(12/03/2003)

 

 

« Pour une littérature mineure :

Un cas d’analyse pour une théorie des normes chez Deleuze »

 

Guillaume Sibertin-Blanc

 

Introduction

 

Au milieu des années 1970, apparaît dans le texte deleuzien un couple conceptuel qui se dissémine rapidement dans tous les registres d’analyses, esthétique, linguistique, épistémologique, politique : le « majeur » et le « mineur ». Ce couple ajoute manifestement un nouveau terme à la liste déjà longue des philosophèmes qu’il semble réinvestir : être-devenir ; statique-dynamique ; mais aussi maître-esclave, dominant-dominé etc. C’est que par ce couple majeur/mineur, Deleuze entend établir une pensée des normes qui permette d’articuler trois niveaux théoriques : une ontologie de la puissance vitale et du devenir, une épistémologie de la culture engageant une logique de la variation, et une pensée politique sous l’espèce d’une théorie de la domination et du devenir-révolutionnaire. Au croisement de ces trois niveaux d’élaboration, il revient au couple majeur/mineur d’expliquer la manière dont les normes sociales, culturelles et politiques apparaissent, se durcissent ou se transforment.

Pour un premier éclairage sur ces deux notions, on peut partir d’un court texte intitulé « Philosophie et minorité », paru en 1978 dans la revue Critique, où Deleuze en donne une définition assez générale, et pour tout dire, purement nominale :

 

« Minorité et majorité ne s’opposent pas d’une manière seulement quantitative. Majorité implique une constante idéale, comme un mètre-étalon par rapport auquel elle s’évalue, se comptabilise. Supposons que la constante ou l’étalon soit Homme-blanc-occidental-mâle-adulte-raisonnable-hétérosexuel-habitant des villes-parlant une langue stantard (…). Il est évident que « l’homme » a la majorité, même s’il est moins nombreux que les moustiques, les enfants, les femmes, les noirs, les paysans, les homosexuels… etc. C’est qu’il apparaît deux fois, une fois dans la constante, une fois dans la variable dont on extrait la constante.

(…) La majorité suppose un état de droit et de domination, et non l’inverse. Une autre détermination que la constante sera donc considérée comme minoritaire, par nature et quel que soit son nombre, c’est-à-dire comme un sous-système ou comme hors-système (selon le cas). Mais à ce point tout se reverse. Car la majorité, dans la mesure où elle est analytiquement comprise dans l’étalon, c’est toujours Personne ‑ Ulysse ‑ tandis que la minorité, c’est le devenir de tout le monde, son devenir potentiel pour autant qu’il dévie du modèle (…).

C’est pourquoi nous devons distinguer le majoritaire comme système homogène et constant, les minorités comme sous-systèmes, et le minoritaire comme devenir potentiel et créé, créatif. »

(Deleuze, « Philosophie et minorité », Critique, Paris, Minuit, fév. 1978, n° 369, pp. 154-155)

 

Deleuze cherche manifestement, ici, à sortir d’un dualisme qui pose sur un même niveau un état de majorité comme fait analytique déduit d’un étalon, et un état de minorité défini à partir du même étalon comme « sous-ensemble » de cette majorité. De même que dans Le Normal et le pathologique, Canguilhem distinguait entre, d’une part, l’ « anormal » comme déviation par rapport à une normalité hypostasiée en étalon type, variation réductible à un écart déterminable par et par rapport à un état défini comme normal, et d’autre part, l’ « anomal » comme différence constituante qui ne renvoie pas à une appréciation normative mais seulement aux notions descriptives « d’insolite, d’inaccoutumé » (G. Canguilhem, Le normal et le pathologique (1966), rééd. Paris, P.U.F., 1999, p. 82), de même Deleuze demande de discerner, entre une majorité normale et une minorité anormale comme états corrélatifs, un troisième terme distinct, ou plutôt quelque chose qui ne s’identifie pas tout à fait à un terme, qu’il appelle ici le « minoritaire », et par ailleurs la « minoration » qui, comme l’indique le suffixe, désigne une opération, un mouvement ou un processus plutôt qu’un état. C’est cette notion de minoration que l’on tâchera d’expliciter, en forme de réponse à la remarque que faisait M. Macherey la semaine dernière sur les schèmes binaires chez Deleuze, son dualisme acharné !

Pour préciser le sens de cette opération, passer d’une définition nominale à sa définition réelle, et comprendre en quoi elle engage, dans la zone de recouvrement d’une philosophie de la culture et d’une pensée politique, une pensée originale des normes et de leurs mutations, il faut reprendre les concepts de « majeur » et de « mineur » en leur lieu d’élaboration, à savoir le texte que Deleuze et Guattari consacrent à Kafka et qui paraît en 1975 sous le titre Kafka. Pour une littérature mineure (Paris, Minuit, 1975 : abrév. KLM). C’est suivre ici l’exigence d’une philosophie qui considère que la pensée ne pense que sous la violence d’une rencontre qui la force à penser, autrement dit, à travers des « singularités » ou des « cas » qui en reconfigurent chaque fois l’horizon problématique et qui en définissent ainsi la temporalité événementielle. En l’occurrence, il s’agit de la singularité d’une écriture et d’une production littéraire, elle même inscrite dans une situation linguistique singulière, et dans un contexte social et politique singulier.

Pour autant, cet ouvrage ne cherche pas à proposer une sociologie de la littérature, ni à faire de l’œuvre littéraire un instrument subordonné à la contestation ou à la critique sociale. Si la notion de « littérature mineure » que Deleuze et Guattari empruntent à Kafka (F. Kafka, Journal, tr. fr. M. Robert, Grasset, 1954 : au 25 décembre 1911, pp. 179-186) vise bien à établir un rapport déterminé entre l’œuvre et le champ sociopolitique où elle s’inscrit, cela ne peut passer que par l’attention à l’expression elle-même. A cet égard, la constance de la lecture deleuzienne des œuvres littéraires est remarquable : il s’agit chaque fois d’analyser le « procédé » de l’écrivain, selon le terme que Deleuze trouve dans le Raymond Roussel de Foucault avant de le faire fonctionner dans sa lecture de Louis Wolfson : de Sacher Masoch à Wolfson, de Proust à Beckett, de Kafka à Carmelo Bene, il s’agit chaque fois d’analyser une écriture comme un « procédé », c’est-à-dire un protocole expérimental qui noue étroitement une expression et des enjeux pragmatiques, une production de signes à ses effets pratiques. Cette implication de problèmes pratiques dans l’activité d’écriture même est sensible dans tous les ouvrages de Deleuze sur des écrivains. La préface à La Vénus à la fourrure, par exemple, dégage, dans la perspective d’une symptomatologie de la culture, les fonctions respectives de l’institution sadique et du contrat masochiste dans les procédés littéraires de Sade et de Masoch, et par là même la manière dont ceux-ci donnent à voir un renversement perverse des deux modèles juridiques, la loi et le contrat, sur lesquels se fonde la pensée politique moderne. De manière plus paradigmatique encore, la préface au Schizo et les langues inscrit directement le procédé wolfsonien, qui consiste à transformer le plus rapidement possible des énoncés anglais dans toutes sortes de langues étrangères par un jeu réglé de ressemblances phonétiques, dans les problèmes de vie que tissent les rapports conflictuels du schizo aux éléments maternels, corps maternel, langue maternelle, nourriture maternelle, etc. Aussi la préface au livre de Wolfson montre-t-elle de manière exemplaire que le « procédé » d’écriture intervient toujours comme la résolution d’un problème pratique et pas seulement littéraire, problème de vie et de pouvoir.

Mais si toute dimension politique n’était pas absente des différents procédés littéraires analysés par Deleuze avant 1975, il revient au livre sur Kafka de poser un problème nouveau : il s’agit non seulement de comprendre le rapport entre le travail stylistique et ses effets pragmatiques dans un champ de forces, mais encore de l’articuler à une détermination sociale et politique de la langue elle-même. « [T]ant que l’expression, sa forme et sa déformation ne sont pas considérées pour elles-mêmes, on ne peut pas trouver de véritable issue, même au niveau des contenus. Seule l’expression nous donne le procédé », écrivent Deleuze et Guattari à la première page du chapitre 3 du Kafka, intitulé « qu’est-ce qu’une littérature mineure ? ». Mais ils ajoutent aussitôt : « le problème de l’expression n’est pas posé par Kafka d’une manière abstraite universelle, mais en rapport avec les littératures dites mineures ‑ par exemple la littérature juive à Varsovie ou à Prague » (KLM, p. 29).

L’intérêt de ce livre est alors ce qui fait sa difficulté : il s’agit d’articuler trois niveaux théoriques, dont certains demeurent du reste peu explicités en 1975, et recevront des développements plus conséquents cinq ans plus tard dans Mille plateaux : 1/ d’une part, un niveau sociolinguistique chargé de caractériser le matériau langagier dont dispose Kafka, dans la situation de la Prague du début de siècle ; 2/ d’autre part, un niveau stylistique, celui du procédé, qui s’attache au travail spécifique effectué par Kafka dans ce matériau ; 3/ enfin, un niveau politique, qui ressaisit les deux niveaux précédents pour évaluer la manière dont le procédé kafkaïen produit de nouveaux effets sémiotiques et de nouvelles visibilités sur le champ social.

On précisera ici les deux premiers aspects, pour examiner la manière dont le problème de l’expression chez Kafka conduit Deleuze et Guattari à formuler une pensée des normes qu’indique la notion de « mineur ». Pour ce faire, je souhaiterais emprunter à Simondon ma méthode de lecture. Il se trouve que la pensée simondonienne commence à faire l’objet de travaux approfondis, et que son rôle dans l’élaboration de la pensée deleuzienne commence à être estimé à sa juste importante (il l’a été en tout cas par Anne Sauvagnargues dans la thèse qu’elle a soutenue à l’E.N.S. lettres et sciences humaines en janvier 2003). On voudrait faire ici un usage un peu plus libre des thèses relatives à l’ontogenèse, pour tenter de comprendre la construction des concepts de « littérature mineure » et de minoration chez Deleuze. Pour éviter cependant un usage simplement métaphorique, on testera la pertinence de la doctrine de Simondon sur trois points :

1. Tout d’abord, on posera le « problème de l’expression » chez Kafka en prenant le terme de « problème » au sens fort que lui confère Simondon. Dans L’individu et sa genèse physico-biologique, Simondon propose de repenser les processus d’individuation à partir d’un champ de forces qui en détermine les conditions. Quel que soit l’être individué considéré, qu’il s’agisse d’un être physique ou vivant, d’un objet technique ou d’une œuvre d’art, ou encore qu’il s’agisse d’un souvenir, d’un énoncé, d’une perception, d’une pensée, il faut chaque fois le reconduire au système qui en conditionne la formation réelle et singulière. Or un tel champ doit être dit « problématique » en ce sens qu’il comporte ce que Simondon appelle, empruntant à l’étude psychophysiologique de la différence entre les images rétiniennes dans la vision binoculaire, une « disparation », c’est-à-dire une hétérogénéité interne ou une différence, au sein d’un système, entre deux ordres de grandeur incompatibles. Cette hétérogénéité fait de ce système comme un champ asymétrique, « incompatible avec lui-même », chargé énergétiquement et « intense », écrit Simondon au premier chapitre de L’individu et sa genèse…. A ce premier niveau, on essaiera de montrer que la catégorie de problématique fonctionne dans le « problème de l’expression » chez Kafka, en rapport avec le champ sociolinguistique où il se pose.

