elle-même, sa propre destination. Et c’est pour illustrer sa thèse radicale, selon laquelle dans la communication intersubjective, l’émetteur reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée, que Lacan conclut ainsi :

« C’est ainsi que ce que veut dire « la lettre volée », voire « en souffrance », c’est qu’une lettre arrive toujours à destination » (Lacan, Écrits, p. 53).

Voilà l’interprétation lacanienne de La Lettre volée de Poe. Vous comprenez maintenant pourquoi j’ai dû brouillonner tout à l’heure la conjoncture historique dans laquelle Lacan développait la problématique du Wiederholungszwang, « automatisme de répétition ». Sa lecture structuraliste d’une nouvelle de Poe est précisément, comme le dit d’ailleurs Lacan lui-même, une « application », « illustration » littéraire de cette doctrine, au sens fort du terme. Et vous voyez également pourquoi on peut non pas opposer, mais apposer à la « logique du signifiant » la « topologie transcendantale » (Deleuze, op.cit., p. 244 ; Derrida, Carte postale, p. 469).

 

4. « étrange genèse statique » : vers une topologisation absolue

Concluons rapidement cette première partie sur Lacan. De ce que nous venons de parcourir rapidement, on peut s’attendre à la suite, d’autant que « J. Lacan est sans doute celui qui va le plus loin dans l’analyse originale de la distinction entre imaginaire et symbolique » (Deleuze, op.cit., p. 241n) et que « Lacan [se réfère] à des métaphores de jeux qui sont plus que des métaphores » (ibid., p. 245). Si on peut schématiser le Lacan des années 50-60 (plus précisément 53-64) comme l’évolution progressive de la dialectique du stade du miroir à l’intersubjectivité du langage, de l’imaginaire au symbolique en un mot (c’est Bertrand Ogilvie qui décrit fort bien cette période dans son Lacan. La formation du concept de sujet, PUF, coll. « Philosophies », 1987), on pourrait dire que le dernier Lacan des années 60-70 (plus précisément 64-80) devait en arriver à la mathématisation exotérique avec graphes ou algorithmes, « mathèmes ». Pourquoi choisit-il cette direction ? Y en avait-il quelque nécessité ? Pour avancer une hypothèse de notre part, rappelons-nous : Deleuze relevait comme troisième critère du structuralisme la « localité » en remarquant ceci :

« L’ambition scientifique du structuralisme n’est pas quantitative, mais topologique et relationnelle » (op.cit., p. 243).

Le problème du structuralisme n’est au fond rien d’autre qu’une question qui s’interroge autour d’une problématique de « genèse et structure », pour reprendre le titre d’un article de Derrida, ou plus précisément, selon une expression de Deleuze, l’« étrange genèse statique ». Je cite encore Deleuze :

« Chez Lacan, chez d’autres structuralistes aussi, le symbolique comme élément de la structure est au principe d’une genèse : la structure s’incarne dans les réalités et les images suivant des séries déterminables ; bien plus, elle les constitue en s’incarnant, mais n’en dérive pas, étant plus profonde qu’elles, sous-sol pour tous les sols du réel comme pour tous les ciels de l’imagination » (op.cit., p. 241).

Mais c’est dans Différence et répétition (1968) que l’on trouve l’expression la plus élaborée :

« La structure (...) c’est (...) un système de liaison multiple non localisable entre éléments différentiels, qui s’incarne dans des relations réelles et des termes actuels. Nous ne voyons en ce sens aucune difficulté à concilier genèse et structure. Conformément aux travaux de Lautman et de Vuilleman concernant les mathématiques, le « structuralisme » nous paraît même le seul moyen par lequel une méthode génétique peut réaliser ses ambitions [HF : on trouve la même expression dans l’article cité : « Il[Vuillemin] montre comment les structures donnent les seuls moyens de réaliser les ambitions d’une véritable méthode génétique » (p. 252)]. Il suffit de comprendre que la genèse ne va pas d’un terme actuel, si petit soit-il, à un autre terme actuel dans le temps, mais du virtuel à son actualisation, c’est-à-dire de la structure à son incarnation, des conditions de problèmes aux cas de solution, des éléments différentiels et de leurs liaisons idéales aux termes actuels et aux relations réelles diverses qui constituent à chaque moment l’actualité du temps. Genèse sans dynamisme, évoluant nécessairement dans l’élément d’une supra-historicité, genèse statique qui se comprend comme le corrélat de la notion de synthèse passive, et qui éclaire à son tour cette notion » (DR, 237-238, souligné par HF).

