Participation au colloque international Emotion, Cognition and Communication 23-25 juin 2011, Université de Chypre, Nicosie

http://www.ecc-cyprus.eu/

 

Communication présentée : Le petit doigt m’a dit

Décodage des émotions dans les expressions linguistiques liées au corps

 

 

Les collègues Fabienne Baider (département French Studies and Modern
Language, Université de Nicosie) et Georgeta Cislaru (Centre de linguistique Françaose, Université Paris 3) ont organisé le colloque Émotion, Cognition et Communication qui a eu lieu, pour une première édition, à l’Université de Chypre (Nicosie, fondée en 1989), du 23 au 25 juin.

Le sujet du colloque, assez novateur, a accueilli des présentations de nature interdisciplinaire et appliquée, regroupées en ateliers thématiques : interculturel, didactique, corps et émotions, sémantique, discours, acquisition, prosodie, littérature, traduction.

Le colloque s’est déroulé dans une ambiance particulièrement conviviale (accompagnée d’un temps superbe et d’un bon buffet chypriote), avec des intervenants de divers continents (Australie, Angleterre, Etats-Unis, Afrique du Sud, France, Belgique, Allemagne, Estonie…), pour la plupart des linguistes. Les présentations (pj), en anglais ou en français, étaient de bonne qualité dans l’ensemble (le taux d’acceptation des soumissions n’a pas atteint 60%). Les conférences plénières ont été assurées par :

Claire Kramsch (Université de Californie à Berkeley, USA), « French was wedged between the cobblestones and my flowered dress : The emotional world of  foreign language ». 

Cliff Goddard (University of New England, Australie), « Interjections can express emotions (or can they?) ».

Philippe Martin (Université de Paris 7, France), « Émotions et structure prosodique : qui domine qui ».

Aneta Pavlenko (Temple University, Philadelphia, USA), « Une langue venue d’ailleurs: Affective engagements and the stepmother tongue » .

Alain Polguère (Université de Nancy, ATILF, France) « Les petits soucis ne poussent plus dans le champ lexical des sentiments : essai de cartographie du lexique des états affectifs ».

 

J’ai eu l’honneur de présider une séance de l’atelier Sémantique où notre collègue du CNRS, Paulette Roulon-Doko, a fait une enrichissante présentation sur la « Conceptualisation et expressions des ‘Emotions’ en gbaya (langue oubanguienne d’Afrique centrale) », culture dans laquelle le lexique des émotions est conceptualisé sous forme de périphrases afférentes au corps et à ses manifestations physiologiques (p.ex. la notion de colère est rendue par le fait d’avoir les yeux rouges, même si la personne désignée en situation de communication n’a pas réellement les yeux rouges). S’en est suivi un débat quant à la motivation réelle ou pas de ces expressions, qui a repris l’après-midi à l’issue de ma présentation.

Ma communication (exemplier distribué pj), a porté sur les constructions verbales rapportées au corps en espagnol, français et anglais, celles-ci étant vues comme support un culturel de signification des émotions mais comme étant, à la fois, fondées sur une réalité psychosomatique. Je me suis focalisée davantage sur l’émotion de la colère (une des émotions universelles selon Ekman 2007, voir bilbiographie dans l’exemplier). En voici le résumé :

 

Je me suis intéressée au fonctionnement des constructions verbales, principalement en français, espagnol et anglais, impliquant le corps (gestes, parties, mouvements) qui sont utilisées de façon conventionnelle et récurrente pour décrire des émotions ou des états d’âme saillants. La capacité référentielle de leurs mots ne se voit pas alors actualisée en discours par la réalité tangible qu’ils sont censés désigner. P. ex. rester en travers de la gorge, prendre son pied, avoir les boules.

Comment les émotions sont-elles signifiées à travers les descriptions physiques ? Quel est le lien entre la référence physique et la référence abstraite ? Les différentes associations opérées d’une langue à l’autre entre partie du corps et émotions sont-elles justifiées sémantiquement ou référentiellement ?

Contrairement à d’autres approches (cf. Gross, Kleiber, Lakoff & Johnson, Fauconnier & Turner, Searle), la compréhension de ces constructions passe, dans cette analyse, par une représentation conceptuelle, i.e. littérale, de leurs mots et une procédure interprétative habituelles (Prandi), dépourvue d’opérations de transfert de sens. Le choix de l’interprétation abstraite relève du niveau pragmatique, par l’inclusion, dans les informations contextuelles, de l’association culturellement stéréotypée entre l’idée abstraite et la description physique ou partie du corps correspondante (Beffa & Hamayon, Norman&Rumelhart).