2. Ensuite, il y a un second aspect de la doctrine simondonienne qui mérite d’être mis en rapport avec la question de la littérature mineure : c’est le mode de résolution d’une telle problématique, résolution à laquelle Simondon réserve le nom d’ « individuation », et qui consiste en l’invention d’une dimension nouvelle où les ordres de grandeur hétérogènes deviennent compatibles, non pas au sens où ils s’intègreraient dialectiquement dans une unité supérieure, mais au sens où leur hétérogénéité même peut ici s’actualiser dans des mouvements intensifs. On évaluera alors le rôle de cette idée de résolution intensive d’une problématique dans l’appréciation deleuzienne du procédé stylistique de Kafka, ce procédé apparaissant alors comme ce qu’il faudrait appeler une « individuation scripturaire », solution inventée au « problème de l’expression ».

3. Enfin, Simondon dégage de sa conception de l’individuation une conséquence importante pour la théorie de la connaissance : il tire celle-ci du côté d’un naturalisme singulier, en suggérant que le sujet connaissant s’individue corrélativement à l’individuation de l’objet, autrement dit, que la structuration du réel et la structuration conceptuelle sont les deux aspects corrélatifs d’un même procès d’individuation. Ce dernier aspect, qu’il faudra dégager en fait pour chacune des deux étapes précédentes, invite à repérer chez Deleuze un certain type de références, un régime d’emprunt et d’utilisation de certaines analyses, qui fonctionnent comme opérateurs d’une problématisation théorique correspondant à une problématisation pratique isolé par ailleurs[i]. Concernant la question précise de la littérature mineure, ce sont les thèses des sociolinguistes Henri Gobard et William Labov qui assument une telle fonction de problématisation, corrélative au problème pratique de l’expression de Kafka.

 

 

I. Conditions sociolinguistiques d’une littérature mineure : problematicite et vecteurs de déterritorialisation d’une langue majeure

 

         En quoi consiste, en l’occurrence, un tel champ problématique ? Il consiste en un type de situation linguistique, situation pratique et en même temps objet théorique, à savoir les situations de bilinguisme ou de multilinguisme. C’est un fait, et Deleuze le reconnaît lui-même, qu’il s’intéresse beaucoup au écrivains bilingues : Masoch, écrivant en allemand au sein de la province galicienne de l’empire autrichien, Kafka, juif pragois écrivant en allemand, Beckett, irlandais écrivant en français, Pasolini, « utilisant les variétés dialectales de l’italien » (G. Deleuze/C. Bene, Superpositions, Paris, Minuit, 1979, p. 107 : abrèv. Sp), Gherasim Luca, d’origine roumaine mais profondément hostile aux « chantres d’une roumanité fondée sur le mythe d’une race et d’une langues pures » (André Velter, « Parler apatride », Préface à Guerasim Luca, Héros-Limite, (2nde éd.) Paris, Gallimard, 2001, p. III), apatride perpétuel à la recherche, dans le français, d’une « langue non-maternelle », etc. On serait alors tenté de voir dans le bilinguisme une condition nécessaire à toute littérature mineure. Pourtant, dans le « manifeste de moins » qu’il consacre au théâtre de Carmelo Bene en 1979, Deleuze souligne que le bilinguisme « nous met sur la voie » d’un concept de « littérature mineure », mais « seulement sur la voie » (Sp, p. 107). Cette fonction heuristique du bilinguisme, et sa restriction immédiate, s’éclaire si on la comprend comme une fonction de problématisation, qu’il faut apprécier au niveau pratique et au niveau théorique.

 

         1. Le multilinguisme de la Prague de Kafka

 

         Au niveau pratique, c’est la situation même de Kafka dans les conditions sociolinguistiques de Prague dans les années 1900-1920. C’est Klaus Wagenbach qui souligne, dans son ouvrage Franz Kafka. Années de jeunesse (1883-1912) (1958, tr. fr. E. Gaspar, Paris, Mercure de France, 1967), la situation linguistique très complexe de Prague. Ici coexistent, d’une part, l’allemand, langue administrative officielle, langue d’affaire, culturelle et universitaire, d’autre part, le tchèque, langue vernaculaire de la plus grande partie de la population ‑ les deux groupes sociaux entretenant des rapports excessivement tendus ‑, et enfin, le yiddish, parlé par une partie de la population juive qui constitue elle-même un sous-ensemble de la population germanique, méprisé par les Tchèques et par les Allemands non-juifs (Wagenbach, pp. 65-66, 68-71). La situation paraît plus complexe encore, lorsqu’on prend en compte les différences, au sein de la langue allemande, entre l’allemand aristocratique et les diverses formes introduites par les administrateurs des Habsbourg installés à Prague, et de même pour le tchèque, entre les multiples variantes dialectales introduites par des populations récemment urbanisées, avec les mélanges les plus divers, le « Kuchelböhmisch », « inextricable mélange d’allemand et de thèque », ou le « Mauscheldeutsch », « sorte de yiddish germanisé » (Wagenbach, p. 79)… L’allemand appris par Kafka lui-même, conformément aux velléités d’ascension sociale de son père, ‑ « cet allemand, appris de nos mères non allemandes », écrit-il à Max Brod ‑, apparaît comme une forme hybride, aux intonations biscornues, truffée d’erreurs syntaxiques et de confusions sémantiques[ii].

Cependant, ce multilinguisme serait peu de choses s’il consistait simplement en une juxtaposition partes extra partes, pour ainsi dire, de systèmes linguistiques indépendants les uns des autres, ou même en des mélanges dialectaux divers. Deleuze et Guattari trouvent chez Kafka lui-même la formulation plus précise du problème d’expression tel que l’impose la situation linguistique et sociale qu’il connaît, problème qui ne consiste pas à choisir un système linguistique plutôt qu’un autre, mais en l’impossibilité pour chacune des langues d’être adoptée telle quelle. Kafka écrit à Max Brod en juin 1921 :

 

« Ils [les écrivains juifs] vivent entre trois impossibilités (…) : l’impossibilité de ne pas écrire, l’impossibilité d’écrire en allemand, l’impossibilité d’écrire autrement, à quoi on serait tenté d’ajouter une quatrième impossibilité, l’impossibilité d’écrire (…), c’était donc une littérature universellement impossible, une littérature de tziganes qui ont volé l’enfant allemand au berceau et se sont dépêchés de l’habiller d’une manière ou d’une autre parce qu’il faut bien que quelqu’un danse sur la corde raide. (Mais ce n’était même pas l’enfant allemand, ce n’était rien, on disait seulement que quelqu’un dansait) » (Kafka, Correspondance, cité par Wagenbach, pp. 84-85).

 

Le multilinguisme ne prend d’intérêt que dans la mesure où il faut apparaître le champ sociolinguistique comme traversé par une hétérogénéité interne qui entraîne non seulement une incompossibilité entre les différentes langues, mais une incompatibilité de chaque langue avec elle-même, qui la rend impossible en elle-même. C’est ainsi que Deleuze et Guattari analyse cette triple impossibilité : l’impossibilité de ne pas écrire signifie que la conscience nationale, « incertaine ou opprimée » (Kafka, Journal, pp. 179-180), ne peut passer que par la littérature ; mais « l’impossibilité d’écrire autrement qu’en allemand, c’est pour les juifs de Prague le sentiment d’une distance irréductible avec la territorialité primitive tchèque » (KLM, p. 30) ; enfin, l’impossibilité d’écrire en allemand s’explique comme l’impossibilité d’adopter la langue d’une minorité oppressive, langue artificielle et « coupée des masses », ou comme l’écrit Kafka, « langage de papier ».

 

2. Approche fonctionnelle du multilinguisme : déterritorialisation et reterritorialisation comme tensions problématiques de la langue

 

