De l’archéologie des sciences humaines
à l'hypothèse du biopouvoir

 

Frédéric Keck

 

            Je voudrais ici lier la problématique de l’archéologie des sciences humaines telle qu’elle apparaît dans Les mots et les choses et les premiers ouvrages de Foucault, avec celle du biopouvoir telle qu’elle est d’abord formulée dans Il faut défendre la société et les textes de la même période. La question qui me permettra de faire ce lien est celle-ci : quelle expérience constitue la production de savoir de l’homme sur lui-même ? Question qui peut être reformulée ainsi dans l’hypothèse du biopouvoir : que signifie le fait pour un vivant de produire du savoir sur d’autres vivants, et quel type de pouvoir est produit par ce savoir ? Cette question peut être formulée en termes plus historiques : en quoi les sciences humaines sont-elles constitutives de la modernité ? L’hypothèse du biopouvoir permet-elle de dépasser les apories d’une épistémé spécifiquement moderne définie par la configuration des sciences humaines ? Il me semble que la difficulté que nous avons à comprendre la notion de biopouvoir tient à ce qu’elle désigne tantôt une modalité de fonctionnement du pouvoir en tant qu’il porte sur la vie, et tantôt une époque – ce que Foucault appelle avec prudence la modernité – que l’on appelle aujourd’hui biopolitique comme si tous les phénomènes politiques pouvaient être éclairés par ce terme. On ne peut comprendre en quel sens le biopouvoir définit notre modernité sans le rattacher à l’apparition des sciences humaines. C’est la fameuse question du sens de la discontinuité chez Foucault : si Foucault pose des discontinuités nettes pour ensuite les brouiller, la discontinuité marquée par l’apparition des sciences humaines est la plus constamment affirmée, et c’est elle que nous allons ici interroger à partir de la notion de biopouvoir.

            Dans Les mots et les choses, Foucault établit une archéologie des sciences humaines qui montre à quelles conditions historiques l’homme se constitue à la fois comme sujet et objet du savoir. Il repère ainsi trois coordonnées constitutives de la configuration des sciences humaines qu’il appelle épistémé moderne, qui remplace l’épistémé classique construite autour du tableau des représentations : la vie, qui jaillit sous le tableau des classifications naturelles, le travail, qui apparaît sous les calculs des valeurs d’échange, et le langage, qui devient un être à part entière dans l’espace ouvert par la grammaire. L’homme comme être vivant, travaillant et parlant prend la place centrale au milieu du tableau de l’âge classique. Or dans Les mots et les choses, Foucault semble accorder davantage d’importance au langage qu’aux deux autres coordonnées, pour une double raison : d’une part le rôle crucial du structuralisme et de son modèle linguistique, notamment pour ces deux sciences qui viennent faire trembler l’édifice des sciences humaines que sont l’ethnologie et la psychanalyse, et d’autre part le statut très particulier de l’expérience littéraire, celles par exemple de Sade, de Nietzsche ou de Roussel, qui poussent le langage à sa limite pour constituer quelque chose comme un langage pur, celui-ci devenant selon Foucault le pôle de réorganisation possible d’une nouvelle épistémé. Ce modèle linguistique a été à la fois apprécié – il participait alors au « tournant linguistique » - et critiqué, car il conduisait à décrire les épistémés comme des structures linguistiques fermées sur elles-mêmes sans permettre de comprendre comment on passe d’une épistémé à une autre. Or toute la thèse du livre consiste précisément à affirmer que les sciences humaines se sont formées non pas par accumulation de faits autour d’un objet toujours déjà donné, mais par reconfiguration brutale des savoirs autour d’un principe structural nouveau, l’homme. Il semble alors que le modèle linguistique ne permette pas de décrire le mécanisme même de reconfiguration des savoirs

            On peut alors supposer que c’est dans le travail que Foucault trouve un autre modèle. On peut dire en un sens que Surveiller et punir est une réécriture des Mots et les choses du point de vue du travail : il s’agit de savoir comment se réorganisent les sciences de l’homme quand elles prennent pour objet non plus l’homme comme figure générale, place dans un tableau, mais des hommes particuliers, singularisés, travaillant dans des conditions concrètes : la caserne, la prison, l’école. Ce que Foucault repère alors sous le nom de disciplines, c’est un ensemble de savoirs et de techniques qui portent sur les corps pour les connaître et les modifier dans les moindres détails de leur anatomie. Le travail permet alors mieux de comprendre le passage à la modernité et l’apparition des sciences humaines : c’est pour connaître les individus dans leurs singularités que les sciences de l’homme se font toujours plus précises en s’insérant dans les moindres replis des comportements humains. L’apparition des sciences humaines n’est plus alors pensée comme une mutation brusque, sur le modèle de la structure linguistique, mais comme la diffusion d’un ensemble de techniques par un groupe de penseurs éclairés - ce que Foucault appelle un dispositif, dont l’exemple est le Panoptique de Bentham. Mais on ne comprend pas bien alors ce qui a précédé les sciences humaines dans l’ordre du savoir : Foucault oppose au pouvoir disciplinaire ce qu’il appelle le pouvoir souverain, qui s’exerce de façon violente et spectaculaire sur le modèle du supplice, sans chercher à connaître les individus sur lesquels il s’exerce.

