CorHaLi /
juin 2003
Benoît Louyest
E.H.E.S.S.
Paris
Restitution par Athénée du
regard des comiques sur la tragédie
Dès le premier livre du Banquet des Sophistes,
au moment où Aristophane est cité à propos d’Eschyle – dont il s’agit de
montrer que le tragique était aussi un remarquable chorégraphe – Athénée écrit
que “ c’est chez les comiques que sont déposés les témoignages concernant
les tragiques ” (Ath. 1, 21f ; trad. A.-M. Desrousseaux).
Ce n’est pas sans raison qu’Aristophane est associé aux témoignages sur les
poètes tragiques, étant donné qu’il les a mis eux-mêmes en scène dans ses
pièces. Aristophane est considéré par Athénée comme apte à rendre compte du
théâtre à son origine. Ainsi en 57a, Athénée s’appuie sur Aristophane pour
comparer la comédie primitive et grossière avec les radis, appelés raphanídes parce qu’ils se découvrent facilement (rhadíos phaínesthai).
Le poète est encore cité ailleurs (Ath. 1, 30c) à propos du goût qu’avaient les
Athéniens pour une poésie qui ne soit pas rude et sourcilleuse comme le vin pramnien.
Néanmoins, si l’on s’en tient aux jugements sur la
tragédie, on peut s’étonner qu’Aristophane soit finalement peu cité, et serve
surtout à fournir des attestations de tel ou tel mot lié au banquet (la figue,
l’anguille, la cervelle, les différentes sortes de pains, etc.). Non, pour
parler de la poétique des tragiques, Athénée préfère choisir d’autres comiques,
et c’est précisément sur les raisons de ce choix que je voudrais m’interroger.
Ce choix, à mon avis, est lié à la propre poétique d’Athénée, au statut de son
écriture et spécialement à son maniement original de la citation, qui implique
une conception très particulière de la culture et de l’héritage littéraire
qu’il transmet.
Pour comprendre les choix des citations comiques chez
Athénée lorsqu’il évoque la poétique des tragiques, et leurs implications
concernant sa propre poétique, le mieux est sans doute de se pencher sur le
début du livre 6 (Ath. 6, 222a-224b), où Athénée interrompt sa narration pour
commenter sa démarche. Il s’adresse à Timocrate, son
auditeur fictif, en posant la question de la nouveauté de ce qu’il écrit. La
problématique de la nouveauté – c’est-à-dire si Athénée estime faire du neuf –
est essentielle pour comprendre son intention.
Athénée délègue sa parole aux poètes comiques qu’il
cite et qui sont chargés, malgré eux, de dire la poétique d’Athénée. Ces
citations forment la partie la plus consistante du texte, tandis que la prose
d’Athénée se limite à quelques phrases donnant une armature au prologue du
livre 6. Tout se passe comme si Athénée laissait aux citations elles-mêmes le
soin d’expliquer ce qu’il a à dire ; de sorte que, pour comprendre le
cheminement de sa pensée, il ne faut pas lire seulement entre les citations
mais dans les vers eux-mêmes.
Réfutant progressivement l’idée qu’il invente du
nouveau, Athénée élabore une poétique en négatif. L’ensemble du passage joue
sur l’opposition entre ce qui est nouveau et ce qui est connu, qu’on ne fait
que rappeler. Il recourt à trois poètes comiques qui viennent théoriser leur
art en critiquant la tragédie. Celui qui m’intéressera surtout est le
troisième, Timoclès.
Les deux premiers, Antiphane
et Diphile, pour critiquer la tragédie, opèrent un renversement de valeur. Ils
avancent des arguments montrant que l’art des tragiques se réduit à peu de
chose. Comme les sujets des tragédies sont connus, les auteurs tragiques n’ont
qu’à rappeler le nom des protagonistes, et tout le monde sait le reste. Puis,
quand les tragiques ne savent plus quoi dire, ils lèvent la machine et cela
suffit à satisfaire le public. Les comiques, au contraire, doivent faire preuve
d’inventivité : c’est bien le mot “ nouveau ” (kainá), répété avec le verbe “ trouver,
inventer ” (heurískein), qui fait le
lien.