Cette lecture, qui mêle à une considération linguistique des facteurs politiques et culturels, repose sur un jalon théorique précis, à savoir une approche fonctionnaliste de la langue. Cette approche permet la problématisation théorique corrélative à la problématisation pratique par Kafka de sa propre situation sociolinguistique. Deleuze la développe à travers sa fréquentation du linguiste et professeur d’anglais à Vincennes Henri Gobard. En 1976, Deleuze préface de ce dernier un ouvrage intitulé L’aliénation linguistique, analyse tétraglossique (Paris, Flammarion, 1976), dont les hypothèses avaient déjà fait l’objet d’une présentation en 1972 dans la revue Langues modernes. Mais dès 1975, Deleuze connaît le contenu de ce livre qu’il mentionne avec précision dans le Kafka (KLM, p. 44, n. 19) pour en retenir principalement cette idée : seule l’étude des « fonctions incarnables dans des langues différentes », ou dans des morceaux de langue, permet de tenir compte directement « des facteurs sociaux, des rapports de force, des centres de pouvoir très divers », qui s’effectuent dans la langue même (KLM, p. 43). Autrement dit, il faut une approche fonctionnaliste pour échapper au « mythe “informatif”, pour évaluer le système hiérarchique et impératif du langage comme transmission d’ordres, exercice du pouvoir ou résistance à cet exercice » (ibid.). Cette idée d’une fonction de « transmission d’ordres » coextensive au langage, encore imprécise ici, sera affinée dans Mille plateaux à la lumière de la pragmatique d’Oswald Ducrot et des analyses de Foucault sur les formations discursives et le rapport des énoncés avec les formations pratiques où ils s’insèrent. Il s’agira alors de dégager un plan interne aux énoncés, où jouent des « présupposés implicites » ou « variables pragmatiques », compris comme des actes immanents aux énoncés, actualisés par eux mais irréductibles aux catégories traditionnelles de la linguistique. Ce sera le lieu d’une reprise des thèses de la stoïcienne Logique du sens sur les effets incorporels, interprétés en 1980 dans le cadre d’une sémiotique chargée de décrire la manière dont les signes ne se contentent pas de représenter ou de désigner des états de choses et de corps, mais s’y insèrent pour « les anticiper, les rétrograder, les ralentir ou les précipiter, les détacher ou les réunir, les découper autrement » (Deleuze/Guattari, Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 110 : abrèv. MP), selon des transformations dites « incorporelles » ou « sémiotiques ». On notera au passage simplement, car ce point mériterait d’être étudié pour lui-même, que cette théorie des effets incorporels ou transformations sémiotiques a retenu l’attention de Foucault dès sa première formulation en 1969 dans Logique du sens, si l’on se fie non seulement au fameux article de 1970 « Theatrum philosophicum », mais aussi à ce passage de sa leçon inaugurale au Collège de France où il explique que l’événement discursif ne se confond pas avec une proposition linguistique, mais pas d’avantage avec « l’acte » ou « la propriété d’un corps » : ni substance, ni accident, il est plutôt un « effet de et dans une dispersion matérielle » requérant « un matérialisme de l’incorporel » (Foucault, L’ordre du discours (1970), Paris, Gallimard, 1971, pp. 59-60) ‑ ce que Deleuze et Guattari proposeront de leur côté sous la notion de « sémiotique ».

Mais pour l’instant, ce que Deleuze retient chez Gobbard, c’est une typologie tétrafonctionnelle du langage qui distingue :

1. premièrement, une « langue vernaculaire », maternelle ou territoriale, c’est-à-dire qui effectue une fonction de territorialité sur une communauté close, d’origine rurale ‑ pour Kafka, c’est le tchèque.

2. Deuxièmement, une « langue véhiculaire », urbaine, étatique ou même internationale, qui effectue une fonction dite de « première déterritorialisation » par rapport à la fonction précédente, mais qui effectue corrélativement une reterritorialisation sur des significations économiques ou politiques, comme langue « d’échange commercial, de transmission bureaucratique, etc. » (KLM, p. 43) ‑ c’est pour Kafka l’allemand.

3. Troisièmement, une « langue référentiaire », langue du sens et de la culture, qui peut effectuer là encore une fonction déterritorialisante par rapport aux autres fonctions, mais corrélativement une « reterritorialisation culturelle » (KLM, p. 43), sur des normes académiques par exemple, ‑ ce serait encore l’allemand, pour Kafka, avec Goethe pour figure tutélaire (cf. Kafka, Journal, p. 185).

4. Enfin, « à l’horizon des cultures », une langue mythique, déterritorialisant toutes les fonctions précédentes, mais opérant une reterritorialisation sur une terre spirituelle ou religieuse. On peut penser par exemple aux analyses de Clastres sur la parole prophétique chez les Tupi-Guarani au XVe siècle, les vastes mouvements de migration qu’elle soulève, détruisant les structures sociales traditionnelles mais non sans effectuer une ultime reterritorialisation sur une « Terre sans Mal » comme idéal et destination spirituels (Clastres, La société contre l’Etat, Paris, Minuit, 1974, pp. 183-186) ‑ et à Prague, ce serait l’hébreux, pour le « rêve de Sion » et l’appel de la Terre Promise.

         L’intérêt obvie que Deleuze peut prêter à cette analyse tient à ce qu’elle solidarise des formes d’organisation sociale et politique et des états de langue, par le moyen de dynamismes « géoculturels » qu’expriment les notions de déterritorialisation et de reterritorialisation : « Gobard a une nouvelle façon d’évaluer les rapports du langage avec la Terre. Il y a en lui un Court de Gébelin, un Fabre d’Olivier, un Brisset et un Wolfson qui se retiennent encore : pour quel avenir de linguistique ? » (Deleuze, « Avenir de linguistique », préface à Gobard, op. cit, p. 14). Elle montre que les variables que comportent ces fonctions (variables culturelles, économiques, politiques) travaillent du dedans les langues, conditionnent à la fois leurs transformations et leur champ de signification. Car non seulement ces fonctions varient à travers l’histoire, peuvent se combiner dans une même langue (ainsi en Europe, le latin, qui perdit progressivement sa fonction référentiaire, puis sa fonction mythique-religieuse), ou se distribuer dans des langues distinctes (soit le cas mentionné par Devereux dans ses Essais d’ethnopsychiatrie générale, de jeunes Mohaves parlant très aisément de leur sexualité dans leur langue vernaculaire, mais incapables de le faire dans la langue véhiculaire qu’est pour eux l’anglais ‑ cf. Devereux, Essais d’ethnopsychiatrie générale (1970), tr. fr. T. Jones et H. Gobard, 2nde éd. Paris, Gallimard, pp. 125-126, mentionné par Gobard, pp. 45-46), mais en outre, ces fonctions peuvent présenter des partages mouvants, faisant qu’ « une langue peut remplir telle fonction dans telle matière, une autre dans une autre matière » (KLM, p. 44), et qu’à l’inverse, une même proposition, selon des fonctions d’énoncé différentes, aura des significations différentes, et produira des effets sémiotiques différents.

Par là même, la typologie fonctionnelle de Gobard permet de penser des usages disparates de la langue sans les inscrire dans des schémas binaires tout faits du type langue majeure/langue mineure, langue des dominants/langues des dominés, « langue de pouvoir »/« langue de peuple » ou selon la distinction classique de Charles Ferguson, « langue haute »/« langue basse », et d’une manière générale, sans les superposer aux différents systèmes linguistiques : il s’agit de « fonctions de langage, écrit Deleuze dans sa préface à L’aliénation linguistique, qui concourent à travers des langues diverses, ou dans une même langue, ou dans des dérivés ou résidus de langues » (« Avenir de linguistique », p. 10).

La situation de Kafka n’apparaît alors plus simplement comme celle d’une distribution fonctionnelle stable, mais plutôt comme une situation de déterritorialisation sociolinguistique généralisée. Plutôt que d’appliquer littéralement cette typologie, il faut voir comment, d’une part, les migrations des populations rurales vers les villes déterritorialisent le tchèque par rapport à sa fonction territoriale vernaculaire (KLM, p. 30) ; mais d’autre part, et surtout, comment l’allemand comme langue véhiculaire s’expose à des déterritorialisations multiples par rapport à ses fonctions commerciale, bureaucratique et culturelle : d’abord parce que l’anglais se développe comme nouvelle langue d’échange, ensuite parce que l’allemand lui-même, dans les failles de l’empire des Habsbourg, devient l’objet d’usages les plus divers pour les populations tchèques et juives. Langue défonctionnalisée, pour ainsi dire, « l’allemand de Prague est une langue déterritorialisée, propres à d’étranges usages mineurs » (KLM, p. 30).

C’est là que Deleuze et Guattari trouvent la première condition d’une littérature mineure : il faut « de toute façon que la langue y [soit] affectée d’un fort coefficient de déterritorialisation » (KLM, p. 29). Pour le dire avec Simondon, ce coefficient de déterritorialisation définit le caractère problématique du champ sociolinguistique, qui fait que non seulement la langue allemande subit des déformations en tous genres, mais que les variables pragmatiques et les transformations sémiotiques qu’elles commandent, les fonctions d’énoncé et les significations qui en dérivent, perdent leur stabilité ou leur consistance. Kafka le souligne de façon récurrente dans son Journal : les mots viennent d’abord, charriant derrière eux peu d’images, et encore moins de significations ‑ « Le mot, je ne le vois pas du tout, je l’invente » (Journal, p. 17). Ou comme l’écrivent Deleuze et Guattari : voilà une situation propice pour que l’expression précède le contenu, au lieu que le contenu d’abord bien conçu s’énonce ensuite clairement[iii]

         Reste à comprendre en quoi consistent ces « usages mineurs » de la langue allemande déterritorialisée. En quoi l’invention stylistique de Kafka relève-t-elle d’un tel usage ? En quoi son « procédé » apporte-t-il la solution d’un problème d’expression qui n’est pas intralinguistique, mais indissociablement linguistique et sociopolitique ? L’obstacle est ici la distinction entre l’analyse linguistique et l’analyse stylistique, le style étant défini classiquement comme écart par rapport à la norme linguistique. En même temps, c’est là que réside la pointe incisive de la notion de « mineur », et que se pose le problème des normes.

         Avant 1980 et les développements des analyses sémiotiques de Mille plateaux, la formulation deleuzienne de l’idée selon laquelle la langue est indissociable des rapports de forces sociaux et de l’organisation sociopolitique de la domination n’a rien de bien originale, et rejoint un topos qui prolifère au cours des années 1970 sous des formes théoriques diverses : des analyses de Bourdieu sur les rapports de force symboliques qui commandent « l’économie des échanges linguistiques » à la sentencieuse formule ponctuant le discours inaugural de Barthes au Collège de France en 1977, la langue « est tout simplement : fasciste » ! (R. Barthes, Leçon, Leçon inaugurale au Collège de France (1977), Paris, Seuil, 1978, p. 14), en passant par les propos de Foucault sur les « polices discursives » ou l’étude de Michel de Certeau sur la répression des patois sous la révolution française (M. de Certeau, D. Julia, J. Revel, Une politique de la langue, Paris, Gallimard, 1975, rééd. 2002). En revanche, l’intérêt du Kafka et des textes qui s’échelonnent entre 1975 et 1978, tient à ce que l’approfondissement de l’approche fonctionnelle et pragmatique du langage aux niveaux syntaxiques et même phonétiques de la langue, débouche sur une nouvelle conception des normes linguistiques. C’est là, si l’on veut, le second volet d’une stratégie d’ensemble assez claire : casser les distinctions établies, d’une part entre langue et rapports de force sociaux, et donc entre linguistique internaliste et pragmatique, d’autre part entre linguistique et stylistique. Et de l’un à l’autre, l’objectif est tout aussi clair : charger le travail stylistique dans la langue, le procédé d’expression, d’effets directement sociaux et politiques. Il s’agit alors de comprendre comment les fonctions pragmatiques, mots d’ordre ou régimes de signes, non seulement organisent les significations et les désignations (c’est le niveau auquel s’en tient la distinction de Gobard entre les fonctions vernaculaire, véhiculaire, référentiaire et mythique), mais s’actualisent aux niveaux syntaxique et phonétique de la langue que la linguistique structuraliste entend généralement se réserver.