            L’intérêt du Cours de 1976, « Il faut défendre la société », est qu’il se présente comme une généalogie des sciences humaines à partir de la notion de vie et du modèle de la guerre. On peut y voir une double avancée par rapport aux analyses précédentes : d’une part, les rapports entre savoirs ne sont plus pensés sur le modèle de la configuration dans une structure mais sur le modèle de la guerre (un groupe produit un savoir pour lutter contre d’autres groupes qui produisent eux aussi du savoir) ; d’autre part, le pouvoir souverain est mis en relation avec des savoirs qui le contestent, ce que Foucault appelle des « savoirs assujettis », qui sont les récits historiques de la guerre des races précédant la conquête du pouvoir par le pouvoir souverain (dont le cas typique est pris dans les textes de Boulainvilliers). Ce sont des savoirs locaux, dispersés, ce que Foucault appelle aussi « savoir des gens ». Foucault découvre donc tout un champ proliférant de savoirs qui précèdent les sciences humaines et qui vont être disciplinés pour donner naissance aux sciences humaines (cf Cours du 25 février 1976).  Les sciences humaines apparaissent lorsque le pouvoir souverain se réapproprie un ensemble de savoirs qui se sont formés en dehors de lui et contre lui. C’est précisément à travers les trois coordonnées relevées par l’archéologie des sciences humaines que cette transformation est possible : le langage (apparition du discours sur les langues nationales), le travail (recherches sur les classes sociales), la vie (recherches sur les races). Mais alors le pouvoir souverain se transforme lui-même : d’une approche du pouvoir en terme de droits et de loi, on passe à une approche en terme de régularités et de normes.

            Or le Cours de 1976 insiste avant tout sur le rapport entre les sciences humaines et la vie : c’est le sens du derniers Cours sur le biopouvoir. Aux techniques disciplinaires, qui portaient sur le corps de l’individu, Foucault ajoute des savoirs qui portent sur la population, c’est-à-dire un ensemble d’individus que l’on peut connaître de manière statistique et sur lequel on peut intervenir par des campagnes de vaccination ou d’hygiène. Le biopouvoir est cette forme de pouvoir qui vise à maximiser les puissances de la vie, à prévenir les accidents, à s’insérer dans les régularités des comportements. Les sciences humaines ne sont plus des sciences de l’homme comme sujet ou comme individu mais de l’homme comme espèce.

Pourquoi alors Foucault privilégie-t-il l’approche biologique en termes de races ? Pourquoi détache-t-il la notion de vie  du trio qu’elle formait avec le travail et le langage ? C’est que le discours des races précède la formation des sciences humaines : c’est un discours politique avant d’être un discours scientifique. Autrement dit, la question de la vie est une question politique (et éthique) avant d’être une question scientifique. Foucault adopte une hypothèse assez nietzschéenne selon laquelle la vie est d’abord lutte et prolifération de forces avant d’être domestiquée par une forme particulière. Les sciences humaines se greffent donc sur un fond vital qu’elles domestiquent : avant d’être sciences d’un vivant, au double sens objectif et subjectif du génitif, c’est-à-dire des sciences identifiant nettement leur objet, elles sont des savoirs vivants, c’est-à-dire des savoirs en lutte. Cela ne signifie pas que les sciences humaines répriment les savoirs historiques mais seulement qu’elles les ordonnent de façon systématique pour leur faire produire plus d’effets. C’est un point essentiel chez Foucault que les sciences ne découvrent pas leur objet comme s’il était toujours déjà là mais qu’elles le constituent et en quelque sorte le font vivre. C’est parce qu’elles sont en rapport avec la vie que les sciences humaines ne constituent pas seulement une structure fermée sur elle-même (une épistémé) mais s’ouvrent à d’autres formes de savoir.

Il faut donc rendre plus problématique la relation entre sciences et pouvoir. Il n’y a pas d’un côté un pouvoir souverain qui s’exerce aveuglément par un droit de mort sur ses sujets, seulement limité par le droit qu’il accorde aux sujets, et de l’autre des sciences humaines qui s’insèrent dans les replis des sujets pour utiliser leur puissance. Il y a du pouvoir souverain après l’apparition des sciences humaines : c’est tout le sens de l’analyse du racisme, que Foucault définit comme la condition d’acceptabilité de la mise à mort dans un régime de biopouvoir, c’est-à-dire comme une utilisation du discours scientifique sur les races dans un but de mise à mort sur le modèle du pouvoir souverain. Et il y a des savoirs historiques qui rivalisent avec le pouvoir souverain et qui constituent une vie qui n’est pas encore normalisée par le pouvoir. Autrement dit, il y a des configurations mouvantes entre vie, savoir et pouvoir.

Ce point m’amène à une discussion avec l’interprétation du biopouvoir par Giorgio Agamben. Agamben a souligné la continuité de biopouvoir et du pouvoir souverain : sous l’opposition entre « faire mourir et laisser vivre » et « faire vivre et laisser mourir » il trouve une formule commune : « faire survivre ». Il rétablit donc la continuité sous la discontinuité d’époques marquée par Foucault. Mais il est ainsi conduit à attribuer au biopouvoir un objet unique, qui est à la fois inclus et exclu par le pouvoir, qui est ce qu’il appelle la vie nue, pure passivité biologique. Il laisse ainsi de côté toute la dimension épistémologique de la réflexion de Foucault, c’est-à-dire la médiation par laquelle la vie passe par le savoir avant de se donner au pouvoir. Or ce passage implique au moins deux formes : celle des savoirs qui expriment la vie sous forme de luttes, et celle des sciences qui transforment la vie en objet. Là où Agamben voit une résistance au biopouvoir dans le seul retrait de la vie nue du pouvoir, on peut donc aussi voir chez Foucault une alternative au biopouvoir par la pratique du savoir.