Athénée joue progressivement sur un glissement de
sens. L’expression taût’ ouk éstin (“ on ne peut
pas faire cela ”, sinon les comédiens sont sifflés), reprise dans le
dernier vers d’Antiphane sous la forme taût’ éxesti (les
tragiques “ peuvent faire cela ”, ils en sont libres), introduit peu
à peu l’idée d’une licence, d’une permissivité. L’emploi du substantif exousía (“ liberté, licence ”),
dans le fragment de Diphile, accentue ce glissement. Aux yeux des comiques, les
tragiques sont donc caractérisés par un double excès, que les deux poètes
choisis par Athénée s’accordent à critiquer : d’un côté, on met le doigt
sur un défaut de créativité dans l’intrigue tragique (il suffit de dire le nom
du héros et de le sauver par un deus ex machina) ; de l’autre, on
pointe la sur-créativité du vocabulaire tragique
(avec les épithètes d’Artémis dont il est question ici).
Athénée se plaît à émettre un tel paradoxe, en
plaçant, contre toute attente, la tragédie – et non la comédie – du côté de
l’excès. Son humour ne fait aucun doute , lorsqu’il
agence les deux citations. Mais quelle est sa propre position ? On
pourrait croire qu’Athénée prend parti pour l’heuristique des comiques, mais en
même temps il suggère qu’on a tort de s’imaginer qu’il invente du nouveau.
La citation de Timoclès nous
renseigne sur ce que nous cherchons. Les niveaux d’énonciation sont
multiples : on a à la fois le jugement critique d’un comique sur la
tragédie, et ce qu’en tire Athénée.
Avec la tragédie, disait Diphile, il est possible de
tout dire et de tout faire. Prenant au mot cette idée, Athénée choisit chez Timoclès un éloge de la tragédie, présentée comme
toute-puissante au point de guérir n’importe quelle maladie. Le personnage qui
a la parole dans ce fragment part du postulat que la vie des hommes contient de
manière intrinsèque la souffrance (v. 2-3). Mais de ce lieu commun, il tire une
interprétation comique. Selon lui, en
cherchant un moyen d’oublier leurs souffrances, les hommes auraient produit une
invention, la tragédie ; il ne s’agit donc plus de l’heúresis particulière à chaque auteur
tragique, mais de la découverte d’un art, l’art tragique.
La tragédie est vue comme un acquis avantageux, une
trouvaille utile. Timoclès jongle avec un vocabulaire
à la fois médical, et propre à la tragédie, en jouant d’abord sur le nom parapsuché, “ rafraîchissement ” au sens
propre, “ consolation ” au figuré, qu’on trouve dans ce sens chez
Euripide aussi bien dans la bouche d’Hécube (Hécube 280) que dans celle
d’Electre (Oreste 62). Le terme parapsuché
fait écho deux vers plus bas au participe du verbe psuchagogéo
qui signifie à la fois “ conduire une âme ” (Héraclès dans l’Alceste
d’Euripide est appelé psuchagogós, et
c’est même le titre d’une pièce d’Eschyle) mais aussi “ calmer un
mal ” et “ divertir ” [cf. aussi Aristote, Poétique 1450a
33, justement à propos de la tragédie]. L’effet de la tragédie est assimilé à
celui des eaux du Léthé sur les âmes aux Enfers. Il s’agit donc d’un apaisement
et d’un oubli. On croirait trouver ici la théorie aristotélicienne de la catharsis
mais c’est beaucoup plus trivial : en assistant à une tragédie, le pauvre
se réjouit de voir plus pauvre que soi, le boiteux de voir plus boiteux, et
ainsi de suite.
Et Timoclès de multiplier
les exemples de souffrances tragiques qui nous sont familiers : Télèphe,
le plus mendiantissime des mendiants d’Euripide (cf.
Aristophane, Acharniens 431) ; Alcméon, réputé avoir tué ses enfants dans un accès de
folie ; Phinée, dont les deux fils avaient été
aveuglés (cf. Eschyle Euménides 50 et Sophocle, Antigone 679) ;
Niobé, qui a donné son nom à des tragédies perdues d’Eschyle et de
Sophocle ; sans oublier Philoctète, le boiteux de Sophocle ; et le
vieil Oenée, le père de Déjanire (il est probable que
le personnage qui parle soit lui-même âgé).