 

         3. La langue comme système de « variations inhérentes »

         Ce dernier point requiert un nouvel instrument de problématisation, à savoir le débat qui oppose Chomsky au sociolinguiste américain William Labov. (La référence à Labov, dont l’usage sera massif dans « Postulats de la linguistique », est absente dans Kafka ; pour cause, la traduction de Sociolinguistique ne paraît qu’en 1976, et Deleuze s’en sert dès cette année dans sa préface à L’aliénation linguistique). Or là encore, la question du bilinguisme paraît fournir un champ de problématisation pertinent. Soit l’exemple donné par Labov d’un jeune garçon noir américain décrivant l’énigmatique jeu du skelly :

 

« An’ den like if you miss onesies, de othuh person shoot to skelly ; if he miss, den you go again. An’ if you get in, you shoot to twosies. An’ if you get in twosies, you go to tthreesies. An’ if you miss tthreesies, then the person tha’ miss skelly shoot the skellies an’ shoot in the onesies : an’ if he miss, you go f’om ttrheesies to foursies. »

« Et p’is alors, si tu rates les uns, l’aut’ mec tire sur l’skelly ; s’i’rate, tu r’commences. Et si tu tapes, tu shootes sur les deux. Et si tu tapes les deux, tu passes aux trois. Et si tu rates les trois, l’mec qu’a raté l’skelly, i’shoote les skellies, et i’shoote sur les uns : et s’i’rate, tu vas des trois aux quat’. »

(W. Labov, Sociolinguistique (1972), tr. fr. A. Kihm, Paris, Minuit, 1976, p. 264).

 

Les passages en italique indiquent le « vernaculaire noir américain », les passages en romain sont identifiés comme de l’ « anglais standard ». Or dans cette seule phrase, le locuteur change 18 fois de système linguistique. Labov fait alors la remarque suivante : si on adopte le point de vue de Chomsky, qui considère toute production d’énoncé comme l’actualisation d’une structure générative consistant en un ensemble de règles homogènes et de constantes syntaxiques, alors deux solutions concurrentes se proposent, et s’avèrent être chacune insuffisante. Soit on comprend cette énoncé comme une oscillation entre deux systèmes autonomes et consistants en eux-mêmes, l’exercice consiste alors à repérer et à distinguer, au sein de cet énoncé, ce qui relève d’une structure et ce qui relève de l’autre, mais on se trouve bien incapable d’expliquer ce qui motive chaque fois le passage d’un système à l’autre. Soit on rejette le problème du côté de l’étude de la performance et des facteurs extrinsèques, et l’on doit se contenter alors d’un jeu de variations dites « libres » sans pouvoir expliquer comment le contexte pragmatique fonctionne à l’intérieur de cette énonciation.

         Ce constat motive une critique générale de la notion chomskienne de « grammaire » conçue comme structure générative de règles capables d’engendrer un nombre indéfini d’énoncés « corrects »[iv]. Cette notion grève la linguistique de trois difficultés lourdes :

1) D’abord, elle réitère le « paradoxe saussurien » selon lequel le linguiste, en distinguant la langue et la parole, ou sous une autre forme, la compétence et la performance, s’autorise à étudier la langue, définie classiquement comme la partie « sociale » du langage, à partir d’un seul individu considéré comme locuteur idéal, c’est-à-dire à partir de l’ « intuition » que revendique le linguiste chomskien dans l’intimité de son cabinet, et à l’inverse, à renvoyer l’étude des variations dites « individuelles » de la parole à l’extériorité du champ social, à la charge du « dépotoire » de la pragmatique, selon le mot amer de Ducrot (cf. Labov, p. 259-261).

2) Par suite, en recourant à une telle « intuition », valable en droit indépendamment des pratiques langagières telles qu’elles ont effectivement cours dans une société donnée, la grammaire générative ne peut produire que des constructions théoriques abstraites à la portée descriptive pour ainsi dire nulle, qu’elle compense en fait en lestant ces constructions théoriques d’une valeur normative qu’exprime chez Chomsky la sacro-sainte « grammaticalité » comme critère de jugement des énoncés correctes ou incorrectes. La notion générativiste de « règle » masque ainsi son abstraction par un sens prescriptif seul réel.

3) Enfin, et c’est le point le plus important, dans la mesure où elle réclame qu’on puisse extraire des performances correctes un noyau matriciel de règles servant d’étalon constant et consistant, la grammaire générative doit se subordonner la grammaire transformationnelle. Or sous cette condition, si la structure invariante n’ignore pas le changement, elle doit en faire une transformation elle-même réglée d’une manière « fixe et constante », et doit réduire la variation des énoncés à une relation d’homologie statique entre une structure et sa dérivée[v]. Bref, en réduisant l’hétérogénéité et les variations effectives que donnent à voir les langues à des structures homogènes de règles constantes, elle se rend incapable d’étudier le devenir effectif des langues, ou comme dit Labov, « les mécanismes internes des changements linguistiques », syntaxiques et phonétiques.

         Que fait alors Labov ? Alors que Chomsky prétend qu’on ne peut étudier une langue quelle qu’elle soit, même dialectale, hors des conditions invariantes qui dégagent sa structure grammaticale, Labov entend montrer qu’on ne peut étudier une langue, même majeure, sans tenir compte des variations qui la travaillent. Aussi n’entend-il pas simplement compléter la démarche chomskienne en soulignant les facteurs sociaux dans l’acquisition de la compétence, ou en s’attachant exclusivement à la légitimité symbolique en vertu de laquelle sont sanctionnées les variations dites agrammaticales ‑ ce sont là les deux aspects que Bourdieu retient de sa lecture de Labov (cf. les articles rassemblés dans P. Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2001). Il renverse la compréhension structurale de la variation, et annule la distinction qui la soutenait entre compétence et performance. Au lieu de partir d’une structure linguistique stable, Labov déplace la distinction du droit et du fait, entre des variables réglées selon des rapports constantes et des variations agrammaticales, en dégageant un plan de variations linguistiques, dites « variations inhérentes », qui font partie intégrante du procès énonciatif sans pour autant être intégrable dans un système de règles homogènes et constantes (Labov, pp. 306-311). Des variables aussi diverses que l’inflexion ou l’accentuation d’un phonème au sein d’une communauté linguistique, l’élision éventuelle d’une finale consonantique, une contraction syntaxique occasionnelle, n’étant plus jugées comme des écarts ou des entorses à des règles abstraites, pourront ainsi faire l’objet d’une description et d’une analyse positive, selon la fréquence de leur actualisation, selon leurs transformations d’un groupe de locuteurs à un autres, et selon leurs évolutions géographiques et historiques.

En prenant pour objet de telles variations inhérentes, il ne s’agit donc pas pour Labov de renoncer à toute idée de règle de production des énoncés. Elles ne s’inscrivent pas plus dans une nouvelle structure génératives qu’elles ne sont des variations libres. Elles sont bien conditionnées à la fois par le contexte interne à l’énoncé (par exemple la variation d’un trait phonétique est conditionnée par les autres phonèmes qui l’entourent dans le mot) et par les variables sociales comme l’âge, le sexe, le milieu culturel ou professionnel, les rapports entre locuteurs etc. Mais ces règles doivent être dites elles-mêmes variables ou « facultatives » (Labov, p. 300), redevables à ce titre d’une appréciation probabiliste, tandis que l’invariance des règles génératives et la constance des rapports syntaxiques deviennent l’objet à expliquer, et non plus le présupposé de l’étude linguistique.

 

Excursus sur la variation créatrice : Labov et la logique sociale de Gabriel Tarde

 

Or l’explication que Labov fournit à cet endroit ne peut que renforcer l’intérêt que Deleuze prête à toutes ces analyses, dans la mesure où elle réinvestit sur la base d’enquêtes précises la logique sociale et l’idée de « variation créatrice » découvertes chez Gabriel Tarde dès les années 1960, au cours des travaux préparatoires à Différence et répétition. Soit une pratique, un élément technique, une idée scientifique ou une croyance religieuse, un trait linguistique ou un sentiment esthétique, de tels individus, selon Tarde, ne deviennent pertinents socialement, ne prennent signification et valeur sociale qu’en parcourant un triple mouvement de surgissement inventif, de propagation par répétition imitative, et de sédimentation adaptative. Ces trois étapes ne peuvent toutefois pas être envisagées selon une succession linéaire, dans la mesure où, d’une part, l’invention elle-même apparaît comme une connexion de différents mouvements imitatifs, d’autre part, la diffusion imitative de l’invention est moins une réitération du même qu’une production de différence dans les individus imitateurs, suscitant à travers l’imitation même de nouvelles lignes d’inventions, et enfin, l’imitation elle-même n’est possible qu’en vertu d’une différence préalable interne aux imitateurs, une « disparation » problématique selon la terminologie simondonienne, que Tarde analyse comme de petites « hésitations » psychosociales, oppositions asymétriques entre deux désirs ou deux croyances incompatibles, micro « duels » que vient résoudre précisément l’invention imitée. Bref, invention, imitation et adaptation doivent être comprises comme des modalités de la différence, ou comme l’écrit Tarde dans L’opposition universelle, de la variation créatrice, dynamisme de différenciation traversant les trois étapes décrites : « [L]e véritable agent de transformation est quelque chose à la fois de plus vague et de plus profond qui se mêle à tout le reste, imprime un cachet individuel à tout objet réel, différencie le similaire, et s’appelle la variation » (Tarde, L’opposition universelle, rééd. Paris, Seuil, 1999, p. 53).

De la logique sociale tardienne, se dégagent au moins trois conséquences qui s’expriment à nouveau dans l’analyse des variations inhérentes chez Labov, et que l’on retrouvera dans l’idée deleuzienne de « minoration » :

1) D’une part, il faut accorder un primat à la dynamique sur la statique sociale, au lieu de penser les transformations sociales à partir d’une accumulation de « constats d’états sociaux », écrit Tarde dans Les Lois sociales (rééd. Paris, Seuil, 1999, p. 131), ou pour ainsi dire, de coupes statiques dans la durée.