J’ai montré ensuite que les associations opérées entre émotions et descriptions physiques sont fondées sur le rôle et le fonctionnement des parties du corps. Celles-ci apparaissent comme des réalités symboliques à deux niveaux référentiels (De Souzenelle, Lahy, Martel), un versant concret et un autre non visible sur lesquels repose la possibilité d’une double interprétation.

Nous avons vu enfin que les descriptions psychosomatiques véhiculés culturellement par ces expressions trouvent une justification réelle et naturelle dans le domaine des études et thérapies basés sur une approche globale de la santé (médecine chinoise, homéopathie, ostéopathie, étiopathie…), (Lahy, Guillaume, Martel, Dransart, Oudoul).

 

À l’issue de cette présentation, s’en est suivi une vive discussion avec P. Roulon-Doko, à son tour présidente de séance, pour qui les expressions corporelles associées à des émotions sont purement d’invention culturelle et ne comportent aucun fondement psychosomatique réel ; leur description n’auraient donc pas de valeur universelle. Pour preuve, toutes les langues n’ont pas les mêmes descriptions corporelles pour la même émotion.

J’étais tout à fait d’accord sur le fait que les associations opérées par les locuteurs entre émotions et descriptions physiques sont de nature culturelle. C’est, d’ailleurs, leur stéréotypisation culturelle et leur mémorisation cognitive ce qui, à mes yeux, contribue en grande partie à rendre ces expressions aisément interprétables en discours et à leur conférer une valeur assez homogène au sein d’une communauté linguistique (cf. la notion de schéma mental chez Norrman et Rumelhart 1983). Néanmoins, cela n’invalide pas pour autant le fait que ces associations psychosomatiques relevées par les cultures puissent correspondre à des phénomènes objectivement vérifiables et fondés, et donc, en ce sens, universels (nous savons, par exemple, que la rougeur des yeux et de la face en généralg est un effet engendré par les modifications physiologiques naturelles accompagnant l’émotion de la colère, qui préparent l’individu à l’attaque : le pouls et le rythme respiratoire s’accélèrent, la tension artérielle et le tonus musculaire augmentent, les vaisseaux périphériques se dilatent, le sang se concentre dans les mains, le cerveau déclenche la production d’hormones, etc. Ekman 2007).

Certes, chaque culture à travers le langage, offre un éclairage physique différent sur les manifestations de l’émotion, p.ex. si la colère est associée aux yeux rouges en gbaya, en français, en espagnol ou encore en anglais, elle est volontiers associée à la chaleur du corps ou de fluides (sang, bile), à la pression ou au remplissage (ex. : Calentar la sangre, Estar quemado, échauffer la bile, you make my blood boil/ hinchar las narices, gonfler, gaver, to explode, to be fed up, en avoir par dessus la tête). Cette diversité descriptive paraît naturelle dans la mesure où les nuances d’une émotion (et de son thème cf. Ekman 2007) sont multiples, ainsi que les facettes physiques et physiologiques d’un organe, ce qui donne une bonne marge de liberté dans l’expression des émotions. Chaque culture, sans doute selon son histoire, sa mentalité, a retenu les manifestations corporelles qui lui étaient le plus utiles ou accessibles (il faudrait, pour éclairer véritablement ce point, une vaste étude historique et ethnologique). Enfin, malgré tout, il est possible de trouver des points de rencontre dans les descriptions interculturelles de phénomènes psychosomatiques, que les thérapies offrant une approche intégrale de la santé (médecine traditionnelle chinoise, homéopathie…) aident à discerner (p.ex. le rapport entre le sang, les yeux, le foie et la colère est explicité par la médecine traditionnelle chinoise cf. Maciocia 2008).  La réalité corporelle semble donc être le support d’expression naturel et concret des réalités intérieures, et les expressions corporelles mettent en lumière ce langage émotif.

 

Pendant la durée du colloque, l’échange a été particulièrement dynamique avec Jacqueline Pairon, Valérie Decuyper, Françoise Masuy, Françoise Stas, collègues de  l’Université Catholique de Louvain la Neuve, ainsi qu’avec Cristina Díez Barberá, de l’Université Autónoma de Madrid. Nous avons partagé nos expériences et activités pédagogiques en rapport avec l’apprentissage de la langue et les émotions chez les étudiants, ainsi que des références bibliographiques sur l’approche psychosomatique du langage du corps (cf. Martel, Dransart...), sujet qui suscitait en nos collègues un vif intérêt. Ce fut également l’occasion de renouer contact avec notre collègue de l’Université d’Anvers (Belgique) Patrick Dendale.

Le colloque a été clôturé dans une joyeuse ambiance avec un délicieux dîner dans une taverne chypriote.