C’est pourquoi chez les structuralistes il s’agit toujours du problème du sujet, de la liberté, de l’humanisme, en un mot, de la praxis. Nous avons évoqué, tout au début de cet exposé, six critères du structuralisme selon Deleuze, comme s’il n’y avait que six. Mais en fait, il y avait le septième critère, « derniers critères » – à remarquer sa pluralité – que Deleuze vacillant appelle « les plus obscurs – critères de l’avenir » : ceux « du sujet à la praxis » (op.cit., p. 269).

(deux mots pour deux mots de Deleuze : « avenir » et « agressif », ce pour contester une progressive béatification académique, sinon canonisation pas encore, de l’œuvre deleuzienne. 1) Quand il dit « philosophie de l’avenir » « théâtre de l’avenir » dans Différence et répétition par exemple, c’est qu’il les cherche encore. Il faudrait donc être vigilant par rapport à une certaine sacralisation excessive de l’architectonique deleuzienne. 2) en vénérant la sérénité ou tendre ironie du vieux Deleuze, on a la tendance d’oublier l’aspect « homme furieux », comme on disait autrefois pour le jeune Boulez, du jeune Deleuze qui utilisait souvent les mots comme « agressif » « violent » : « La philosophie consiste à attrister les gens » dans Nietzsche et la philosophie. Ici il dit : « Le structuralisme est agressif : lorsqu’il dénonce la méconnaissance générale de cette ultime catégorie symbolique, par-delà l’imaginaire et le réel », art.cit., p. 242.)

On pourrait essayer du coup de comprendre, de l’intérieur du mouvement psychanalytique, la cause de cette évolution théorique de Lacan. Jusqu’à quel point pourrait-on se justifier d’une entreprise d’interpréter le choix théorique de Lacan comme synthèse rénovatrice des trois aspects que Freud adoptait pour son analyse de l’inconscient (voir surtout Au-delà du principe de plaisir publié en 1920) : économique, dynamique et topique. Si « un tournant dans la pensée de Deleuze » (José Gil) concerne les déplacements conceptuels autour de cette problématique de « genèse et structure » – de Différence et répétition et Logique du sens à l’Anti-Œdipe et Mille Plateaux, de l’« étrange genèse statique » à la « genèse dynamique », de Carroll à Artaud, de la case vide au corps sans organes, on va détailler dans la troisième missive à venir –, la recherche théorique de Lacan n’est-il autre qu’une recherche désespéré de la structure certes non dynamique, mais non point simplement statique, une recherche topologique qui génère un certain mouvement, comme un effet d’après-coup, et une recherche rigoureusement en ce sens « étrangement statique » ? En laissant ces questions ouvertes, nous nous avançons du côté de Derrida.

 

Appendice sur une nouvelle lecture de Lacan par Slavoj Žižek

Notre lecture du Séminaire qui prépare celle du « Facteur de la vérité » pourrait être plus ou moins orientée vers cette dernière. C’est pourquoi, en espérant contrebalancer ce défaut possible, nous ajoutons ici une citation dont nous devons mesurer le poids théorique ailleurs :

« This ‘internal exclusion’ of the object from the Other of the symbolic network also allows us to expose the confusion upon which the Derridean assumption of the ‘title-address of the letter’ [le titre de la lettre] rests: that is, the criticism of Lacanian theory in which, according to Derrida, the letter always possesses its title-address, always reaches its destination. This is supposed to attest to the ‘closed economy’ of the Lacanian concept of the Symbolic: the central point of reference (the signifier of lack) allegedly precludes the possibility that a letter could go astray, lose its circular-teleological path and miss its address (Nancy and Lacoue-Labarthe, 1973).