2) Mais d’autre part, ce primat ne vaut lui-même que par une redéfinition de la dynamique en termes de variations infinitésimales qui traversent l’immanence des pratiques, pensées, désirs, croyances, etc., et qui en constituent la tension ou la puissance de devenir chaque fois singulière.

3) Par conséquent, enfin, les constantes et les régularités doivent elles-mêmes être expliquées à partir des lignes de variation, et des opérations qui portent sur elles.

 

Or ces dernières opérations, Labov les saisit en restituant les différentes étapes du processus d’un changement linguistique quelconque, comme processus de propagation d’une variation inhérente :

1) D’abord le changement se manifeste par « un trait caractéristique qui n’attire l’attention de personne », une petite invention dirait Tarde, à laquelle Labov réserve le nom d’ « indicateur » : « indicateur d’âge ou de distance sociale qui sépare le locuteur du groupe d’origine » (Labov, p. 426). Pour reprendre la perspective fonctionnaliste suivie précédemment, on dira aussi bien que le trait linguistique apparaît comme un indice de déterritorialisation du locuteur par rapport à la langue vernaculaire du groupe d’origine comme territorialité primitive.

2) En second lieu, le trait phonétique « s’étend au sein de ce groupe », et « peut se propager vers l’extérieur à la façon d’une onde, touchant en premier lieu les groupes sociaux les plus proches de celui d’où il provient » (Labov, p. 426). Et de même que chez Tarde, toute propagation imitative est quantifiable selon des quantités de désir et de croyance comme composantes psychosociales élémentaires, de même Labov souligne au degré de « valeur » et de « prestige » qui s’attache à la diffusion d’un trait phonétique (Labov, pp. 411-412).

3) Enfin, la propagation imitative entraîne des mécanismes d’ « adaptation » (Tarde) ou de « compensation » (Labov). Car cette diffusion propage le trait considéré, non seulement à d’autres locuteurs, mais à d’autres phonèmes et à d’autres mots de la même classe ; des « phénomènes compensatoires » apparaissent alors sous la forme de restructurations phonétiques, voire syntaxiques, du contexte où se diffuse le nouveau trait. A Trinidad ou en Jamaïque par exemple, l’élision du suffixe de l’auxiliaire passé -ed, se voit compensée par une nouvelle utilisation de l’auxiliaire do au présent, pour distinguer la forme du présent (qui devient la forme marquée) et la forme du passé (Labov, p. 307).

Sous ces différents aspects, ce n’est donc pas seulement le modèle de la propagation par « ondes » que Labov emprunte à Tarde (« modèle des ondes linguistiques » propre aux linguistes à « tendance sociale », selon Labov : cf. Labov, pp. 357, 411-412). Il reprend les principaux aspects du processus par lequel Tarde décrivait la socialisation d’un phénomène quelconque. A quoi on ajoutera deux éléments qui prendront place dans la notion deleuzienne de minoration comme opération de mise en variation continue. En premier lieu, Labov confirme sur la base de ses travaux empiriques les vues géniales de Tarde sur le rôle du facteur temporel dans la propagation imitative. Labov écrit en effet qu’au cours de cette propagation, « de nouveaux groupes sociaux pénètrent dans la communauté et, par suite d’accidents historiques ou de l’influence de leurs dialectes d’origine, réinterprètent le changement en cours, en ce qu’il font ressortir d’autres éléments de ce système complexe » (Labov, p. 426). La propagation du trait linguistique est ainsi relancée, réorientée, bifurquée selon de nouveaux usages. De sorte qu’il faut invoquer une durée concrète et créatrice en elle-même, selon des variations intensives de vitesse et de lenteur de la propagation, d’accélération ou de ralentissement de l’imitation. Aussi croirait-on lire un texte d’embryologie quand Labov suggère qu’une transformation est d’autant plus pauvre que la propagation est unilinéaire et rapide : « La généralisation [du trait phonétique] due aux effets de structure est loin d’être instantanée. Il s’agit en fait d’un processus lent, comportant des retards considérables et, entre le mouvement d’un élément et celui consécutif d’un autre, il peut s’écouler plusieurs décennies, riches de transformations sociales » (p. 427). De la logique sociale tardienne aux travaux d’Albert Dalcq sur les « dynamismes organisateurs » de l’œuf (au moment de Différence et répétition), de la sociolinguistique de Labov aux thèses de Geoffroy Saint-Hilaire relatives au plan de composition organique (au moment de Mille Plateaux), la logique de variation immanente et créatrice s’élabore au croisement d’une philosophie non organiciste de la vie et d’une pensée des dynamismes de transformation de la culture.

D’autre part, Labov dégage du processus de socialisation des variations linguistiques un type d’opérations spécifiques permettant de stabiliser ces variations inhérentes dans des relations (relativement et momentanément) stables. Au cours de sa propagation, un trait linguistique peut franchir un seuil de « stigmatisation » qui le rend visible et identifiable par la communauté linguistique. L’opération de marquage consiste alors à assigner à ce trait une « valeur sociale systématique », c’est-à-dire à l’abstraire de son processus de variation pour le faire fonctionner dans une relation biunivoque stable avec des variables sociales : « les marqueurs sociolinguistiques stables organisent la variation linguistique de telle sorte qu’elle est absolument parallèle aux autres indices hiérarchiques du statut social » (Labov, pp. 327-328). A New York, par exemple, le morphème (ing) fonctionne comme un tel « marqueur sociolinguistique stable » dans la mesure où « dans chaque contexte, les membres de la communauté linguistique se distinguent par leur emploi de (ing), de telle sorte que la hauteur des indices de la variable est en corrélation directe avec la position sur l’échelle socio-économique » (Labov, pp. 325-326). Autrement dit, la variable sociolinguistique prend la valeur d’un marqueur lorsqu’elle fonctionne comme un instrument de stratification sociale de la langue : elle « balise » alors « l’orientation sociolinguistique fondamentale de la communauté » (Labov, p. 331), et devient simultanément expression explicite des rapports de pouvoir symboliques, et objet de contrôle et de sanction dans le langage surveillé, de surveillance et de discrimination.

Soumise à une telle opération, la variable linguistique ne fonctionne plus simplement comme un « marqueur syntaxique », indice de la grammaticalité de l’énoncé, mais comme balise de contrôle et opérateur de la stratification sociale du langage. Et Deleuze et Guattari peuvent s’appuyer directement sur Labov lorsqu’ils écrivent dans Mille plateaux :

 

« Puisque tout le monde sait qu’une langue est une réalité hétérogène, qu’est-ce que signifie l’exigence des linguistes, de tailler un système homogène pour rendre possible l’étude scientifique ? (…) Il s’agit d’extraire des variables un ensemble de constantes, ou de déterminer des rapports constants entre les variables (…). Mais le modèle scientifique par lequel la langue devient objet d’étude ne fait qu’un avec un modèle politique par lequel la langue est pour son compte homogénéisée, centralisée, standardisée, langue de pouvoir, majeure ou dominante (…). Qu’est-ce que la grammaticalité, et le signe S, le symbole catégoriel qui domine les énoncés ? C’est un marqueur de pouvoir avant d’être un marqueur syntaxique, et les arbres chomskiens établissent des rapports constants entre variables de pouvoir » (MP, pp. 127-128. Ce passage reprend largement F. Guattari, L’inconscient machinique, Paris, Editions recherches, 1979, p. 29).

 

         Les marqueurs relèvent autant des règles de syntaxe que d’une « politique de la langue », pour reprendre le titre du livre de Certeau sur la politique linguistique sous la révolution française, auquel se réfèrent manifestement ici Deleuze et Guattari. Ils sont même des marqueurs de pouvoir « avant » d’être des marqueurs syntaxiques, puisqu’ils supposent, conformément au processus du changement linguistique détaillé par Labov, la stigmatisation d’un trait linguistique qui en fait l’objet du contrôle, de la sélection et de la correction conformes à la stratification sociale d’un dialecte dominant, stratification où le critère chomskien de « grammaticalité » trouve, cela va sans dire, son lieu propre.

 

Majorer/minorer

 

Des thèses de Labov relatives à la variation inhérente et au marquage sociolinguistique, Deleuze et Guattari tirent deux conceptions des normes, correspondant à deux opérations inverses, deux usages à la fois épistémologiques et politiques des variables :

1) D’une part, une opération de majoration qui consiste à « traite[r] les variables de manière à en extraire des constantes et des rapports constants » (MP, p. 130), et à partir de là, à considérer toutes les variations mineures comme des écarts intégrables dans des sous-systèmes eux-mêmes homogènes et constants, dérivables à partir du système majeur ou standard. C’est une telle opération de « majoration » qu’exemplifie la linguistique chomskienne, et que décrit dans son fonctionnement spécifique l’analyse labovienne des marquages : la majoration d’une variable consiste à l’abstraire de son processus de variation pour en faire un marqueur stable (norme majeure) ; mais un tel marqueur joue comme norme majeure lorsque, pris dans une telle opération, il sert à stabiliser en un ensemble de corrélations fixes des variables linguistiques et variables pragmatiques (stratification). Il y a ainsi une circularité, immanente à la variable traitée, entre l’opération de majoration et le jeu de la norme ‑ circularité immanente par laquelle Deleuze définit la normalisation (« On prétend ainsi reconnaître et admirer, mais en fait on normalise… », Sp, p. 97).

2) D’autre part, une opération de minoration qui consiste à « mettre [des variables] en variation continue » (MP, p. 130). Tout comme la précédente, cette opération confère à des variables la valeur de normes ; mais ce n’est pas la même valeur, conformément à un autre traitement des variables. Il ne s’agit plus d’extraire des variables des constantes permettant de fixer des règles statique (i.e. d’en faire des normes à valeur « répulsive », Canguilhem, op. cit., p. 137), mais de traiter les variables comme des normes à valeur « propulsive », c’est-à-dire comme des lignes de variabilité dont les règles facultatives consiste en « la construction d’un continuum » (Sp, p. 100). Aussi s’agit-il de deux opérations inverses mais corrélatives : il n’y a pas d’opération de majoration qui ne se double de l’opération inverse de mise en variation qui travaille de l’intérieur l’étalon majoritaire, variation qui doit être dite « continue » puisqu’elle ne peut plus être indexée sur des invariants et des rapports constants préalablement fixées. Mais à leur tour, les variables en variation continue peuvent toujours être réduites à un simple écart par rapport à des règles constantes comme mesures de l’ « anormalité » (sous la condition d’un marquage des variables). Si pourtant Deleuze valorise manifestement l’opération de minoration, ce n’est pas seulement en raison de son ontologie vitaliste et du primat accordé aux processus de devenir, ce n’est pas seulement en raison des conséquences pratiques ou politiques qui s’y rattachent, c’est aussi pour la plus grande compréhension théorique que cette opération permet : car s’il est vrai que « la distinction langue-parole est faite pour mettre hors langage toutes sortes de variables qui travaillent l’expression ou l’énonciation » (MP, p. 121), la logique de la variation immanente et continue fait strictement l’inverse : elle empêche la langue de se fermer sur elle-même, et donne à voir la co-variation de ses composantes phonétiques, syntaxiques et sémantiques, et des variables pragmatiques qui la traversent.