Cette énumération, de toute évidence, sert à produire
un faux éloge renversant de manière comique les théories connues sur la tragédies. Ce n’est plus la terreur ou la pitié qui purge
le spectateur, mais la reconnaissance sur scène d’une même souffrance portée à
un degré plus élevé. Par conséquent, le critère d’après lequel la tragédie est
jugée utile ne repose sur rien d’autre que sur une identité consolatrice entre
les maux du spectateur et ceux du héros porté sur scène.
Mais qu’est-ce qu’Athénée en retient, et quel est l’effet
produit par ces citations dans son propre texte ? Pourquoi nous offre-t-il
ce triple exemple d’une guerre entre les genres comique et tragique ? Il
est difficile de dire si ces trois citations diffractent une même vérité pour
elle-même, en se refermant sans conséquence, ou si elles ouvrent sur un autre
monde discursif, apportant alors un nouvel éclat au monde des Deipnosophistes tel que le crée Athénée.
Mon hypothèse est que ces trois fragments disent à
leur manière la poétique d’Athénée. Athénée explique qu’il ne donne pas (dídonai) à Timocrate les
reliefs du banquet des sophistes auquel il est censé avoir participé, mais
qu’il les “ restitue ” (apo-dídonai).
Or je pense que cela découle immédiatement des citations qui précèdent. Timoclès expliquait que, quand un estropié voit un autre
estropié dans une tragédie, il est comme soulagé. Autrement dit, l’acteur qui
joue un personnage affligé de la même maladie ou de la même privation, rend au
spectateur ce qu’il avait perdu physiquement. De même, le verbe “ restituer ”
indique que Timocrate avait déjà ce qu’on lui donne,
Athénée ne faisant que lui en redonner pleine possession. Il s’agit, comme dans
le fragment cité, de restituer ce qui était perdu, Athénée proposant pour ainsi
dire à ses lecteurs une érudition retrouvée.
Telle est probablement la conception du savoir
qu’Athénée transmet à ses contemporains, comme la restitution d’un bien qu’ils
possèdent déjà sans le savoir. Dès lors, si l’on veut bien admettre une
cohérence dans ce prologue du livre 6, on passe d’une poétique de la
“ nouveauté ”, kainá heurískein, à une poétique de la
“ restitution ”, leípsata apodídonai. Restitution qui ne se fait pas sans humour,
puisque Athénée se propose de rendre les reliefs, les restes du banquet, qui ne
sont rien par rapport au banquet lui-même, son œuvre étant vue comme une infime
partie de ce qui est censé avoir été prononcé lors d’un repas fictif.
En
définitive, si Athénée a préféré, à propos de la poétique des tragiques,
recourir à d’autres auteurs qu’Aristophane, à qui il reconnaissait pourtant une
certaine autorité en la matière, c’est en vertu de choix poétiques propres à
son œuvre, choix qui permettent de mettre en avant sa conception du legs
culturel qu’il partage avec ses contemporains.
Le maniement de la citation chez Athénée me semble à
cet égard tout à fait original, dans la mesure où elle semble être beaucoup
plus qu’un exemple ou une illustration. La citation ouvre une porte vers un
passé disparu, qui entre soudain en conjonction avec le présent. Le problème,
c’est quand cette porte se referme : quel est l’effet de la
citation ? Sa clôture est-elle sans conséquence sur le discours dans
lequel elle s’insère, ou bien, comme il nous a semblé, peut-elle s’imposer
jusqu’à prendre la place du discours même qui la convoque ? Toutes ces
questions sont liées à l’idée même qu’Athénée se fait de son lecteur et du
savoir que ce dernier est supposé posséder ou réclamer.
De cela dépendent les choix de l’auteur, y compris le
choix de ne pas citer. Ainsi, au milieu du livre 6, quand le personnage de
Démocrite achève son discours sur les esclaves (Ath. 6, 269e) : “ A
quoi bon citer encore, en plus de ces vers, ceux […] du charmant
Aristophane ? Car vous êtes tous repus de sa dérision. ”