Where does the misunderstanding in this criticism lie ? It is true that in Lacanian theory ‘every letter has its title’, but this title is definitely not some kind of telos of its trajectory. The Lacanian ‘title of the letter’ is closer to the title of a picture; for example, that described in a well-known joke about ‘Lenin in Warsaw’. At an art exhibition in Moscow, there is a picture showing Nadezhda Krupskaya, Lenin’s wife, in bed with a young member of the Komsomol. The title of the picture is ‘Lenin in Warsaw’. A bewildered visitor asks a guide: ‘But where is Lenin?’ The guide replies quietly and with dignity: ‘Lenin is in Warsaw’. If we put aside Lenin’s position as the absent Third, the bearer of the prohibition of the sexual relationship, we could say that ‘Lenin in Warsaw’ is, in a strict Lacanian sense, the Object of this picture. The title names the object which is lacking in the field of what is depicted. That is to say, in this joke, the trap in which the visitor was caught could be defined precisely as the metalanguage trap. The visitor’s mistake is to establish the same distance between the picture and the title as between the sign and the denoted object, as if the title is speaking about the picture from a kind of ‘objective distance’, and then to look for its positive correspondence in the picture. Thus the visitor poses a question: ‘Where is the object indicated by its title depicted?’ But the whole point is, of course, that in this case the relation between the picture and its title is not the usual one whereby the title corresponds simply to what is depicted. Here the title is, so to speak, on the same surface. It is part of the same continuity as the picture itself. Its distance from the picture is strictly internal, making an incision into the picture. That is why something must fall (out) from the picture: not its title, but the object which is replaced by the title.

In other words, the title of this picture functions as the Freudian Vorstellungsrepräsentanz: the representative, the substructure of some representation, the signifying element filling out the vacant place of the missing representation (of the depiction, that is, of Lenin himself). The field of representation [Vorstellung] is the field of what is positively depicted, but the problem is that everything cannot be depicted. Something must necessarily fall out, ‘Lenin must be in Warsaw’, and the title takes the place of this void, of this missing, ‘originally repressed’ representation: its exclusion functions as a positive condition for the emergence of what is being depicted (because, to put it bluntly, if Lenin were not in Warsaw, Nadezhda Krupskaya could not…). If we take the word ‘subject’ in the sense of ‘content’, we can say that what we have here is precisely the difference subject/object. ‘Nadezhda Krupskaya in bed with a young Komsomol member’ is the subject of the picture; ‘Lenin in Warsaw’ is its object.

We can take this as a joke about Vorstellungsrepräsentanz, and now we can also understand why the signifier as such has the status of the Vorstellungsrepräsentanz in Lacan. It is no longer the simple Saussurean material representative of the signified, of the mental representation-idea, but the substitute filling out the void of some originally missing representation: it does not bring to mind any representation, it represents its lack. The misunderstanding in the post/structuralist criticism of Lacan is ultimately a misunderstanding about the nature of Vorstellungsrepräsentanz. This criticism misses the fact that the Vorstellungsrepräsentanz (the pure, reflexive signifier incarnating the lack itself) fills out the void of the lost object. As soon as the Vorstellungsrepräsentanz is no longer connected to this hole in the Other, to the falling out of the object, it begins to function as a ‘title’: as a metalanguage designation, as an incision that limits, totalizes, canalizes the original dispersion of the signifying texture … in short, we find ourselves in a ‘post-structuralist’ mess » (Slavoj Žižek, The Sublime Object of Ideology, London and New York, Verso, 1989, pp. 158-160, souligné par HF).

Slavoj Žižek (1949-) est philosophe et psychanalyste slovène, hegeliano-lacanien mondialement connu sauf en France. Après avoir soutenu en 1986 la thèse du 3e cycle en France sous la direction de Jacques-Alain Miller, il publie ses livres principalement en anglais, dont on peut retenir entre autres : The Sublime Object of Ideology, London and New York, Verso, 1989 ; Tarrying With the Negative, Durham, Duke University Press, 1993 ; The Indivisible Remainder : An Essay on Schelling and Related Matters, Verso, 1996 ; The Ticklish Subject : The Absent Centre of Political Ontology, Verso, 1999. Accessibles en français : Le plus sublime des hystériques. Hegel passe, Point hors-ligne, 1988 (première version de Sublime Object...) ; Essai sur Schelling. Le reste qui n’éclôt jamais, L’Harmattan, 1996 (traduction partielle de Indivisible Remainder, dont le titre d’un chapitre doit se lire comme « Le médiateur évanouissant » et non « Le médiateur envahissant ») ; Le spectre rôde toujours, 2001.

Hisashi FUJITA

(vous pouvez me contacter, si vous le désirez, à l’adresse suivante : fujitahi@yahoo.fr )