 

         On peut alors résumer les implications théoriques de l’idée de minoration, et les apports décisifs de Labov à cet égard :

1) A un niveau philosophique général, les thèses de Labov peuvent être lues dans le sens d’un « empirisme transcendantal » qui fait de la langue en droit un ensemble dynamique de vecteurs de variations ou de transformations virtuelles comme puissance de la différence. C’est en ce sens renouvelé que Deleuze et Guattari empruntent alors à Chomsky le terme de « machine abstraite » (ou que Deleuze emprunte à Foucault celui de « diagramme »[vi]) : il ne s’agit plus du système de règles syntaxiques requises pour produire des énoncés corrects, mais de la carte, pour une société donnée, des vecteurs de transformation d’une sémiotique ‑ qui n’est jamais exclusivement linguistique mais qui connecte toujours « une langue avec des contenus sémantiques et pragmatique d’énoncés », avec des dispositifs de savoirs et de pouvoir, et « toute une micro-politique du champ social » (MP, p. 14). Ainsi « la machine abstraite de la langue n’est pas universelle ou même générale, elle est singulière ; elle n’est pas actuelle, mais virtuelle-réelle ; elle n’a pas de règles obligatoires, mais des règles facultatives qui varient sans cesse avec la variation même, comme dans un jeu où chaque coup porterait sur la règle. D’où la complémentarité des machines abstraites et des agencements d’énonciation, la présence des unes dans les autres. C’est que la machine abstraite est comme le diagramme de l’agencement. Elle trace les lignes de variation continue, tandis que l’agencement concret traite des variables, organise leurs rapports très divers en fonction de ces lignes » (MP, p. 126).

2) Au niveau théorique, les thèses de Labov ont deux effets, qui concourent à esquisser la thématisation d’un rapport entre stylistique et champ sociopolitique. D’une part, le discernement du plan des variations inhérentes permet d’annuler la séparation entre des rapports constants de variables et des variables libres ou non pertinentes ; et en faisant de la variation un phénomène coextensif à la langue, il rend possible l’unification de l’analyse linguistique et de l’analyse stylistique, en sortant cette dernière de l’alternative entre variation superficielle et agrammaticalité pathologique (à la Artaud). D’autre part, il permet d’exhiber la présupposition réciproque qui relie les variables linguistiques et les variables pragmatiques, et d’inscrire ainsi les rapports de forces sociaux dans les rouages phonétiques et syntaxiques de la langue. Ces derniers cessent du même coup d’être l’objet réservé du linguistique chomskien comme « pur savant » : « Il ne sert à rien de fixer certains droits à la pragmatique si on l’insère dans une “machine syntaxique ou phonologique”, une structure purement langagière » (A. Sauvagnargues, op. cit., p. 559). Ou comme l’écrivent Deleuze et Guattari dans « Postulats de la linguistique », la linguistique n’est pas « séparable d’une pragmatique interne qui concerne ses propres facteurs » (MP, p. 115). Pour reprendre la perspective fonctionnelle et pragmatique rappelée précédemment, cela signifie que la reterritorialisation d’une langue, qu’elle soit bureaucratique ou économique, référentiaire ou mythique, passe nécessairement par un durcissement de ses règles immanentes, une majoration de ses variables inhérentes, un marquage stable de ses composantes phonétiques, syntaxiques et sémantiques. Il faut cette opération de majoration pour faire d’une langue, selon la terminologie pragmatique de Mille plateaux, l’instrument d’effectuation des mots d’ordres (« actes immanents » du langage), et par suite, pour en faire l’élément neutre et transparent de significations et de désignations établies. Mais à l’inverse, toute déterritorialisation de la langue par rapport aux significations et valeurs dominantes qui lui servent de coordonnées stables, passera par une mise en variation des variables linguistiques, par cette minoration des variables phonétiques, syntaxiques et sémantiques. C’est précisément une telle opération de minoration que Deleuze et Guattari repèrent dans l’écriture kafkaïenne, et qui permet d’articuler une analyse du style de Kafka avec l’appréciation de sa portée politique.

 

 

II. Consequences du renouvellement de la pensée des normes a la lumière de la logique de la variation, pour l’analyse stylistique et politique d’une « littérature mineur »

 

         Pour reprendre le modèle simondonien, Labov dégage au plan de la théorie linguistique la dimension spécifique qui permet de résoudre le problème du bilinguisme, à savoir cette dimension des variations inhérentes à la langue, irréductible aussi bien aux invariants structuraux de grammaticalité, qu’aux variations libres ou non pertinentes, et toujours en relation de co-variation avec des variables pragmatiques non-discursives. Ce qui retient particulièrement l’attention de Deleuze, c’est qu’une telle dimension permet de penser un « bilinguisme immanent », c’est-à-dire l’actualisation d’une hétérogénéité interne à une seule et même langue, qui ne passe plus par une situation d’extériorité de deux systèmes linguistiques :

 

« Vous n’atteindrez pas à un système homogène qui ne soit encore travaillé par une variation immanente, continue et réglée : voilà ce qui définit toute langue par son usage mineur, un chromatisme élargi, un black-english pour chaque langue. La variabilité continue ne s’explique pas par le bilinguisme, ni par un mélange de dialectes, mais par la propriété créatrice la plus inhérente à la langue en tant qu’elle est prise dans un usage mineur » (Sp, p. 102).

« Le bilingue saute d’une langue à une autre ; l’un peut avoir un usage majeur, l’autre un usage mineur. On peut même faire un mélange hétérogène de plusieurs langues ou de plusieurs dialectes. Mais, ici, c’est dans une seule et même langue qu’on doit arriver à être bilingue, c’est à ma propre langue que je dois imposer l’hétérogénéité de la variation, c’est en elle que je dois tailler l’usage mineur, et retrancher les éléments de pouvoir ou de majorité » (Sp, p. 107).

 

C’est alors cette opération de mise en variation qu’il convient de repérer dans le procédé d’expression de Kafka.

 

1. Le style comme actualisation intensive des variations inhérentes de la langue : l’exemplarité du yiddish

 

         On trouve au moins deux indications précieuses pour saisir ce que Deleuze et Guattari repèrent dans le style de Kafka. D’une part, les remarques de Wagenbach sur la sobriété de l’écriture kafkaïenne, sobriété qui, loin de faire déplorer, à la manière d’un Rilke, l’appauvrissement qu’entraîne le « funeste contact de deux corpus linguistiques » (Rilke, Lettre à August Sauer, cité par Wagenbach, p. 79), s’en nourrit au contraire au profit d’une force expressive et d’une intensité accrue. D’autre part, et surtout, le « Discours sur le Yiddish » prononcé par Kafka le 18 février 1912 lors d’une réunion organisée par l’acteur Isak Löwy, par qui Kafka avait découvert l’année précédente cette langue dont il ignorait à peu près tout. La caractérisation que Kafka fait du yiddish exprime très précisément le procédé de minoration décrit précédemment, celui-là même que Kafka expérimente dans la langue allemande.

 

« Si nous la regardons d’un œil prudemment distrait, notre situation, à nous Européens de l’Ouest, est, en effet, si bien ordonnée : tout y suit tranquillement son cours. Nous vivons dans une harmonie positivement joyeuse, nous nous comprenons mutuellement quand c’est nécessaire, nous nous arrangeons sans les autres quand cela nous convient, et même alors nous ne cessons pas de nous comprendre. A partir d’un pareil état de choses, qui pourrait donc comprendre cette langue confuse qu’est le yiddish, qui pourrait donc en avoir envie ? Le yiddish est la plus jeune des langues européennes, il n’a que quatre cents ans et en vérité, il est beaucoup plus jeune que cela. Il n’a élaboré aucune forme qui soit douée de la clarté dont nous avons besoin. Sa forme est concise et rapide.

Il n’a pas de grammaires. Les amateurs essaient d’en écrire, mais le yiddish est constamment parlé : il ne parvient pas au repos. Le peuple ne l’abandonne pas aux grammairiens.

Il ne se compose que de vocables étrangers, mais ceux-ci ne sont pas immobiles au sein de la langue, ils conservent la vivacité et la hâte avec laquelle ils furent dérobés. Des migrations de peuples traversent le yiddish de bout en bout. Tout cet allemand, cet hébreu, ce français, cet anglais, ce slave, ce hollandais, ce roumain et même ce latin, est gagné à l’intérieur du yiddish par la curiosité et l’insouciance ‑ il faut déjà pas mal de force pour maintenir des langues en cet état. C’est aussi pourquoi aucun esprit raisonnable ne songe à faire du yiddish une langue internationale, si tentant que cela soit. Seul l’argot lui fait des emprunts, et ceci parce qu’il a moins besoin de rapports syntaxiques que de mots isolés. Et pour cette autre raison que le yiddish a été longtemps une langue méprisée » (F. Kafka, « Discours sur la langue yiddish », in Préparatifs de noce à la campagne, tr. fr. M. Robert, Paris, Gallimard, 1957, pp. 478-479).

 

Le yiddish se présente comme une langue dépouillée de règles grammaticales. Non pourtant que l’on ne puisse en expliquer certaines formes, par exemple par dérivations du moyen haut-allemand ; mais on n’a alors, ajoute Kafka, que « des fragments de lois philologiques », qui font du yiddish un mélange inextricable « d’arbitraire et de lois ». En outre, le yiddish est intraduisible en allemand, bien qu’on puisse le comprendre si l’on est germanophone. Kafka fait cette distinction : « l’intelligibilité du yiddish est constituée par la langue allemande elle-même », mais on ne peut pourtant traduire le yiddish en allemand sans lui faire perdre sa spécificité, et sa « réalité » même. C’est qu’il s’agit d’une langue purement expressive, où la signification ne joue qu’un rôle secondaire, presque subsidiaire, que l’on suppléera par une appréhension directement affective : « Pour que le yiddish vous soit tout à fait proche, il suffit que vous méditiez le fait qu’en dehors de vos connaissances, il y a encore en vous des forces qui sont actives, des rapports de forces qui vous rendent capables de comprendre le yiddish en le sentant. (…) [Alors] restez silencieux, et vous vous trouverez tout à coup au beau milieu du yiddish » (id., p. 482).

         On comprend l’importance que prend ce texte pour la compréhension de ce que Deleuze et Guattari appellent la « littérature mineure » : c’est qu’on y trouve toutes les composantes qui servaient à définir l’opération de minoration : une hétérogénéité interne, un affaiblissement des constantes grammaticales au profit de règles facultatives immanentes ou de normes dynamiques indissociables de migrations géopolitiques, une neutralisation corrélative du sens qui rend la chose intraduisible, ou plutôt si aisément traduisible qu’on en perd aussitôt la réalité propre, enfin, une amplitude expressive qui fait appel chez le lecteur ou l’auditeur à des forces affectives, ce que Deleuze appelle précisément des « intensités désirantes », et qui noue étroitement, comme dit Kafka, « le mot, la mélodie et la réalité profonde de l’acteur juif lui-même ».

 

2. Une stylistique de la sobriété intense

 

On comprend à partir de là la caractérisation principale que Deleuze et Guattari donnent du style de Kafka : la « sobriété intense », qui n’a rien à voir avec un mélange de yiddish et d’allemand, mais qui consiste à utiliser les propriétés que présentent le yiddish comme des moyens de minorer l’allemand, c’est-à-dire d’en actualiser les vecteurs de déterritorialisation. Kafka fait voir ici son originalité par rapport aux tenants de l’école de Prague, de Gustav Meyrink exemplairement. Alors que ceux-ci reterritorialisent l’allemand sur des fonctions référentiaires et culturelles, en recourant à une surcharge esthétisante, onirique et symbolique qui reconduit un académisme artificiel refusé explicitement par Kafka ; alors que le recours à l’hébreux, appelé des vœux du sionisme naissant pour effectuer une reterritorialisation mythique sur une spiritualité tout aussi artificielle, suscitera une grande méfiance de la part de Kafka (il n’y verra, au moins jusqu’en 1914, qu’un retour de valeurs religieuses « purement historiques » et archaïques, écrit-il dans son Journal en 1911), Deleuze et Guattari trouvent dans l’écriture kafkaïenne un procédé de dépouillement extrême qui non seulement dissout la forme d’expression en une matière expressive intense, mais qui par là même dissout les formes de contenu. C’est Wagenbach qui écrivait déjà que chez Kafka, « la forme se réduit à un matériel d’expression si simple que, par le seul souci de dépouillement, le fond se trouve presque démoli » (Wagenbach, p. 81) ; épuration des descriptions, réduction « au minimum » du rôle de l’action dans la trame narrative au profit d’associations d’images « appositionnelles » plutôt qu’ « inductives » (Wagenbach, pp. 88-89), etc. C’est ce que Deleuze et Guattari interprètent comme le mouvement d’actualisation scripturaire des variables déterritorialisées de l’allemand. « Pouss[er] la déterritorialisation jusqu’à ce que ne subsistent plus que des intensités », écrivent-ils (KLM, pp. 34-35), ce qui doit s’entendre, conformément à l’idée de minoration des normes linguistiques, comme la mise en variation continue des variables de déterritorialisation qui constituent les lignes de fuite virtuelles de l’allemand, plutôt que les reterritorialiser sur une syntaxe rigide et sur des significations culturelles du type territorialité primitive tchèque, territorialité symbolique-onirique, ou territorialité mythique sioniste.

C’est à partir de cette mise en variation des variables linguistiques que prend sens le statut de l’intensité dans l’écriture kafkaïenne, en même temps qu’elle permet de reprendre l’idée d’individuation intensive que Deleuze trouvait chez Simondon dès 1966. A cet égard, Deleuze et Guattari portent un grand intérêt à une étude du linguiste Haïm-Vidal Séphiha, publiée dans la revue Langages en juin 1970 sous le titre « Introduction à l’étude de l’intensif » (Langages, Paris, Didier/Larousse, juin 1970, n° 18 : « L’ethnolinguistique », pp. 104-120), qui leur permet de réinvestir la notion de « tenseur » développée par Lyotard dans L’économie libidinale. Ils trouvent chez Sephiha une définition très extensive de l’« intensif » entendu comme l’ensemble des « éléments linguistiques, si variés qu’ils soient, qui expriment des “tensions intérieures d’une langue” » (KLM, p. 41), ou comme dit Sephiha, « tout outil linguistique qui permet de tendre vers la limite d’une notion ou de la dépasser », Deleuze dirait, après Blanchot, qui permet de mettre le langage en rapport avec son dehors. Sephiha mentionne par exemple des adverbes comme « très », dérivé de « trans- », et conserve de l’idée de dépassement la valeur intensive ou limite ; des termes connotant des affects de douleur, de peur ou de violence qui, délesté de leur signification, n’en retiennent que la valeur intensive, par exemple sehr en allemand, qui dérive du moyen haut-allemand sêr signifiant « douloureux », ou encore en français, les adjectifs comme « terrible », « abominable », « terrifiant », et les formes adverbiales correspondantes. Mais ce sont aussi bien des « prépositions assumant un sens quelconque ; des verbes pronominaux », ou encore des « accents intérieurs aux mots » et qui y introduisent une discordance et une tension.

Or Deleuze et Guattari trouvent en abondance de tels outils intensifs dans le style de Kafka. Là encore, on peut regretter que la lecture soit de seconde main, et souligner l’importance du livre de Wagenbach auquel ils empruntent, pêle-mêle, cette énumération : « l’usage incorrect de prépositions ; l’abus du pronominal, l’emploi de verbes passe-partout (tel Giben pour la série « mettre, asseoir, poser, enlever », qui devient dès lors intensive) », chaque utilisation du verbe mettant en tension simultanément différentes acceptions ; « la multiplication et la succession des adverbes ; l’emploi des connotations dolorifères ; l’importance de l’accent comme tension intérieure au mot, et la distribution des consonnes et des voyelles comme discordance interne » (KLM, p. 42 ; cf. Wagenbach, p. 78) : « Pas un mot ‑ ou presque ‑ écrit par moi ne s’accorde à l’autre, j’entends les consonnes grincer les unes contre les autres avec un bruit de ferraille », écrit Kafka dans son Journal le 15 décembre 1910 (op. cit., p. 17). Tous ces éléments paraissent à Deleuze et Guattari caractériser en propre la solution inventée par Kafka, solution indissociablement stylistique et politique pour une problème indissociablement politique et linguistique, ‑ son procédé, créateur d’une intensification de la langue allemande propre à dépouiller celle-ci des significations qu’elle véhicule, et à briser, selon la critique récurrente de la métaphore, les marques de symbolisation et de désignation. Car si « l’usage représentatif » du langage, conformément à la critique de la représentation formulée dès 1962 dans Nietzsche et la philosophie (Paris, PUF, 1962, pp. 91-92), présuppose toujours un système d’organisation de la signification, c’est-à-dire un agencement d’énonciation qui assure la reterritorialisation des signes les plus hétérogènes sur les significations établies, le procédé kafkaïen apparaît comme une individuation intensive, au sens de Simondon, qui fait que « le langage cesse d’être représentatif pour tendre vers ses extrêmes ou ses limites » (KLM, p. 42). Mettant les variables linguistiques, autant que les variables pragmatiques qu’elles enveloppent, en variation continue, il donne lieu à une expression d’autant moins signifiante, symbolique ou représentative, et d’autant plus apte à capter dans le champ social les forces encore irreprésentables du proche avenir[vii].

 

         Cette dernière remarque mériterait à elle seule toute une relecture du Kafka, pour expliciter le « réalisme » politique, descriptif et cependant non représentatif, que Deleuze et Guattari voient à l’œuvre, après Robbe-Grillet, dans la machine d’expression kafkaïenne[viii]. Je finirai plutôt en revenant sur cette idée de variation continue, pour préciser ce qu’elle apporte à l’idée de norme, sur trois points :

1) Tout d’abord, la norme est comprise comme un acte ou une opération sur des variables, et se différencie en ce sens en deux directions, d’une part, dans le sens d’une réduction de variables à des rapports constants, d’autre part, dans le sens d’une soustraction des constantes et de mise en variation des variables. De cette idée, il faut tirer deux conséquences. D’une part, l’opération de la norme requiert toujours plusieurs variables, s’effectue toujours entre deux phénomènes au moins, par exemple une variable linguistique et une variable pragmatique. On retrouve là l’idée simondonienne de disparation entre deux ordres de grandeurs hétérogènes pris dans une relation asymétrique intensive. Mais c’est la notion de « variation continue » elle-même que Deleuze trouve chez Simondon, dès 1966, lorsque celui-ci propose, pour penser les phénomènes de prise de forme, le concept de « modulation ». Par ce concept, Simondon entend substituer au paradigme technique inadéquat du « moulage », le schème informationnel de singularités internes à la matière qui font varier (ou qui modulent) les forces qui passent par elles. Pour illustrer cette idée de modulation, il prend l’exemple d’un travail artisanal du bois ; mais au lieu de se placer au niveau macroscopique de l’ouvrier donnant forme à la matière selon des normes extrinsèques à l’activité elle-même, Simondon place sur un unique plan opératoire le matériau travaillé et le geste de l’artisan guidant la gouge dans les fibres du bois. Ce plan apparaît comme un système énergétique tendu, traversé par une hétérogénéité interne que définit la différence entre deux échelles de grandeurs, ou deux systèmes hétérogènes de variables : l’échelle molaire du geste artisanal, avec ses différents facteurs, rapidité du mouvement, force de pression, mais aussi sensibilité de la main et du bras, et tout le système psychomoteur de l’artisan, et d’autre part, l’échelle moléculaire de la composition du matériau. Ce qui met alors en communication ces deux ordres de grandeur, ce sont les « singularités » par lesquelles passe la gouge, c’est-à-dire telle densité de fibres ou telle épaisseur des grains à tel endroit du bois, telle incurvation des fibres autour d’un nœud, tel plissement ponctuel d’un groupe de fibres, telle torsion locale en hélice, etc. L’opération de modulation ne consiste pas à imposer une forme fixe ou stable à une matière, ni à appliquer des règles abstraites à un geste, mais à faire entrer les deux ensembles de variables, au niveau des singularités, en relation de co-variation dans une individuation intensive. Les singularités « modulent » en ce sens les forces qui passent sur elles, dans une sorte de moulage « continu[…] et perpétuellement variable », écrit Simondon dans L’individu et sa genèse… (p. 45). La modulation substitue bien une logique de la variation continue des variables à une logique des rapports constants entre variables.

2) Il faut alors tirer de cette idée une conséquence décisive pour l’idée deleuzienne de minoration. En s’actualisant de la sorte, les singularités révèlent une normativité singulière, qui n’est ni celle du matériau ni celle de l’artisan pris isolément, mais celle de l’opération elle-même qui détermine leur relation. C’est en ce sens qu’il faut dire de Kafka ce que Deleuze aime à dire de tous les écrivains qui attirent son attention : c’est un grand écrivain, et en même temps tout autre chose qu’un écrivain, en ce sens qu’il n’a que faire de toute « norme littéraire », trop attaché à expérimenter les puissances de variations de ce matériau singulier qu’est « l’allemand à Prague » (KLM, p. 41). Aussi la notion de minoration fournit-elle un point d’appui pour affranchir le concept de norme, et du modèle de la loi abstraite, et aussi du modèle de la règle, qui reste une simple miniaturisation du premier si l’on se contente de penser la règle comme un moule s’appliquant à une chose, à une pensée, à une pratique technique ou discursive. Les concepts de modulation et de minoration donnent alors à penser une immanence réelle des normes. Et c’est en ce sens que Deleuze reprend l’idée de Canguilhem de « normativité vitale », qui n’a rien à voir avec la création de nouvelles « règles » au sens prescriptif, mais avec la puissance pour un vivant, une pensée, une écriture, d’étendre ses variables jusqu’à leurs valeurs limites, ou de passer par de nouvelles variables, noétiques, affectives, politiques. Il faudrait reprendre dans cette perspective le petit texte que Deleuze consacre en 1978 à François Châtelet, Périclès et Verdi, où l’on peut lire par exemple : « Un individu, même insignifiant, est lui-même un tel champ de singularités qui ne reçoit son nom propre que des opérations qu’il entreprend sur soi et dans le voisinage pour en tirer une configuration prolongeable » (Périclès et Verdi, Paris, Minuit, 1988, p. 19). Mais surtout dans le 10ème plateau, « Devenir-intense, devenir-animal, devenir-imperceptible », Deleuze tirera de cette idée une très belle conception de l’individu comme « heccéité », revendiquant librement la théorie spinoziste du mode fini selon la composition de deux axes : l’axe longitudinal de l’existence du corps comme rapport variable d’innombrables rapports eux-mêmes variables entre parties extensives ; et l’axe latitudinal des valeurs intensives correspondant à ces rapports, et définissant l’essence ou le degré de puissance d’affecter et d’être affecter de ce corps. De sorte que tout corps est composé d’un nombre infini de rapports moléculaires (longitude), chacun de ces rapports jouissant d’une certaine latitude qui exprime « ce que peut ce corps », les affects dont il est capable, c’est-à-dire les intensités qu’il peut supporter, et les amplitudes de variations qu’il peut actualiser.

3) Pour finir, on peut se demander si, en distinguant ces deux opérations de majoration et de minoration, Deleuze ne maintient pas le dualisme auquel on voulait le voir échapper en soulignant la spécificité de l’opération de minoration par rapport au majeur et au mineur comme états. En fait, penser les normes selon l’intensif semble indiquer une solution non dualiste. Tenter de comprendre la norme selon l’intensité signifie ceci : la norme n’est pas une chose, ni une forme, ni même une règle, mais l’amplitude d’une multiplicité de variables, et la puissance d’une multiplicité à faire varier ses rapports constituants et à les faire entrer dans de nouveaux rapports. De ce point de vue, il n’y pas de majoration, il n’y a pas de normalisation qui n’enveloppe encore une normativité immanente comme opération de minoration, normativité réduite simplement à une moindre puissance de variation, et à une moindre amplitude des rapports intensifs. Ainsi en est-t-il des hommes de vengeance et de ressentiment chez Nietzsche, qui « regrattent chaque jour, à chaque instant » les mêmes traces que le passé a laissé sur leur corps, ou bien du damné chez Leibniz, qui « ne paie pas pour un acte passé, mais pour la haine de Dieu qui constitue l’amplitude actuelle de son âme et l’emplit au présent », pour l’ « horrible plaisir » qu’il trouve dans ce rapport réifié par lequel il ne cesse de repasser, et auquel il voue la petite puissance obnubilée qu’il lui reste, son « étroitesse d’esprit », sa si faible variation (Deleuze, Le Pli. Leibniz et le baroque, Paris, Minuit, 1988, pp. 96-97).

En ce sens, il n’y a pas plus de dualisme ici qu’il n’y a de dédoublement du conatus lorsque l’on passe de la tristesse à la joie ou inversement. Et dans un cas comme dans l’autre, doit subsister la même visée pragmatique des normes immanentes, qui appréhende celles-ci par leurs effets, qu’ils soient de majoration ou de minoration, c’est-à-dire par les allures de vie, d’action, de pensée, qu’elles esquissent pour le proche avenir.

 



[i] On pourrait distinguer sommairement, chez Deleuze, au moins quatre types de références, ou quatre régimes d’emprunts et d’utilisation : 1) des utilisations rhétoriques ; 2) des utilisations de « modèles techniques » (Différence et répétition) qui permettent de schématiser un concept (c’est le cas par exemple des modèles mathématiques ou des références à l’embryologie utilisés en 1968 pour décrire l’individuation intensive) ; 3) des utilisations proprement conceptuelles (par exemple le concept d’anomal de Canguilhem, ou le concept simondonien de « problématique »), concepts qui peuvent être déformés, amputés etc., mais qui interviennent toujours directement dans le montage d’une thèse. Certaines références fonctionnent à plusieurs niveaux d’usage, en même temps ou selon des contextes argumentatifs différents ; 4) enfin, certaines références fonctionnent comme outils de problématisation., en ce sens qu’elles servent à reformuler un problème ou à en construire un nouveau, qui ne se pose pas pour l’auteur considéré mais s’esquisse en creux ou dans ses marges (c’est ce que fait par exemple Muriel Combes dans sa thèse de doctorat avec Foucault) : chez Deleuze, c’est cette fonction de problématisation qu’assument très souvent, par exemple, les références à Foucault (concepts de « formation discursive », de « dispositif »), à Simondon, ou encore à Clastres et à Dumézil lorsqu’au début du « Traité de nomadologie », les notions de « mécanisme guerrier » et de « fonction guerrière » conduisent à poser une nouvelle hypothèse, celle de la « machine de guerre », pour interroger la formation des Etats dans l’histoire universelle.

[ii] Wagenbach rappelle l’intérêt de Kafka pour les recherches du discipline de Brentano, Anton Marty, sur « le fondement de la grammaire et de la philologie générales », mais plus spécifiquement sur « la situation de l’allemand parlé à Prague ». Il rapporte notamment des propos de Brod racontant ses conversations avec Kafka sur le problème « du sens nouveau que prennent les mots d’emprunt » (p. 108).

[iii] « Une littérature majeure ou établie suit un vecteur qui va du contenu à l’expression : un contenu étant donné, dans une forme donnée, trouver, découvrir ou voir la forme d’expression qui lui convient. Ce qui se conçoit bien s’énonce… Mais une littérature mineure ou révolutionnaire commence par énoncer, et ne voit et ne conçoit qu’après (“Le mot, je ne le vois pas, je l’invente”). L’expression doit briser les formes, marquer les ruptures et les embranchements nouveaux. Une forme étant brisée, reconstruire le contenu qui sera nécessairement en rupture avec l’ordre des choses. Entraîner, devancer la matière. “L’art est un miroir qui avance, comme une montre parfois” » (KLM, pp. 51-52).

[iv] Le rôle du débat entre Chomsky et Labov pour la question de l’agrammaticalité chez Deleuze a été très bien analysé par A. Sauvagnargues, Esthétique et philosophie dans l’œuvre de Gilles Deleuze, Thèse de doctorat, soutenue le 4 janvier 2003, E.N.S. lettres et sciences humaines, pp. 554-566.

[v] Cf. N. Chomsky, « Trois modèles de description du langage » (1956), tr. fr. in Langages, n° 9, mars 1968, p. 52 ; et le commentaire de A. Sauvagnargues, op. cit., p. 555.

[vi] Ou encore ce que Foucault appellera, dans le paragraphe de La volonté de savoir intitulé « Règles de variations continues », une « matrice de transformations » : (…) chercher plutôt le schéma des modifications que les rapports de force impliquent par leur jeu même. Les “distributions de pouvoir”, “les appropriations de savoir” ne représentent jamais que des coupes instantanées, sur des processus soit de renforcement cumulé de l’élément le plus fort, soit d’inversion du rapport, soit de croissance simultanée des deux termes. Les relations de pouvoir-savoir ne sont pas des formes données de répartition, ce sont des “matrices de transformations” » (p. 131).

[vii] De la signification et de la représentation, il faut dire ce que Deleuze et Guattari écrivent de l’organisme dans MP : il en faut bien sûr un peu. En fait, juste ce qu’il faut pour qu’il se réforme à chaque aube. « Or voilà : la situation de la langue allemande à Prague, comme langue desséchée, mêlée de tchèque ou de yiddish, va rendre possible une invention de Kafka. Puisqu’il en est ainsi (…), on abandonnera le sens, on le sous-entendra, on n’en retiendra qu’un squelette ou une silhouette de papier » (KLM, p. 37).

[viii] A. Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman, p. 120 : « Le seul engagement possible, pour l’écrivain, c’est la littérature. / Il n’est pas raisonnable, dès lors, de prétendre dans nos romans servir une cause politique, même une cause qui nous paraît juste, mais si dans notre vie politique nous militons pour son triomphe. La vie politique nous oblige sans cesse à supposer des significations connues : significations sociales, significations historiques, significations morales. L’art est plus modeste ‑ ou plus ambitieux ‑ : pour lui, rien n’est jamais connu d’avance ».